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CHAPITRE fV

Définitions. — L'enchaînement universel invariable des phénomènes est l'hypothèse cFune loi de leur succession en vertu de laquelle, à un état antécédent donné des choses de toute nature dans le monde, un seul et même conséquent peut ou a jamais pu répondre, dans toute la suite des temps; c'est celui qui se produit ou qui s'est produit en effet; en sorte que chaque phénomène, pris en particulier, est à chaque instant l'unique dont la production ait été possible dans ses circonstances, et qu'il n'y a jamais de possible en toutes choses que le nécessaire. Cette loi du devenir est le pur et parfait cUtermimsme.

L'hypothèse opposée à ce déterminisme admet l'existence des contingents et des accidents, quelle qu'en soit la nature ou l'origine; ce sont des phénomènes à proprement parler possibles, non nécessaires, dont le caractère est de n'exclure leurs contradictoires qu'après l'événement, tandis que, en qualité de futurs ils étaient indéterminés à l'être, au môme titre que leurs contraires. Il existe, suivant cette hypothèse, une part

d'indéterminisme dans les rapports des phénomènes successifs, et des agents naturels ont le pouvoir de produire certains actes, ou des actes différents, et des actes contraires, dans les mêmes circonstances données.

Ajoutons une importante remarque à ces définitions. Les penseurs qui ont compris toute la portée de la doctrine déterministe, ou enchaînement invariable, envisagé dans la production d'un i)hénomène particulier, ont admis, et Laplace, par exemple, a énoncé en termes rigoureux et absolus la loi du prédétermiiiisme universel, qu'on peut appeler l'équation intégrale du monde, impliquant un seul état possil)le de toules choses, à tout instant. Cet (Uat renfermerait l'effet possibb> unique des causes données dans Fun des étals antérieurs quelconques, et la cause entière, immuable, de chacun des états futurs, et de tout phénomène, à Tiiistanl où il doit se produire. Mais le déterministe se contente quelquefois, de considérer, pour chaque phénomène actuellement déterminé, la série de tous les pliénomènes antérieurs qu'il peut connaître ou imaginer intervenus directement ou indirectement pour le conditionner. Il n'examine point si les séries de ce genre ne sont pas toutes liées et solidaires, et si elles peuvent être regardées comme séparées les unes des autres, dans leur cours antérieur, suffisamment prolongé en arrière. Il considère la rencontre de deux d'entre elles, quand un phénomène appartenant à l'une se trouve être la cause d'un phénomène appartenant à l'autre, et il qualifie l'effet d'«cc?V/^;?/f/, quoique /^f^ey.sYz/ré' (exemple : la coïncidence d'un naufrage, qui a ses causes, et de la présence abord d'un certain passager qui a ses motifs). Mais l'hypothèse de l'indépendance mutuelle des deux séries n'est pas admissible, dès que l'on admet la pré-

détermination des termes de chacune d'elles en particulier, pour le moment où elles se rencontrent. De cette unique liaison constatée, l'invariable relation de tous les phénomènes respectifs s'ensuit à Tégard du temps oii ils apparaissent.

En elFet, la nécessité du fait de rencontre n'est pas la combinaison fortuite de deux nécessités diverses, mais une exigence de Tordre général, et il est aisé de s'en rendre compte. Considérons en chacune des séries le moment qui a précédé celui de leur rencontre: les phénomènes relatifs à Tune d'elles ont élé par hypothèse les seuls qui pussent avoir pour conséquence les suivants. Il en est de même pour Taulre série. La correspondance entre le phénomènes respectifs des deux séries a donc été aussi nécessaire à ce moment qu'au moment 011 elle a abouti à la rencontre. En remontant, de moment en moment, le cours du temps, on peut démontrer par la même raison la nécessité d'une correspondance des termes successifs de ces séries, la seule possible. Le constant parallélisme des phénomènes des deux parts est aussi déterminé que leur production considérée séparément. Enfin le môme raisonnement est applicable à des séries quelconques.

Il faut donc remonter à l'origine. S'il y a une origine ce ne peut-être qu'un préétablissement de tous les rapports, tel que le suppose le prédéterminisme théologique; il n'amène les rencontres que parce qu'il règle toutes les séries possibles et leurs rapports de concomitance dans le temps. S'il n'y a point d'origine, si les causes remontent à l'infini, toute cause étant l'effet d'une cause antécédente, la correspondance est éternelle. Si les phénomènes se classent pour nous en des séries que notre ignorance sépare, et dont nous voyons à certains moments seu-

lement les points de rencontre qui nous touchent, c'est que les moments et les points sont déterminés par la loi générale qui est une loi de prédélermination commune à tous les pliénomènes. L'iiypothèse du déterminisme rapportée à des phénomène^ particuliers implique donc le prédéterminisme universel, celui qui a pour formule Yidenlité de la puissance du monde, de tout ce qiiil est, de tout ce quil a été. et de tout ce quil peut devenir, avec son acte, de tout tetnps prrsefit, où tout est contenu.

La thèse de l'existence des possibles, ou futurs imprédéterminés, introduit les causes contingentes dans la masse, de quelque étendue que l'expérience et la psychologie la puissent révéler, des causes nécessaires et des phénomènes liés invariablement. L'uniformité des lois naturelles et le pouvoir de l'acte mental de volonté sur les autres modifications de la pensée et sur les mouvements du corps constatent la donnée universelle de cette détermination des conséquents par les antécédents, dans l'ordre du temps, qui régit le devenir. La causalité est celte relation des phénomènes, en tant que certains d'entre eux étant donnés, certains autres sont en conséquence déterminés à se produire. Cette loi comporte deux genres d'application fort différents, quant à la nature et à la clarté de la connaissance que nous en obtenons, puisque Tune, qui s'obtient dans la conscience, s'y d('*linit immédiatement par l'efficacité de la volonté servie à la fois et limitée par des conditions extérieures dont les organes font partie, taudis que l'autre a s«)n siège dans des conditions physiques, en partie simi)les et fixes, en partie compliquées et lointaines, toutes également impropres à nous faire atteindre, dans l'étude des corps, jusqi;i'à des actions immédiates d'êtres naturels qui seraient

Rexouvier. — Dilemmes de la métapli. 9

assimilables à Taction mentale de la volonté. Celle-ci est la seule où noiis prenons d'original la notion de la cause, et où nous la vérifions par la détermination de nos pensées successives. Dans cette ignorance, on donne habituellement le nom de cause à tout phénomène naturel dont la présence ou la production en des circonstances définies sont suffisantes pour qu'existent ou que se produisent d'autres phénomènes, qu'on appelle alors ses efTets.

La dillérence entre les sciences et le langage commun, sous ce rapport, consiste en ce que les sciences définissent, avec précision et généralité à la fois, les différents ordres de conditions dont dépendent les phénomènes, et qu'elles spécifient les modes de dépendance de ceux qui se produisent, par rapport à ceux qui en sont les conditions nécessaires et suffisantes.

Nous pouvons étudier la loi d'enchaînement des phénomènes, en elle-même, sans avoir à séparer les espèces de faits auxquels elle s'applique, parce que la question générale du déterminisme et celle du déterminisme psychologique en particulier sont connexes. Mais le débat sur la seconde a dominé historiquement, sous la forme du conflit de la nécessité et de la liberté humaine. Elle s'est trouvée plus aisément abordable sous cet aspect, où les arguments, des deux cotés, ont été à peu près les mêmes à toutes les époques.

L'idée du libre ou du nécessaire, avant la psychologie. — Rien n'est plus facile que de s'assurer par l'observation que les hommes qui jie philosophent pas

sont portés, ■mkm 'km moments et leuis impressions tantôt à croire à riniportanc.. des volontés, supp...es libres, dans la marche des cho.c., tantôt à se dirv mi'on B est vraiment le maître de rien, nide soi. de ses passions et de ses actes, mais que chacun ne f^iit jamais que ce que «a position, son caractère et les circonstances commandent. Celle d,>nble inclination s'explique si Ton redechit que notre sentiment naturel de lambiguïté de beaucoup de fulu.-s, que nous imaginons à tout moment nous donne à croire que ce que quelqu'un na pas lait! il a souvent pu le laire, ou que ce qu'il a fait, il aurait pu ne pas le faire; tandis que, d'une autre pari. Texpérience des passions et des caractères, et celle des dilïé- 'rentes sortes de solidarité qui enchaînent les volontés individuelles favorisent rindiiction de l'entier délerminisme.

Avant la philosophie. Finspiration des poètes varie. Chez Homère et chez ie^ ;/nomù/>,.s, raffirmalion du libre arbitre est suggérée, au.x endroits où le jugement moral et l'exhorlalion an bien en marquent la place tandis que des jugements réfléchis sur la fatalité des passions, et sur linéluclahilité du mal ou de la punition font apparaître les figures del'ivàyx,, et de r.-.aapi^ivr,, formes (le la destinée. 11 nesl cependant iws évident que le svslème de la nécessité ail régné, comme on le croit, dans l'esprit de l'antiquité beaucoup plus que dans les sociétés modernes. Kn tant que formellement négatif de la liberté humaine, les religions et la morale pratique en ont de tout temps alTaibli rinlluence, et c'est à la i)hilosophie qu'il a dû son inllexible forme rationnelle et sa véritable force.

Il est mentionné pour la première fois, avec sa formule expresse, comme se rapportant à la doctrine qui,

la première aussi, a réduit le monde à l'unité d'un principe invariable; c'est celle de Parménidc ; c'est ensuite celle de Démocrite qui le revendique, et qu'on a rapprochée avec raison de la précédente, sous ce rapport, quoique fondée sur un principe ontologique contraire.

Parménide n'a pu introduire aucun élément de variété, aucun accident, dans ÏÉlre sans devenir que posait sa théorie, et s'il en avait admis un dans le monde des phénomènes, ce qu'on ne nous dit pas, ce ne pouvait être qu'en lui attribuant aussi un caractère d'illusion. Démocrite remplaçant le Sp/iairos unique de Parménide par l'inlinité des atomes ne reconnut de cause au monde que celle qui agit dans leurs chocs et dans leurs tourbillons, phénomènes enchaînés sans aucune scission possible et faisant bloc dans le temps. Bien 71 est accidentel, toutes choses sont par raison et nécessité. La raison réside dans les propriétés des atomes et dans le mouvement. Les faits de pensée en sont des résultats, et, par conséquent, nécessaires comme les mouvements eux-mêmes.

L'opposition aux systèmes de la causalité illusoire et de la causalité mécanique vint de la notion du Noih d'Anaxagore. Anaxagore rejeta la nécessité, mais aussi l'accident : l'un, comme n'étant que le nom deJa cause, et n'en définissant pas la nature, l'autre comme n'en marquant que l'ignorance. Ce philosophe transporta la causation de l'ordre mécanique à Tordre intellectuel. Le Nous, doué de la parfaite connaissance et de rentière prévoyance des choses, meut, compose, et coordonne les éléments. Anaxagore introduisait ainsi la finalité, avec la cause, dans l'explication de la nature, mais sans la rattacher à une volonté consciente, sans toucher à la question du mal, et, de plus, en revenant

lui-même aux explications mécaniques, qu'il aurait dû remplacer par d'autres, selon son principe. 11 n'entrait ni théologie, ni psychologie dans sa doctrine. La cause universelle y était, comme l'Inteiligence une abstraction (X).

La question de la liberté envisagée psychologiquement. SocRATE ET Aristote. — La psychologie fondée par Socrale, si elle conduisit immédiatement à poser le problème de la liberté humaine sur le théâtre de l'esprit, au lieu qu'il était envelo^^pé jusqu'alors dans les doctrines naturalistes, ne commença point par une reconnaissance du libre arbitre; il était naturel que ce fut le contraire qui arrivât, parce que toute science, en débutant, s'applique à la partie de son sujet qui peut comporter une analyse méthodique. C'est ainsi que, dans l'étude du jugement et de la volonté, ce ne fût pas l'initiative de la pensée, avec les motifs contraires qu'elle est apte à susciter, qui s'offrit d'abord comme un principe, mais bien l'enchaînement des motifs avec sa conséquence, la résolution. C'est là le point de vue scientifique de la question : d'où cette sentence de Socrate : « Userait absurde que, la science étant là, quelque autre chose entraînât le sage et fît de lui un esclave. Celui qui sait le meilleur ne peut, le sachant, que le faire. S'il ne le fait pas, c'estqu'il l'ignore. » Cette science du meilleur est la théorie des vertus étudiées et systématisées, dont Socrate, ébloui par la découverte de l'analyse psychologique, confondait les propositions et les conclusions avec les mobiles variables et avec les résolutions incer-

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taines d'un agent moral. Cette thèse socnitiquff et tonicienne de l'assimilation de la science à la vert"^, posait, en contrepartie, l'âme de l'ignorant comme <3ntraînée fatalement à ses actes par le désir, et esclave de la nature. Tel est le déterminisme psychologique qui devait se développer dans les doctrines, parallèlement au déterminisme naturaliste dont l'universalité, sans cela, se dément.

La théorie de la vertu-science, im])liquant ce mode mental de la doctrine de la nécessité, s'accordait mal avec l'explication générale du monde par le meilleur, que Platon reprochait à Anaxagore d'avoir manqué! C est le premier exemple que nous trouvons de la contradiction entre l'optimisme théologique et la condition réelle du monde. Platon fait sortir des mains de l'excellent Démiurge une auivre où le hien, quoique possédant 1 empire, admet le mal en partage : des âmes pétries de vertus et de vices, occupant des rangs assignés par la justice distribulive à leurs qualités, soumises à l'épreuve de la sensation et du désir, et mises en demeure de dompter la passion pour obéir à la justice. Quand il s'agit d'assigner la raison du choix que fait une âme, ot d'où dépend le rang qu'elle doit occuper dans le règne animal, ce philosophe ne trouve pas à placer le motif ailleurs que dans les passions mauvaises, comme SI. elles constituaient la nature propre de cette âme coupable, qu'il ne dit pas cependant en avoir reçu une plus infirme que les autres, originairement. Il déclare que le mal, quoique étranger aux dieux, est nécessaire en ce bas monde de la mortalité, où il faut qu'existe une opposition au bien, même dans la direction générale des phénomènes. En un mot, Platon ne voit nullement pour Tàme une réelle possibilité des détermi-

nations contraires, toutes choses égales d'ailleurs, à l'origine, et le libre arbitre n'est pas pour lui matière d'analyse.

Aristote étudia le premier le passage de la puissance à Pacte chez Fagent rationnel sollicité par des mobiles divers. 11 éclaircit d'abord la condition logique de la possibilité du libre arbitre, en établissant l'accord de la notion du possible, ou futur contingent, avec le principe de contradiction. C'est un point de logique où il n'entre rien d'hypothétique. Dans la proposition : Telle chose est ou nest pas, Palternative cesse d'être forcée quand le temps passe ao ftitur : Telle c/iu^^c sera ou nr sera pas, parce que le jugement étant actuel, et portant sur l'avenir, il se peut (en ne sortant pas du point de vue logique) qu'il ne soit pas vrai actuellement que la chose sera, et qu'il ne soit pas vrai non plus qu'elle ne sera pas^ mais que Févénement seul en doive di'cider ; il n'y a donc pas présentement une alterniitive nécessaire entre les cas mutuellement contradictoires : la proposition dîsjonctive est fausse.

Le libre arbitre n'est pas seulement possible, suivant Aristote, mais l'agent ratîoaiiel possède réellement la puissance des contraires : non qu'il ne se détermine toujours en conformité de ee qu'il juge dans le moment être le bien, — car en ces termes-là. la sentence de Socrate est vraie, — mais il faut distinguer entre la science générale que fagent a de ce qui est le hwn. et le jugement particulier qui préside à son acte, et qui se porte sur un bien particulier, le là. suivant Aristote, un syllogisme de raction, dont la majeure est une proposition universelle, et la mineure une particulière, qui, m elle est juste, conduit à une conclusion conforme à la science. Mais la science qui fournit la ma-

jeure, n'est pas toujours à l'état d'éveil dans l'àme, et la mineure peut être viciée par le désir de quelque autre sorte de bien. De là, l'incontinence (àxoàTS'.a) vice de Fngent qui ne contient pas la passion par la raison, dont il a cependant en lui le principe.

Aristote joignit à cette étude les arguments constamment reproduits par les moralistes, et qui se tirent de l'accord du sentiment du libre arbitre avec les jugements moraux de la louange et du blâme, du mérite et de la faute. Sur un autre point, où il fut moins suivi, il admit, ainsi que la liberté dans l'homme, l'accident dans la nature. Il put se tromper sur la vraie mesure des écarts admissibles des phénomènes par rapport à leurs lois générales, mais non pas peut-être en cela qu'il aurait laissé à la spontanéité pure une place dans la profondeur des forces naturelles, à l'indéterminisme sa part, comme une certaine dérogation légère au rapport mathématique exact des variables à leurs fonctions, un écart possible de la solution absolue des équations mathématiques par les valeurs empiriques des actes naturels. La plupart des défenseurs du libre arbitre ont préféré, sans raison aucune, se représenter les forces de la nature comme absolument déterminées, et, par suite, absolument solidaires entre elles, alors que les agents libres, s'il en est, ne peuvent manquer d'introduire les effets de leurs actes dans Tenchaînement universel et d'apporter ainsi le trouble dans la série des causes et des effets.

La doctrine qui, abaissant le rôle de la cause efficiente, donnait à la fois à la cause finale la conduite du monde, et aux produits de la nature une part de liberté, ne survécut guère à son auteur. Une sentence de Théophraste, disciple d'Aristote, sur « la fortune maîtresse

du monde », est déjà contraire à l'opliniisme finaliste. Straton, second successeur, dont l<»s principes propres nous sont plus connus, n'admit plus quune nature aveugle et des causes mécaniques sans origine XXIII). C'était le retour à hi matière des atomistes, moins les atomes. Peut-être était-ce aussi la liberté, mais sur un fondement de hasard, non plus avec la nécessité comme chez Démocrite. En ce cas, le mode de constitution de la physique épicurienne avec Straton pour intermédiaire, ressortirait dans ses traits principaux : substitution du système atomistique à la pbysique aristotélicienne de la matière et de la forme, de la puissance et de l'acte; remplacement de la loi de finalité, d'une part, et du déterminisme des tourbillons, de l'autre, par le hasard des rencontres d'atomes, soustraits par de petits écarts arbitraires à la rigoureuse causalité des lois mécaniques.

La liberté chez les épicuiuens et chez les stoïciens. — Le clinamen atomique est un trait caractéristique de l'épicurisme. L'unique objet d'Epicure était de soustraire l'homme à toute solidarité pour lui assurer le bonheur à la condition de se diriger suivant certains préceptes dans la conduite de sa vie. L'hypotlièse de l'ordre invariable de tous les phénomènes, réduisant à une illusion le pouvoir que riiomine s'attribue sur lui-môme, fait une chimère de l'exercice que l'éthique lui demande de sa liberté. L'ordre divin de la Providence, autre chaîne, si l'on y croit, trouble l'àme par la crainte des dieux et par l'imagination du Tartare. Il fallait, pour se délivrer de toutes deux, reconnaître une

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cause unique à? la production du monde, à celle des dieux et des hommes, sans supposer aucun rapport de ceux-ci à ceux-là, enfin relâcher l'action même de la cause, de façon à ce (jii'elle n'amenât jamais que des faits de hasard, avec lesquels le philosophe s'arrangerait de son mieux. La théorie d'Epicure demandait cet etYet de déliement au clinamen des atomes, emportés tous, il est vrai, dans la direction de la pesanteur, mais toujours, susceptihles de s'en écarter un peu sans raison, de côté ou d'autre.

Cette ingénieuse application de la thèse aristotélique de l'accident payait le grand avantage de rompre à tous moments la chaîne des choses, par l'inconvénient de dépouiller l'atomisme de la partie scientifique qui faisait le mérite de la mécanique de Démocrite ; et, au reste, la cosmologie épicurienne tout entière se mettait en opposition avec l'esprit de la science déjà constituée et avec les observations astronomiques. Enfin il n'y avait aucun rapport qu'on pût apercevoir entre le clinamen fortuit, sans ordre et sans but, des particules, et le don qu'aurait l'àmc, qui en est composée, de s'imprimer à elle-même un mouvement ou un autre mouvement.

La doctrine de la liberté perdait ainsi rétablissement philosophique sérieux qu'elle avait dû un moment à Aristote. Inversement, la doctrine de renchaînement invariable des phénomènes arrivait au même moment, dans le stoïcisme, à une définition exacte, et prenait une grande importance par son alliance avec l'idée de révolution cosmique et de sa direction providentielle. La loi générale de finalité, qu' Aristote avait conçue en la rapportant à un mouvement de la nature dont le point de départ serait dans la matière, ou puissance, et le

but inacfcessible dans la pensée pur(\ cette \o\. très indéterminée dans ses effets, les stoïciens la combinèrent avec celle de la causalité : ils l'appliquèrent à un développement du monde pourvu d'un commencement et d'une fin, sous le gouvernement des dieux. La liberté humaine eut à se reconnaître soumise à un décret divin dont l'exécution était garantie par l'inflexijjle connexion des elTets et des causes depuis luri^uine. Ea ressource de l'homme, en cette condition de servitude, était le consentement de la volonté à l'ordre providentiel ; envers les dieux, la piété ; vi^-ù-vis de la UMlnre, la sagesse, qui est de se conformer à ses lois. L'idéal apparaissait et devait de plus en plus se dessiner. .41 cette direction philosophique, comme un sentiment d'identification du vouloir liuniain avec le décret divin, qui permît à Ehomme de se dire libre (mi tant ([ue maître de soi et, par suite, des choses. Elles ne sont que ce qu'il veut quand il ne veut que ce quelles sont.

La question débattue entre le stoïcisme et la NOUVELLE

ACADÉMIE. — Maître de soi, maître de quelque cliose au monde, dans le fiux des phénomènes, telles furent les formules courantes de la définition du libre arbitre dans les débals des stoïciens et des philosophes de la Moyenne et de la Nouvelle Académie. C'est entre eux que fut la discussion sérieuse, l'hypothèse épicurienne leur paraissant à tous ne mériter que la dérision. Du côté des stoïciens, la question fut toujours obscurcie par une équivoque, destinée à renaître longtemps après sur le théâtre philosophique moderne, à laquelle don-

nait lieu l'idée fondamentale : être maître de soi, maître de son acte. Les académiciens semblent n'être jamais parvenus tout à fait à y échapper. Ce que purent quelques-uns d'entre eux, avec peu de fruit pour la méthode et pour le progrès de leur propre école (qui devait dans la suite revenir au dogmatisme), ce fut de combattre à Taide d'arguments sceptiques la doctrine de la certitude apodictique, en même temps que d'admettre des motifs de croire et des probabilités.

Le scepticisme académique, — pour l'appréciation duquel la critique a fait fausse route, car ce n'était nullement le pyrrhonisme, — n'empêchait pas qu'en cette école on n'accordât ordinairement aux stoïciens la certitude actuelle des futurs. On ignorait, ou on avait oublié la démonstration d'Aristote conciliant leur ambiguïté actuelle avec le principe de contradiction (XLIY). En tout cas, le philosophe Carnéade prenait dans la discussion une position indéfendable en soutenant à la fois que tout phénomène envisagé dans l'avenir est vrai ou faux dès à présent, et que néanmoins une action peut être l'elTet d'une cause actuelle qui n'est pas elle-même TetTet nécessaire des causes antécédentes. Les académiciens n'étaient pas plus logiques en faisant valoir contre leurs adversaires Vargument paresseux, si souvent invoqué depuis et de tout temps dans la question, et qui est sans force;

A quoi sert de délibérer pour agir, et de se mêler des événements, s'ils sont arrêtés d'avance et ne peuvent être que ce qu'ils sont? voilà l'argument. Le dialecticien de l'école stoïcienne, Ghrisippe le réfuta en observant que, dans l'hypothèse de la nécessité, les choses ne sont pas simplement fatales mais confatales, universellement connexes et solidaires. L'agent

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ne peut ou délibérer ou ne pas délibérer, de même qu'agir ou ne pas agir, qu'en faisant (luelque chose d'aussi prédéterminé que le sont les effets à provenir de l'ensemble des causes.

Le point capital, tel qu'on le comprenait de part et d'autre, élail de décider si l'on a h^ droit de dire que certaines choses en réalité dépendent de nous [-7. r^'y.y.- v, aliquid in iiostra potestate). C'est ici l'équivoque. Le stoïcien alléguait que nous sommes libres et maîtres de nous, par la raison que notre assentiment et notre acte sont bien nôtres et que nous agissons toujours selon ce que nous sommes, encore bien que ce soit de telle manière qu'une cause actuelle en nous soit toujours l'effet de causes antécédentes, relatives à noire nature et aux circonstances. Or la liberté, en un sens de ce mot que le stoïcisme peut ne pas accepter, mais qui se comprend parfaitement, signifie le déliement possible de l'acte par rapport à l'enchaînemeul nécessaire, universel, admis dans la première définition. Ce sens est celui que défendaient les adversaires des stoïciens et auquel ceux-ci objectaient que, si cVHait le vrai sens, il faudrait admettre qu'il est des e/fets sans cause.

Cet argument en faveur de l'enchaînement invariable renferme à peu près tout ce qui a été jamais opposé d'arguments logiques au libre arbitre. Il y a cependant un paralogisme dans la formule usitée. La cause et l'effet étant des termes corrélatifs, le jugemenf : il titi apas d'effet sam cause, est analytique c'est-à-dire iiréfutable, mais ne mène à rien et ne démontre quoi que ce soit. Mieux formulé, le principe du déterminisme serait : il n'y a pas de cause gui ne soit V effet d'une cause antérieure» Il consiste donc à nier la possi-

bilitc qu^ine cause se produise pour donner le eommencemeiHà une suite de phénomènes, sans être elle-même la suile de certains autres en une connexion qui la prédétermine. En vertu d un raisonnement des plus simples, il faudrait que la série intégrale se prolongeât rétrocessivement de cause en cause à Tinlini i^XXXV-

XXXVl).

Rien n'oblige le défenseur du libre arbitre de s>ngagordans la question du />/'^/?uVr commencement; car un acte libi'e suppose des antécédents et des conditions préalabL'S : la cause, en ce qui le touche, est particulière ; elle est un commencement, mais sous de certains rapports seulement. Les stoïciens étaient conséquents, quand ils réclamaient Tunité totale et solidaire des phénomènes, allant de Torigine à la fin d^me e'vdlrifion limitée par la règle de Zens et Tinllexible Destin. Us concevaient clairement une cause au-dessus de celles qui n étaient à leurs yeux que des modes d\ine liaison ordonnée. Les modernes évolutionistes qui nïUablissent aucune origine des choses investie formellement de la qualité de cause se rendent F idée de causation entièrement vide. Les sciences physiques alYectées correctement à Tétude des lois ne leur fournissent que des conditions, sous le nom de causes. D\ine autre part, la métai)hysique du déterminisme réduit pour eux la causalité à renchaînement, Tanéanlit par la solidarité, universelle, et, n'olTre rien à lesprit, qui réponde à la notion commune de force active employée à produire. Comment ces penseurs peuvent-ils mettre sans cesse en avant cette objection à la thèse du libre arbître : « Il y aurait donc des phénomènes sans cause ! » alors que nulle critique ne peut leur découvrir une idée capable de remplacer la notion commune de Faction ?

LE DÉTEItMINrsME. - LA LIBERTÉ 143

L'action, c'est Ja volonté, |)rincipe vivant de lacle conscient résolu et exécuté, apportant non pr,. un simple changement qui serait la suite nécessaire dun changement antérieur, mais le commencement d'une autre suite qui sans elleae berail pas venue à l'existence Des séries de changements liés composent la nature • SI elles n'admettaient nulle part de commencements réels qui les distinguent les uns des autre, m telle manière (lu'à de certains mêmes antécédents dillrrerits conséquents peuvent correspondre, la série unifia, dont elles formeraient le cours représenterait la lui dr succession des phénomènes, mais ne renlerm(H'ait rien qu'on y fût considérer avec un sens particulier sous le nom de loi de causation.

XL Vil

La critique sceptique de la causalité. yErsÉsmùME. —La critique des notions pfemières, tout particulièrement de la notion de cause, avait été commencée dans Fantiqmlé par l'école sceptique. Elle fut abandonnée quand le néoplatonisme et le christianisme eurent transformé les concepts logiques en des mystères de la théologie Les célèbres arguments sceptiques d'^Enésidème Jont ongtemps après revenus au jour. L'ininlelligibilité de la cause y était soutenue par des raisons qui, avec des changements de forme d'argumentation, et de terminologie, sont les mêmes qui lirenl d(^ la « communication des substances n un problème insoluble pour le cartésianisme, ^nésidème montrait à sa manière que nous ne comprenons pas comment un corps agit sur un corps, ou sur ce qui n'est pas un corps; ou ce qui

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n'est pas un corps sur ce qui n'est pas un corps, ou sur ce qui en est un ; ni comment le repos et le mouvement sortent l'un de l'autre ; ni comment la cause et l'effet peuvent se composer l'un avec l'autre, soit qu'ils se suivent, soit qu'ils s'accompagnent, et qu'est-ce qui dislingue l'actif du passif dans leur corrélation.

La conclusion simple qui ressort des subtilités d'/Enésidcme, comme des analyses psychologiques de Hume venues 1800 ans plus tard, c'est que nous n'avons aucune idée du rapport de causalité en dehors de l'action volontaire, qui elle-même n'a pas son efficacité expliquée ; que nous n'avons nulle connaissance, soit de perception, soit de raison, du fondement des actions empiriques, mais seulement des rapports sous lesquels elles se déploient; enfin, que nous transportons vaguement l'idée que nous avons de notre action volontaire aux forces externes, au sujet desquelles nous ne connaissons que des lois d'interdépendance et de coordination de phénomènes.

L'intelligence ne saurait s'appliquer qu'à des relations, en matière de causalité comme de qualité ou de quantité. La philosophie était parvenue sur plus d'un point, chez les anciens, à la décomposition des notions qui fait apercevoir ce résultat. Si ce résultat est la vérité môme, il faut avouer que la méthode des sceptiques a rendu à la critique de la connaissance un service inappréciable. Mais les philosophes auxquels il est dû n'ont tiré de leurs travaux qu'une conclusion né-ative; ils n'ont vu qu'un juste motif de scepticisme spéculatif dans ce qui pouvait être la découverte du principe directeur delà connaissance rationnelle, et du garde-fou des croyances. Le dogmatisme a trompé les sceptiques comme les dogmatiques. Le fantôme de

l'absolu a eu le double effet, selon les esprits, de les faire prétendre à la possession du savoir inaccessible, ou de leur faire nier la connaissance possible.

Le conflit dans l'ère théologkjue. L'alexandrlms.me. — Il y a autant de raisons de marquer la place morale de l'alexandrinisme au commencement de l'ère théologique de la philosophie, qu'à la fin et comme à l'abouUssementde l'ère des religions nationales, et des écoles philosophiques séparées de la religion. Les trois grandes écoles dogmatiques, la pensée hellénique tout entière, moins l'épicurisme, se sont réunies et conciliées dans la synthèse néoplatonicienne, en môme temps que s'y conservaient, en s'inlerprétant, les croyances religieuses traditionnelles. Mais, d'un autre côté, le néoplatonisme est une doctrine d'émanation qui donnait au polythéisme une Ihéologie et une morale, et (lui, développée parallèlement à celle de la création, avec des parties de spéculation analogues (les hypostases), était destinée après sa proscription à accompagner secrètement le christianisme, et à inspirer de nombreux philosophes chrétiens jusqu'à nos jours. Celte doctrine porte certainement l'un des principaux caractères des idées relig-ieuses qui datent dans leur ensemble des premiers siècles de notre ère.

Le conflit du libre arbitre et de l'enchaînement invariable des phénomènes subit, à l'égard de ce qu'il sélail montré au temps des débats du stoïcisme et de la Nouvelle Académie, un grand changement de termes. On peut déjà s'en apercevoir chez les stoïciens de l'époque

Renouvier, — Dilemmes de la mélapli. jo

impériale, qui délaissent la dialectique cl se distinguent de leurs anciens par plus d'indifférence à Fégard de la chose publique, et par un sentiment de résignation, non A' adhésion, au mal, qui ne peut être que ce que Zeus a voulu. La distinction caractéristique d'Épictète entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, dans les événements, en sorte qu'il faut ne penser qu'à sa perfection propre, et se détacher de ce qui ne la touche point, est presque l'opposé de la théorie du Sage qui, en pi'ésence de l'inflexible destin, voudrait pow' être libre se considérer lui-même comme étant une part active, un complice de la fonction universelle, l'égal de Zeus ! La véritable idée de la liberté, celle du libre arbitre, va bientôt se faire jour. Elle se trouvera en contradiction plus sensible avec la thèse du déterminisme, parce qu'elle posera l'option entre les actes bons, conformes à la volonté divine, et les actes mauvais, c'est-à-dire contraires à cette même volonté, et toutefois possibles, puisque entre eux le choix est donné. On ne laissera pas de garder la théorie stoïcienne : que rien ne se fait au monde qui ne soit l'œuvre par anticipation de la puissance suprême qui a tout prémédité, et qui même serait mieux nommée acte que puissance.

La contradiction a été en quelque sorte imposée aux théologiens, plus qu'aux philosophes. Ceux-ci, le plus souvent, étaient, au fond, de résolus déterministes ; mais ceux-là, qui auraient exagéré plutôt que diminué la thèse de l'absolutisme divin que leur transmettait la philosophie, d'accord avec le judaïsme, étaient obligés, d'un autre côté, de revendiquer le libre arbitre pour les besoins de la morale, pour donner un sens à l'enseignement des commandements divins.

Plotin s'exprime nettement, sans équivoque, à ce

qu'il sembl€, wr It liberté humaine de choisir entre le bien et le mal, sur la responsabilité de Tâmo, sur la justice de la peine infligée (assignation d'une place inférieure dans IVchelle des êtres): mais il dit aussi que 1 âme n'agit pas librement lorsque. entra]n(V par l'appât des biens sensibles, elle fait le mal. 11 faudrait donc que l'acte, appelé libre parce qu'il est une faculté d'opter entre deux déterminations opposées, ne fût un acte libre que quand il est Foption pour l'une des deux, qu'on lui désigne, à l'exclusion de l'autre ! Cette grossière faute de logique est dtfcntie depuis Plolin un lieu commun à l'usage de beaucoup de moralistes.

Cherchons la pensée la plus profonde de ce philosophe. Dieu est la cause immanente du monde • cause efficiente par ses effets, qui s'étendent à toutes choses, encore bien que sons la forme de Témanation, et cause finale aussi. Mais le rapport de l'émané au principe émanant a un envers, qui est la matière, le non-être où tout ce qui déchoit tend, et de plus en plus s'enfonce. L'àme, en sa descente, est sujette à Terreur, aux vice. aux dégradations qui lui viennent du corps, au mal^ enfin, corrélatif du bien. Observons maintenant que le monde est éternel comme son principe. Les âmes n'ont pas eu de réelle origine première ; l'épreuve n'a donc pu avoir lieu pour aucune indépendamment de ses états antérieurs, mais chacune a toujours possédé une nature' bonne ou mauvaise, variable, et il n'v a jamais eu d autre nature d'àme qu'une nature acquise. Nous comprendrons que k thèse- réelle n^est pas celle d'un libie arbitre initial, mais bien celle qui probablement faisait dire à Platon que l'âme sortant du Léthé se détermine sehn sa imture, L^émanatiun n'a jamais été rapportée à une positive origine des choses. La thèse du libre

arbitre n'est imposée à la doctrine de l'émanation, en regard de son déterminisme fondamental, que pour l'explication de la loi divine, la justification de la peine, et le maintien d'un jugement optimiste sur le règne de la justice dans l'univers : le tout au prix d'une contradiction.

Le conflit dans l'ère théologique. L'Eglise. — Les Pères de l'Eglise platonisants ont eu sur le libre arbitre des opinions analogues à celles de Plotin. Saint Augustin sortant, pour aller au platonisme, de la secte manichéenne, devait, avant sa conversion au christianisme, s'expliquer, par l'influence des principes rivaux du bien et du mal, la nature bonne ou mauvaise des âmes dès l'origine. Mais quand l'idée de la création unique, par le bon principe s'imposa décidément à lui, la puissance et la prescience divine se trouvèrent, dans sa pensée, en opposition formelle avec le libre arbitre. Le prédéterminisme psychologique aussi bien que physique lui apparut comme la loi nécessaire de la création, exigée par la perfection d'être de Dieu. Il introduisit, de haute lutte, dogmatisant contre le moine Pelage, défenseur du libre arbitre, le dogme de l'absolutisme divin dans la théologie, et par là une contradiction irrémédiable : car on dut maintenir dans les mots la liberté.

Reconnaître une liberté du bien, en ce sens que l'homme, esclave du péché, devient libre en faisant la volonté de Dieu, ce n'était que suivre à peu près la doctrine de Plotin, mais saint Augustin, placé au point de vue de la création, non de l'émanation, entendit que

cette volonté de Dieu dans l'homme, ce fut encore Dieu qui la fît. Et ce n'est pas tout. Le mot célèbre de saint Paul, sur l'action de la grâce : « Dieu fait en nous le vouloir et le faire », il retendit jusqu'aux actions humaines contraires à cette volonté : « Dieu fait ce qu'il veut de ceux mômes qui font ce qu'il ne veut pas. » Ce paradoxe ingénieusement contradictoire sauvegardait la bonne intention de Dieu en satisfaisant à ce que la prédestination exige; car Dieu a fait les futurs : fpiœ futura sunt fecit.

La conciliation du prédéterminisme et de la liberté doit cependant s'opérer; comment est-elle possible? Dieu, dit saint Augustin, n'a pas entendurefuserlaliberté à ces êtres humains dont il a/«/7 les actions futures, mais il les a créés tels, qu'ils dussent faire librement ce qu'il savait qu'ils feraient librement. Ceux des docteurs scolastiques ont parfaitement compris cette pensée, qui, réfléchissant que Dieu est toute action, et non pas seulement Providence, l'ont complétée en ces termes : « Dieu nous fait tout faire; librement, ce que nous faisons librement, nécessairement, ce que nous faisons nécessairement. »

A dater de la victoire de l'augustinisme, exception faite en faveur des tendances origénistes, qui ne furent définitivement réprimées qu'assez longtemps après, la doctrine chrétienne fut vouée théoriquement à l'absolutisme. On professait de reconnaître un libre arbitre, dans la mesure obligée pour ne pas enseigner directement au pécheur que sa condition, soit d'élu, soit de réprouvé, était dès maintenant et de toute éternité décidée et inadmissible; mais s'il arrivait à quelque docteur d'employer, pour définir la mesure de la liberté humaine réelle, des termes qui parussent diminuer

m LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PLRE

Faction divine dans la morne raison que peut s'exercer la libre action de Ihomnie, celui-là était hérétique. Cette illogicité, dont l'orthodoxie faisait une loi sévère, réduisit la question à une subtile controverse interminable où, de chaque côté, Ton respectait les mots convenus en sVattaquant aux choses signifiées. Les hommes de piété se portèrent presque toujours du coté absolutiste, qui était le moins asservi à l'Église. Dans le parti opposé, se trouvaient plutôt les politiques, mais leurs etîorts pour définir un libre arbitre de théorie trouvaient un obstacle invincible dans le dogme de la prescience divine absolue, réputé inattaquable.

La doctrine de la toute action divine, et non de la prescience seulement, obtint sa plus haute formule dans la Somme théologiqae de Thomas d'Aquin qui transfém décidément au point de vue positif de l'action créatrice et continue les émanations et les influences que le néoplatonisme faisait descendre du monde intelligible dans le monde matériel.

« La substance de Dieu est présente en toutes choses comme cause d'être... Dieu existe dans toutes les choses comme l'agent est présent à ce dans quoi il agit... II faut que l'être créé soit son effet comme l'ignition est Fefl'et propre du feu. Et Dieu produit cet effet dans les choses non seulement au moment où elles commencent d'être, mais tant qu'elles sont conservées dans l'être... Aussi longtemps que la chose a l'être, il faut que Dieu lui soit présent selon le mode où elle a l'être. Or l'être est ce qu'il y a de plus intime en chaque chose, et de plus profond en toutes, puisqu'il est la forme commune de tout ce qui est dans chacune. 11 faut donc que Dieu soit dans toutes les choses, et d'une manière intime. >» (S. T. 1- partie, Q. VII, art. i.)

Prenons les thèses de l'ubiquité, de la création continue, de l'identification de l'être de la chose avec l'action propre de Dieu présent dans la chose ; rapprochons-les de la doctrine de Féternilé simultanée, suivant laquelle le temps n'existe pas pour Dieu ; toutes les questions relatives au libre arbitre, à la prescience à la prédestination, à k grâce, à la nécessité deviennent sans objet ; on ne conjprend plus qu'elles se posent, rdles disparaissent, annihilées par la thèse philosophique unique, énoncée en ces'iermes par Malebranche, quatre cents ans après saint Thomas, selon l'exacte pensée de saint Thomas :

a II n'y a de véritable cause que Dieu... Dieu est la seule et véritable cause de tous les effets... Lui seul est la cause de notre être, de la durée de notre être et de notre temps, de nos connaissances, des mouvements naturels de nos volontés, de nos sentiments : le plaisir, la douleur, la faim, la soif, de tous les mouvements naturels de notre corps... Dieu seul fait tout. » X).

Le conflit dans la philosophie moderne. Branche APRiORiSTE. — La méthode synthétique en philosopliie, créée par Descartes, fut une grande nouveauté, surtout comme essai d'application de la méthode géométrique aux questions métaphysiques. Mais Descartes n'entendait nullement révolutionner les croyances, il voulait que Tévidence et les déductions rationnelles servissent à la confirmation des thèses capitales de la théologie, sur les points comraims à la théologie et à la philosophie, sans devenir un obstacle à la foi orthodoxe sur

les autres points. En fait, il n'était peut-être pas aussi éloigné de la doctrine thomiste que pouvaient le faire penser certaines vues scotistes sur la liberté de Dieu et sur les idées éternelles, qu'il hasardait, mais qu'il défendait faiblement ensuite contre les théologiens.

Une idée forte et originale, contraire aux opinions communes sur la nécessité du jugement, annonçait au premier abord, chez Descartes, la franche acceptation de la réalité du libre arbitre : il observait que le champ de la volonté est beaucoup plus étendu que celui de l'entendement, et, tirant de là la raison de l'erreur, à cause de la précipitation du jugement, il semblait ouvrir une large carrière aussi à la liberté de l'esprit ; mais son analyse du fait ainsi défini en changeait totalement la face, car il pensait que, dans l'acte de détermination de l'entendement, le plus haut degré de la liberté se rencontre avec l'évidence, critère de la vérité, le plus bas avec rinditférence intellectuelle, qui explique le doute. Cette explication rappelle trop, pour le côté de Vévidence, la liberté du bien de Plotin et de saint Augustin, qui est un vrai déterminisme ; tandis que, pour le côté de V indifférence, elle déguise ou méconnaît le siège pratique du doute, de la délibération et de la liberté morale. Elle place l'agent, non comme le mot indifférence le fait entendre, dans un état d'indétermination, mais dans le milieu des passions et des intérêts, sous rinfluence des motifs qui déterminent le plus communément les hommes.

Spinoza interpréta en ce sens, qui ne laisse aucune place au libre arbitre, la théorie cartésienne de l'erreur, et il opposa à la liberté humaine, connaissance adéquate de soi-même et de Dieu, la servitude humaine, esclavage des passions, état de ceux qui n'ont de toutes

choses que des idées inadéquates, et qui, même s'ils étaient affranchis des passions qu'ils doivent à de fausses croyances, s'abandonneraient à des passions d'une pire espèce. Cette servitude est l'état de l'immense majorité des hommes. La liberté, qui est aussi la béatitude, est donnée par Féternelle nécessité divine à quelques-uns. Elle n'est pas impossible, mais très difficile et très rare [Ethique, partie V, prop. 42 et sch. prop. 4i).

L'idée que Malebranche prit do la liberté d'après les principes de Descartes et sous riniluence de la théologie, paraît profondément différente de celle de Spinoza. Toutefois elle offrirait avec elle une singulière analogie métaphysique, si l'on pouvait y faire abstraction de la foi chrétienne. Car Malebranche suppose l'existence d'une inclination générale et constante de Tàme vers le vrai bien : c'est un don de Dieu, qui serait, mutatis mutandis, assimilable à la nécessité éternelle de Spinoza. L'enseignement chrétien, en dehors de la philosophie, parlait du petit nombre des élus. Ce sont ici les appelés à la liberté humaine. Les autres sont les esclaves du péché : ils se rangent à ce côté du doute et de l'erreur qui comprend la vaste étendue du champ de la volonté, comparé à celui de rentendement. dans la théorie de Descartes. Mais l'homme peut suspendre son jugement et ne se décider, quand il subit l'attrait de biens divers, qu'autant que la pleine vérité lui apparaît. 11 n'obéit alors qu'à l'impulsion divine. On n'use jamais trop selon Malebranche, de cette suspension du jugement, qui est le véritable exercice du libre arbitre.

Cette belle théorie est visiblement contradictoire à la déclaration formelle de son auteur : « Dieu est la cause de tous les effets » (XLIX) ; car si Dieu fait tous les

iW LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

mouvements de l'àme, et c'est bien ainsi qu'elle est expliquée, il faut qu'il opère dans l'âme les contraires : le bien par son impulsion générale, toute divine ; le mal, en tant qu'agent dans l'homme pécheur, par un mouvement opposé à cette impulsion. Ainsi, Dieu serait l'auteur du mal. Malebranche a cru lever l'objection par une réponse nette et absolue, très extraordinaire. Ce que Thomme fait, dit-il, n'est en réalité rien, quand il n'obéit pas à l'impulsion divine qui porte universellement au bien. Dieu n'est donc pas l'auteur du mal dans l'àme du pécheur qui ne fait pas sa volonté. Cette explication retranche de l'existence réelle tout ce qu'il n'est pas possible de regarder comme de source divine. Le déterminisme divin y triomphe, avec l'optimisme, en rejetant dans le néant tout ce qui les contrarie.

De saint Augustin à Leibniz, l'optimisme et le déterminisme unis en une même doctrine n'ont pu trouver que cette manière de justifier le mal : identifier le mal avec la simple privation d'être dont nul être fini ne peut être exempt. Mais le sens commun, juge compétent en si peu de questions de métaphysique, l'est cependant assez pour celle-là; il prononce que l'existence du mal dans le monde est un fait positif.

Leibniz a fourni la suprême expression du déterminisme sous ses deux formes : la toute. action de Dieu et la solidarité universelle. L'harmonie préétablie des monades est un prédéterminisme es leurs états, actes et relations, qui fixe éternellement la modification de chacune d'elles, à chaque instant, en rapport précis, invariable, avec les modifications de chacune des autres et de toutes, à l'infini ; et Dieu, en son éternel présent, est l'auteur de la coordination des changements en-

LE DÉTEBMÏNÏSME. - LA lIBEtTÉ

chaînés dans le cours du temps. Le principe de fenchainement est, dans l'entendement divin, k raison suffisante : « Rien n'arrive sans qu'il soit possible à celui qui connaitrait assez les choses de rendre une raison qui suffise pour déterminer pourquoi il en est ainsi et non pas autrement. » Leibniz poussait si loin rapplicâtioii de ce principe que, là où il lixait le commencement des choses contingentes, savoir en « une substance qui en soit la cause ou qui soit lia être Béeessaire portant la raison de son existence avec soi )>, là encore il essayait d'envisager quelque chose en avant qui servît de raison d'être à Dieu. C'était sa possibilité, à l'appui de laquelle il n'avait cependant pas d'autre démonstration que d'observer quelle n'implique pas ! Les partisans du procès à l'infini des phénomènes pouvaient regretter qu'il eût manqué de hardiesse, dans l'ordre même de ses idées; car en étendant dm temps à 1 éternité l'acte de la création, il aurait simplifié son système sans en altérer l'esprit; et plusieurs ont cru que tel était bien le fond de sa pensée.

Kanl s'est llatlé de s'éloigner beaucoup de Leil)niz, en sa philosophie. Pourtant, si, en dehors de la partie négative de sa critique, nous regardons à sa métaphysique, en laquelle il s'est montré plus dogmatique qu'à lui n'appartenait, voici ce que nous pouvons constater : {"" sur la substance^ lia. admis rexisteiice de sujets cachés sous les phénomènes, et non pas seulement U noumène universel inconditionné (XXXIU) ; 2' sur Dieu, il a accepté et recommandjé à tîke d'idéal de la raison pure une définition de Dieu et des attributs inliuis conforme aux idées générales des théologiens et de Leibniz ; 3*" sur Pin fini ^ il a regardé les raisons avancées à l'appui de l'éternité et de l'inlinité du monde comme bonnes

pour balancer les raisons contraires, quoique celles-ci soient les seules à arguer du principe de contradiction; 4° sw^ le déterminisme, enfin, on ne saurait assigner aucune différence entre la loi de la causalité selon Kant et la raison suffisante de Leibniz, en ce qui concerne dans lune et l'autre le cours et Fenchaînement universel des choses.

Ces deux principes signifient également qu'il n'existe partout que des séquences nécessaires, une liaison possible unique. La méthode criticiste refusait à son inventeur un droit, que le pur apriorisme prenait sans difficulté, chez Leibniz, de poser comme absolue une loi invérifiable. Kant l'a usurpé, sous prétexte d'un jugement synthétique a priori, auquel il fait dire non seulement que tout phénomène a une cause, mais en outre qu'une cause ne peut commencer avec son phénomène, ce qui mène à l'infini la rétrocession des causes. Il a ainsi nié la possibilité du libre arbitre, dans l'ordre phénoménal : jugement sommaire, dont on ne voit pas qu'il ait tenté la justification logique.

Le conflit dans la pmLOSoPHiE moderxne. Locke, Berkeley, Hume. -^ La source théologique -du déterminisme est visible dans la philosophie aprioriste issue du cartésianisme, sans excepter V Ethique de Spinoza. La branche empiriste de la philosophie moderne pendant Tépoque correspondante n'a pas été moins acquise à la doctrine de la nécessité, parce motif: que, prenant dans la sensation le matériel et le formel de la connaissance, et regardant l'esprit comme un simple produit de l'ex-

périence, le penseur ne voyait place pour aucune ambiguïté dans la formation des idées et dans leurs suites. La philosophie de Hobbes présente au plus haut degré ce caractère. Quand la méthode de l'analyse psychologique prit pied dans l'école anglaise, après la publication de VEssai de Locke, la question du libre arbitre se présenta sur un nouveau terrain ; la nature des idées, leurs liaisons, la nécessité ou la liberté du jugement dont l'acte dépend devinrent le sujet principal de l'investigation.

Locke n'introduisit pas un changement profond dans la définition de l'esprit et dans la façon de comprendre r « origine des idées » quand il reconnut la réflexion comme quelque autre chose que la sensation ; car il mit en doute la distinction du fondement des phénomènes de la pensée d'avec le fondement de ceux de Tétendue et du mouvement, et ce ne fût pas l'effet chez lui d'une tendance à faire de ceux-ci une classe de ceux-là, mais tout le contraire. La question du libre arbitre otfrait un sujet plus particulièrement psychologique; Locke la discuta à plusieurs reprises, avoua ne pas bien se satisfaire lui-même, et maintint finalement une opinion opposée au libre arbitre. 11 avait commencé par la prétention de réduire la liberté au pouvoir de faire ce qu'on n'est pas empêché de faire. Il accorda ensuite, concession qui eût pu paraître décisive en faveur du libre arbitre, la possibilité de suspendre le jugement et d'a[)p('ler de nouveaux motifs à Texamen, mais il n'abandonna pas la thèse de la nécessité du jugement qui précède et motive immédiatement la décision. Que fallait-il penser des jugements précédents, au cours de la délibération?

Ou la nécessité ou la liberté du jugement final : la

question se posa en ces termes et donna lieu à plusieurs controverses. Clarke, défenseur du libre arbitre, perdit sa cause en soutenant que Facte libre est celui que suscite la pure volonté imprimant au dernier jugement d'une délibération la vertu de décision qui le rend indépendant des jugements antérieurs, tous nécessaires en eux-mêmes, par lesquels 1 esprit a pu passer. Ce déliement final de la chaîne des motifs viendrait de ce que la volonté est de soi une force indifférente. Cette théorie de la « liberté d'inditférence » était insoutenable comme contraire à une vérité d'observation établie dès l'origine de la psychologie chez les anciens (XLIV). Anthony Collins et d'autres bons logiciens démontrorent que, dans l'enchaînement empirique des moments d'une délibération, on ne pouvait ni regarder le jugement final comme d'uuc^ autre nature que les autres jugements, qu'on tient pour nécessaires, ni affranchir l'acte du dictamen de ce jugement. Ils firent voir aussi que la thèse de l' indifférence mettait l'acte libre hors de la raison et des motifs moraux, alors qu'on prétendait défendre le libre arbitre dans l'intérêt des notions morales.

Il ne se rencontra pas, que nous sachions, un philosophe pour apporter dans le débat une troisième opinion : à savoir, que le juger et le vouloir sont inséparables à chaque moment de la délibération, comme au dernier; que la question du libre arbitre se poserait mieux pour chacun de ces moments, sans les distinguer, que séparément pour le dernier; qu'elle est insoluble en tout ce qui relèverait de l'expérience, parce que les chaînons de la pensée qui se poursuit, ou qui s'arrête, et que suit l'acte, sont inobservables; et qu'ainsi ce qu'il importe d'examiner,*c'est 1« dans Fobjet de la

LE DÉTERMINISME. - LA LIRERTÉ m

thèse du libre ai-biire, k question de la possibilité ou contingence réelle, eu égard au principe de contradiction ; 2^ dans le sujet où se posent la représentation d'une alternativeetrambiguï té d'une décision à prendre, les motifs métaphysiques et moraux de croire à la liberté de l'option. Il s'agit d'affirmer, en théorie, ou la réalité ou le caractère illusoire de cette représentation que les hommes ont pratiquement cl ('gaiement tous : celle de l'existence réelle de certains phénomènes à l'état de simples possibles, et à la fois de leurs contradictoires, futurs imaginés, indéterminés à l'être ou au non-être avant l'événement.

Berkeley est le seul penseur éminent de cette période. dans l'une comme dans l'autre école, qui ait af lirmé le libre arbitre sans le nier implicitement en une autre partie de sa doctrine. Il définissait ïespr'u par l'union de rentendement et de la volonté, qu'il opposait ensemble aux idées sensibles. La prééminence appartenait à celle des deux fonctions, la volonté, « qui produit les idées, ou opère sur elles, » alors que l'autre, l'entendement, les perçoit seulement. Les explications que Berkeley donnait sur la nature de 1' « être actif, simple, sans division », appelé esprit ou àme, n'étaient pas tant sur le penchant des communes vues substantialistes, qu'elles ne rappelaient de premières hardiesses de pensée qu'il avait eues, contraires à l'idée générale de substance (XXXII).

David Ihune, dont la critique de la substance porta sur le sujet des phénomènes mentais comme sur le sujet matériel, étendit à l'idée de cause la méthode de négation des idées générales qui avait séduit Berkeley, et, négligeant le témoignage interne de la volonté, il soutint que cette idée est dénuée de tout fondement

160 LES DILEMMES DE LA MÉTxVPIIYSIQUE PURE

externe ; qu' « il nous est impossible de nous former la plus légère idée de la qualité dCétre cause », — pouvoir, agir, nécessiter, — « quand elle n'est pas prise pour la détermination de l'esprit à passer de l'idée d'un objet à l'idée de celui qui en est le compagnon ordinaire ». Attribuant cette détermination de l'esprit à l'association des idées et à l'habitude, qui nous font attendre un phénomène en accompagnement ou à la suite d'un autre que nous avons toujours observé dans cette liaison. Hume refusait toute valeur logique à ce jugement, que Kant devait appeler synthétique a priori (L), par lequel nous joignons à Tidée d'un commencement l'idée d'une cause. Gomment le philosophe qui plaçait ainsi dans l'observation l'origine, non de l'idée formelle de cause, mais d'une certaine attente pour en tenir lieu, a-t-il pu être, lui, empiriste pur, et sceptique, il prétendait l'être, un partisan qu'on peut bien dire dogmatique de la doctrine de la nécessité, c'est ce qu'il faut expliquer.

Si Hume n'avait voulu que s'attaquer à l'idée générale de cause, il le pouvait, et ouvrir par là de grandes questions sur la nature de la cause dans les phénomènes physiques; mais il y a quelque chose de plus fort et que l'idée générale, et que les associations d'idées formées par l'expérience : c'est la conscience immédiate de l'activité, inséparable du sentiment de la vie, d'où l'idée d'un pouvoir, empiriquement vérifié dès la production des plus simples mouvements volontaires. Cette conscience ne dépend pas de la notion de cause, envisagée dans la puissance des phénomènes naturels; celle-ci dépend d'elle, au contraire, et naît de son extension aux rapports de ces phénomènes successifs. Or c'est la cause -mentale que Hume niait réellement, en

contestant que les termes potivoir et ac(io?i répondissent à des idées claires, tandis que c'est d'elle (jue Berkeley partait, et de la conscience immédiate que nous en avons, pour passer, à l'aide de la moins suspecte des inductions, à l'affirmation de l'existence des esprits dont elle est le premier caractère.

La négation de la cause comme i)rincipe donnant un fondement externe à la liaison des phénomènes, son explication par Thahitude, fait mentah aurait encore permis à Hume de laisser une placeau libre arbitre dans la vie humaine, car, qui oserait dire que l'expérience et l'habitude concluent visiblement en faveur de renchaînement invariable des phénomènes dans les faits du domaine de la volonté? Mais Hume, niant le sentiment du pouvoir ambigu de la volonté, coupait la racine du libre arbitre, H n'avait plus alors qu'à considérer lo Uni commun des « conjonctions constantes », ajouter les « inférences qui s'y fondent o et conclure aux « connexions nécessaires » : démonstration toutefois bien étonnante, adniisi^ par le philosophe dont l'œuvre capitale avait eu pour objet la dissociation des idées, et pour thèse finale l'impossibilité logique de rien construire.

Après deux mille ans de débals sur la liberté et la nécessité, Hume, en son Essai spécial sur ce sujet, déclara que la question n'existait pas, qu'elle ne pouvait donner lieu à aucun doute sérieux, (|ue la connexion nécessaire en toutes chosps (Hait au lond roi)inion de tout le monde. Il termina sa propre profusion de foi sur le libre arbitre par la même déiinilion dérisoire qui avait marqué Je commencement de rentjuête de Locke : « Le pouvoir d'agir ou de n'agir pas, conformément aux déterminations de la volonté, » c'est-à-

Renol'vieh. — Dilemmes do la métaph. n

dire de faire ce qu'on veut quand on n'en est pas empêché matériellement ; car c'est ainsi qu'il faut l'entendre.

LU

La thèse de la nécessité dans l'assogiationisme et dans l'évolutionisme. — L'école associationiste tout entière a suivi Hume, qu'on doit regarder comme son fondateur, parce que l'explication qu'il donne des principaux concepts est basée sur les associations que l'expérience fait naître, que 1 habitude fortifie et peut rendre indissolubles. La psychologie de l'association a été cela môme depuis Hume, et la thèse de la nécessité a dû s'attacher à une méthode qui vise à enchaîner les phénomènes mentais, en partant des sensations et en n'admettant que des rapports d'idées empiriques; comme si l'entendement était un appareil enregistreur où les observations s'inscriraient autrement que par l'application d'une loi qui est celle de l'instrument luimême en vertu de sa construction. L'associationisme est cette niéthode qui demande aux phénomènes de s'ordonner par le fait de leur simple succession, et la <( théorie des circonstances » est née de l'associationisme. Les circomiances sont les résultantes des antécédents ; leur t/trorie est celle de l'enchaînement nécessaire. C'est elle qui inspira à Robert Owen un système social, tout entier fondé sur l'art de créer, par l'éducation, des circonstances déterminantes pour chaque individu, et c'est elle qui, après avoir fait le tourment de Stuart Mill, dans sa jeunesse, ne cessa jamais, quoi qu'il en ait cru lui-même, de gouverner sa pensée.

LE DÉTKRMiOTBIlE. - LA LIBERTÉ 163

Stuart Mill, pour échapper à l'obsession de la théorie des circonstances, qui lui semblait oppressive pour le caractère individuel, imagina de distinguer, comme autrefois les stoïcieM, entre deux espèces de la nécessité. H répudia l'une qu'il iippeln fa/aiité, destin brutal {fatum mahimictanwn, avait dit Leibniz, dans une intention analogue) ; il accepta l'autre, qui est bien la même on tant que prédéterminisme (XLH), point essentiel qu'il se dissimula. Celk-cî consiste en ce que nos actions et nos caractères sont, à la vérité, les (>llVls invariables des antécédents et des circonstances en ce qui nous touche, mais ne laissent pas d'être les mUres et notre œuvre propre, en tant que nous les vouh)ns, — si nos antécédents et nos circonstances veulent que nous les voulions! — Ainsi que Hume, .Mill se persuada quêtons les homaies avaient au fond cette opinion de leur liberté, etrieii de plus.

En regard de l'associationisme, la thèse traditionnelle de la liberté avait ses défenseurs, mais qui s'en tenaient à des formules usées, souvent affaiblies, incorrectes, mêlées de contradictions. Le déterminisme régnait, d'autre part, dans l'école de Kant; Hegel était le plus illustre représentant de la doctrine qui idenlilie la vraie liberté avec la réelle nécessité. La doctrine du progrès nécessaire de l'humanili'. Thistoire considérée comme l'analyse des causes qui font du présent la seule issue possible du passé, la morale tenue pour un produit du milieu, ont établi dans le public lettré la foi au déterminisme. En philosophie, le positivisme et l'esprit scientifique dévoyé ont banni les aprioris de la métaphysique, mais c'a été pour introduire dans la science, incorrectement agrandie, des hypothèses qui sont des aprioris déguisés. Le déterminisme a utile-

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ment poussé sa méthode en plusieurs directions, parce qu'il est le postulat légitime de la science dans ses limites. Mais l'opinion du savant qui fait de la philosophie ne peut jamais être qu'une opinion de philosophe, et, le plus ordinairement, ce savant n'a guère fait d'études philosophiques. S'il en a fait, l'investigation de ce domaine des idées générales n'a pu que l'informer des divergences profondes des penseurs. Sa qualité de savant en un domaine scientifique spécial ne lui vaut aucune autorité dans les questions de principe.

Le système exposé dans le Cours de philosophie positive, d'Auguste Comte, admettait plusieurs hypothèses en faveur desquelles l'auteur ne pouvait nullement réclamer le caractère proprement scientifique, ni passer pour avoir donné des raisons philosophiques suffisamment approfondies. Les principales étaient l'origine empirique de la connaissance, l'impossibilité de l'observation psychologique et le déterminisme. A cela s'ajoutaient des négations implicites, sous la forme d'un refus d'examen des objets transcendants de la philosophie : somme toute, la philosophie positive n'était pas une philosophie. Mais, d'un autre côté, Comte renonçait formellement à toute pensée de constituer la science universelle, et c'est avec ce caractère de limitation, même fort étroite, du savoir, que sa méthode a été divulguée et propagée. Quand, au contraire, une doctrine qui se dit entièrement fondée sur la science prend ses fondements réels sur de grandes hypothèses extrascientifiques^ et se présente aux philosophes comme le « savoir complètement unifié », il faut la prendre sur le pied à'une philosophie soumise aux exigences que ce titre comporte, examiner si ce qu'elle emprunte à la science est correctement mis en œuvre, et se rendre

compte des hypothèses au point de vue métaphysique, qui est alors le véritable. Celte doctrine est Févolutionisme de H. Spencer, application la plus étendue possible du déterminisme à la nature, en vertu de son objet : l'histoire universelle des transformations et des productions progressives de la Force, depuis l'état de diffusion et d'homogénéité de la Matière, son sujet inséparable, jusqu'au point maximum d'ascension de la matière organisée, à partir duquel la dissolution, ou involution doit commencer et se continuer jusqu'à la résorption finale qui doit ramener toutes choses à leur état initial.

Au-dessus de la Force est le principe inconnaissable, l'Absolu, dont l'ensemble du connaissable n'est que le symbole (XIX). La Force est une fiction réaliste, et non pas la cause dumouvement, dans le sens purement mécanique de ce mot, qu'en mêcaiâque rationnelle on regarde depuis longtemps comme ne répondant qu'à une abstraction scientifique. C'est une entité, dans laquelle H. Spencer fait entrer, comme étant ses transformations^ les puissances qui président aux phénomènes témoignés à nos sens comme mouvement, chaleur, lumière, etc., et, de plus, celles de Tordi'e vital et de l'ordre mental. Or la physique moderne ne voit plus dans ces puissances externes, en rapport avec la sensibilité, que des modes de mouvements moléculaires qui, sauf à déterminer la nature du mobile, ne sont pas d'une autre sorte que les vibrations de l'air en correspondance avec le phénomène sonore, ou que d'autres vibrations avec les perceptions visuelles. Si des mouvements semblables correspondent aux phénomènes de la vie, à ceux de la pensée, ils peuvent être supposés, ils pourront être découverts. Ce sont des hypothèses d'ordre scien-

tifiqiie, qui n ont rien de commun avec le transformisme, méthode antique (XXIII) rajeunie par H. Spencer ^ràce à rinterprétation vicieuse de la loi générale de la physique mécanique, et employée, comme jadis par Heraclite d'Ephèse, à réduire à l'unité de substance et de développement toutes les formes de l'être.

Le déterminisme absolu est la conception apriorique dont procède essentiellement ce vaste système, parce que l'auteur en a conçu le plan comme une histoire de Fexpérience universelle des êtres, formés et constitués par les modiiications du sujet externe, la Force- Matière, instruits par la nature et la succession de ses .phénomènes, et rattachés généalogiquement les uns aux autres pour s'en transmettre les résultats accumulés. Il a pour cela supposé, pour chaque moment de transition d'une forme à une autre, d une espèce à une autre, dans la nature, et d'un mode d'organisation et d'intelligence à un autre, dans le cerveau et dans l'esprit, une parfaite continuité, indispensable à l'explication générale de l'évolution. Tout saut d'un état à un autre et toute production d'individualité réelle sont incompatibles avec le transformisme. Le transformisme demande que Ton regarde tous les changements et toutes les ditlérences des êtres comme des résultantes obtenues par des gradations insensibles, et il multiplie les hypothèses autant qu'il est nécessaire pour expliquer les écarts observés et les lacunes, et substituer partout à l'apparence des espèces et des révolutions, la réalité supposée du mouvement continu de l'être universel.

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