‹ Les difformes et les malades dans l'artChapitre 30 sur 49 · FRAGMENT DU SAINT ANTOINE TOURMENTE PAR LES DÉMOKS. MATHIAS GRONEWALD · texte numérisé non relu

FRAGMENT DU SAINT ANTOINE TOURMENTE PAR LES DÉMOKS. MATHIAS GRONEWALD

Musée de Colmar (AUace).

« Nous devons d'avoir connu l'existence de ce tableau et sa signification à notre regretté maître de Strasbourg, le professeur Kûs. Il nous l'a signalé jadis à sa clinique des maladies vénériennes, nous engageant à l'aller voir, pour nous faire une idée de ce que la vérole a pu être au xv* siècle.

LES SYPHILITIQUES. 81

€ Il n'est pas difficile en effet de reconnaître un syphilitique dans le malheureux qui est figuré, dans Tangle inférieur gauche du tableau, sous la forme d'une sorte de personnage diabolique ou de damné. L'horrible mal est gravé sur tout son corps d'une façon indéniable. Il se tord dans des convulsions indiquant d'affreuses douleurs, la face est rongée par des ulcérations qui ont détruit une partie du nez et de l'oreille, les os des membres sont déformés, la main gauche est réduite à un moignon boursouflé au bout duquel apparaît une phalangette mise à nu, la main droite n'a que les trois doigts du milieu. Enfin le front, l'abdomen, le bras et la jambe du côté gauche sont couverts d'une éruption caractéristique. Qui pourrait se tromper à l'aspect de ces lésions et quelle autre maladie pourrait les produire, si ce n'est la syphilis ?

< Ce qui donne à ce tableau une importance toute particulière, sur laquelle Kûs avait attiré notre attention, c'est l'époque même où il a été peint. Grûnewald a vécu de 1450 à 1530. Il a donc dû voir la grande épidémie de vérole qui a ravagé l'Europe à la fin du XV* siècle, et il est admissible que, l'imagination frappée par le spectacle de l'affreuse maladie, Grûnewald ait voulu représenter dans son tableau une des victimes de l'épidémie. Il nous aurait laissé ainsi un document des plus précieux de ce que la maladie a été à son apparition primitive. Il est permis de croire aussi que le peintre a copié son sujet sur la nature même, car les lésions paraissent figurées avec une grande vérité. Il y a peut-être quelque exagération dans la manière dont est représenté le bras gauche, qui est réduit à un état vraiment rudimentaire. Mais, dans la main qui fait suite à ce bras, ne voyons-nous pas des lésions osseuses absolument acceptables? Quant aux manifestations cutanées, elles nous semblent peintes avec plus de fidélité encore, elles ne différent pas de celles que l'on peut voir de nos jours dans les formes un peu sévères de la maladie. Dans l'éruption qui couvre la jambe et le bras du côté droit, ne trouvonsnous pas les signes de syphilis, des pustules cutanées avec leurs croûtes d'une teinte gris verdâtre et leur auréole rouge vineux? Sur le ventre ces grosses pustules ne représententelles pas des syphilides tuberculeuses avec leur forme conique et leur teinte violacée?

€ On comprend en les voyant le nom de grosse vérole que l'on avait donné à la maladie. Enfin tous les caractères de la syphilis ne se retrouvent-ils pas dans les ulcérations de la face, dans les exostoses qui se voient sur le cubitus et dans la manière dont le peintre a représenté les cheveux?

< Est-ce pour marquer l'opprobre dont étaient couverts les malheureux syphilitiques à son époque que Grûnewald a fait de son personnage une sorte de démon, probablement un damné. Il l'a revêtu de la capeline rouge, sous laquelle on représente fréquemment le diable au moyen âge. Au lieu de pieds humains il lui a donné des pattes d'oiseaux palmées, enfin il le fait se tordre dans les convulsions et lui fait déchirer le voile que recouvre un livre placé à sa droite, probablement le livre sacré du saint. >

CHARCOT et RiCHEB. — Les difTormes et les malades dans l'art. 11

La lèpre est une maladie fort ancienne, c*est une maladie biblique. On en trouve déjà des relations dans l'histoire du peuple juif 1500 ans avant Jésus-Christ. Mais c'est surtout au moyen âge, à l'époque des croisades, vers la fin du xi'^ , vers le xii® et le XIII® siècle, que cet horrible mal se propagea d'une façon épouvantable et devint la terreur de tous les pays. A la mort de Louis VIII (1229) on ne comptait pas moins de deux mille léproseries en France et de dix- neuf mille dans la chrétienté*.

Saint Lazare, le lépreux de l'Évangile (saint Luc, xv, 19-26), devint le patron de tous ces malheureux, et son image nous le fait voir dans les vitraux et les missels tenant sa cliquette, et couché à la porte du mauvais riche, où les chiens viennent lécher ses ulcères.

En effet « dans les monuments du moyen âge, dit le P. Cahier, cette espèce de maladie n'est pas seulement caractérisée par les taches qui couvrent la peau, mais aussi par la cliquette, instrument formé de trois à quatre lames de bois destinées à produire par leur percussion réciproque un bruit qui avertissait les passants de se garer d .

C'est que la contagiosité de ce mal était parfaitement reconnue, et l'histoire montre que les mesures prises pour isoler les lépreux ont toujours fait décroître et même disparaître la maladie dans une région.

Les effigies de lépreux que nous a laissées le moyen âge sont plus intéressantes, au point de vue de l'histoire des mœurs, qu'instructives au point de vue pathologique.

Les signés de la lèpre se réduisent à des taches, des plaies, des ulcères, des pus-

1. Nous empruntons ces détails au remarquable ouvrage de M. Leioir sur la lèpre.

Iules, etc., répandus souvent en grand nombre à la surface du corps et d*un aspect nullement caractéristique. Il nous suffira d'en citer trois exemples pris dans trois genres différents. Dans le livre d'heures d'Anne de Bretagne, qui est le monument le plus complet de l'art français au xv® siècle, Job est représenté sur son fumier conversant avec ses amis, auxquels il explique le mystère des souffrances qui n'ont pas seulement pour but de punir le méchant, mais aussi et souvent d'éprouver le juste et de le perfectionner. « Une lèpre hideuse lui couvrit tout le corps », dit le texte sacré.

La miniature en question, fort belle et très soignée, nous montre un vieillard amaigri dont la nudité n'est voilée que par un linge disposé en travers de la partie moyenne du corps. On voit sur tout le corps, et jusque sur le visage, une quantité considérable de pustules jaunâtres de toutes dimensions entourées d'une auréole rouge.

Une gravure d'une vie de saint Benoît (1578) représente le saint guérissant un lépreux. Le malade montre à découvert la partie supérieure du corps marqué d'une sorte de semis régulier de petits ronds, représentant des taches ou de petites pustules qui ne sont pas sans analogie avec celles que nous avons observées sur la miniature dont nous venons de parler.

Enfin, dans un récent voyage en Espagne, l'un de nous a vu dans un faubourg de Séville, au-dessus de la porte de la chapelle de l'ancien couvent aujourd'hui hôpital des lépreux, une majolique représentant un malade atteint de cet horrible mal. C'est un homme en haillons, avec des béquilles et une cliquette à la main. Les bras et les jambes nus sont couverts de plaies léchées par des chiens et n'ayant du reste rien qui rappelle les éruptions caractéristiques de la lèpre.

Mais il nous reste à signaler deux œuvres de la plus haute importance, consacrées à la représentation des lépreux et non moins remarquables au point de vue de l'art qu'au point de vue delà vérité scientifique. Toutes deux appartiennent à l'école allemande, l'une est un tableau de Hans Holbein, le Vieux, l'autre une gravure d'Albert Durer.

Grâce aux découvertes récentes, Hans Holbein, le Vieux, a reconquis sa vraie place, celle du plusgrand peintre allemand de son époque, etle digne maître de son célèbre fils qui ne l'égale point toujours. Le tableau qui nous intéresse est un fragment de rétable conservé au musée de Munich. Il représente Sainte Elisabeth donnant à manger et à boire aux lépreux. La sainte, pleine de calme et de sérénité, s'avance tenant d'une main un broc de vin et de l'autre retenant un pain dans les plis de son manteau. Sa physionomie est d'une grande douceur et remarquablement belle. Elle occupe à elle seule presque toute la surface du tableau, et ce n'est qu'à la partie inférieure, à droite et a gauche, que les malheureux qui se pressent sur ses pas, penchés ou couchés a terre, montrent leur tête et quelques-uns de leurs membres.

Quel que soit donc le rôle secondaire que l'artiste ait donné dans sa composition aux

8AIMTI ELISABETH DE HONGRIE, PAR HANS HOLDEIN LE VIEUX. FRAGMENT DE RETABLI.

Musée de Munich.

misérables dont l'aspect repoussant fait contraste et rehausse Téclat des vertus de la sainte, il ne les a pas moijis traités avec un soin tout spécial.

Nous ne connaissons ce chef-d'œuvre que par une reproduction photographique, et l'absence de la couleur ne nous permet pas d'en juger en pleine connaissance de cause.

fiUÉRIflON D'VH LKPRKUX A LA PORTE DU TIMPLE PAR LB8 APOTRES JEAN ET PAUL.

Eau-forte d'Albert Durer.

Nous ne saurions donc mieux faire que de rapporter la description qu'a faite d'après le tableau même un éminent médecin allemand, M. Virchow.

€ En outre d'un homme barbu, dit-il, dont le visage et principalement le front et le nez sont couverts de pustules particulièrement grosses, rondes et rouges, on voit une personne âgée, probablement du sexe féminin, portant une écuelle : le visage n'a rien, le bras gauche est couvert de taches d'un brun rouge, la jambe est entourée débandes à travers lesquelles suinte le pus; le genou découvert porte des taches brun rouge légèrement creusées; sur la tête un lambeau d'étoffe blanche ou un emplâtre. Enfin une jeune personne d'assez bonne mine, tenant un pain brisé dans les mains, a le cou et le visage.

principalement le front et le voisinage des sourcils qui sont rares, couverts de grosses et de petites taches d'un brun rougeâtre. Une jambe, qu'on ne sait pas au juste à qui rapporter, présente de même au genou et au-dessous de grandes taches d'un gris sale au milieu.

« Ce sont donc des pustules et des taches qui sont représentées ici ; les dernières s'accompagnaient, comme cela arrive souvent, de pigmentation et d'atrophie; les pustules se trouvent surtout sur la face, les taches occupent de même la face et principalement les sourcils en partie tombés, mais prédominent surtout sur les membres tant supérieurs qu'inférieurs. C'est en somme ce qu'on trouve en si grande quantité aujourd'hui encore dans les hôpitaux de la Norvège,

« Si l'on voulait en conclure à l'identité avec la syphilis, il faudrait réfléchir à ce fait qu'Holbein vivait dans un temps où la syphilis étendait partout ses eff^royables ravages, où la crainte du mal français et la croyance dans sa nouveauté étaient générales, au fait enfin qu'il aurait au moins hésité à peindre une sainte du xiii'' siècle au milieu des syphilitiques.

« Par conséquent, nous pouvons admettre sans crainte que nous avons ici devant nous une image réelle, coloriée, de la lèpre telle qu'elle existait, en Allemagne, vers la fin du XIII* siècle et peut-être à Augsbourg. Que ceux qui vont voir la pinacothèque de Munich comparent ce tableau avec les planches excellentes que Danielsen et Boeck ont données dans leur fameux atlas des Spedalskhed actuels en Norvège. Ils se convaincront du fait que l'impression générale est la môme et que môme les détails concordent, autant que peut le faire une description graphique conçue dans un but purement technique avec tous les détails que comporte notre époque et une peinture destinée à une église et conçue d'après des impressions artistiques générales. Pour moi qui ai vu la lèpre norvégienne chez plusieurs centaines de malades, l'identité de la maladie ne m'a laissé aucun doute. »

Ce témoignage du professeur Virchow est d'une haute valeur, et nous ne pouvons que souscrire à son appréciation.

M. Virchow fait en outre remarquer que Hans Holbein,le Vieux, naquit en 1450 à Augsbourg et y resta jusqu'à la fin du siècle, de sorte qu'il n'est pas invraisemblable que ce tableau ait été peint dans cette ville, A cette époque il y avait à Augsbourg trois asiles pour les lépreux, et, bien que le tableau n'ait appartenu à aucune de ces maisons, on peut croire que les pensionnaires de ces établissements ont servi de modèles au peintre.

Il est peu de spectacle aussi répugnant que celui des lépreux, et ce n'est pas pour l'histoire de l'art un mince événement que de voir un peintre comme Hans Holbein, le Vieux, qui a su mettre dans certaines figures de femme tant de douceur et de charme idéal, s'arrêter avec complaisance devant ce mal horrible, le copier avec attention et le transporter pour ainsi dire tout vivant sur la toile. N'y a-t-il pas là un enseignement?

Le maître allemand aurait pu facilement en faussant la vérité atténuer Thorreurde ce spectacle. II ne Ta pas voulu.

Plus ces malheureux seront répugnants, plus haute paraîtra la vertu de la sainte. Leur aspect repoussant est nécessaire à Tidée que l'œuvre d'art veut exprimer. Mais il y a, dans l'horreur, des limites où l'art plastique doit s'arrêter. Et nous ne savons ce qu'il faut admirer le plus, dans l'œuvre d'Holbein, ou de la perfection avec laquelle les lépreux sont représentés ou de l'art avec lequel ils sont relégués dans les angles du tableau pour laisser la sainte elle-même attirer, retenir l'œil du spectateur et provoquer son admiration.

Nous rapprocherons du tableau de Hans Holbein une peinture de l'église paroissiale deCalcar, d'auteur inconnu, appartenant également à l'école allemande de la fin du XV* siècle ou du commencement du xvp, représentant un mendiant lépreux dont les lésions, autant que nous pouvons en juger sur une photographie ,nous ont paru figurées^ avec exactitude. Le tableau est consacré k la glorification de quatre saints peints avec leurs différents attributs : saint Martin, saint Vincent, saint Paul et saint Antoine. Saint Martin, contrairement à l'habitude, ne partage point son manteau, il fait l'aumône à un malheureux, et c'est ce dernier personnage qui nous intéresse tout particulièrement.

Il est à genoux, tournant le dos au spectateur, et montrant ses deux jambes mutilées. Sur le bras gauche levé pour tendre la sébille, on voit, ainsi que sur le crâne dénudé et la face tournée de profil, les taches et les pustules caractéristiques de la lèpre si bien représentée déjà par Hans Holbein dans le tableau que nous venons d'étudier. Nous insisterons en outre ici sur la mutilation que nous n'avons point rencontrée dans les autres documents artistiques relatifs à la lèpre, et qui compte au nombre des manifestations de certaines formes de cette terrible maladie.

L'œuvre d'Albert Durer sur laquelle nous désirons appeler maintenant l'attention n'est pas moins remarquable. C'est une eau-forte répétant un sujet souvent interprété par la peinture religieuse, et tirée des Actes des apôtres : la guérison du boiteux à la porte du temple par les apôtres saint Jean et saint Pierre.

L'infirme d'Albert Durer est dessiné avec une telle exactitude, un tel souci de la vérité jusque dans les moindres détails, que le diagnostic de l'affection dont il est atteint est des plus faciles. C'est bel et bien un lépreux, atteint d'une forme mixte de la maladie. Sur la face, principalement aux lèvres, on reconnaît les nodosités de la lèpre tuberculeuse, pendant que tout le corps porte les stigmates de la lèpre atrophique.'

Ce malheureux est assis à terre, les jambes ramenées sous lui et enveloppées de bandelettes qui ne sauraient masquer leur état d'extrême maigreur ni la déformation du pied gauche qu'on voit dans l'ombre déjeté en dehors. Mais c'est sur les membres -

1. Noas devons la connaissance de cette photographie à M. E. Muntz, bibliothécaire à l'École des beaux-arts.

supérieurs, qui se montrentpresque complètement découverts, que nouspouvons diriger avec plus de fruit notre investigation.

Ils sont émaciés au suprême degré ; de plus les mains sont contrefaites. La gauche surtout affecte une attitude sur laquelle nous reviendrons.

Mais cette maigreur-là n'est point banale. Elle retient la curiosité du médecin, qui y découvre de la façon la plus évidente les marques de Fatrophie musculaire. On sait que l'atrophie musculaire chez certains lépreux est exactement semblable, tout au moins au point de vue de l'apparence extérieure dont il est seulement question ici, à celle qui constitue le signe presque exclusif d'une autre affection d'origine exclusivement nerveuse celle-là, et décrite par un éminent clinicien de notre époque, Duchenne (de Boulogne), sous le nom d'atrophie musculaire progressive.

Il a défini et classé cette étrange maladie, dans laquelle les muscles s'atrophient progressivement, un à un, débutant d'ordinaire par les membres supérieurs.

L'impuissance motrice s'accroît avec le degré de l'atrophie qui, suivant sa localisation, laisse persister certains mouvements, imprime aux divers segments du membre une attitude en rapport avec les muscles disparus, jusqu'à ce que la maladie parvenue à son dernier degré ait rendu tout déplacement du membre impossible. L'infirme d'Albert Durer a le membre supérieur droit profondément atteint. Il est inerte et la fibre musculaire est bien près d'avoir complètement disparu, si ce n'est déjà fait. Mais à gauche la lésion est moins avancée. L'attitude de la main nous révèle l'invasion inégale de l'atrophie qui a porté surtout sur les muscles interosseux et les extenseurs de l'avantbras. On remarquera en effet que les doigts sont étendus dans leurs articulations métacarpo-phalangiennes et fléchis dans leurs autres articulations.

Cette attitude est absolument caractéristique. Duchenne l'a décrite avec soin, et a démontré qu'elle est la conséquence de l'atrophie des petits muscles logés dans les espaces intermétacarpiens. C'est la griffe atrophiquc des inlerosseux.

Enfin, si le poignet est inerte, le mouvement de flexion de l'avant-bras sur le bras persiste encore à un certain degré ; or, nous savons aujourd'hui qu'un des muscles qui président à ce mouvement, le long supinateur, est justement un des derniers atteints par la maladie. Depuis la déformation de la main jusqu'au mouvement limité que le patient exécute avec ce membre, le seul peut-être qui subsiste encore, tout est parfaitement conforme aux données scientifiques les plus exactes.

N'est-il pas intéressant de montrer l'art devançant la science, et Albert Durer, en copiant un lépreux, donner non seulement une image exacte de la lèpre, mais formuler d'une façon absolument précise, en l'année 1513, les caractères morphologiques d'une altération musculaire qu'un savant ne devait régulièrement décrire que trois siècles plus tard?

Une maladie encore plus terrible que la lèpre, dont les ravages se sont étendus tour à lour sur tous les points du globe,

La pesle, puisqu il faut Tappeler par son nom, Capable d'enrichir en un jour TAchéron,

doit nous occuper maintenant à cause des nombreuses représentations artistiques dont elle a été l'objet.-

Ce n'est pas que toutes les épidémies qui ont été désignées sous ce nom puissent être régulièrement rattachées à la véritable peste, la peste d'Orient, celle qui règne encore de nos jours en Egypte. Dans plus d'une circonstance, en effet, les historiens ont ainsi nommé des maladies épidémiques qui n'avaient de commun avec la peste que leur mystérieuse irruption, la soudaine invasion du mal, la violence des symptômes et l'effrayante mortalité, mais qui n'en présentaient aucun des signes palhognomoniques.

C'est ainsi, pour n'en citer que deux exemples, que la fameuse peste d'Athènes, de même que celle qui signala le règne de Marc Aurèle, sont considérées comme des manifestations d'une grande fièvre épidémique aujourd'hui éteinte. La relation qu'a laissée Thucydide de la peste d'Athènes est d'une précision, au point de vue médical, qui ne laisse rien à désirer, c Dans ce tableau, dit Littré, et quand on examine attentivement les détails et l'ensemble, il est impossible de retrouver aucune des maladies qui nous affligent maintenant. j>

Quels sont donc les caractères de la peste? La peste fait partie du groupe des typhus^

CHARCOT et RICHER. — Lcs diffornic» et les malade» dans Part. it

Ce n'est pas ici le lieu d'en tracer le tableau symplomatique complet*. Il suffira de dire que c'est une maladie à début parfois foudroyant, toujours contagieuse, souvent épidémique, avec fièvre, prostration de forces, délire, sensation d'un feu dévorant et localisations graves du côté des ganglions lymphatiques et de la peau: bubons, anthrax, charbons, pétéchies, ecchymoses, etc..

Cesderniers signes, le bubon et le charbon, ont une importance capitale dans l'espèce ; ils suffisent à eux seuls pour imprimer au mal le caractère pestilentiel. Nous les trouvons d'ailleurs très expressément signalés dans la plupart des grandes épidémies, dont l'histoire nous a conservé le souvenir. La plus ancienne, qui, pour cette raison, puisse être attribuée à la véritable peste, la peste à bubons, sévissait en Libye, au commencement de l'ère chrétienne.

C'est ce qui ressort nettement d'un passage de Rufus, d'Éphèse, passage qui nous a été conservé dans les œuvres d'Oribase, médecin de l'empereur Julien... c Mais les bubons qu'on appelle pestilentiels sont très aigus et donnent très souvent la mort; c'est surtout dans la Libye, l'Egypte et la Syrie qu'on les voit survenir. Denys le Bossu a

parlé de ces bubons-là. Dioscoride et Posidonius en ont parlé très longuement dans

leur traité sur la peste qui, de leur temps, régnait en Libye, et ils ont dit qu'elle était accompagnée d'une fièvre aiguë, d'une douleur terrible, d'un trouble dans tout le corps, de délire et de l'apparition de bubons grands, durs et sans suppuration, non seulement dans les endroits habituels du corps, mais aussi au jarret et au coude, quoiqu'en général de pareilles inflammations ne se forment pas dans ces endroits-là... >

La terrible épidémie qui désola le règne de Justinien (527-565) présenta les mêmes caractères,

€ La fièvre était si bénigne, dit l'historien Procope, qu'elle ne pouvait donner un indice du danger soit au malade, soit au médecin qui tâtait le pouls. Mais le jour môme pour les uns, le lendemain pour d'autres ou peu après pour les derniers, le bubon prenait naissance, et se développait non-seulement dans cette partie antérieure du corps, près des hanches, qui est dite la région inguinale, mais également sous l'aisselle, même derrière les oreilles, chez quelques malades; enfin, sur diverses parties des cuisses. »

En Occident, où s'étendit le fléau, les bubons furent également constatés, ainsi qu'en témoigne la description de Grégoire de Tours, qui y consacre plusieurs chapitres de son Histoire ecclésiastique des Francs, c On donnait, dit-il, à cette peste le nom d'inguinale ; des boutons, des ampoules se formaient sur tout le corps... Une tumeur sinueuse se formait à l'aine ou à l'aisselle et Ton mourait le deuxième ou le troisième jour... >

Mais c'est aux époques troublées du moyen âge que le fléau fit ses plus terribles apparitions et ajouta ses ravages à ceux de la lèpre, du mal des ardents, etc.

1. Voyez l'article sur la pesté par J.-M. Charcot dans la Pathologie de Requin.

On lui donna le nom de pesle noire, de mortalité grande {mortalega grande) h csLUse des taches livides dont elle couvrait le corps et des ravages inouïs qu'elle causa. Elle fut également signalée par des tumeurs gangreneuses dans les aisselles et dans les aines. Elle se montra à Florence, en 1348. € Au printemps, dit Boccace, le fléau déploya ses douloureux effets dans toute son horreur, et s'atïirma d'une prodigieuse façon... Au commencement de la maladie, aux hommes comme aux femmes, naissaient à l'aine et sous les aisselles certaines enflures dont les unes devenaient grosses comme une pomme ordinaire, les autres comme un œuf et les autres moins, et (jue le vulgaire nommait-lc gavocciolo. Et des deux parties susdites, dans un court espace de temps, ce bubon morlifère gagnait indifféremment tout le restedu corps. Plus tard, la nature de la contagion vint à changer, et se manifesta par des taches noires ou livides (jui apparaissaient sur les bras et sur les cuisses, ainsi que sur les autres parties du corps, chez les uns larges et rares, chez les autres petites et nombreuses. Et comme en premier lieu le bubon avait été et était encore un indice de mort prochaine, ainsi Tétaient ces taches pour tous ceux à qui elles venaient. > {Décaméron^ Première journée.)

Ces caractères essentiels de la peste dus à la présence des bubons ou des taches charbonneuses, et si bien décrits par les historiens, n'ont pas été relevés avec moins d'exactitude par les artistes. C'est ainsi que nous voyons saint Roch, le patron des pestiférés, habituellement représenté atteint lui-même par le fléau, et montrant sur sa cuisse les stigmates caractéristiques de la peste.

On raconte en effet que saint Roch, né à Montpellier vers 1295, après avoir donné tous ses biens aux pauvres, partit à l'âge de vingt ans en pèlerin, pour l'Italie, alors en proie aux ravages de la peste, et qu'après avoir soigné un grand nombre de malades, il fut atteint lui-même du terrible mal dont il fut d'ailleurs guéri après s'être retiré dans la solitude. C'est pourquoi les nombreuses images qui lui sont consacrées le figurent sous le costume du pèlerin, son bourdon d'une main, soulevant de l'autre les plis de sa tunique pour mettre à découvert le membre inférieur qui porte les marques du fléau. Souvent, c'est une sorte de plaie sur le milieu de la cuisse et qui n'offre rien de bien caractéristique. D'autres fois au contraire, on peut reconnaître les éruptions charbonneuses et les bubons pestilentiels.

Au musée de Cluny, on voit sur les volets d'un rétable flamand en bois sculpté (règne de Louis XII) une peinture représentant saint Roch, et conformément aux usages que nous avons signalés, le milieu de sa cuisse est marqué à la partie antérieure d'une tache noirâtre avec une auréole rouge, figurant assez bien une eschare, et qui se rapporte évidemment aux manifestations charbonneuses de la peste.

Sur une autre peinture, qui appartient ki/L.leD' Marie, c'est tout autre chose. Le mal consiste en des pustules dessinées avec beaucoup de soin et prises évidemment sur nature, mais qui n'ont aucun rapport avec la peste. Il s'agit d'un volet de tryptique

du XVI' siècle; peinture sur bois à fond d'or. Saint Roch, vêtu d'un manteau et d'une longue tunique est debout, la main gauche appuyée sur un bâton de pèlerin. Du côté droit à sa ceinture pend une aumônière. La main droite soulève le pan de sa tunique de façon à découvrir le membre inférieur droit; la jambe est cachée par un morceau d'étoffe qui l'entoure du haut en bas et est retenu par un lien circulaire au-dessous du genou. A la cuisse demeurée nue, on aperçoit dix ou douze pustules à centre blan-

SAr>T II or II. ST ATI ET TE KN CHÊNE.

Coîloclion lia D' P. Mario.

châtre, opalin, avec une auréole inflammatoire bien caractérisée; en haut, à quelques centimètres au-dessous du pli de l'aine, une de ces pustules laisse écouler deux grosses gouttelettes d'un pus blanchâtre. Un ange agenouillé, tenant dans la main gauche un pot de baume, applique avec les barbes d'une plume un peu de celui-ci sur la pustule d'où s'échappent les gouttes de pus.

Un tableau de 1513*, par Pietro daSan Vito, dans l'église de Provesano (province d'Udine) est pour nous un document d'un plus pressant intérêt au point de vue de la

1. Noos devons la connaissance de ce document et du suivant à l'obligeance du D' Tommaso-TommasL

représentation artistique des localisations de la peste. Nous y voyons saint Roch découvrant le haut de la cuisse gauche où se trouve près de l'aine une tumeur de la grosseur d'un œuf environ, bien circonscrite et figurant d'une façon très exacte le bubon pestilentiel. Un ange de toute petite taille s'avance pour panser le mal.

SAINT nOCH. FRAGMENT d'L.N TABLEAC DE Fn.VNCESCO GAROTO.

Vôrone. Éj^liso de Saint-Forme.

La chose est encore plus clairement reproduite sur un autre tableau d'une époque postérieure dû au pinceau de Francesco Caroto et qui se trouve dans l'église Saint-Ferme à Vérone : La Vierge avec Cenfant Jésus dans sa gloire et des saints. Nous en avons fait reproduire un fragment qui nous montre saint Roch portant à l'aine droite le « gavocciolo ».

La tumeur pestilentielle de Faine se trouve également sur quelques statues de saint Roch, ainsi que le montre la statuette que nous avons fait graver et que nous devons au docteur Marie.

Statuette en chêne, peinte, de la fin du xv° siècle, provenant suivant toute probabilité de Cologne ou des environs. Le saint est coiffé d'un bonnet rond dont les côtés descendent sur les oreilles, et vêtu d'une robe ouverte sur le devant et serrée à la taille par une ceinture. Par dessus la robe est un manteau relevé à droite sur l'épaule; la main gauche (en partie cassée) tenait vraisemblablement un bâton, la droite relève le pan droit.de la robe et laissé voir la jambe droite complètement à découvert; entre les deux pans de la robe, en haut, on aperçoit quelques plis de la chemise. Le pied droit est chaussé d'une bottine fermant à boucle sur la partie antéro-externe du pied. Au niveau de l'union du quart supérieur de la cuisse avec les trois quarts inférieurs se trouve une tuméfaction bien marquée, siégeant à la partie interne et antérieure; cette tuméfaction est surmontée d'une fente oblique dont les bords sont irréguliers et comme ulcérés. De cette tumeur on peut suivre, jusqu'au bord de la bottine, un réseau à largas mailles de vaisseaux sinueux faisant une notable saillie et représentant les traînées de lymphangite qui accompagnent les abcès ganglionnaires. Une choic particulièrement digne de remarque, c'est que ces traînées de lymphangite partent très exactement de la région malléolaire interne et restent absolument localisées à la partie interne de la jambe ; puis elles disparaissent au niveau de la région poplitée et du condyle interne, pour se montrer de nouveau avec une grande netteté sur toute la partie interne de la cuisse jusqu'au niveau du bubon dont il a été question plus haut^

11 existe, dans l'église paroissiale deCalcar, un saint Roch en bois colorié du xv ou du xvr siècle et qui porte également sur la cuisse droite découverte une tumeur qui ne saurait être autre chose que le bubon pestilentiel.

Saint Roch a été souvent l'objet de plus vastes compositions dans 4esquelles il est figuré visitant et soignant des pestiférés. Nous nous contenterons de signaler sur ce sujet, un tableau de Bassano à l'Académie des beaux-arts de Milan et un autre de Procaccini au musée Estense à Modène. L'église de Saint-Martin à Alost possède un tableau de Rubensqui a peint des pestiférés invoquant saint Roch. Dans le haut du tableau, au

i. Nous devons à Fcbligeancc du D' Tommaso-Tommasi les photographies de deux anciens tableaux de Bartolommeo délia Gatta, dans lesquels «aini Roch est également figuré en habit de pèlerin, la cuisse droite découverte. Un tableau de 1561 (?) dans l'église Saint-Roch à la Madigliana, dont nous devons aussi la connaissance à notre ami le D' Tommaso-Tommasi, représente saint Sébastien et saint Roch. Ce dernier, un genou en terre, intercède pour des pestiférés étendus à ses pieds. Un ange soulève le pan de sa tunique pour montrer sa cuisse droite marquée d'une plaie. Un tableau de Paul Vésonèse,au musée de Rouen, intitulé Une Ktston, représente le même sujet : saint Sébastien d*un côté, saint Roch de Tautre, et des personnages célestes dans le haut. Saint Roch, un genou en terre, a la partie supérieure de la cuisse gauche découverte.

milieu des nuages, saint Roch reçoit de Jésus-Christ la mission de soigner les malades atteints de la peste; dans le bas, des pestiférés invoquent le ciel ^

'Mais nous n'avons pas à nous arrêter sur ces peintures qui n'offrent au sujet de la représentation de la peste rien de spécial.

M. Marcel Lallemand nous a signalé une fresque de F. Dandini dans le cloître de l'église San Marco, à Florence, et représentant saint Antonin administrant les secours de la religion aux pestiférés. C'est une des rares peintures où se trouve la représentation du gavocciolo. En effet, un des malades du premier plan porte à l'aisselle gauche tournée du côté du spectateur la tuméfaction nettement circonscrite du bubon pestilentiel. Notre obligeant ami le docteur Tommaso-Tommasi (de Florence) a bien voulu nous en procurer une photographie, sur laquelle on peut distinguer en outre sur le côté interne de l'avant-bras la marque des traînées de lymphaogite qui accompagnent l'inflammation ganglionnaire.

Mais de semblables détails ont été d'ordinaire négligés par les peintres qui se sonl surtout attachés à rendre, dans leurs œuvres, les grands caractères de l'épidémie. Il n'est pas inutile, avant d'entreprendre l'étude de quelques-unes de ces représentations de la peste, de jeter un rapide coup d'oeil sur la physionomie d'une ville ou d'une agglomération d'hommes atteinte par le terrible fléau. •

Lucrèce, dans le sixième livre de son poème, De rerum nalura^ a donné de la terrible épidémie qui ravagea l'ile d'Égine sous le règne d'Eaque, aïeul d'Achille, un tableau saisissant dont les traits principaux se retrouvent plus tard dans les grandes épidémies du moyen âge.

€ Les chiens, les oiseaux, les brebis, les bœufs et les hôtes sauvages des forêts signalèrent la violence du mal, en succombant les premiers sous ses coups imprévus. Le malheureux laboureur s'étonne devoir tombersouslejougses taureaux lesplus vigoureux et leur vie s'exhaler au milieu des sillons... Le fléau frappe de coups plus terribles Icg tristes habitants des campagnes; bientôt il établit son empire dans l'enceinte de cette vaste cité (Œnopie, siège de l'empire d'Eaque)... Rien n'arrête la violence du fléau, il se déchaîne avec fureur contre ceux mômes qui travaillent à le détruire et la science devient funeste à celui qui l'emploie.

a: Plus on s'approche du malade, plus on met d'empressement à le secourir et plus on marche à pas rapides vers la mort. Plus d'espoir de salut; le trépas seul apparaît comme le terme des souffrances; alors tous s'abandonnent à leur fantaisie; ils ne cherchent plus de remède utile à leurs maux et leurs maux sont, en effet, sans remède. Pêle-mêle et sans pudeur, ils se tiennent nus auprès des fontaines, des fleuves, des puits abondants ;

1. Nous pouTODS citer encore le tableau de David, à la Santé de Marseille, Saint Roch intercédant pour les peitiférét.

ils boivent, et leur soif ne s'éteint qu'avec la vie : plusieurs même, accablés par le mal et ne pouvant se relever, meurent au sein des eaux où d'autres viennent encore se désaltérer. On voit des malheureux s'élancer avec dégoût d'une couche odieuse, ou, si leurs forces se refusent à les soutenir, se rouler par terre, loin de leur maison qu'ils regardent tous comme un funeste séjour, accusant ainsi leurs pénales d'un fléau dont la cause est inconnue.

« Les uns, à demi morts, errent dans les rues, tant qu'ils peuvent se tenir debout; les autres pleurent étendus sur la terre et par un dernier effort agitent encore leurs paupières appesanties; ils tendent leurs bras vers les astres suspendus à la voûte des cieux et leur vie s'échappe au hasard dans les lieux où la mort vient les surpendre. »

Ovide et Virgile ont laissé des descriptions célèbres où de grands artistes ont puisé leurs inspirations, ainsi que nous le verrons plus loin.

Nous ne pouvons résister à la tentation de donner ici, au moins dans ses principaux traits, la description de la peste à Florence, en 1348, que Boccace,que nous avons déjà cité, a placée en tête de son joyeux Décaméron. Le tableau est si saisissant et si complet, qu'il nous évitera d'autres citations.

Après avoirtrès exactement décrit les symptômes que présentaient les malades, dans un passage rapporté plus haut, Boccace ajoute :

« Ce qui donna encore plus de force à cette peste, ce fut qu'elle se communiquait des malades aux personnes saines, de la même façon que le feu quand on rapproche d'une grande quantité de matières sèches ou ointes.

« Et le mal s'accrut encore non seulement de ce que la fréquentation des malades donnait aux gens bien portants la maladie ou les germes d'une mort commune, mais de ce qu'il suffisait de toucher les vêtements ou quelque autre objet ayant appartenu aux malades pour que la maladie fût communiquée à celui qui les avait touchés... Je dis que l'énergie de cette pestilence fut telle à se communiquer de l'un à l'autre, que non seulement elle se transmettait de l'homme à l'homme, mais, chose plus étonnante encore, qu'il arriva très souvent qu'un animal étranger à l'espèce humaine, pour avoir touché un objet ayant appartenu à une personne malade ou morte de cette maladie, tombait lui-même malade et périssait dans un très court espace de temps... De ces choses et de beaucoup d'autres semblables naquirent diversespeurs et imaginations parmi ceux qui survivaient, et presque tous en arrivaient à ce degré de cruauté d'abandonner et de fuir les malades et toutce qui leur avait appartenu, et ce faisant, chacun croyait garantir son propre salut.

« D'aucuns pensaient que vivre avec modération et se garder de tout excès était la meilleure manière de résister à un tel fléau... D'autres, d'une opinion contraire, affirmaient que boire beaucoup, jouir, aller d'un côté et d'autre en chantant et en se satisfaisant en toute chose, selon son appétit, et rire et se moquer de ce qui pouvait advenir,

était le remède le plus certain à un si grand mal. Et comme ils le disaient, ils mettaient de leur mieux leur théorie en pratique courant jour et nuit d'une taverne à une autre et faisant tout cela le plus souvent dans les maisons d'autrui, pour peu qu'il y trouvassent choses qui leur fissent envie ou plaisir. Et ils pouvaient agir ainsi en toute facilité, pour ce que chacun, comme s'il ne devait plus vivre davantage, avait, de même que sa propre personne, mis toutes ses affaires à l'abandon. Sur quoi, la plupart des maisons étaient devenues communes, et les étrangers s'en servaient lorsqu'ils les trouvjiient sur leur passage, comme l'aurait fait le propriétaire lui-même...

c Par suite de ce deuil public, une telle épouvante était entrée dans les cœurs, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, que le frère abandonnait son frère, l'oncle ses neveux, la sœur son frère, et souvent la femme son mari. Et, chose plus forte et presque incroyable, les pères et les mères refusaient de voir et de soigner leurs enfants, comme si ceux-ci ne leur eussent point appartenu. Pour cette raison, à ceux qui, et la foule en était innombrable, tombaient malades, il ne restait que la charité des amis — et de ceux-ci il y en eut peu — ou l'avarice des serviteurs qui, alléchés par des gros salaires continuaient à servir leurs maîtres... De cet abandon des malades par les voisins, les parents elles amis ainsi que de la rareté des serviteurs, provint une habitude jusque-là à peu près inconnue, à savoir que toute femme, quelque agréable, quelque belle, quelque noble qu'elle pût être, une fois tombée malade, n'avait nul souci d'avoir pour la servir un homme quel qu'il fût, jeune ou non, et de lui montrer sans aucune vergogne toutes les parties de son corps, absolument comme elle l'aurait faii à une femme, pour peu que la nécessité de la maladie l'exigeât; ce qui chez celles qui guérirent fut sans doute cause, par la suite, d'une honnêteté moindre... Il était alors d'usage, comme nous le voyons encore faire aujourd'hui, que les parentes et les voisines se réunissent dans la maison du mort, et là pleurassent avec celles qui lui appartenaient de plus près. D'un autre côté devant la maison mortuaire, les voisins et un grand nombre d'autres citoyens se réunissaient aux proches parents, puis, suivant la qualité du mort, les prêtres arrivaient, et il était porté sur les épaules de ses égaux, avec une grande pompe de cierges allumés et de chanls, jusqu'à l'église choisie par lui avant de mourir. Ces usages, dès que la fureur de la peste vint à s'accroître, cessèrent en tout ou en partie et des usages nouveaux les remplacèrent. C'est ainsi que les gens mouraient non seulement sans avoir autour de leur cercueil un nombreux cortège de femmes, mais il y en avait beaucoup qui s'en allaient de cette vie sans témoins ; et bien rares étaient ceux à qui les larmes pieuses ou amères de leurs parents étaient accordées. Au contraire, ces larmes étaient la plupart du temps, remplacées par des rires, de joyeux propos et des fêtes, et les femmes ayant en grande partie dépouillé la pitié qui leur est nalurelle, avaient, en vue de leur propre salut, complètement adopté cet usage. Ils étaient peu nombreux ceux dont le corps était accompagné à l'église de plus de dix ou douze de

CBARCOT ot RICHER. — Les difTormes et les malades dans l'art. 13

leurs voisins ; encore ces voisins n' étaient-ils pas des citoyens honorables et estimés, mais une manière de croquemorts, provenant du bas peuple et qui se faisaient appeler fossoyeurs. Payés pour de pareils services, ils s'emparaient du cercueil, et à pas pressés, le portaient non pas à Téglise que le défunt avait choisie avant sa mort, mais à la plus voisine, le plus souvent derrière quatre ou cinq prêtres et quelquefois sans aucun. Ceux-ci, avec l'aide des fossoyeurs, sans se fatiguer à trop long et trop solennel office, mettaient le corps dans la première sépulture inoccupée qu'ils trouvaient.

a: La basse classe, et peut-être une grande partie de la moyenne, était beaucoup plus malheureuse encore, pour ce que les gens retenus la plupart du temps dans leurs maisons par l'espoir ou la pauvreté, ou restant dans le voisinage, tombaient chaque jour par milliers, et n'étant servis ou aidés en rien, mouraient presque tous sans secours. Il y en avait beaucoup qui finissaient sur la voie publique, soit de jour, soit de nuit. Les voisins, mus non moins par la crainte que par la charité envers les défunts, avaient adopté la méthode suivante : soit eux-mêmes, soit avec l'aide de quelques porteurs quand ils pouvaient s'en procurer, ils transportaient hors de leurs demeures les corps des trépassés et les plaçaient devant le seuil des maisons où, principalement dans la matinée, les passants pouvaient en voir un grand nombre. Alors, on faisait venir des cercueils, et il arriva que faute de cercueils, on plaça les cadavres sur une table. Parfois, une seule bière contenait deux ou trois cadavres, et il n'arriva pas seulement une fois, mais bien souvent, que la femme et le mari, les deux frères, le père et le fils furent ainsi emportés ensemble... Les choses en étaient venues à ce point qu'on ne se souciait pas plus des hommes qu'on se soucierait à cette heure d'humbles chèvres... La terre sainte étant insuffisante pour ensevelir la multitude des corps qui étaient portés aux diverses églises chaque jour et quasi à toute heure... on faisait dans les cimetières des églises, tant les autres endroits étaient pleins, de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les survenants par centaines. Entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées, ils étaient recouverts d'un peu de terre jusqu'à ce qu'on fût arrivé au sommet de la fosse... Si longue et si grande fut la cruauté du Ciel et peut-être celle des hommes, qu'entre le mois de mars et de juillet suivant, tant par la force de la peste que par le nombre des malades mal servis ou abandonnés grâce à la peur éprouvée par les gens bien portants, plus de cent mille créatures perdirent certainement la vie dans les murs de la cité de Florence... i

La mortalité n'était pas moindre en France, où les mêmes malheurs occasionnaient les mêmes troubles et entraînaient une égale perversion des sentiments les plus profonds et les plus sacrés.

On lit à la fin du traité de maître Richard de Saint-Victor, de Paris * c L'an de grâce

1. Tractatus magistri Ricardi Sancti Victoris parisiacensis (vas. 2588, f. laf., B. N.) (cité par Rebouis).

mil et CCCXLVIII environ, le Saint-Jacque, entra le grant mortalité en Normandie et y vint parmi Gasconque et Poitou et parmi Bretengne, et s'en vint tout droit en Piquardie, et fu si très horrible que es ville où elle entrait, il mourait plus des deus pars des gens et n'osait le père aler veir son fiex, ne le frère se seur et ne trouvait-on qui vonsist garder l'un l'autre, pour che que quant on sentait l'alaine l'un de l'autre, nul n'en pooit escaper; si que il fu tel enre que on ne pooit trover qui portast les mors enfuir et disait-on que le monde finissait ; et en che temps, estait mestre pieres Rogier pape de Rome et avait esté archevêque de Roen et l'apela on pape Clément, et Phelippe de Valois estait Roy de Franche, et Raoul comte de Eu et de Cygnes, sire du Chastiel- Chinon et Jehan de Mareguy estait archevesque de Roen. »

On comprend que Tart qui vit d'émotions ait trouvé dans de semblables malheurs une source inépuisable d'œuvres puissantes. Et dans la peinture de ces grandes calamités où les sentiments les plus divers se faisaient jour, où les scènes les plus terribles pouvaient prendre place à côté des plus louchantes, les artistes trouvaient l'occasion de déployer toutes les ressources de leur génie.

Aussi n'y ont-ils pas manqué.

Nous citerons tout d'abord une admirable composition de Raphaël, inspirée de Y Enéide. Elle a été gravée par Marc-Antoine, sous le nom de n il Morbetto », la Peste.

Un dieu Terme, monté sur un long piédestal, divise le champ du tableau. A gauche le regard pénètre dans l'intérieur d'une maison. Un jeune homme, avec une torche à la main, vient compter le nombre des animaux qui ont succombé; de sa main il empêche un des moulons d'approcher de ceux qui sont morts, parmi lesquels on distingue une brebis ayant encore un jeune agneau pendu à sa mamelle tarie. Au fond, un bœuf couché regarde la scène avec mélancolie. Au-dessus de cette étable jonchée de cadavres, dans une chambre où pénètre un vif rayon de lumière, deux femmes assistent un moribond qui semble se détourner d'elles et fuir leurs soins. Dans l'autre partie de la composition l'artiste nous montre une place publique où s'étalent de nouvelles scènes de désolation. Au premier plan, une femme, une mère est étendue morte, son enfant est près d'elle qui cherche encore son sein glacé. Mais un homme le repousse d'une main, pendant que de l'autre il se couvre le nez et la bouche pour échapper aux miasmes pestilentiels émanés du cadavre. Derrière ce groupe, Uile femme plus âgée se détourne avec hotreur, un homme s'enfuit; un vieillard accablé par la douleur ou déjà atteint par le fléau, cache sa tête dans ses bras. Enfin, au fond de ce lugubre'tablèau, la ville est morte et silencieuse. € Plus on regarde cette composition, dit M. Gruyer*, plus l'esprit s'attache et plus le cœur s'émeut, tant il y a de vérité dans là forme et de sincérité dans les intentions. Le sujet est horrible; mais ainsi rendu, ce n'est pas l'horreur qu'il nous inspire, c'est à la pitié qu'il nous gagne. »

Page 1