‹ Les Différentes Manifestations De La PenséeChapitre 57 sur 82 · …. EE V5 # · texte numérisé non relu

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Il nous suffira d'en rapporter deux, la première de M. Magnan, la seconde de M. Charles Richet; comme toutes les observations se ressemblent, on peut très bien juger d’après ces deux exemples de la forme la plus ordinaire du délire alcoolique :

Première observation. — X..., alcoolique, voit des insectes et des araignées s'attaquer à lui. Il règarde à travers la fenêtre ; c’est, ditil, la bande de la place Maubert, déguisée en ours avec des fla-fla. Il y à une cavalcade avec des lions, des panthères, qui regardent et font des grimaces. Il y a de petits enfants déguisés en chiens et en chats. Il reconnaît Emilie, puis des hommes qui le menaçent, qui le visent avec leurs fusils. Il poursuit des pigeons, des chats, des rats. Il voit des oiseaux morts avec un long bec et, sous son lit, au moins deux cents rats qui mangent ses provisions.

Deuxième observation. — « L.., absinthique, se voit entouré d'un essaim de mouches qui bourdonnent autour de sa tête, pénètrent dans les yeux, les oreilles, le nez et la bouche. Ses crachats sont remplis de pelotons d'insectes. IL voit du monde sur les toits et aperçoit des fusils braqués sur lui. Il ramasse des objets sur ses vêtements, secoue des torchons qui sont couverts d’ordures, parle à son patron, se cache et veut fuir pour éviter les balles. »

Les hallucinations sont souvent si épouvantables, qu’elles forcent pour ainsi dire les alcooliques à se tuer. Rien n’est plus commun que le suicide chez les buveurs.

De l'absinthe. — L’absinthe n’agit pas seulement par l'alcool qu’elle renferme, mais encore par l'essence d’absinthe qui, même à faible dose, est un poison très dangereux.

Les sentiments de satisfaction, de bien-être et l'excitation intellectuelle sont plus considérables avec elle qu’avec l’alcool. « Peut-être, dit M. Charles Richet (l Homme et l'intelligence, p. 107), faut-il attribuer la sensation de chaleur et de bien-être que donne l’absinthe à son action sur la moelle épinière, mais ‘en tout cas, c'est un poison énergique, et dont les effets prolongés deviennent funestes pour l'intelligence, bien plus rapidement que ceux de l'alcool... »

A côté de l’alcool, il faut placer le chloroforme. L'action de ces deux poisons sur le cerveau est presque la même; les phénomènes qu'ils produisent sont semblables.

L’intoxication par le chloroforme suit une marche parallèle à l’intoxication par l’alcool; on peut distinguer, comme dans l’empoisonnement alcoolique, une première période d'ivresse proprement dite au cours de laquelle il y a déjà une certaine insensibilité et une deuxième période de coma pendant laquelle l’insensibilité est absolue.

Phénomènes produits par le chloroforme. — Lorsque quelqu’un se met à respirer du chloroforme, les premières bouffées l’étourdissent; il est pris d’une sorte de vertige qui va en augmentant. À mesure qu'il continue à respirer le poison, ses idées s’exaltent de plus en plus; il répond à tout ce que l’on lui dit, comme un individu ivre, en exagérant ses impressions et en ne conservant pas la juste mesure. Puis, ses idées deviennent de plus en plus confuses ; leur conception est désordonnée et délirante. En même temps que les idées sont de plus en plus déraisonnables, l’attention et la mémoire faiblissent de plus en plus, puis disparaissent tout à fait; de sorte qu’on a devant soi ce curieux spectacle d’un individu vivant et pensant, mais chez qui la vie et la pensée ne laissent aucun souvenir; il y aura une

lacune dans le souvenir de ses opérations intellectuelles, tandis qu'il n’y en aura pas dans leur suite.

Cette mémoire dont nous venons de parler, c’est la mémoire réfléchie, consciente, celle qui retient et non pas la mémoire des faits passés, celle qui a retenu, pour nous servir des expressions de M. Charles Richet. La première n’est possible que s1 les facultés intellectuelles sont dans leur intégrité : pour qu'un fait soit retenu, il faut que l'intelligence puisse s’y arrêter; c’est ce pouvoir qui manque aussi bien à l'intelligence de l'individu chloroformisé qu’à celle de l'individu en état d'ivresse. La deuxième fait partie intégrante de nous-mêmes, et 1l nous est impossible de penser sans elle : chaque idée, chaque image, est un souvenir modifié par des souvenirs postérieurs; sans cette somme de souvenirs, l'intelligence n’existerait pas. Les faits passés ne peuvent s’effacer dela mémoire ; pour qu’ils en disparaissent, il faut une lésion des centres nerveux bien plus profonde que celle causée par le poison cérébral. |

Après la perte de la mémoire consciente et réfléchie, l’intelligence de l'individu soumis à l’action du chloroforme n’est pas encore morte : les vieux souvenirs persistent; quelquefois même la mémoire des faits passés est surexcitée d’une façon extraordinaire, ce qui arrive dans plusieurs formes de l’aliénation mentale, alors que la mémoire réfl‘chie, consciente, a tout à fait disparu ; la conception des idées continue à obéir à ses règles ordinaires : l’association des idées a toujours lieu; les sensations extérieures parviennent encore au chloroformisé et chacune d’elles éveills une abondante série de conceptions; c’est le sens de l’ouie qui disparaît le dernier; le patient ne peut plus ni voir, ni sentir, qu'il entend encore les paroles qu’on dit autour de lui et qui aussitôt font naître dans son esprit des idées de toute sorte, se succédant régulièrement. 1

Mais tous les phénomènes extérieurs qui prouvent la conservation, sinon l'intégrité de l'intelligence, ne se produisent plus à un moment donné ; le patient ne prononce que des paroles confuses et inintelligibles ; les muscles, extrêmement contraetés

à cause de la force du délire, se détendent lentement, puis restent inertes. À la période d’excitation succède la période dite de résolution durant laquelle le sommeil est profond. Rien ne peut faire sortir l'individu de l’état comateux dans lequel il se trouve. Ses pupilles sont immobiles, ses traits presque paralysés n’ont plus cette grimace convulsive qui est comme la marque dernière de la sensibilité ; son intelligence est anéantie. Peut-être, dans la profondeur des tissus nerveux, s’accomplit-il encore un travail cérébral inconscient, mais ce n’est uniquement qu’une hypothèse. Rien ne nous conduit à admettre que lintelligence subsiste encore, quand nul mouvement extérieur des muscles ne vient trahir l'existence d’un travail cérébral quelconque. (V. Ch. Richet, op. cit., p. 118.)

Action du chloroforme sur les organes du système nerveux autres que l’encéphale.— Le chloroforme qui agit en premier lieu et d’une façon prédominante en troublant les fonctions du cerveau, exerce ensuite son influence sur la moelle épinière qui tient sous sa dépendance les mouvements généraux de tôus les muscles du corps et en dernier lieu, sur le bulbe rachidien qui préside aux mouvements de la vie organique, à ceux de la respiration et de la circulation. C’est dire qu'il agit, successivement, sur la sensibilité et l'intelligence, sur la motilité et sur les fonctions organiques, comme l’a démontré Claude Bernard.

C’est la persistance de l’innervation du bulbe rachidien, alors que l’encéphale ou la moelle épinière ne peuvent plus accomplir leurs fonctions, qui permet au chirurgien de donner le chloroforme sans trop de danger ; il faut qu'il porte continuellement son attention sur l’état du pouls et des mouvements respiratoires, pour savoir si la dose de chloroforme n’est pas trop forte et si le système nerveux bulbaire n’est pas atteint.

Variabilité dans les phénomènes dus au chloroforme. — Comme les phénomènes dus à l’intoxication par l'alcool. ceux dus à l’intoxication par Le chloroforme se produiront d’une façon plus ou moins semblable, plus ou moins rapide, suivant les individus.

La disposition morale de la personne qu’on veut chloroformiser importe beaucoup. Si cette personne est courageuse, remplie de résolution, il ne sera pas difficile de faire disparaître sa sensibilité ; si au contraire elle a peur et ne s’abandonne pas avec confiance, elle résistera longtemps au chloroforme, et on sera obligé de lui en faire respirer beaucoup plus que si elle n'avait pas de frayeur.

Chez certains malades, l’excitation cérébrale dans laquelle ils se trouvent leur donne le pouvoir de résister quelque temps à l’action inéluctable du poison. Finalement, ils tomberont vaincus, stupéfiés par le poison, mais sans avoir eu l'expansion joyeuse et l'excitation délirante de ceux qui ne résistent pas. Nous avons vu que le même phénomène se produit chez l’individu qui, ayant l’idée arrêtée de ne pas se griser, absorbe des quantités d'alcool sans manifester d'ivresse et finit par tomber tout à coup à terre, assommé par le poison.

C’est le chloroforme qui est le type des anesthésiques ; plusieurs substances volatiles et toxiques ont une action analogue à la sienne et pourraient au besoin le remplacer ; l’éher en est la principale. |

Tandis que lalcool et le chloroforme sont d’un usage général en Europe et que leurs effets y sonttrès bien connus, le hachisch est presque complètement ignoré. Il nous vient de l'Orient ; c’est l'extrait du chanvre indien que le chanvre français ne peut égaler en puissance enivrante et qui est cueilli lorsqu'il est en fleur, parce qu’il possède alors sa plus grande force.

Cet extrait mélangé à des huiles végétales, à du sucre et à des aromates, constitue le dagwamesc, espèce de confiture nauséabonde qu’on prend avant le repas et qui s’absorbe facilement dans une tasse de café.

A côté du dawamesc, il y a le Lachisch qui se fume dans des pipes ou dans des cigarettes, et le Lafioun ou extrait aqueux. Le second est le plus usité en Orient ; quant au troisième, il possède des propriétés plus actives que les deux autres préparations.

On est à peu près d’accord pour attribuer l’action enivrante du hachisch à une matière résineuse qui y est renfermée en assez grande quantité et que le thé, le café, les liqueurs rendent singulièrement plus active.

Période d'ivresse.-— Lorsqu'on a absorbé du hachisch, on a tout d’abord comme des bouffées de chaleur ou de froid qui montent à la tête. En même temps on éprouve un certain bienêtre, un sentiment de satisfaction générale. Bientôt, on s’agite

en tous sens, on se promène, on se remucC, on a envie de danser ; mais au milieu de toute cette agitation, l’intelligence reste encore calme. Soudain on est pris d’un rire forcé, convulsif et prolongé à propos d’une chose insignifiante ; à partir de ce moment, les idées arrivent à profusion ; elles se succèdent les unes aux autres avec une rapidité extraordinaire, avec une rapidité telle, que le langage ne peut arriver à les exprimer ; et ces idées, qu’elles soient tristes ou gaies, fières ou humbles, sont toujours remplies d’exagération. les sentiments sont absolument démesurés ; l’amour-propre est exalté à ce point qu’on craint de voir le mépris sur la figure des assistants et qu’on est cependant porté à les mépriser, tant l'individu qui a pris du hachisch se croit supérieur aux autres hommes. La frayeur, la joie, la douleur, la colère, surviennent presque sans cause, à limproviste pour ainsi dire, et tout le monde est surpris de la brusquerie, de l'intensité et de la mobilité de ces passions.

Par l'effet du hachisch, on est abandonné à toutes les conceptions les moins sensées de l'intelligence.

Ce qu'il y a de particulier, c’est que si on a absorbé une dose assez forte de hachisch, on se rend très bien compte, grâce à une sorte de dédoublement de la pensée, qu’on n’est plus l'acteur conscient de ses paroles et de ses actes ; et on est poussé à se soustraire au public, à s’enfermer seul ou en com- pagnie d’intimes, afin de ne pas se donner en spectacle. Pareille conscience de l'inconscience existe chez certains aliénés.

À côté de tous ces phénomènes psychiques, il s’en produit un autre qui est tout à fait caractéristique du hachisch : c’est V’altération des notions de temps et d'espace.

Le temps paraît être d’une longueur inouïe. Entre deux idées nettement conçues, on croit en concevoir une multitude d’autres mal déterminées et incomplètes, dont on n’a qu’une conscience vague, mais qui étonnent par leur mombre et leur étendue ; ces idées, semble-t-il donc, sont innombrables et, comme le temps n’est mesuré que par le souvenir des idées, il paraît démesurément long. w:

Cette illusion sur la durée du temps est surprenante surtout à cause de sa netteté. Tout aussi étonnante est l'illusion de la vue, qui fait sembler immenses des distances fort courtes. Il est malaisé de fournir une explication rationnelle de ce phénomène. On se rend bien compte de l’erreur dont on est la victime, mais cependant le jugement est incapable de ramener les apparences à la réalité. (V. Ch. Richet, p. 127, op. cit.)

Ces deux illusions de l’espace et du temps ne sont pas lés seules ; 1l y en a d’autres, aussi étranges qu’on peut l’imaginer. Les hallucinations complètes sont peu fréquentes. Tandis que V’hallucination se produit spontanément sans qu'aucune sensation préalable soit nécessaire pour la faire naître, l'illusion exige une sensation vraie dont la perception est exagérée et fausse. Dans le hachisch, les sensations sont tellement amplifiées, qu’elles donnent lieu à des illusions nombreuses : le plus léger bruit devient un épouvantable fracas, quelques notes de musique sont un concert aux accords célestes ; le cerveau est dans un si grand état d’excitation, que la moindre impression extérieure le fait vibrer tout entier.

L'illusion est quelquefois tellement forte, qu’au lieu d’être un simple trouble de la perception, elle deviendra l’origine d’un trouble de la conception. Comme l'attention a disparu, comme Pintensité des perceptions est extrême et que l'intelligence est étrangement surexcitée, une impression venue de l’extérieur fera naître une série de conceptions délirantes que rien ne peut arrêter. Chaque sensation provoque une pensée folle ou plutôt une quantité de pensées folles. Dans cette phase de l'ivresse, -où l’on se sent dénué de force et où l’on goûte le plaisir d’être assis, de ne pas bouger, il semble qu’on ait le privilège d’assister au travail même de l'intelligence ; on voit comment tout se relie et s’enchaîne ; on est le témoin de l’éclosion de ses idées, on les suit dans leur course désordonnée. Ecoutons ce que nous dit Baudelaire lorsqu'il parle des illusions dues à l'ivresse du hachisch :

«Il arrive quelquefois que la personnalité disparaît et que

l’objectivité, qui est le propre des poètes panthéistes, se développe en vous si anormalement, que la contemplation des objets extérieurs vous fait oublier votre propre existence et que vous vous confondez bientôt avec eux, Votre œil se fixe sur un arbre harmonieux, courbé par le vent ; dans quelques secondes, ce qui ne serait dans le cerveau d’un poète qu’une comparaison fort naturelle, deviendra dans le vôtre une réalité. Vous prêtez d’abord à l’arbre vos passions, votre désir ou votre mélancolie ; ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres et bientôt vous êtes l'arbre. De même l'oiseau qui plane au fond de l’azur représente d’abord l’immortelle envie de planer audessus des choses humaïnes ; mais déjà vous êtes l'oiseau luimême. Je vous suppose assis et fumant ; votre attention se reposera un peu trop longtemps sur les nuages bleuâtres qui s’exhalent de votre pipe : l’idée d’une évaporation lente, successive, éternelle, s’emparera de votre esprit, et vous appliquerez bientôt cette idée à vos propres pensées, à votre matière pensante ; par une équivoque singulière, par une espèce de transposition ou de quiproquo intellectuel, vous vous sentirez vous évaporant, et vous attribuerez à votre pipe (dans laquelle vous vous sentez accroupi et ramassé comme le tabac) l'étrange faculté de vous fumer. »

Dans l'ivresse du hachisch, la mémoire qui retient reste intacte, ce qui est une marque distinctive de l'ivresse de l’alcool et du chloroforme. On se rappelle fort bien tout ce qu’on a vu, fait et dit. Aussi n'est-il pas étonnant que Th. Gautier, grand amateur du hachisch, ait pu décrire très exactement, dans le récit brillant du Club des Hachischins, toutes les sensations éprouvées. ;

Période de délire. — Cependant à une certaine dose, le poison entraine la perte de la mémoire, mais alors il y a du délire et du délire furieux. Le hachisch, à cette dose, présente done des dangers, mais les cas de mort doivent être rares. Le délire dure quelquefois pendant plusieurs jours et prend des allures inquiétantes; ses formes sont très diverses et aussi bizarres

qu'on peut l’imaginer; elles sont de nature à entraîner, à un moment donné, de graves conséquences.

Observation finale. — La disposition morale de l'individu au moment de l’ingestion du poison et l’état particulier de son tempérament, jouent un rôle prépondérant dans la forme de l'ivresse causée par le hachisch. Suivant ce qu’ils seront, les phases de cette ivresse se dérouleront sombres ou comiques, gaies ou tragiques.

L’opium est le suc du pavot; ce suc a été desséché au soleil et a pris la forme d’une pâte consistante, d’un brun très foncé. On l’avale ou bien on le fume. Le Zaudanum n’est qu'une solution d’opium dans un vin composé. Aussi les propriétés du laudanum et de l’opium sont-elles identiques.

On doit considérer l’opium comme un mélange de plusieurs corps ayant des effets analogues sinon identiques et tels que la narcotine, la codéine, la thébaïne, la morphine. Ces différentes substances n’agissent pas sur les fonctions organiques de la même manière; si les trois premières sont peu actives, la morphine a sur l’homme une action très énergique, et presque identique à celle de l’opium. Décrire les effets de l’opium, c’est donc décrire ceux de la morphine :

Lorsqu'on a usé de l’opium, on éprouve au bout d’une demiheure, d'une heure, une légère excitation, un sentiment général de satisfaction en même temps que de vivacité.

Le degré de force de la dose absorbée n’est pas proportionnel à la quantité; il dépend du degré d’accoutumance de la personne qui a absorbé. Si le poison a été pris à dose peu forte, peu élevée, il n’agite guère comme narcotique qu’à la longue, qu'après de longues heures de bonne humeur et d’entrain. Pendant toute la période de veille, les idées surgissent claires et abondantes, la mémoire est exacte, l’intelligence vive. Contrairement à l’effet du vin qui, après sa marche ascendante, décroit très rapidement, celui de l’opium reste pendant huit ou dix

heures aussi sûr : « J'écris ces lignes vers une heure de l’aprèsmidi, après avoir pris vingt centigrammes d'extrait gommeux d’opium à sept heures et dix heures du matin, dit M. Pécholier. Impossible d’exagérer l’état de bien-être, de bonne humeur, de force physique et intellectuelle dans laquelle je suis plongé. Mes idées sont nettes et précises, ma mémoire fidèle; ma plume court sans effort sur le papier. La conception est plus rapide et plus ferme, l’expression tout à fait facile, Nulle autre stimulation ne peut être comparée à celle-là. Ce n’est pas seulement celle d’une quantité modérée de vin de champagne. A la douce chaleur, à l’entrain communicatif, à la gaîté qu’entraîne le vin, s'ajoute l’animation plus immatérielle, plus intellectuelle, que donnent plusieurs tasses de café; mais demain je serai tout affaissé et j'aurai ma migraine. C’est un fait très heureux qui m'a empêché de glisser sur la pente si facile où tombent les mangeurs d'opium. » Thomas de Quincey, qui fut un remarquable et obstiné mangeur d'opium, a soutenu que l'excitation intellectuelle provoquée par l’opium n’amène pas nécessairement un abattement proportionnel. Nous allons du reste trouver cette opinion au cours de l’analyse très instructive de son livre (Confessions of an english opium-cater) que nous a donnée CA. Baudelaire.

« L'auteur /De Quincey) veut avant tout venger l’opium de certaines calomnies; l’opium n’est pas assoupissant, pour l’intelligence du moins ; il n’enivre pas ; si le laudanum pris en quantité trop grande peut enivrer, ce n’est pas à cause de Vopium, mais de l'esprit qui y est contenu. Il établit ensuite une comparaison entre les effets de l’alcool et ceux de l’opium, et il définit très nettement leurs différences : ainsi le plaisir causé par le vin suit une marche ascendante, au terme de laquelle il va décroissant, tandis que l’effet de l’opium une fois créé, reste égal à lui-même pendant huit ou dix heures ; l’un, plaisir aigu ; l’autre, plaisir chronique ; ici, un flamboïement ; là, une ardeur égale et soutenue. Mais la grande différence gît surtout en ceci, que le vin trouble les facultés mentales, tandis

que l’opium y introduit l’ordre suprême et l’harmonie. Le vin prive l’homme du gouvernement de soi-même, et l’opium rend ce gouvernement plus souple et plus calme. Tout le monde sait que le vin donne une énergie extraordinaire, mais momentanée, au mépris et à l’admiration, à l’amour et à la haine. Mais l'opium communique aux facultés le sentiment profond de la discipline et une espèce de santé divine. Les hommes ivres de vin se jurent une amitié éternelle, se serrent les mains et répandent des larmes, sans que personne puisse savoir pourquoi ; la partie sensuelle de l’homme est évidemment montée à son apogée. Mais l’expansion des sentiments bienveillants causée par l'opium n’est pas un accès de fièvre ; c’est plutôt l’homme primitivement bon et juste, restauré et réintégré dans son état naturel, dégagé de toutes les amertumes qui avaient occasionnellement corrompu son noble tempérament. Enfin, quelque grands que soient les bénéfices du vin, on peut dire qu'il frise souvent la folie ou, tout au moins, l’extravagance, et qu’au delà d’une certaine limite il volatilise, pour ainsi dire, et disperse l'énergie intellectuelle ; tandis que l’opium semble toujours apaiser ce qui a été agité, et concentrer ce qui a été disséminé. En un mot, c’est la partie purement humaine, trop souvent même la partie brutale de l’homme qui, par l’auxiliaire du vin, usurpe la souveraineté, au lieu que le mangeur d’opium sent pleinement que la partie épurée de son être et ses affections morales jouissent de leur maximum de souplesse et avant tout, que son intelligence acquiert une lucidité consolante et sans nuages.

L'auteur nie également que l’exaltation intellectuelle produite par l’opium soit nécessairement suivie d’un abattement proportionnel et que l’usage de cette drogue engendre comme conséquence naturelle et immédiate, une stagnation et une torpeur des facultés. Il affirme que pendant un espace de dix ans, il a toujours joui, dans la journée qui suivait sa débauche, d’une remarquable santé intellectuelle, Quant à cette torpeur dont tant d'écrivains ont parlé et à laquelle a surtout fait croire

l’abrutissement des Tures, il affirme ne l'avoir jamais connue.

Que l’opium, conformément à la qualification dans laquelle il est rangé, agisse vers la fin comme narcotique, cela est possible ; mais ses premiers effets sont toujours de stimuler et d’exalter l’homme, cette élévation de l'esprit ne durant jamais moins de huit heures ; de sorte que c’est la faute du mangeur d’opium s’il ne règle pas sa médication de manièré à faire tomber sur son sommeil naturel tout le poids de l’influence narcotique. »

Si la dose d’opium a une certaine force, le sentiment de vivacité, de satisfaction, éprouvé aux débuts est vite remplacé par une véritable somnolence, par un certain état de rêvasserie. On s’abandonne avec plaisir, on se laisse envahir par une douce torpeur. Les idées deviennent des images qui se succèdent rapidement, et dont le cours se déroule sans entraves. On sent qu'on va s'endormir, mais qu'on pourrait au besoin triompher du sommeil.

Cependant, peu à peu les jambes s’appesantissent, les bras retombent presque inertes, les paupières ne peuvent pluss’ouvrir ; on rêve, on divague et néanmoins on ne dort pas: la conscience du monde extérieur environnant n’a pas disparu les bruits du dehors sont obscurément perçus, mais il semble que c’est une autre personne qui les entend. Le moi actif, conscient, n'existe plus, eton s'imagine qu’un autre individu est venu le remplacer.

Petit à petit, tout devient plus vague ; les idées se perdent dans une brume confuse ; on ne sent plus son corps, on est pour ainsi dire tout immatériel, on est tout en pensée. Cette pensée va en quelque sorte voltigeant, de plus en plus brillante, mais aussi de plus en plus confuse. Puis le monde extérieur disparaît complètement ; il n’y a plus qu’un monde intérieur, quelquefois tumultueux, délirant et provoquant une agitation fébrile, quelquefois au contraire et le plus souvent calme et tranquille ; on s’abime dans un sommeil délicieux. « Ge qui fait le charme de cet état, dit M. Charles Richet, c'est qu'on se sent dormir. Le sommeil est intelligent et se comprend lui-même. »

Dans l’état de somnolence lucide dont nous avons parlé, la douleur physique est supprimée ; si elle existait antérieurement, elle a disparu. C’est que l’opium, poison de l'intelligence, est un des modificateurs les plus énergiques de la sensibilité.

Lorsqu'une personne est en proie à la souffrance, il faut pour lui procurer le sommeil, une plus grande dose d’opium que si elle se trouvait dans son état normal. Si elle ne s'endort pas sous l'action du poison, l'hypéresthésie des nerfs sera tout au moins calmée, la douleur sera apaisée, ce qui est déjà un bien grand résultat.

. On s’accoutume à l'ivresse de l’opium, tandis qu'on ne s’accoutume pas à celle de l'alcool; plus on a l'habitude de boire, plus l'ivresse survient vite; il n’en est pas de même avec l’opium.

Aussi les personnes qui s’adonnent à ce poison suivent-elles une pente fatale; elles sont amenées chaque jour à augmenter la dose, parce que chaque jour le poison a pour elles un effet moins énergique.

Chez ces personnes qui abusent de l’opium, les hallucinations sont fréquentes, les sommeils hantés de rêves douloureux et de cauchemars; les obsessions d'autrefois, les souvenirs réapparaissent grandis et dans toute leur clarté; la mémoire apporte une suite inépuisable de tortures. Après avoir révélé tout son pouvoir quant aux plaisirs, l’opium révèle tout celui qu'il possède quant aux souffrances et angoisses. On conçoit fort bien que non seulement le cerveau soit débilité, mais encore que tout l'organisme soit profondément anémié.

Les malheureux qui abusent de l’opium et arrivent alors à ne plus s’en passer, peuvent en prendre des quantités formidables presque sans en ressentir d'action. C’est pour eux un stimulant nécessaire ; ils sont aussi malades par l’absence que par l’excès du poison. Ils tombent rapidement dans une effrayante dégradation morale et physique; pâles, hâves, décharnés, se traînant à peine, ils ne retrouvent un peu d'énergie que si une nouvelle dose de poison leur rend une stimulation factice.

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