‹ Les dieux en voyageChapitre 90 sur 162 · UNE FEMME · texte numérisé non relu

UNE FEMME

« Pitié, grâce ! sauvez l'enfant! Venge-toi : je ne suis digne que de mépris. Au secours! au secours ! »

PREMIER ACTEUR

« Elle est folle !... La malédiction des ancêtres n'abandonne jamais sa proie. Dieu punit bien cruellement une première faute. Le lâche goûteraitil en paix les fruits de sa trahison... Un abîme est entre nos destinées. Ce pistolet me vengera. »

DEUXIÈME ACTEUR

« Où courez-vous, traître ? Ah ! je te démasquerai devant tous !... »

PREMIER ACTEUR

« Folle ! folle ! »

PROTÉE

Autre chapelet. Ce qui vient d'être braillé nous rejette au drame fossile — l'âge de pierre, le tigre des cavernes, les moustaches grises au temps des harpes jouées par des princesses à turban. Les harpes passent, le drame reste avec ses mains tremblantes, ses éclats de voix, la fatalité du cri et de l'attitude — littérature qui a l'ampleur grotesque du carrick à triple collet. Les échantillons se font rares, — mais quelques industriels ont trouvé moyen de s'enrichir en employant les murailles à réclames. Leur réapparition inattendue fait songer à des fantômes oubliés. Le froid des tombes vous souille sur la bouche « Nonnes qui reposez... i Cette littérature convient à toutes les ames agitées par des passions communes, aux cœurs surabondants dédaigneux des accents justes. Il faut de la pléthore pour goûter ou jouer cela, adorer les effets de violence, pratiquer 1 illogisme et l'aboiement. L'excentricité du spectacle exige des auditeurs séniles. Le roman-feuilleton, mare infecte où croupit la vie comme une plante malsaine, ne leur a-t-il pas créé une gamine d'intérêt en dehors de laquelle rien ne plaît — boisson frelatée devenue d'un usage général — espèce d'absinthe meurtrière répandue à flots, depuis un demi-siècle, dans les cervelles françaises? — bavardages féroces ayant l'aspect du vrai mêlé aux plus incroyables extravagances . « Ils ont pissé partout!... » L'auditeur se trouve rivé à son banc par l'éloquence creuse d'un fabricant qui fournit le produit comme une pâte alimentaire et plante la réclame à ses procédés — au détriment du vrai beau — dans les colonnes les plus

en vue du journalisme — sous la plume d'écrivains sérieux. Nous déiivrera-t-on de ce genre de lugubres ritournelles qui mettent le basson du Dante aux mains de Jocrisse? Vous enverrez bien d'autres, messeigneurs ! Le théâtre ne veut plus être une machine de convention ; — il se prétend de la vraie chair saignante de vérité — comme le roman, parbleu ! Il n'est plus question d'art — mais de décalques. Adieu les idées dont un caractère est l'expression ; on épaissit à outrance la matière chargée de les contenir. La malle est vide, c'est vrai — mais celle-ci a tous ses clous. Encore un peu, nous en arrivons à l'accouchement chinois pratiqué sous le nez du spectateur. On plante de vrais arbres ; on mange de vrais pâtés, on répand du vrai sang ; les huîtres ne sont plus en carton ; les maisons s'établissent en vrais moellons. Quelle habileté ! « Le pauvre homme !.. .. » Molière se transforme t-il pour remplir d'eau tiède la seringue de M. Purgon ? Racine oblige-t-il les chiens de ses Plaideurs à pisser réellement? Assez d'exemples pour répondre à tant d'inepties. Le monde marche — et avec lui ses prétentions renouvelées. Méfions-nous des novateurs qui se targuent de tout reconstruire et ne sont pas, en fait, des inconscients de génie : ils font les premiers la culbute. Rien de plus à dire.

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