‹ Les dieux en voyageChapitre 83 sur 162 · EL' PI DON · texte numérisé non relu

EL' PI DON

Et vous autres, messieurs, me tiendrez-vous tête ?

TROISIÈME GANDIN

Comment done ! des glaces, c'est très bien parte... — dans l'œil, messieurs, dans l'œil.

CUPIDON

Bravo ! charmant !

LE GARÇON

Ces messieurs ont appelé ?

Consultez et servez vite. Vous vous néglige/,, Jules.

LE G.-VRÇON

Oh ! monsieur, ce reproche m'est sensible

CUPIDON

Ne faites pas le malin. Vous servez bien quand ça vous chante. Jules...

LE GARÇON

Monsieur !

CUPIDON

Dites-moi, vieux roué, connaissez-vous cette petite dame blonde qui boit de la bière — là, contre le comptoir.

LE GARÇON

Une Anglaise — beatiful — c'est novice novice

CUPIDON

Vous savez l'anglais, maintenant ?

LE GARÇON

Imparfaitement. On s'exerce

CUPIDON

Vous irez loin. Quelle est votre opinion sur cette fleur à cueillir ?

LE GARÇON

Ça ne vaut pas un pourboire. Voyez-vous, monsieur, je la trouve fichue comme une andouille de chez nous. C'est trop maigre. Et quelle robe, bon Dieu Seigneur! Parlez-moi de quelque chose de bien fait, bien tourné,

frétillant — qui vous fume sa cigarrette et vous dit comme ça : « Mon

cher, tu me plais, tu fais mon caprice veux-tu m'oflrir du Champagne? »

CUPIDON

Quel viveur, quel connaisseur vous faites, Jules Allons, servez !

allez-y vivement, je dîne au cercle.

LE GARÇON

On y va. (Bas, parlant à l'oreille de cupidon) Quand monsieur aura des parfums de toilette de reste, je me recommande à lui. (n sort.)

PREMIER GANDIN

De quoi diable parliez-vous avec cet abruti ?

CUPIDON

De quoi peut-on parler, sinon de femmes? Nous ne sommes pas sérieux, nous ; nous ne sommes pas des gens sociaux. Que dites-vous de ce motif, derrière la vitre ! — une provinciale en voyage de noce, sans doute? Elle me botte énormément.

DEUXIÈME GANDIN

Trop blonde.

TROISIÈME GANDIN

C'est bien fade après les écrevisses, mon cher. Son mari a la binette d'un fort en thème — quelque ingénieur

QUATRIÈME GANDIN

Je la suppose sentimentale — à vous enrhumer, mon petit Cupidon. C'est une femme de pare. Laissez-donc ça : il vous faudrait au moins trois jours pour blackbouler l'ingénieur. Tiens, voilà Blanche !

DEUXIÈME] GANDIN

La brune au petit chien ?

QUATRIÈME GANDIN Qui tient à la main un bouquet de violettes ?

PREMIER GANDIN

Oui. Elle est entretenue par un nègre.

CUPIDON

Allons donc ! c'est une couleur. De quatre à six, je la vois attendre le client passage des Panoramas ; de six à sept au Palais-Royal — et jusqu'à minuit sur les boulevards. Ellea beaucoup de vieux clients. Autrefois

DEUXIÈME GANDIN

Quoi ?

CUPIDON (tout à coup soucieux)

Rien ; des souvenirs — le cerveau qui veut éprouver le cœur... (Appelant) Psst... son altesse Rosine... Psst... Ne regardons pas de son côté — c'est une farce.

TROISIÈME GANDIN

Est-elle assez toc !

CUPIDON

Je vous recommande ses épaules.

DEUXIÈME GANDIN

Le ciel vous préserve de son piano.

TROISIÈME GANDIN

Elle cause assez bien.

CUPIDON

Oui, 'sur les huîtres. Savez-vous qu'elle aspire à passer conférencière !.... Le déchaînement des femmes dans la société... Ah ! mes amis, vous me rendez sérieux... Nous avions les doctoresses en lettres — voici les conférencières. Nous arriverons aux collèges — et peut-être aux facultés de droit — le harem ancien cédant la place au Palais. Au lieu du baiser féminin, la lèpre de la chicane. Ce serait ravissant. Nous aurons aussi le grouillement artiste et non plus quelques vaillantes isolées — les sentimentales du chevalet, les matrones de l'ébauchoir. Que voulez-vous... où trouver l'exquis, maintenant? Dénichez-moi ce corbeau rose : un enfant élevé dans la fabrication des choses parfaites — du chef-d'œuvre ? On se plaindra de l'acheteur : c'est la ritournelle ordinaire. Mais l'acheteur, lui, existe toujours, plus que jamais prodigue. Ce qui est bien mort, c'est l'étude persévérante, progressive, la sincérité du travail, le souci du parfait, l'amour du métier pratiqué — en un mot : l'idéal dans la profession. L'ouvrier des choses précieuses — du bois, des toiles, du cuir, des métaux n'existe malheureusement plus. Vieilles histoires, mes amis. L'ancien « tour de France » éducateur, le noble compagnonnage — je dis noble et c'est ma conviction — ont été mis au rancart. La soif de l'or — tableau de Couture, Messieurs ! — mais surtout le besoin d'enfler les conditions ont produit le reste. L'œuvre est ravalée tout juste aux nécessités du jour. Le dieu Camelote triomphe pour longtemps, jusqu'à l'heure où la civilisation aura peut-être gagné les rives du Zambèzc. Il faut passer sous son joug pour exister. La vapeur — toujours elle pour ceux qui voient juste! — déplace tout et jette les anciens sceptres au diable. Amusanle comédie : moins il y a d'art, réellement, plus on compte d'artistes ; moins de religion, plus de prêtres. — Aujourd'hui, voici le cri: « tous artistes! — un tas de carriers taillant le diamant — mais plus rien de Léonard de Vinci, plus rien des sanctuaires — le trottoir. Observez le bataillon féminin qui devient une armée sur le terrain plastique : les femmes ne tiennent plus l'aiguille ; elles posent et s'habillent crânement de chilfons indépendants pour mater l'homme. La palette au pouce, le tablier à peindre fixé sous leur beau sein maternel, cuisinières de l'huile grasse et non amoureuses et seulement belles à la vue, nous les voyons passer leur temps à lorgner des nus d'atelier et non à raccommoder les dentelles de leurs chemises. Pauvres femmes, n'étaient-elles pas suffisamment occupées à nous aimer ! Pour en revenir à elles, l'Art va perdre tout son mystère et sa

féconde souffrance, son isolement nécessaire sous le poids de cette invasion. Chaque femme, le cœur désormais rongé par l'ambition de la gloire — qui n'est plus celle du foyer, mais de la rue — veut devenir la coryphée d'un groupe. Que pourra bien produire cela ? L'extravagance de la toilette ne suffit plus à nos chères sœurs. Voici les compétitions et les photographies des gestes de l'intrigue qui s'ajoutent. Où fuir ce nouveau fléau ? 0 femme consolante et naïve, candeur et repos de nos intérieurs, reviens-nous !... Où trouver de vraies femmes, de ces adorables ignorantes qui nous charment par leur simplicité, donnant un emploi naturel, tout intime à notre triste savoir. C'est pourtant l'écolier seul qui fait aimer au maître ce qu'il sait. Gare aux amazones-armées, véritables antagonistes pour nous et non plus bienfaisants auxiliaires. Triste, triste !... mais revenons à Rosine...

TROISIÈME GANDIN

Tuas raison. C'est à ne plus te reconnaître. Est-tu malade, mon vieux? Tu nous la fais au collège de France, section des philosophies comparées.

CUPIDON

C'est bétc. J'oubliais les exigences de mon auditoire. Ne vous fâche/, pas — parlons de Rosine.

QUATRIÈME GANDIN

Quel crampon ! Dans le tête à tête, cela peut avoir du bon. Ne la rencontrez pas devant les boutiques de bijoutiers : elle pousse au bracelet sous prétexte d'entrer pour appareiller des boutons de manchettes.

CUPIDON

Ma galanterie s'est bornée, vis-à-vis d'elle, à un tour de cou.

QUATRIÈME GANDIN

Mon cher, quand on a l'impayable avantage de s'appeler le vicomte de Cupidon, l'échange du cœur suffit et au delà. Que peut-on refuser au véritable amour...

DEUXIÈME GANDIN

Très joli, l'à-propos. Il contient une nouvelle à la main pour Scholl. Te voilà soucieux, vicomte ?

Les pensées vécues... (soupirs répètes.) C'est tout de même, une triste

condition de la femme d'être obligée de s'offrir aux hommes pour vivre î

— en suppliante, comme une véritable marchandise. Hélas ! toujours l'esclavage! Pour elles, nos tristes adorées, Silène se substitue bien souvent à Cupidon

TROISIÈME GANDIN

Pauvre brûlé ! quelque premier amour sacrifié à Mabille ? Assez de poésie comme ça.

DEUXIÈME GANDIN

Tu l'adorais... tu usais tes bottines à travers les violettes des bois — avec Elle !

QUATRIÈME GANDIN

Espérais-tu les faire potiner comme des somnambules ? Un peu plus tard, le ton change : « Dis donc, vieille grue, tu as l'appétit trop gros. Je te lâche ». Nous ne sommes pas tendres les hommes d'amour. Mais, sapristi, je plains les imbéciles qui s'embarquent, en sortant du collège, dans ces bévues bonnes pour des innocents incurables. Sentimental Cupidon, ta figure me convient : tu as l'air d'un inspiré que la Muse fait poser. Garçon!

— du vinaigre à monsieur.

CUPIDON

Tais-toi — tu railles sans goût.

QUATRIÈME GANDIN

Mon vieux, c'est la faute à tes aventures.

DEUXIÈME GANDIN

Allons, vicomte, reprenez votre assurance et ne dérogez pas aux habitudes galantes qui vous recommandent au beau sexe.

CUPIDON

En payant. C'est cher, l'assurance

QUATRIÈME GANDIN

Encore un mot. Eh parbleu ! on t'en donnera, sur le pavé de Paris, des passions habillées de soie, gratis.

CUPIDON

Je le croyais, jadis quand je fréquentais la Sorbonne.

DEUXIÈME GANDIN

Où diable allais-tu te perdre... Ainsi, tu as pâli sur les livres comme un fils d'épicier provincial qui aspire au notariat ?

CUPIDON

Quelques mois seulement.

QUATRIÈME GANDIN

Il était temps que le Café Anglais te repêchât. Et tu logeais, aimable savant ?....

DEUXIÈME GANDIN

On peut répondre pour lui : — rue de la Harpe, je parie — rue Dauphine ou rue de Vaugirard? — à la campagne, chambre 13, au cinquième?

— Vue sur cour et jardin, ce dernier planté d'un rosier Dans ta chambre, on voyait des pipes et des livres, plus un crâne, un vrai crâne pour les cigares?.. Après ton dîner, chez Foyot? — non, chez. Vint, à vingtdeux sous — on est rangé — tu rentrais travailler et tu mettais ton berret rouge pour lire le code. Je possède un animal de cousin qui passe ses jours comme ça. Très drôle. Il veut devenir fort. Il a sur sa table un tas d'auteurs qu'il sait par cœur. J'ai voulu lui parler une fois d'Octave Feuillet — il a jeté des cris bleus, prétendant que j'étais un coiffeur en matière littéraire. Il fallait l'entendre dire: « Matière littéraire!.... » Tenez, dans le temps j'ai lu

Comment diable cela s'appelle-l-il — j'y suis : les Mousquetaires.

TROISIÈME GANDIN

De qui, déjà? du vicomte du Terrail ?

DEUXIÈME GANDIN

Du père Dumas. Il n'est pas mal cet ouvrage ; çq fait toujours passer le temps. Mon cher, l'ours latin ne veut pas eu entendre parler. Il prétend que c'est un attentat à la dignité de l'histoire — ce sont ses paroles — ou plutôt, une burlesque intrigue écrite pour amuser des gens en diligence. En revanche, ce monsieur m'assomme de passages marqués dans ses bouquins pour sa récréation habituelle. Il appelle < a le dessus du panier de ses livres. Tantôt c'est Jean-Jacques Kousseau, tantôt un certain Montaigne

— une autre fois, l'auteur de Faust

TROISIÈME GANDIN

Dennery — je le connais. 11 est passé tout à l'heure, en paletot gris.

Très malin, celui-là. Je voudrais être à sa place pour me payer des actrices. Ses machines sont pleines d'un embêtement admirable. Imaginez qu'il a écrit l'histoire d'un jeune homme toqué d'une jolie fille et qui parle toujours de se brûler la cervelle : — A cause de quoi ? me direz-vous — parce qu'elle l'adore ! Le comble du drôle, enfin.

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