LA PARABOLE DES AVEUGLES, PAR PIERRE DREUOUEL
Musée de Naplcs.
Le fait n'en reste pas moins, malgré son apparence contradictoire et paradoxale, et ce n'est, ainsi que nous l'avons déjà dit, que dans les cas les plus anciens et les plus graves (atrophie papillaire, atrophie du globe de l'œil tout entier), alors que toute perception lumineuse est rendue radicalement impossible, que se développe l'attitude si caractéristique décrite plus haut et si bien rendue par les artistes.
Nous avons déjà signalé dans une ancienne fresque de Florence attribuée à Taddeo Gaddi ou à Andréa de Florence, une figure d'aveugle assez bien réussie, toute rigide, la tête droite, la face impassible, un bâton à la main.
Le même type a été reproduit, avec plus d'habileté et non moins de bonheur par le peintre angélique FraBeato da Fiesole dans une fresque du Vatican déjà citée.
Raphaël, dans le carton du South-Kensington représentant Elymas frappé de cécité.
a peint également un aveugle, mais il lui a donné une tout autre attitude que celle que nous venons de signaler, attitude d'ailleurs parfaitement légitimée par les circonstances spéciales du fait qu'il a su traduire avec une grande finesse d'observation.
Nous ne saurions mieux faire que de rappeler ici le texte de saint Luc : « Ayant traversé l'île jusqu'au Paphos, ils trouvèrentun juif magicien et faux prophète, nommé Barjésu, qui était avec le proconsul Serge Paul, homme très prudent. Celui-ci envoya chercher Barnabe et Paul, désirant entendre la parole de Dieu. Mais Elymas le magicien
SUITE d'aveugles TRAVERSANT UN GUÉ, PAR HOK08AI.
(tel est le sens de ce nom) leur résistait, cherchant à empêcher le proconsul d'embrasser la foi. Alors Saul, qui fut appelé depuis Paul, étant rempli du Saint-Esprit et regardant fixement cet homme, lui dit: « homme plein de tromperie et de malice, enfant du « diable, ennemi de toute justice, ne cesseras-tu pas de pervertir les voies droites du « Seigneur? Voici la main du Seigneur qui est sur toi, tu vas devenir aveugle et tu ne ver- € ras pas le soleil pendant un certain temps. » Et aussitôt les ténèbres tombèrent sur lui, ses yeux s'obscurcissent et, tournant de tous côtés, il cherchait quelqu'un qui lui donnât la main... y> Raphaël, en suivant de près le texte sacré, a excellemment rendu le désarroi et le
CHARCOT et RiCHER. — Les difformes et les malades dans l'art. 10
trouble d'uQ homme plongé tout a coup au milieu d'épaisses ténèbres. La face tournée en haut par le sentiment instinctif de la recherche de la lumière perdue, le malheureux se tient courbé, rempli de crainte, n'avançant qu'avec précaution, les mains tendues en avant, à la recherche d'un guide ou d'un conducteur.
Rembrandt a dessiné unTobie aveugle courant au devant de son fils où se trouvent admirablement représentés et l'empressement du père et l'incertitude de l'aveugle. Les jambes courent et les bras tendus en avant hésitent. L'aveugle dans sa demeure se conduit seul et d'ordinaire avec plus d'assurance. Mais l'émotion trouble le vieillard, et ce trouble n'a-t-il pas été très finement noté par Rembrandt qui a fait Tobie s'avançant dans une autre direction que celle de la porte grande ouverte? Le petit chien, qui se jette dans ses jambes comme pour l'arrêter, ne semble-t-il pas avertir son maître qu'il se trompe de chemin?
Une des œuvres de peinture les plus intéressantes consacrées à la représentation des aveugles est sans contredit le tableau du musée de Naples, peint par Pierre Breugtiel le Vieux, et intitulé la Parabole des aveugles.
Dans un paysage accidenté, des aveugles, au sortir d'un village dont les maisons et l'église se profilent à l'horizon, s'avancent à la queue leu leu, se prêtant un mutuel concours. Ils sont au nombre de six. Mais une rivière se rencontre sur leur chemin. Les deux premiers y culbutent, risquant fort d'entraîner les autres à leur suite.
Rien de plus naturel et de plus vrai que la démarche de ces aveugles, rien de plus finement observé que leurs traits impassibles, la face uniformément dirigée en haut.
Nous citerons encore, mais sans y insister, les Aveugles de Jéricho, de Poussin, le Bélisairey de David, celui de Gérard, Homère aveugle , etc..
Un tableau de Le Sueur, Saint Paul guérissant des malades mérite une mention spéciale. Dans l'angle de droite un malade à genoux est atteint d'une ophtalmie intense bien rendue par le peintre et se traduisant par un gonflement considérable de la paupière supérieure.
Les aveugles, au Japon, ont servi fréquemment de modèles aux dessinateurs, ou aux sculpteurs de bois ou d'ivoire.
Engelbert Kœmpfer, docteur médecin hollandais, qui a laissé une histoire naturelle civile et ecclésiastique du Japon, traduite dans toutes les langues, les a observés au commencement du xvir siècle, et leur a consacré une note intéressante. La confrérie des aveugles avait été fondée au xvi" siècle par un prince qui devint aveugle par chagrin d'amour *.
'1. < U est à remarquer que les affections du globe otulaire sont très fréquentes et révèlent parfois un haut caractère de gravité. > Voir : Chc\c\, Relation viédicnle d*une campagne au Japon, Thèse de Paris 1868 ; et Georges Godet, Élude sur V hygiène au Japon, Thèse de Paris 1880. Nous lisons encore dans celte thèse cette indication : € Les aveugles, qui le soir parcourent les rues, munis d'un long bâton avec lequel ils guident leur marche,
Un artiste, dont la valeur est aujourd'hui reconnue et prisée en Europe, leur a consacré des croquis très spirituels, et qui ont été certainement pris d'après des types. Dans le t. VIII de la MangufOy Hokosaïnous montre dix-sept visages d'hommes jeunes ou âgés, maigres ou gras, tous tonsurés, et six visages de femmes. Quelques-uns des infirmes sont désignés spécialement comme <t aveugles dont les yeux sont ouverts ». En général, leurs traits expriment la résignation, souvent aussi la philosophie rieuse et maligne. Plusieurs d'entre eux appartiennent à la confrérie que Kœmpfer a signalée, et leurs vêtements les désignent par un rond brodé en soie blanche. D'autres exercent le métier de masseur. Ils ne voient pas, mais ils entendent; les nouvelles font le tour de la ville, chez les bourgeois et dans les établissements de bains, avec une rapidité prodigieuse du soir au matin.
Souvent on les rencontre, allant d'une province à l'autre. Hokosaïnous en montre une troupe qui traverse avec précaution un gué : ils sondent des pieds et du bâton le gravier de la rivière : d'autres se suivent à la queue leu leu en se tenant par leur ceinture ; un jeune homme s'occupe d'un vieillard qui ose à peine avancer. Toutes ces attitudes sont diversifiées par les caractères, et Hokosaï s'est affirmé, dans le dessin comme dans l'effet, en fidèle observateur de la nature en plein air *.
et d'une sorte de (lùte à deux tuyaux jumeaux dont ils tirent un son prolongé pour signaler leur passage, sont les masseurs, etc. i
i Nous empruntons cette page à une série en trois volumes, imprimée à plusieurs tons. Elle a paru en 1849, Tannée même de la mort de Hokosaï. Il était né en 1760, au nord de Yedo. Ls^Mangwa parut en 1 i volumes à des intervalles éloignés, et contient des milliers de scènes diverses, d'études infinies d'après la nature.