‹ Les dieux en voyageChapitre 81 sur 162 · SCÈNE XLIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XLIV

APOLLON

Rassure-toi, mon enfant. Qui es-tu ? quels sont tes chagrins ? Lève les yeux sans crainte, aimable créature; ta merveilleuse beauté trouble mon esprit comme un rêve entrevu. Qui es-tu ? Encore des pleurs Malheureuse enfant, qui les fait couler ? Essuie tes yeux et parle-moi. Vois un ami dans ce voyageur qui t'a surprise. Quel est ton nom?

LA JEUNE FILLE

Psyché.

APOLLON

Psyché ! douce mignonne, comment la destinée te conduisit-elle dans ce lieu désert?

LA JEUNE FILLE

Je ne sais.

APOLLON

Ta mère est-elle ici?.... ton père?.... Tu ne vis point seule dans cette cabane isolée?

LA JEUNE FILLE

Avec mon ami.

APOLLON

Ton ami, dis-tu? — est-il jeune, ton ami?

LA JEUNE FILLE

Oh non — bien vieux au contraire ; il peut à peine marcher , appuyé sur son bâton de houx. Ses cheveux sont tout blancs. Bien souvent il est malade ; alors, je vais cueillir des herbes pour le guérir, — tenez, sur cette colline, — et lui, m'embrasse et me dit : « Ma chère fille ! » Ce qui

me peine, c'est que ses mains tremblent et qu'il tousse beaucoup. Le vent est si froid, en hiver! on l'entend gronder sous la porte. Vous auriez bien peur, quand les mauvaises bêtes viennent gratter à la fenêtre avec des cris méchants. Alors, je me lève bien vite et j'allume le feu pour les empêcher d'entrer.

APOLLON

Que fait-il, ce bon vieillard, gentille Psyché?

LA JEUNE FILLE

Il garde la forêt ; il tend des filets pour attraper les oiseaux. N'est-ce pas que cela est bien vilain ?

APOLLON

Sans doute, mon enfant. L'oiseau n'cst-il pas notre l»<>n génie, destructeur des insectes invisibles que l'homme a pour ennemis ? Que l'ait-il encore ?

LA JEUNE FILLE

A l'automne, il s'en va cueillir des noisettes; nous tressons des corbeilles d'osier. Quand le bon père est contenl de sa journée, je le prie de chanter pour me faire plaisir.

APOLLON

Ton ami ne se fatigue pas beaucoup ?

LA JEUNE FILLE

Oh ! si — à couper le bois. Mon ami marche courbé, sous le fagot, en grondant quelquefois — de fatigue sans doute.

APOLLON

Dis-moi qui te conduisit près de lui?

LA JEUNE FILLE

J'étais abandonnée, seule, perdue dans cette grande forêt. Il m'a nourrie et vêtue. Il a bâti pour moi cette maison si belle. C'est lui qui planta des fleurs à l'entour. J'ai aussi une touterclle pour me tenir compagnie ; vous la verrez ; elle mange à ma bouche.

APOLLON

Et toi, que fais-tu pour lui ?

LA JEUNE FILLE

Je l'embrasse au retour du travail ; je pleure quand il souffre ; s'il chante, je vais m'asseoir sur ses genoux; à la veillée, je raccommode ses habits déchirés. Le matin, il me dit en partant: « Soigne la maison, ma fille » — et je la rends bien brillante ; « Travaille » et je tricote des bas, des camisoles de laine. Selon la saison, je vais cueillir des violettes, des fraises ou des mûres. Mon ami porte tout cela bien loin. Quand il arrive, je le trouve plus joyeux. Bientôt, vous le verrez venir.

APOLLON

Dis-moi, Psyché, pourquoi pleurais-tu, tout à l'heure?

LA JEUNE FILLE J'avais du chagrin. (Elle se remet à pleurer.)

APOLLON

Du chagrin, toi, ma petite ?.... Psyché, ne pleure pas. Je voudrais te consoler. Quelqu'un te fait-il souffrir ?

LA JEUNE FILLE

Oui.

APOLLON

Un amoureux, je parie?

LA JEUNE FILLE

Cupidon. Ne le dis pas à mon ami.

Il s'appelle Cupidon !

LA JEUNE FILLE

Tu le connais, peut-être? Où l'as-tuvu? T'a-t-il parlé de moi?

APOLLON

Non, ma petite.

LA JEUNE FILLE

Je suis bien malheureuse. Il me disait toujours. « Je t'aime, Psyché » ! Il me serrait dans ses bras et me donnait un baiser.

APOLLON

Cupidon Tu le trouves beau, sans doute?

LA JEUNE FILLE

Que dis-tu ?

APOLLON

Tu l'aimais ?

LA JEUNE FILLE

Plus que mes (leurs, plus que ma colombe. J'oubliais pour lui mon ami. Sa voix me faisait tressaillir ; le ciel était moins doux à regarder que ses yeux. Il me disait aussi : « Tu es belle, Psyché » et m'apportait tous les jours un bouquet de roses pour l'attacher à ma ceinture.

APOLLON

Comment vint-il ici ?

LA JEUNE FILLE

Je puis vous raconter cela. Depuis le matin, chassant les lièvres, il s'était égaré jusqu'à notre maison. La fatigue l'accablait. 11 s'agenouilla au bord de la source, pour boire, lava son visage et s'endormit sur le gazon, à

l'ombre de ce saule Curieuse de le voir, je m'étais glissée près de lui.

Des épines s'attachèrent à ma robe qui lit du bruit; il s'éveilla aussitôt. D'abord, je le vis me regarder sans rien dire ; moi, je voulais parler et je ne pouvais. Il prit ma main et me fit asseoir près de lui pour écouter mon histoire. Depuis ce moment, il revint bien des fois me voir. « Comment te nommes-tu? » lui dis-jc un jour. — « Cupidon » — i As-tu un ami aussi bon que le mien pour te vêtir, le donner des tourterelles et te nourrir? i — « Non, je suis orphelin, mes amis sont morts » — « Morts, cela veut dire, sans doute, qu'ils l'ont abandonné ». Je le vis sourire. En m'emb lassant, il me répondit: « Oui » — « Ah! ne meurs jamais! » m'écriai- je, entourant son cou de mes bras. Cupidon me le promit. Avec quel plaisir je l'écoutais ! Ma vie était heureuse auprès de lui ! Tiens , regarde :

sur celte aubépine il y a un rossignol ; écoute-le chanter Eh bien, sa

voix était plus agréable. Un soir, je lui dis : « Viens dans la cabane de mon ami ; ne quitte plus ta Psyché qui pleure quand tu t'éloignes. Sans toi, le jour est la nuit ; mes Heurs n'ont ni éclat ni parfum ; mon ami me trouve toujours triste ; je ne puis ni l'embrasser ni sourire quand il rentre. » — « Demain, nous serons réunis pour toujours ; je ne quitterai plus ce bois, solitude où nionàme rayonne, où ma Psyché respire et parle ». Il s'en fut. Le lendemain, dès l'aurore, j'étais levée — bien joyeuse !.... Le soir, je me trouvai bien malheureuse. J'avais mal là ! (Elle montre son cœur.) Mon ami ne

put dormir, à cause de mes plaintes. J'attendis en vain Cupidon; il ne revint plus. Le cherchant, je me suis déjà perdue deux fois dans la foret. Pourquoi est-il fâché contre moi qui ne lui refusai jamais rien.

APOLLON

Que regardais-tu, dans la fontaine?

LA JEUNE FILLE

Son image.

APOLLON

Son image est dans tes yeux, ma pauvre petite. (Elle pleure de nouveau.)

LA JEUNE FILLE

Méchant ! méchant !

APOLLON

Allons, Psyché, console-toi — Cupidon reviendra.

LA JEUNE FILLE

Si tu le vois, oh ! dis-lui bien que je l'attends.

APOLLON

Je le retrouverai. Voici la nuit — adieu Psyché. Connais- tu la route de T étang?

LA JEUNE FILLE

Reste avec nous, ce soir; tu te perdrais dans le grand bois; demain, mon ami t'accompagnera. Je te donnerai mon lit de feuilles, du pain et du lait.

APOLLON

Ta bonté m'est précieuse, aimable fille. Heureux celui qui te doit l'hospitalité d'une nuit : il apprend à chérir la vertu et la candeur. Donnemoi ta main — nous irons à la rencontre du vieillard, (à part) Vingt siècles me séparent, à cette heure, de Paris et du quartier latin. Quelle charmante idylle pour l'Odéon si la tirade en habit noir n'y faisait fureur

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