LUI
L'aRGOMENT de la CONSEUVATION des FOFtCES VIVES. —
Deux des plus gi'aiids systèmes dont le xix' siècle a vu le développement et le SECcès ; celui de litgel. celui de H. Spencer, opposés Tun à l'autre comme l'évolution réaliste de l'Idée à révolution réalisle île la Matière, ont donné une conclusion commune aux travaux des deux écoles, aprioriste, empiiiste, deimis la morl de Leibniz et de Locke : à savoir, le parfait déleimiuisme ; et cette conclusion est celle-là même que Leibniz aurait pu regarder, s'il avait bien jugé son œuvre, comme le dernier mot de la théologie de l'École, enfin organisée par le génie malhémalique. Seulement la ci'oyaiice à la liberté s'affirmai| encore dans le langage, au lem[)s de Leibniz, et lui-même la maintenait énergiquemeut, dans le sens qu'il pouvait lui attacher. Elle est aujourd'hui plus étrangère aux esprits qui ont suivi le mouvement philosophique du siècle. Beaucoup sont arrivés, en dehors même de révolutionisme et du transformisme, à assimiler le monde à un système mécanique dans lequel le principe de la Conservation des forces vives exclut la possibilité de toute action libre (c'est-àdire qui ne procéderait pas d'une cause mécanique antérieure, néceisaire et siillsàiile i , cai>able d'introduire dans la somme donnée des forces un changement quelconque en quantité ou en direction.
Descartes avait admis la constance de la quantité du mouvement comme une loi du monde physique, et Leibniz avait attaché une grande importance à étendre cette constance à celle de la quantité mathématique de
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direction, parce que le monde infini, dans son système, étant donné et déterminé dans tous ses phénomènes futurs, dès le moment de la création, devait être tel qu'aucune force nouvelle n'y pût être introduite du dehors ou suscitée du dedans. Or une force qui modifierait une direction que le mécanisme comporte à un certain moment serait dans ce cas. Elle n'est pas possible, parce qu'elle troublerait la balance des directions de sens contraire des forces dans les trois dimensions, si l'on admet que cette balance est une loi du système. On voit l'intérêt spéculatif que Leibniz portait à ces belles lois de la mécanique rationnelle. En effet, son système du monde était un système fermé, en qualité de tout, quoique inlini, et les parties de ce tout, la nature et les valeurs des quantités temporellement variables étaient éternellement aussi fixes et aussi rigoureusement dépendantes de leurs lois à chaque instant que le sont les variables d'une équation pour la dynamique pure. On pouvait donc compter sur l'assimilation parfaite de Tordre concret à l'ordre abstrait; ce qui se démontrait mathématiquement pour celui-ci était applicable à celui-là. Mais il n'en est pas du monde empirique comme du monde des mathématiciens et de Leibniz. Demander que nulle variable n'y puisse recevoir de modifications indépendamment d'une loi qui les prédétermine sans écart possible, c'est le postulat môme du déterminisme, en sorte que l'argument emprunté à des théorèmes de mécanique rationnelle pour démontrer le déterminisme, revient clairement à une pétition de principe.
La thèse de la liberté comme croyance. Jules Lequier. — En dehors de l'éclectisme, à l'époque où l'enseio-nement universitaire en France était régi par des thèses de convention, la croyance déterministe était à peu près universellement répandue. La thèse du libre arbitre se recommandait par sa valeur pratique, par sa simplicité apparente, et enfin par la définition ofliciell.' de l'Église, à une école dont le but était de former un choix d'opinions propre à garantir l'ordre moral. Mais cette école étant ennemie de tout approfondissement d'idées, on y jugeait le dogmatisme nécessitaire et les analyses psychologiques de 1' u encliaînement invariable » assez refutés, et l'existence réelle de la liberté assez démontrée, par le simple fait du témoignage intime que chacun se rend de son pouvoir de faire ou ne pas faire tel acte qu'il se propose dans \o moment. On tenait ce sentiment pour la preuve expérimentale de la réalité de son objet. Hors de là, l'opinion déterministe était favorisée par toutes les inlluences régnantes de l'ordre de la pensée : l'école historique d'abord, devenue toute fataliste sous l'inspiration de la doctrine du progrès ; les sectes socialistes, très théoriciennes à cette époque, et spéculant sur la marche de l'histoire ; le positivisme, qui était une de ces sectes, et de toutes la plus formellement nécessitaire ; la thèse de l'origine empirique des idées, fidèlement conservée dans le monde scientifique, surtout chez les physiologistes; enfin la philosophie allemande, regardée alors comme la maîtresse des idées profondes, par ceux (jui ne craignaient
pas d'aborder ses doctrines abstruses, et, par les autres, sur sa réputation. II n'y avait pas jusqu'aux théories historiques et sociales inspirées par des croyances clirétiennes, et par des dogmes de l'Eglise interprétés, c'est-à-dire presque toujours hérétiques, qui ne fussent conçues dans un esprit déterministe. Le dogme de la prescience divine absolue est un empêchement logique insurmontable à toute pliilosophie religieuse de l'histoire qui prétendrait s'accorder avec la liberté humaine réelle.
Un penseur original et profond à qui hi mauvaise fortune n'a pas laissé le temps d'achever son œuvre se séparait, à cette époque, à la fois de Tesprit de son temps et de la longue et imposante suite des pliilosophes de tous les âges qui furent acquis à la doctrine de la nécessité, souvent même attachés par les sentiments personnels les plus profonds. J. Lequier sentait vivement lui-même la force de leurs motifs, les exposait au besoin avec éloquence, et éprouvait la plus forte répugnance à s'y rendre. D'un autre côté, en même temps qu'il était frappé de la force de conviction remarquable des grands nécessitaires, il s'était convaincu de leur manque d'arguments directs et apodicti([ues, pour démontrer l'impossibilité de la contingence; et autant il était personnellement pénétré du sentiment de la possession de soi, et croyait en conséquence à la réalité des possibles contraires, dans nos actes délibérés, autant aussi il était frappé de la faiblesse logique de la position que prenaient les partisans de la liberté, toujours sur la défensive, toujours donnant pour évidente, au nom de l'expérience, la conclusion tirée du sens intime, qui cependant ne saurait mettre sa propre vérité en expérience. Ce sont là, de part et d'autre, les signes d'une
croyance opiniâtre à présenter ses motifs pour des démonstrations qui ne se pourraient nier de bonne foi.
En fait, le libre arbitre est un objet de croyance dont la réalité peut devenir assez douteuse, à la réllexion. pour que le fatalisme ait occupé et occupe la place (pi on sait dans l'histoire des opinions humaines. Assimil<'i' la liberté à un fait d'intuition, ou qui se doit conclure du plus sim|)le raisonnement, c'est m..ins prendre dans la question une sérieuse altitude logicjue. (probéir à cette sorte d'impulsion dogmatique, à laquelle on cède en soutenant sa ])ropre afiirmation comme si (die pouvait être indépendante de ce qu'il entre de personnel dans une opinion, encore qu'on sache fort bien qu'une aflkmation contraire est éelle de personnes |)lacées sur le même pied que vous pour être iuformées de la chose, supposé qu'elle pût être absolumenl v-'-riliéc. Mais le partisan de la nécessité se li-ouve dans un cas i)areil. Son dogmatisme, appuyé sur l'idée qu'il se fait de la loi de causalité, d après un postulat de sa doclrine, doit, à l'en croire, s'imposer à l'esprit, indépendanunent des coefiicientspersomnds qui la lui ont fait adopter. Il n'en est point ainsi, et même il pourrait se diic. eu v reliéchissant, qu'il est nécessaire que d'autres pensent autrement que lui, de même qu'il est nécessaire qu'il pense lui-même comme il pense. N'est-ce pas une conséquence de son opinion ?
J. Lequier a, le premier, fait ressortir par de li-ès nouvelles analyses la nature de croyance de cliacune des deux thèses : oécessité ou liberté. 11 n fait voir que la connaissance, dans le sens phiIosophi(|ue du mot, est toute subordonnée au parti que l'on pi-eiul eiitie les deux, et il en a soumis l'option à des dilemmes tout à
la fois de morale et de métaphysique, d'une force d'alternative saisissante, que nous regardons comme une des plus belles inventions de cet ordre qui ait jamais été capable d'ouvrir à la philosophie des voies jusqu'alors inconnues. Nous allons les exposer avec nos commenlaires.
Le dilemme du déterminisme quant au connaître. — Lorsque le problème de la nécessité universelle est débattu dans le mode usuel des philosophes, comme une matière d'arguments tout métaphysiques, on voit généralement la raison impuissante à changer les convictions. II entre donc un coefficient personnel de détermination dans la croyance du penseur, en quelque hypothèse qu'on se place sur la liberté ou la nécessité dont ce coefficient procède. La décision n'est pas exclusivement du ressort d'une analyse d'idées abstraites. Elle porte sur une alternative dont les termes intéressent l'homme lui-même et tout ce qu'il est ou peut croire qu'il est dans le monde. Il s'agit de savoir si l'homme, sa nature, son caractère, ses actes présents ou futurs, avec leurs conséquences, sont arrêtés de tout temps comme des parties infaillibles, invariables de l'enchaînement universel des phénomènes, même alors qu'il délibère sur un point ou sur un autre, — et, en ce cas, non moins nécessairement, — ou s'il a été possible qu'il fît telle chose qu'il n'a point faite, et s'il est possible qu'il fasse tout à l'heure celle à laquelle il pense maintenant, ou le contraire. Entre ces deux hypothèses contradictoires, le choix paraît, en théorie,
môme à ceux qui n'en méconnaissent pas le caractère essentiellement pratique, un parti à prendre, du même ordre en lui-même que tout autre de ceux qui sont réclamés par les grands problèmes de la métaphysique. Mais c'est là une erreur. Le problème est inséparable d'un jugement pratique supérieur à toute notion de théorie, et portant sur la valeur de la connaissance.
On ne rétléchit pas, — nous arrivons au dilemme de la connaissance formulé par J. Lequier, — que l'option demandée par l'alternative : nécessilé ou libertr. si on la considère dans la détermination de conscience du philosophe, est dans la dépendance de la même alternative considérée in re, ou quant à la vérité externe de la chose. En elfet, si c'est l'opinion nécessitaire qui se trouve être la vraie, la décision doctrinale du philosophe, qu'il soit de cette opinion ou de l'opinion contraire, est toujours un produit de la nécessité universelle, considérée dans ce jugement, comme en serait un, tout autre fciit particulier, relatif à cette personne; et, si c'est le libre arbitre qui se trouve être le vrai, le philosophe fait un acte libre, dans tous les cas (si toutefois il délibère), en se prononçant pour sa réalité ou en la niant. Cet état de la question, quand on s'en rend compte, met une singulière dill'érence entre les deux opinions rapportées respectivement à chacune des deux hypothèses.
Le philosophe qui croit à la nécessité doit s'avouer que la même loi qui détermine chez lui cette croyance, détermine chez d'autres la croyance contraire; que cette loi se contredit, par le fait, en s'appli(iuanl : T en créant chez tous les hommes l'inévitable illusion de l'existence de possibilités en divers sens, qui ne sont que reilel d'oscillations avant Févénement et ne répondent à aucune
174 LES DILEMMES DE LA MÉTxVPHYSîQUE PURE
ambiguïté réelle; 2** en suscitant dans l'esprit des philosophes, et parfois d'un seul et môme philosophe selon le moment, tantôt la conviction et tantôt la dénégation de cette nécessité qui est elle-même la cause unique. La discordance des produits du destin, en ce qui touche les jugements que sa loi fait porter, sur sa propre existence, à l'esprit qui est un de ces produits, est indéniable.
Le penseur nécessi taire impartial, si l'impartialité pouvait avoir un sens quand, par hypothèse, l'opinion est forcée, devrait douter du fondement de son opinion, car pourquoi serait-il un privilégié pour la déclaration de la vérité, alors que ce qu'il dit être Terreur d'autrui n'est pas un fait moins nécessaire. Ils opinent tous an même titre. Si son opinion est vraie, il est par là même dans l'impossibilité d'en reconnaître la vérité. Si elle est fausse, son erreur est complote et sa condition logique est la pire.
Le penseur qui croit à la liberté, dans le cas on ce serait la nécessité qui est réelle, se trompe, mais il trouve dans son opinion l'avantage d'un accord avec la croyance spontanée des liommes, qui leur dicte leurs jugements moraux; et, en se trompant, il a l'excuse, que son contradicteur ne peut lui refuser, de se décider, ainsi que fait son contradicteur lui-même en fa\eur du parti que la nécessité lui dicte.
Définitivement, deux hypothèses : la liberté ou la nécessité, ^l choisir entre Vune et l'autre, avec Viine ou acec Vautre, Je ne puis affirmer ou nier l'une ou l'autre que par le moyen de l'une ou de l'autre.
Si j'affirme nécessairement la nécessité, je ne laisserai pas d'être hors d'état d'en garantir la réalité, puisque, d'autre part, l'affirmation contradictoire est également nécessaire.
Si j'affirme nécessairement la liberté, j'obéis à la même loi que celui qui la nie. et je suis d'acconl. en mon erreur, avec Terreur commune eu laquelle c.tl.' loi maintient les hommes dans Texercic(» praliuue du iu'>('ment.
Si j'affirme librement la nécessité, je suis dans Terreur au fond, et mon afliiniation no me sauve [)as du doute transcendant, puis([ue la nécessite, à bninelle je crois, n'exclut pas ce doute.
Enfin, si j'affirme librement la liberl*'. je suis à la fois dans le vrai par hypothèse, et d'accord avec la raison pratique. C'est la position la plus favorable de l'agent moral, et comme c'est d'un dilemme (iiTil s'agit, que la croyance est inévitable en un sens ou en l'antre pour résoudre la question, le meilleur parti à prendre est celui de la liberté s'affirniant elle-même.
Le croyant à la liberté, dans cette hypothèse, distinguo entre la partie déterminante de sa nature }>ropre. de son caractère, et des ant('cédents et circonstances de sa vie, d'une part, et d'une autre part, le pouvoir qu'il saltribue selon qu'en témoigne sa conscience, de se déterminer après délibération à des actes dont il ne regarde pas les motifs comme enchaînés par une anticiimtion invariable de ses modes successifs de pensée les uns sur les autres. Il sait que toute la certitude qu'il puisse atteindre en philosophie est une fonction de cette conscience qu'il a de sa liberté, et des motifs de sentiment ou de raison, des causes multipliées, prochaines ou lointaines, qui ont formé son intelligence et modilié son caractère. Il ne cherche pas des preuves capables de s'imposer à lui en dehors de tout apport personnel de passion et de volonté. N'en sachant pas de telles, et reconnaissant que tout principe contredit et disputé
demeure douteux dans Thypothèse de la nécessité, qu'ainsi toute affirmation d'une vérité philosophique première dépend du parti pris ou à prendre dans le dilemme du déterminisme universel et du libre arbitre, il comprend et peut accepter dans toute sa rigueur la conclusion de la recherche crime première vérité de J. Lequier : La liberté est la coNornoN de la connais-
SANCK*.
(1) La rectitude logique de l'argurnentation de Lequier (et de ses disciples en ce point) a été récemment contestée (voy. Y Année philosophique, lO» année p. 100-120. Paris. Alcan, éd., arti.'le de M. Fr. Pillon) par suite d'une méprise sur les conditions dans lesquelles se pose et se justifie la thèse : que V hypothèse de la nécessité rend impossible le disceniement du vrai et du faux dans les jugements humains. 11 semblerait, à la mal entendre, que le scepticisme dût être une conséquence de la foi au déterminisme, ce qui est absurde. Rappelons d'abord que la loi de la nécessité doit être ici définie comme un prédéterminisme universel et absolu, quel qu'en soit le fondement d'existence, ainsi que le sens en est expliqué ci-dessus (XLIII) et que, par conséquent, il n'y a pas lieu de distinguer différentes classes de déterminations d'idées et de jugement, non plus que d'autres déterminations. Il suffit que rien de ce qui est, a été ou sera ne permette la distinction du possible d'avec le futur certain et le nécessaire. Observons ensuite, c'est ici le point capital, que, pour un déterministe dogmatique, c'est le dogme de la nécessité qui est le point de départ établi ; la thèse de l'impossibilité de discerner le vrai et le faux ne dérange pas sa théorie. Il reconnaît que la nature engendre selon les individus la vérité ou l'erreur, et ne laisse pas de soutenir que la vérité est évidente. Au contraire, pour le philosophe qui se place au point de vue de Lequier, c'est uii scepticisme méthodique qui est le point de départ; il n'admet de démonstration ni pour la liberté, ni pour la nécessité, et c'est en raisonnant d'après cette incertitude de théorie qu'il cherche à arrêter son sentiment de raison pratique sur la question.
Le déterministe dogmatique se croit privilégié pour le discernement, de la « vérité adéquate ». C'était le cas de Spinoza. S'il avait vécu pour répondre à Bayle. qui lui demandait de quel droit il rejetait certaines doctrines pour en proposer d'autres, il aurait maintenu la certitude de la sienne, tout en regardant les autres comme des modes de la divinité, et également nécessaires à la perfection de l'univers ?
Il aurait fallu que Bayle commençât par réfuter la suite des propositions de VEthique, ce qu'il n'a point songé à faire — et naturellement Spinoza n'aurait point été convaincu par les raisons de Bayle ; — mais objecter des conséquences, ce n'est point réfuter des principes. Spinoza admettant comme ingrédients du monde la vérité et Terreur, les pensées adéquates et les inadéquates, le bien et le mal, n'était pas dans une autre condition de doctrine à cet égard que les théologiens, optimistes aussi à leur manière, qui enseignaient que Dieu avait éternellement conçu et
Le dilemme du déterminisme quant a l'ktre. Les
dilemmes de l'Inconditionné, de la Substance et de llnlini n^appelaient pas directement ou en (Hix-mêmes l'examen des motifs moraux qui inOuent. soit qu1l s'en rende compte ou non, sur la décision du philosophe. Il n'en est pas de même du dilemme du déterminisme, qui se dédouble et prend deux aspects séparés suivant qu'on examine le conllit des doctrines par rapport à Tordre mental ou à l'ordre de l'univers. Pour le premier cas, nous avons eu à étudier la question critique de l'accord ou du désaccord possible entre notre décision. quelle qu'elle dût ôtre et la vérité extérieure (b>s chose>, étant donné que celle décision esl pUe-mènto t/futs la dépendance du fait mr lequel elle a à se prononcer. l»oui"
voulu ce monde parfaU composé d'une masse de biens et de uiaux. de salut et de perdition, le tout également prédestiné. Le dogmatique reste enfermé dans son dogmatisme et ce serait une chimère ridicule de prétendre lui montrer que son dogmatisme est précisément ce qui le von,' au scepticisme! Mais le logicien qui ne ronnaît an.-nne démonstration valable [)our établir la thèse de la nécessité, non [)lus que la thèse du libre arbitre, sa contradictoire, et qui n'admet pas que les motifs mo raux soient des démonstrations, trouve dans le désintéressement scientifique le droit de constater que les deux opinions pour et contre la thèse du déterminisme universel sont d<i/is une pareille dépendance du déterminisme, générateur commun de tous les jugements. <hn,s l'hypothèse de la nécessité; que les jugemeiUs rivaux des philos sont inconcilialAes ; qu'ils tirent cependant une égale autorité, s'ils e» ont une, de Venchnînement invariable des phénomènes duquel ils procèdent également; que, par conséquent, tout choix motivé entre l'affirmation et la négation est interdit, au point de vue déterministe, au philofosophe qui ne se tient pas dogmatiquement pour instruit avec certitude de la vérité que d'autres ne posséderaient point. Mais il existe un moyen de rendre le choix possible, c'est de le motiver /^m/- la croyance après un examen moral conq^aratif de la situation faite au penseur par chacune des hypothèses : nécessité ou liberté. C'est celui-là que Lequier a pris et dont nous venons d'expliquer l'essentielle prémisse. Il aurait fallu la comprendre pour la discuter utilement.
RwiouvjEu. — Dilemmes delà métapli.
le second cas, nous rentrons dans l'étude plus exclusivement logique de notre sujet.
La thèse déterministe a pour matière la notion de cause, suggérée à l'esprit dans la relation du conséquent à rantécédent. partout où une succession de phénomènes est donnée. Le postulat : Tout ce qui commence et exister a une cause, devrait, si l'attention se portait sur le rapport de succession, qu'il implique, en impliquant aussi ridée de commencement, s'énoncer, au point de vue déterministe, en ces termes plus explicatifs : Tout phénomène a des antécédents qui renferment sa cause. C'est le sens àw procès à l infini dans toute sa simplicité, tel que Démocrite le formula, et qu'Aristote l'admit en admettant Véternitê du mouvement. On peut y faire entrer les doctrines d'évolution, quoique supposant un commencement pour chaque monde donné, quand elles envisagent une inlinité d'évolutions successives.
La loi de causalité, prise en ce sens déterministe, donne lieu tout d'abord au même dilemme que la question de l'iniini (XLl) : il se pose entre l'obligation d'appliquer à l'existence successive les notions de quantité et de totalité qui régissent nos idées concernant des faits déterminés, distincts, et l'opinion qui soustrait au principe de contradiction la conception du monde, quoiqu'on n'en puisse obtenir en ce cas aucune conception définie.
En ce qui touche particulièrement la cause, et non plus la succession, il faut qu'on avoue, suivant la thèse déterministe, que cette notion de cause dont on a cru reconnaître l'empire en remontant de cause en cause sans poser de commencement au cours des phénomènes, change de caractère en cet enchaînement sans lin, et n'a plus guère d'autre sens que celui du développement des
LE DÉTERMINISME. - LA LlbEKTli n»
propriétés d'un sujet donné, en une suit. .1,. ii.isou. toutes nécessaires, comme rentemhut Spinoza File s évanouit définitivement quand elle porte, non pas sur a totahie du monde, puisque le monde na p„i„, de totahle dans celte hypothèse, mais sur un infini inaccessible à l'entendemenf.
Le dilemme, à ce point de vue, prend „„,. ,,i,,.,io. nomie nouvelle : ouïe inonde, pris en son intépiié a une cause; en ce cas, à répud de cette ca„>,.. il a eu un commencement; ou le monde est sans caus.., parce que, n ayant pas eu de commencement, loule cause on ou lu. assignerait devrait avoir elle-même une cause et eeile-ci une autre, etc.
Il semble qu'on puisse échapper à ce dilemme en embrassant 1 opinion panthéislique de la cmm' immanente ■ la cause du monde et. le monde seraient coélernels 11 reste à savoir si Ion ne perd pas lidée de cause, ou ce qu elle devient, quand on la sépare ainsi de lidée du commencement de ses eilets.
Nous avons à descendre au fond de la i.ensée déterministe. Les causes sont multiples. ^Vulirmêlenl et h^urs effets se combinent. Un doit envisager, à chaque moment la cause complexe, au moment suivant, leiret complexe. Donnons à ces moments, chacun étant pris dans son intégiilé, les noms (fe cause et dellet L'effet est. dans toutes ses parties, le seul produit phénoménal qui fut possible, la cause étant donnée. Nul élément d'être n'a pu s'y pToduire que prédéterminé. Les phénomènes de tous les temps se trouvant, d'après cette loi, éternellement solidaires, le prédélerminisme est la conséquence logique du simple déterminisme XLIl). Il suil de là que la cause de tout ce qui est, est en un sens profond unique, et toujours présente, par transmission
de ce qu'elle a été antérieurement, et en préparation de ce qu'elle sera en ses effets dans la suite des temps. Otée notre ignorance, le mot possible n'a plus de sens; il n'y a que du réel, quoique distribué pour notre imagination en des rapports de temps. Le temps supprimé, la puissance et l'actualité cessent d'être distinctes.
Les philosophes déterministes modernes ont souvent témoigné de la répugnance à accepter les mots nécessité, fatalité, — surtout ce dernier, — comme des termes exactement applicables à renchaînement invariable. Les anciens étaient plus profonds, ou plus sincères. Si le déterminisme est le prédéterminisme, il faut bien que le déterminé soit l'éternellenient certain et le nécessaire, et que le nécessaire soit le fatal. Il a toujours été entendu que le moi fatal signifie ce dont le musulman dit, dans la surprise d'un événement : C était écrit ! Or le prédéterminisme est la formule abstraite de l'application de cette exclamation à tout événement. Le présent est la valeur que prend le passé dans le devenir, en vertu de l'équation du monde. Cette équation, pour le prédéterminisme divin, tel que le définit la doctrine de Leibniz, est la pensée éternelle du Créateur au sujet du monde. Elle est, pour le prédéterminisme athée, le destin que nul ne connaît, n'a connu, n'a jamais pu connaître, et qui existe pourtant. C'est alors un mystère plus impénétrable que ceux de toutes les religions mises ensemble. Le penseur déterministe n'a que rarement cette forte idée, qu'a eue Spinoza, du monde qu'il a appelé Dieu; mais il a presque toujours le sentiment de l'unité et du tout, et ce sentiment le force de chercher à se faire une idée de quelque chose qui serait la raison d'être, ou l'enveloppe ou le support de ce monde, puisque, de cause externe, il ne peut être question pour le tout être. Aris-
lote obéit à cette loi mentale, lorsque, ne répugnant pas à l'éternité antérieure de la succession des phénooiènes (XXXV), il tint au moins à arrêter son esprit sur une essence vers laquelle convergeât la nature et qui fût invariable. De là. par-dessus l'hypothèse d'un démiurge, quand elle intervient, couime chez Platon, celle d'un principe idéal inexpliqué dont toutes les idées et formes du monde sont des signes. De là la doctrine de l'émanation, oii l'on remédie à l'absence de cause initiale par la supposition d'un principe qui est cause sans être qualifié de cause, ni pourvu d'aucune qualité, pas même de la qualité d'être, mais duquel descendent toutes les essences et toutes les causes de l'univers. De là encore ces abstractions dont on peut imaginer que sortent, en un développement infini, les phénomènes rapportés, à tels ou tels points de vue, à ces êtres fictifs ; et enfin dans rimpossibilité, que certains avouent, de définir, sans contradiction, le principe qui doit être l'orif/ine de toutes les relations sans en impliquer en lui-même aucune, le recours à l'Inconditionné, mais inconnaissable et inconcevable, pour désigner la condition suprême de toute intelligence et de toute existence. Tous ces expédients * de spéculation appelés à résoudre un problème que les termes dans lesquels il est posé rendent insoluble, devraient aboutir au discrédit définitif de la métaphysique, ou nous apprendre enfin à renfermer le sujet de la spéculation transcendante dans la région des idées accessibles.
Les idées accessibles sont celles qui énoncent des relations coordonnées conformément aux lois générales de l'entendement. Le dilemme, en ce qui concerne les questions du commencement, du devenir et de la cause est entre ces deux partis :
Ou la si'rip des jihmomhies na point pu de commen- -eement, juais fout phénomène, et toujours, a eu des antêrpdents, qui ont renfermé sa came suffisante, et mil phénomène na pu et ne peut entrer dans la série que comme r effet d'une telle cause suffisante ;
Ou la série des phénomènes a commencé, la cause première des phénomènes est une cause qui na pas été l'effet d^une ou de plusieurs causes qui V aient précédée dans l'ordre du temps, et des phénomènes sont possibles dont la cause suffisante ne soit pas donnée en des phénomènes antérieurs.
La première thèse exprime ce qu'on entend par nécessité universelle, ou déterminisme universel et absolu, enchaînement invariable des phénomènes, tous et toujours prédéterminés par leurs antécédents ; la seconde thèse se rapporte à ce qu*on entend, selon les points de vue, par les termes de contingence, accident, libre arbitre.
Il est facile de voir que le dilemme du déterminisme^ à n y prendre que ce qui touche la question du commencement, dépend du dilemme de Tinfini suivant qu on accepte le procès à Tinfini, ou qu'on le nie comme contradictoire. xMais sous l'aspect propre du déterminisme ■ou de la contingence, il met en opposition ces deux concepts : d'une part, l'éternité et la solidarité du tout des phénomènes, identique à Fétre universel lui-même, et -formant un prédéterminisme absolu dont la raison d'être, située à l'infini, est inaccessible (XLII et XXXV) ; d ubc ■autre part, la réalité d'une cause première, dont la définition doit être cherchée à l'aide et en conformité des lois de l'entendement, et la donnée d'un monde phénoménal, situé entre des limites de temps, dans lequel lescauses et les effets, d'origine et de dépendance variables,
sont soumis à des modes d'enchaînement modifiables. Le premier de nos dilemmes, celui du Conditionné et de l'Inconditionné, dont les dilemmes suivants, ceux de la Substance etde l'Infini nous ontoffertdes applications, encore abstraites et des développements, se retrouve, on le voit, et s'approfondit dans le dilemme du déterminisme, qui porte sur la cause du monde phénoménal et sur les rapports mutuels des causes des phénomènes.