‹ Les dieux en voyageChapitre 80 sur 162 · SCÈNE XLIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XLIII

APOLLON (un livre à la main; il marche d'un pas précipité

Jamais, non jamais ma bouche n'aspira avec plus de volupté les parfums pénétrants du sol. Mon cœur frémit d'une austère ivresse; mes yeux sont délicieusement caressés par les formes sévères de ce paysage. 0 silence charmant, tu me consoles des bruits stériles de la vie. Ame immortelle de la création, lues mienne, aujourd'hui, je le sens à mes transports intérieurs, à l'exaltation qui fait vibrer mes entrailles comme le nouveau-né des mères heureuses. Le soleil se couche entre ces chênes puissants, baisant encore une fois la verte chevelure de la terre. Les oiseaux s'appellent après les violentes chaleurs du jour; tout s'agite, bruit avant le repos nocturne, (/est l'heure où l'esprit, comme une abeille active, parcourt le vaste champ de ses souvenirs pour s'y reposer — endormi dans le calice d'une rose ou

d'un souci Bienheureuse solitude, que ne puis-je m'anéantir dans les

profondeurs salubres de ton sein. Hélas! le besoin, le poignant besoin m'enchaîne aux foules scélérates, et je chemine avec elles, nourri du venin

sucré qu'elles distillent (il cueille une bruyère fleurie el la porte plusieurs rois a sa

bouche.) Chacun de mes pas éveille un écho mystérieux. Sauvage vallon, quelle ame farouche ou candide t'habite? Nul être humain te monira-t-il son visage décomposé par l'effroi ? Depuis longtemps je marche à travers les taillis et les broussailles, sans pouvoir retrouver ma route. L'horizon

s'est comme fermé devant moi. Quel sentier suivre quelle hauteur

gravir Mes amis m'attendent-ils encore Vvançons toujours.

(il déclame.)

H»c Venus est nobis; bine duclum est noincn Ainoris (1):

Une cabane à quelques pas de moi La pauvret/' marque partout sa

(1) Telle est pour nous Vénus; ce que nous nommons Amour. (Lucrèce, liv. IV.)

place, et seule, elle sait profondément se recueillir. Je crois entendre de

sanglots quelle est cette enfant assise au pied de ce saule? — sa tête se

penche sur la source qui fdtre à ses pieds Petite ! — Elle ne réponds

rien. (11 fait un pas) Mon enfant! Singulière coquetterie celle qui s'alimente de la douleur, (il s'assied près d'elle ; la jeune fille jette un cri de frayeur et tremble sous le regard compatissant d'Apollon.)

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