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LES POISONS CÉRÉBRAUX

Définition et mode d'action. — Claude Bernard définit le poison : une substance qui ne peut entrer dans la composition normale du sang ni pénétrer dans l'organisme sans y causer des désordres passagers ou durables. Ce fut ce grand physiologiste qui découvrit que le rôle des poisons est limité à un organe ou à un tissu : telle substance agit plus spécialement ou sur le sang, ou sur le muscle, ou sur le cerveau.

Par poisons cérébraux, nous entendons ceux qui agissent d'une facon prédominante sur l’encéphale, organe de lintelligence et altèrent les fonctions intellectuelles, avant d’exercer leur action sur les autres organes et les autres fonctions.

Leur mode d'action est encore inconnu. Le poison porté au cerveau par le sang, agit certainement sur les cellules nerveuses des circonvolutions, mais cette action est-elle due à une combinaison chimique du poison et des cellules ou bien à un trouble mécanique.dans la circulation cérébrale ? Voilà ce que l’on ne sait pas.

Ce qui caractérise tout poison intellectuel, c’est qu'il surexcite, avant de détruire; c’est cette surexcitation que l’homme recherche avec passion et qui, lorsqu'il y est habitué, s'impose à lui avec une telle force, que rien ne peut la combattre; c'est elle qui nous intéresse principalement.

Au premier rang des poisons cérébraux, se trouvent l’a/cooë, le chloroforme, le hachisch, l'opium et le café. Nous allons examiner quels sont les symptômes dus à l’ingestion de chacune de ces drogues, en ne tenant compte que du trouble intellectuel qu’elle provoque et en ne nous arrêtant point aux destructions organiques qu’elle accomplit dans la suite.

Le premier effet de l’intoxication par l’alcool est un sentiment de satisfaction, de béutitude ; on voit la vie sous un côté plus gai, plus souriant; il semble que les difficultés et les obstacles disparaissent, que les idées s’éclaircissent.

1° Première phase de l'ivresse alcoolique. — Si on continue à boire, l'excitation intellectuelle grandit et se manifeste par une profusion d'idées de toute sorte dont la caractéristique est de ne pas être modérées et de se succéder les unes aux autres avec une extrême rapidité. On sent ses forces morales augmentées, on se croit capable de tout faire et de tout entreprendre ; avec cela, on devient affectueux, communicatif, on éprouve le besoin de s’épancher, de faire des confidences. Il arrive aussi souvent qu’au milieu du déluge des idées, il en apparaît tout à coup une qui est entièrement étrangère aux précédentes et qui s'impose avec une fixité désespérante. Aïnsi on rencontre aux débuts de l'ivresse deux caractères particuliers : la rapide «succession des idées, c’est-à-dire l'excès de l’imagination d’une part et la fixité des idées, d’autre part. L’excitation cérébrale se traduit quant aux idées par deux effets : elle les rend non seulement plus nombreuses, mais encore plus intenses ; or, la persistance d’une idée est proportionnelle à son intensité, qui elle-même est en rapport de l'impression reçue par le cerveau ; lorsque cet organe est en état de surexcitation alcoolique, la proportion est conservée : l'augmentation de la persistance répond à celle de l'intensité, ce qui fait qu’une idée qui acquiert une très grande intensité, supérieure à celle de toutes les autres, arrive en même temps à posséder une énorme et singulière persistance.

Variabilité des phénomènes. — Ces phénomènes généraux

de l’ébriété sont variables avec les individus, quant à leur inténsité et à la rapidité avec laquelle ils se manifestent ; la personnalité joue, en effet, le rôle principal dans la forme de l'ivresse à ses débuts :

Ce sont les images qui hantent habituellement le cerveau qui sont augmentées en grandeur et en éclat; c'est en proportion de sa puissance que l'imagination est surexcitée. On conçoit très bien que chez un individu vulgaire, grossier, l’ivresse soit lourde, appesantie, sans flux d'idées et de mots, tandis que chez celui dont l'intelligence est affinée, elle produise de l’exubérance dans les paroles et dans les gestes.

Il y a des hommes qu’il est impossible de griser ; nous entendons par là des hommes qui ne passent pas, en apparence tout au moins, par la période d’excitation intellectuelle marquant les premiers temps de l’ivresse ; après avoir bu une grande quantité d’alcool, ils présenteront uniquement les caractères de l’intoxication profonde, tels que la démarche mal assurée, le sommeil invincible, l’insensibilité, les vomissements, la syncope. Chez ces individus, en dehors peut-être d’une force de résistance spéciale au poison cérébral, il se produit un phénomène dù à l’intensité et par suite à la persistance d’une idée, celle de ne pas se griser ; grâce à cette idée dont l'intensité est encore accrue par l’ivresse, il n’y a plus de manifestation extérieure : ce qui prouve bien cette théorie, c’est un fait qu il est très facile d'observer et qui est le suivant : si on a, dès que l’on commence à boire, l’idée de s’enivrer, si on se livre à la première ivresse, on ne peut plus s’arrêter ; un événement grave peut seul dégriser, mettre un terme à la surabondance d'idées et au débordement des paroles, encore faut-il que l’intoxication ne soit pas trop profonde. | - Les gens nerveux quant au cerveau, ceux qui ont la tête faible (pour se servir d’une expression souvent employée), s’enivrent avec une très grande facilité ; il en est de même des femmes et plus particulièrement des hystériques. La plus légère dose d'alcool suffit à leur faire perdre la raison. C'est qu’en

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effet, les hystériques, comme certaines personnes, se laissent aller et n’opposent pas de résistance.

Outre la prédisposition individuelle, il y a encore d’autres conditions dont il faut tenir compte, tant au poirit de vue des effets de l'ivresse que de leur rapidité à se produire.

Nature de la boisson alcoolique.— L'ivresse de l’eau-devie et des liqueurs très chargées en alcool est lourde, pesante ; elle produit à peine quelque excitation intellectuelle. Au contraire, celle du vin et en particulier du vin de champagne est légère et stimulante ; celle provenant du mélange de liqueurs différentes est beaucoup plus intense que les autres.

Etat de l'individu au moment où il boit. — (Get état

importe également au point de vue de la rapidité avec laquelle il sera en état d’ébriété. S'il est à jeun, l'alcool agira très vite ; s'il l'absorbe pendant un copieux repas, les effets toxiques seront moins à redouter.

Température extérieure. — Cette température a une influence importante, Une trop forte chaleur ou un trop grand froid précipite l'ivresse ;' cette ivresse peut devenir mortelle, lorsque l'individu sous le coup de la boisson passe brusquement d’une température élevée à une température basse et réciproquement. Un homme qui sort de table n’étant qu'étourdi et qui s'expose à l'air glacé, est capable de ressentir subitement lés effets de l’ivresse.

Pour résumer cette première phase de l'ivresse due à l'alcool, on peut dire qu'on y observe la surexcitation de certaines facultés intellectuelles, telles que l'imagination, la mémoire, l'association des idées, mais en même temps la paralysie progressive de la volonté, de la réflexion et du jugement.

2° Deuxième phase.— Quand l'alcool est absorbé à une dose plus forte, à la période d’exaltation succède une période de dépression profonde, de véritable coma ; l'insensibilité est complète et nulle excitation ne peut réveiller l’homme qui est ivremort. Cette période d’anésthésie n’est pas sans danger : souvent on.a vu des cas: de mort pendant le coma:

Phase spéciale à certains individus. — Chez certaines per-

sonnes, entre la période d’excitation et celle de coma, il se produit un état assez grave, appelé par les anciens ivresse convulsive ;: c'est un délire absolument semblable à celui des maniaques, au cours duquel il faut placer les crimes et les meurtres commis par les ivrognes.

De l'alcoolisme. — Cette forme précédente de l’ivresse ne survient guère que chez ceux dont l'organisme a été altéré par des excès alcooliques antérieurs. Un des accidents les plus à redouter de l'alcool, c’est assurément le délire furieux causé par un nouvel excès de boisson, même si cet excès est peu de chose en comparaison de ceux qui l'ont précédé.

C’est qu’en effet, l'alcool ne produit pas seulement une intoxication rapide, à courte échéance ; si on en prolonge l'usage ou l'abus durant quelque temps, il y a intoxication chronique troublant profondément le fonctionnement des organes et finissant par altérer tous les tissus. Plus peut-être que les autres systèmes organiqués, le système nerveux est atteint et spécialement l’encéphale. Ce qui tendrait à le prouver, c'est que W. Magnan a pu, au moyen de la distillation, retirer du cerveau de chiens intoxiqués une certaine quantité d'alcool.

La tristesse et la crainte, tels sont les résultats premiers de J’empoisonnement chronique du cerveau. Chez les alcooliques, la gaité a uné durée très courte et ressemble à celle des maniaques ; les idées sombres sont seules persistantes ; elles “hantent le cerveau malade ; dés pensées de suicide surgissent,

“disparaissent et reviennent. Puis, le soir, en cet instant qui n’est pas tout à fait lé sommeil et qui n’est plus l'état de veille, apparaissent des fantômes mal éclairés, mais à l’aspect repoussant. Ce ne sont que des illusions ; mais la tourmente intellec- ‘tuelle se précipite ; et les illusions deviennent de véritables “hallucinations toujours elfrayantes : formes hideuses, bêtes immondes, incendies, assassinats. Pour se faire une idée de ce que peut être cette forme du délire, il est indispensable de lire ‘les observations médicales recueillies sur des aliénés alcooliques.

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