‹ Les dilemmes de la metaphysique pure [microform]Chapitre 5 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA CHOSE. — LA PERSONNE

Les idées de chose et de personne aux époques mythologiques. — La difficulté a dû se trouver grande, dans tout le cours de Thistoire de la philosophie, pour arriver à comprendre la personne comme la réelle origine et la fin suprême de l'existence, et l'intérêt suprême du monde, ou pour éviter, après la reconnaissance de cette grande vérité, de retomber dans des théories qui en impliquent la négation. Cependant tout indiquait, alors que la pensée spéculative n'avait pas encore pris son essor, une disposition mentale des hommes à se représenter leur propre nature comme l'essence latente des choses, et à supposer des actions volontaires au fond des phénomènes à l'égard desquels ils se sentaient euxmêmes passifs. Les tendances fétichistes, expression de cet instinct, ont été communes chez les nations antiques, même chez celles où la notion de la divinité a atteint le plus d'élévation, et partout elles s'observent encore chez l'enfant, et se perpétuent chez les peuples sans culture. Elles n'ont pas entièrement disparu chez les plus civilisés. Le langage a pris et gardé, sans pou-

LA CHOSE. — LA PERSONNE

voir s'en écarter, pour la première loi constitutive de la pensée ex[)rimée dans le discours, l'attribution des qualités et des actions à un sujet qui tient le rùle d'une personne. C'est un signe indubitable de la facilité et de la nécessité qu'il y avait, et qu'il y a toujours, de personnilier le sujet.

Les mythes helléniques ou latins, relatifs aux phénomènes naturels, alliaient l'idée de personnalité à celle d'une source de qualités et d'elfets qui étaient sans rapport, ou n'en avaient que de lointains, avec ceux que l'homme est capable de produire. Quand vint, dans cet anthropomorphisme, le moment où les dieux d'origine naturaliste furent définis pour les croyances nationales comme des personnes distinctes de leurs fonctions d'agents cosmiques, l'alliance de ces deux caractères ne tarda pas à paraître impossible. La réllexion conduisit, d'un côté, à Fincrédulité religieuse, ellet tout négatif, mais, de l'autre, à un cliangement de méthode en théologie. On substitua aux personnes divines, à l'interprétation personnaliste des phénomènes, de purs symboles de qualités, de fonctions et de vertus, érigés en objets d'adoration.

Nous sommes ici à Torigine de l'obstacle que l'esprit humain a rencontré pour maintenir l'union de l'idée de Dieu et de l'idée de personne, — union qu'on peut croire avoir été d'abord naturelle, — ou, plus tard, pour la rétablir en lui donnant un fondement logique, après que les penseurs eurent traversé de nombreux systèmes auxquels elle répugnait plus ou moins. C'est la métaphysique réaliste qui porte la faute de la rupture, tant en elle-même, ou par ses applications les plus importantes, que par les déviations que son esprit a fait subir à la méthode idéaliste, partout où l'idéalisme a pu pré-

18fi LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

valoir sur les illusions causées par la puissante objectivité de la matière.

A Fépoquedes origines mythologiques, la personnification n'a pas porté seulement sur les phénomènes naturels, mais des idées ont été divinisées, idées morales, idées de qualités et de vertus, ou de rapports entre personnes, intéressant THomme et la Société, qu'il n'était pas possible de se figurer sérieusement incarnées. On ne laissait pas de leur prêter une action et des commandements, parce que ce n'était là qu'user des formes les plus communes de la rhétorique du langage. L'importance ou la sainteté de l'objet consacré pour un culte en constituaient le caractère divin, mais le caractère de personne était symbolique. On a coutume d'appliquer, en traitant de la mythologie, le terme de personnification à l'espèce de réalisation de concepts qui se fait par l'élévation à la divinité des vertus humaines, telles que Fides, Piidicitia, etc., des Ilomains. C'est pourtant là un trait de religion bien ditï'érent du fait de croyance d'un peuple qui investit de la souveraineté sur le monde son Dieu national regardé comme un être personnel. La pensée généralisée d'un Dieu de ce genre conduisit des nations polythéistes à l'idée du Père des dieux et des hommes. Zeus ou Jupiter, et cette idée s'épura finalement et se condensa en un monothéisme parallèle à celui des Juifs, à l'époque où la philosophie réduisaitles autres Olympiens à n'étreque des symboles.

On ft coutume d'appeler personnification le procédé des philosophes (et du public en toutes sortes de matières) qui consiste à attribuer une existence de sujets et d'agents à des termes généraux. On ne veut pas dire par là qu'ils les prennent formellement pour des personnes. Il n'en ressort pas moins une fâcheuse confu-

%A C1Û8E. - LA PERSONNE â87

sion du réalisme avec \q personnnliKWf. Cest le premier de ces deux procédés qui a conslamnicnl fait ol^stacle à Tapplication du second, là où elle eût été h^gitime. Nous allons nous en rendre compte.

Les dieux principaux d(^s nations, à l'épocjne de la foi polythéiste positive, étaient des personnes. «*|. d.ms la partie de celanthropomorphisnK^ mulliplr (jui >«• rap portait au gouvernement des phénomènes naturel <. la chose, aspect relatif an piiéaoïiiène sensil)le, ne ^(^ détacliait pas de \ïi personne, en laquelle ou {>eusait Tètre durable et la cause permanente dont on le faisait dépendre. L'indivision de deux idées si dillérentes pour nos habitudes actuelles de penser nous ('^tonnerait moins, si nous songions que l'idée d'une cho^c ne se constitue qu'à l'aide d'une double abstraction : l« il faut, pour délinii' un phénomène, le distinguer dun entourage de faite concomitants dont les rapports de dépendance ne sont éclairés que par une longue* étude ; 2'^ il faut distinguer la cause de la qualité, dans Folijet sensible, et c'est ce qui n'a pas toujours été aussi naturel qu'il paraît l'être devenu. Or la cause est toujours pensée comme dn genre de la volonté et |)rovenant d'une personne, tant que l'expérience de la liaison des phénomènes, là où elle est constante, n'a pas établi une routine qui substitue à l'idée propre de la causalion celle de la nécessité de fait, et chez le savant, à Ihabitude des. séquences iiniformes le concept de loi naturelle. Contrairement à la théorie psychologique de Hume, l'habitude a combattu, loin de la faire naître, b notion de la causalité, qui est naturelle, primitive et inséparable du sentiment de la volonté, et elle en a exclu de plus en plus l'application aux connexions df's phénomènes naturels.

m LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

A mesure que grandit, en se distinguant, dans l'esprit populaire, l'idée de personnalité dans son application formelle à la divinité, l'idée de la chose dut se constituer corrélativement, et bientôt s'opposer à la première qui lui était d'abord unie. On n'apercevait pas, à la réllexion, la possibilité qu'une personne, quelque puissance qu'on put lui supposer sans cesser d'en consulter le seul type connu, qui est l'homme, possédât des organes ou d'autres moyens capables de produire les phéuomènes d'ordre général, objectif, encore moins de constituer le f/^/ el la Terre, où ils ont leur siège. Et puis cet être, lui-même, d'oii serait-il sorti ? Il est plus facile d'imaginer une matière où les êtres se font et se défont par le débrouillement et la coordination de certains éléments, et d'où émergent enfin des générations comme celles dont nous avons l'expérience, (Jue de concevoir une intelligence supérieure qui nous éclaire avec le soleil et met sous nos pieds la vaste terre aux profondeurs inconnues. On prendra son parti plus aisément de croire qu'il a toujours existé quelque chose d'où sortent toutes choses, que de supposer une limite aux phénomènes, un commencement qui serait l'acte d'un Esprit créateur au delà duquel il ne serait rien de concevable. Car rien n'est si simple que la pensée de l'indélini du temps passé, — Tindéfinité des phénomènes, dans le temps comme dans l'espace, étant la loi de l'expérience, — et, de cette pensée, on se laisse aller inconsciemment à celle de l'infinité en acte, ou terminée, qui en est la contradictoire, et, de plus, contradictoire en elle-même. La faculté logique n'est point, comme on pourrait le croire, celle qui gouverne le plus ordinairement les jugements humains, ou qui est en possession d'en dicter qui ne soulèvent pas d'opposition.

LA CHOSE. - LA PERSONNE

L'obstacle a la reconnaissance philosopiiioie de la pek- SONNAWTÉ. — Cette marche d'une primitive pensée philosophique est comm.mdée par la puissante objectivité sensible du monde externe, qui, sitôt (}u«' ridée i>énérale de chose est formée et généralisée ne permet {>his à celles de personne et volonté de garder la [)riniaul('' dans les imaginations touchant la nature. L'absliaclion qui a été primitivement nécessaire pour former Tidée du phénomène séparément de sa cause et de toute activité volontaire ne trouve plus sa place quand la question de la nature de l'être se pose sur le tout du monde objectif et non plus sur des phénomènes séparés ; c'est, au contraire, l'idée de la personne qui semble maiiit»'nant une abstraction à l'égard de la chose universellement enveloppante dont les personnes font partie. La vérité dont le sentiment sourd entrait dans riiiiagination mythologique est perdue, cette vérilé, ([u'il n'esl rien d'intelligible sans la conscience. La conscience esl, en etîet, chez l'homme qui perçoit les phénomènes, la condition des choses qui lui sont représentées, puisque, si elle lui est retirée, le monde dis])araît pour lui : el la conscience, quand on n'en place pas les premiers (éléments dans l'essence des êtres perçus de ce monde, les laisse inintelligibles, tout ce qu'ils ont de percevable se trouvant alors transporté à l'être qui perçoit.

Il a fallu les longs et difficiles travaux des penseurs dans la direction idéaliste, et le progrès lent de la critique du savoir, dans la mêlée des doctrines. |)our que des philosophes comprissent que l'objet n'est jamais

donné que dans son idée, ni l'idée hors d'une conscience, sujet réel, à moins que Tobjet ne soit lui-même une autre conscience. Mais le réalisme, qui s'applique à la chose, en certaines philosophies, s'applique, en d'autres, à l'idée séparée de la conscience et tient le personnalisme en échec.

La chose et la personne dans les doctrlnes indiennes.

— Chez le seul peuple de l'antiquité qui, en dehors de rhellénisnie, ait connu de véritables écoles philosophiques, — au moins en mettant à part la secte si particulière et presque toute morale des Lettrés de la Chine,

— il semble, au preuiier examen, que la théologie brahmanique, source du concept principal sur lequel a porté toute la s[)éculation post('rieure, ait placé dans la personne l'origine du monde, et regardé le monde comme n'étant essentiellement que le théâtre historique des vies successives des personnes. Un idéalisme dont de rares philosophes grecs, qualifiés de sophistes, ont à peine approché, présentait aux Indiens la nature, hormis les âmes actrices et spectatrices, comme un jeu d'apparences, une fantasmagorie. Brahma , principe du monde, semblait posséder, selon la doctrine orthodoxe aussi bien que pour les mythes ou légendes, une essence personnelle, mais Brahma, fondement de l'émanalion, était aussi lame universelle. Or, la nature essentiellement individuelle de la conscience s'oppose à ce que l'on conçoive une âme multiple, des âmes conscientes émanées d'une autre âme consciente. La conscience n'est pas sans l'individualité, la personne sans

la chose. - LA PERSONNE

la conscience individuelle. L'origine brahmanique des âmes était donc plutôt le symbole marquant le j)oiiit de départ il'une évolution dont les |)éiiodes dépendent d'une loi éternelle, que l'acte de la division réelle d'une Ame-substance douée de la conscience de soi.

D'un autre cùté, les transmigrations d'une âme, punie ou récompensée, dun vie à l'an Ire. selon ses mérites acquis dans chacune, ou ses fautes, ne composent pas, sans la mémoire, les phases di'xistence d'une conscience unique. On peut dire que rânio individuelle rentrait réellement dans l'indivision à la lin de chaque vie, et non pas seulement lors de son iel( >ui' au sein de Brahma, à la lin de chaque évolution cosmique. selon la doctrine brahmanique, att(Midu qu'à chaque transmigration elle perdait la mémoire. La su Instance seule de cette ârae,'c*est-à-dire un su|>poi'l san- ijualités, une sorte de matièfe abstraite possédait rimmorlalité.

Ainsi le substanlialisme, un certain geniv dauimisme, matérialiste pas forme déterminée, était la fiction qui fournissait Timage de la i)ersonnalité en apparence reconnue. Les dieux. les hommes el les animaux, conçus comme les formes diverses d'un même sujet, étaient des âmes soumises à la métensomatose, pour lesquelles il ne pouvait y avoii' de ju-ogi-ès moral, puisque faute de mémoire, une niènie conscience ne les accompagnait pas dans leurs Iransfoi^niations matérielles, dans leur élévation on leur descente à travers les degrés de Fanimalilé.

Ce vice du système des transmigrations se ictrouve, nous Favons remarqué ailleurs dans un des mythes de Platon, où ce philosophe montre les âmes buvant les eaux du Léthé avant de réinformer des corps.

A l'origine du boml.lhisme indien, le dégoût de la doc-

trine de rinstabilito sans remède, et des misères de rexistenee quand on l'envisage dans l'ensemble des vies d'une même âme ballottée entre des formes le plus souvent pénibles, fit croire peut-être à des ascètes, — à ceux qui apportaient plus de sentiment que de métaphysique dans la doctrine, et n'entendaient point par le nirvana ranéantissement absolu, — que l'extinction volontaire de la conscience devait donner à Fàme l'entrée en une condition réelle, inconnue, c^xempte de vicissitudes; et sans doute il existe quelque vue semblable dans les religions bouddhistes actuelles où l'on adore des Bouddhas vivants, immortels. Mais l'idée de Tàme comme pure conscience, soit psychologique et essence unique, à cet égard, de tout (Mre possible, soil morale et fonction de vie progressive dans la justice et dans le bonheur, cette idée était et est restée étrangère aux doctrines orientales de panthéisme et de métempsycose. Ce que les dogmes offrent d'idéaliste dans les religions de cette classe tient pour une partie à un certain phénoménisme illusioniste, mêlé de croyances magiques, et, pour une autre partie, au réalisme de l'ame-substance et aux superstitions spiritistes. Le concept intellectuel et moral de la personne n'est pas constitué.

La doctrine de la chose dans la plus ancienne philosophie GRECQUE. — L'emploi ouvert et systématique du symbolisme, au moment de l'introduction de la spéculation dans la mythologie hellénique, chez les Hésiode et les Phérécyde, puis un panthéisme formel avec son

LA chose: - LA PERSONNE ,93

fondement pris de la matière vivante, à ro.igine de 1 école ionienne, plus tard un matérialisme nettement défini, sont peut-être des marques plus certaines de -i'onahté de Tesprit chez les penseurs qui les pr.! miers cherchèrent à définir le monde comme objet /. ^se un....selle. que ce système brahmanique deJâmes tnian.es et incessamment incorporées et métamorpho-

T:r ^''''''" ^" P^^'sonnalité semble au premier aboid se faire une si grande place. Mais d'antres doc-

cle î ob^et ont leurs points de départ dans la phase ori.> inaire de la philosophie grecque. Déjà le premier essai de cosmogonie produite l'imitation des o.nres du même genre qui appartiennent au sémitisme polythéiste, la Théogonie dlîésiode a cet intérêt de nous montrer les diverses applications du réalisme, que les philosophes n'ont cessé de se partager entre eux dans Ja suite; et ce sont autant de manières d.^ poser la chose en principe pour en dédnire à la fin los .vénérations physiologiques et la pers(.nne.

Le sens antique du Chaos, premier ternie de Texisence posé dans la Théogome, n'est peut-être pas evacement déterminé en son étymologie, mais les deux fermes suivants, nommés également sans aucune origine que le poète leur assigne, ne laissent aucun doute sur sa qualité de chose : ce sont la Terre et le larlare (sous h. terre;, et c'est de la Terre que procèdent le Ciel et la Mer. Aussitôt après, un principe entièrement dii^ ierent est nommé, qui ne se rattache à rien d'antérieur • Lros. le plus beau des immortels, plutôt symbole que personnification positive, car ce n'est pas à lui comme être vivant que commencent les générations sexuelles C est du mariage de l'Erèbe et de la Nuit, sortis tous deux

Renouviek. - Dilemmes de la métapli. 13

du Chaos, que naissent la Lumière de TEmpyrée et la Lumière du jour ; et, du mariage de la Terre et du Ciel, les Titans et les Dieux Olyaipiens, premières personnes réelles et ancêtres des hommes. L'origine du mal est rattachée à la Nuit, mère sans accouplement de toutes les sujétions fatales de la vie et de toutes les douleurs. Le point de départ pris dans la matière, révolution ascendante des phénomènes, l'emploi de la personnilication, d'ahord toute symbolique, ensuite confondant le symbole avec l'idée de divinité sous les noms d'Ouranos et de Gaïa, par où commencent les générations d'ordre naturel, c'est-à-dire, par un passage inexpliqué du mythe à la vie, les personnes : telle est en résumé la théorie de laquelle se sont éloignés au fond., beaucoup moins qu'on ne croit les philosophes qui ont remplacé par des termes abstraits les vues concrètes et naïves du mythographe dans celle phiiosophie de la chose.

Le vice de leur méthode ii'ôte rien cependant au génie des philosophes, car le progrès de la pensée exigeait que la conception évolutioiiiste du monde lut élevée à la hauteur d'une doctrine rationnelle, et cela en mettant à l'essai toutes les manières, qui ne sont peut-être pas encore épuisées, d'imaginer la génération du supérieur par l^ inférieur. Anaximandrc, dès le Vf siècle avant notre ère, formula donc la doctrine du développement spontané d'une matière unique, indéterminée en soi, possédant le principe immanent de ses productions : c'est l'Inhni, doué de la propriété de s'ordonner lui-même et de mettre ses éléments en œuvre, en des évolutions de mondes qui se forment et se détruisent (XXII). Plus tard, Heraclite imagina de placer la substance unique, assimilée à un feu artiste, ou constructeur, sous l'action de deux principes conti-

LA CHOSE. - LA PERSONNE ^95

nuellement opposés, et toutefois r,nis. formant l'harmorne universelle. De là un ecuuiemenl incessant de toutes choses et un seul monde, voué à des évolutions Miccessives, dont chacun a son commencement ei sa lin ^lans l unité (XXllI). La substance évolutive n'.n .st pas moins, chez Heraclite et chez les stoïciens, qui .mimui(.reiil sa cosmogonie, ce système de la Cliose dont Hésiode et d autres mytiiographes ai>rès lui cherciiaient a leur i^u,on la délinition et le développomenl. qui devait se poursuivre jusqu'à la production des êtres |nd.vK uels et personnels. Les philosophes y joignaient 1 i^i^'c d une providence divine immanente

A la conception réaliste de la matière vivante s'o,q>osa ce le de la matière brute, ou mécanique, autre sorte de substance constituée par la réalisation des seules qualites sensibles qui se rapi.ortent à la figure, à la solidité et au mouvement. De ce nouveau point de vue vint une perturbation dans la manière de concevoir la r.alité ar une bizarrerie apparente, lidéalisme entra dans 'a philosophie à la i^veur d'un système dont le sort devait pondant rester presque toujours lié à la méthode empiriste. Psulle conception ne devait d'abord paraître plus apriorique que celle de Démocrite (XXV;. Il plaçait la i-ea ite d^ns ce qui n'est point sensible, dans le produit Idéal d une abstracti.3n par laquelle l'esprit institue des éléments matériels indivisibles, invisibles, impalpables, les charge de donner lieu par leurs assemblages et leurs mouvements au toucher, à la vue, à toutes les sensations, bien plus au pouvoir d'en éprouver et d'en prendre conscience en de certains sujets où ils entrent en composition. Celai t la séparation du réel et de l'apparent, aussi complète, à un auti^ point de vue, que la demandaient ceux des philosophes contemporains de

Démocrite qui niaient la multiplicilé et le mouvement! C'était se créer l'obligation d'expliquer le sentiment et la pensée par l'effet d'un jeu d'atomes qui n'y ont nul rapport ; et c'était donc être conduit à se poser cette question : la réalité n'appartiendrait-elle pas aux apparences sensibles elles-mêmes? Qu'est-il besoin de ce support des atomes, qui n'explique rien?

L'obscure théorie des idola de Démocrite, d'oii ce qui ressort le mieux est ridentification du sensible avec le sentiment, si difficile à comprendre en elle-même, fait voir combien le génie de ce philosophe était préoccupé de la difficulté de résoudre le problème de ce qui s'appela, longtemps après, la « communication des substances )). Des sentences qu'on rapporte de lui, sur la profondeur où gît la vérité, témoignent des doutes que devait lui inspirer la coQiparaison de la fixité du sujet externe (en sa théorie), et des lois de la mécanique, avec les incertitudes et les contradictions du jugement, chez le sujet de la perception, selon que ses propres conditions varient. On peut rattacher à Démocrite plusieurs des philosophes qui reçurent le nom de sophistes, ceux d'entre eux que la distinction entre le phénomène sensible et la réalité mit sur la voie d'une sorte de scepticisme phénoméniste. Il leur suffisait de supprimer dans la doctrine atomistique les atomes, ce que l'empirisme trouve aisé, puisqu'ils sont imperceptibles; restaient le phénomène, tel qu'il apparaît à chacun, et r homme mesure de toutes choses^ comme disait Protagoras : de celles qui sont pour savoir comment elles sont ; de celles qui ne sont pus^ pour savoir comment elles ne sont pas. L'idéalisme naissait ainsi du matérialisme, mais par la voie d'une analyse psychologique, — ce qui fait une grande différence d'avec l'idéalisme indien, —

LA CHOSE. — LA PERSONNE 197

et ne dérogeait nullement pour cela au réalisme, méthode commune de tous les philosophes de ce temps. Le sujet matériel étant supprimé par l'abandon de l'atome, le phénomène prend sa place et devient quelque chose en soi, quoique instable. La contradiction éclate, alors c'est le scepticisme. L'homme est là, sans doute, cette mesure du vrai et du faux, que Protagoras est obligé de nommer, mais l'homme n'est pris que pour le réceptacle et l'enregistreur des apparences, il n'est pas la personne.

Les origines de l'idéalisme dans la philosophie grecque. -— Deux conditions essentielles font défaut à cette origine empirique de l'idéalisme, pour qu'il puisse se constituer rationnellement; le concept de la loi, tant dans la nature que dans l'entendement, pour l'interprétation et. le jugement des phénomènes, et la notion morale de la personne, dominant les apparences. L'analyse psychologique était trop imparfaite pour que la fondation fût possible d'une école empiriste, analogue à celle qui, dans les temps modernes, depuis Locke, a pu servir les progrès de la philosophie en combattant le faux apriorisme, et il n'y avait non plus aucun appui suffisant à prendre dans les connaissances physiologiques. Ni Epicure et ses disciples, ni les aristotéliciens, incomparablement mieux partagés quant à l'esprit scientifique, ne trouvèrent plus tard rien de philosophiquement important sur les rapports de l'organisation avec les phénomènes mentais. Il n'y eut d'ailleurs aucune suite sérieuse donnée à la partie des travaux d'Aristote

qui rèssorlissaient à Texporience ; sa doctrine no devait elle-mOme entrer dans le mouvement général des esprits que longtemps après, et cela seulement dans sa partie métaphysique, pour s'allier à celle de Plalon. L'unique siège d'un idéalisme empirique fut le pyrrhonisme, qui, laissant systématiquement en question la nature de la réalité, substance ou cause, n'en releva et n'en étudia partout que les idées, pour les mettre en contradiction les unes avec les autres dans les déterminations qu'en faisaient les philosophes, et conclure par le précepte pratique de la suspension du jugement.

Cependant l'idéalisme, avec une autre méthode, était entré dans la philosophie, plus d'un siècle avant que des disciples doDémocrite le découvrissent sous la forme d'un phénoménisme empirique. Sa forme initiale était simple, directe, aprioriste, issue des premiers succès de rabstraclion scientifique en géométrie. A peu près contemporaine du plus ancien substantialisme naturaliste des philosophes ioniens, elle résultait de l'application de la méthode réaliste de l'esprit à lui-même, à ses propres formes, et non plus à son objet concret. Il était dans l'ordre, chez une nation hautement douée en inlelligence, que cette méthode qui, chez les uns, prenait spontanément le sujet de la spéculation dans la nature vivante, chez d'autres, le cherchât dans les concepts régulateurs des phénomènes, dans leurs modes de liaison fixes, définissables à raison de leur généralité.

Les premières découvertes auxquelles il dut d'entrevoir l'étendue des lois arithmétiques et géométriques qui régissent l'univers suggérèrent à Pythagore sa doctrine des nombres réalisés. Le Nombre fut la forme que ridée revêtît ainsi originairement, et qu'elle devait conserver en grande partie dans une école destinée à

LA CHOSE. — LA PERSONNE

traverser les âges. Avec ce concept fondamental, entra dans le pythagorisme le principe de la limite comme condition de tout ce qui se réalise, et, essentiellement, de la perfection. Le Fini s'opposa ainsi à l'inhui, qui fui prispour le caractère de Findélerminé'. du confus, et pour le symbole du mal, contrairement à la pensée d'Anaximandre et des principaux i)hiIosophes unturalish^s. L'Idée, sous cette forme priuiitivcment instituée fut tenue, par l'application de la méthode réaliste la plus nette, pour une chose eu soi, agent déterminant de la réalité des autres choses. Ce point de vue nous est ch'venu difiicile à comprendre: mais le fait constant d'une doctrine qui se donna pour premier principe une catégorie particulière, la relation unnu-rique. posée comme l'essence même des choses, peut nous faire mesurer la force de la tendance à subjectiver. CCsl d'elle que nait la méthode réaliste, pour s'appliquer à la constitution du sujet idéal auquel on donne la préierence sur toutes les autres.

L'idée Féalisée atteint sa plus haute abstraction dans la philosophie éléatique, où elle ne s'arrête qu'en prenant pour sujet lEtre absolument parlant, sans multiplicité, sans changement, sans détermination. Le sujet dont la délinilion consiste ainsi à n'en avoir aucune répond au même concept que la copule eu des grammairiens, qui sert à rapporter à l'être ses attributs; le réaliser en ùtant les àttribtits, c'est réaliser la négation. Cet être sans relation de Fécole d'Elée n'admettait pas même la distinction de la pensée d'avec son objet, et, en effet, il n'y a jamais que leur détermination qui puisse faire prendre un sens à leur distinction.

La thèse du sujet absolu explique aussi celle que les éléates soutenaient, de l'impossibilité de constituer ra-

lionnellement telle chose qu'un quantum réel dans le continu quoique les phénomènes en offrent l'apparence. Ils demandaient comment une quantité pourrait se composer par la sommation d'éléments qui, étant euxmêmes des quantités, ne conduisent jamais par la division à des éléments premiers réels ; et, ne trouvant pas de réponse, parce que l'hypothèse du continu en soi n'en permet point, ils regardaient comme illusoires les phénomènes de l'étendue et du mouvement. Le réalisme était la méthode qu'ils étendaient atout; ils l'appliquaient à l'idée de l'étendue, qu'ils voyaient empiriquement répondre à quelque chose de toujours divisihle, et ils en concluaient que l'existence réelle d'une telle chose est logiquement impossible. Il aurait fallu un élément réel à multiplier, et il n'y en avait pas (VII et XXXV).

Il règne manifestement une opposition directe entre la méthode de réalisation des idées, ses applications, quel qu'en soit le sujet, et la constitution des vraies notions philosophiques de personne, ou moi, conscience et volonté, par la simple raison que ces dernières, dès qu'elles sont reconnues, se subordonnent, en prenant le titre d'uniques sujets réels, les autres, qui deviennent alors leurs modes variables et leurs formes représentatives. C'est pour cela que des idées réalisées, chez Heraclite, chez Empédocle, prenant des rôles fictifs de personnes, bannissaient des doctrines de ces philosophes, toute vraie personnalité des principes du monde, et que le Nous d'Anaxagore, idée réalisée de l'Intelligence, et non point intelligence personnelle, a trompé les interprètes qui pensaient trouver la personne d'un dieu souverain dans ce concept qui n'était même pas celui d'un dieu démiurge (X).

LA CHOSE. — LA PERSONNE

La doctrine plaïonicienne des idées. — Platon, sans essayer de définir le principe absolument premier, entreprit de constituer la doctrine des Idées. Il avait reçu une impression profonde de l'etlort fait dans l'école éléatique pour échapper à l'instabilité du sensible en plaçant l'essence du réel hors de la relation, et l'enseignement de Cratyle son maître, disciple d'Heraclite, l'avait mieux persuadé de 1' « écoulement universel des phénomènes » que de l'alliance de Zeus avec Polémos pour faire sortir de l'instabilité l'harmonie. Il assistait, de son temps, à la mêlée des opinions et des sophismes suscités par l'impossibilité de faire sortir de l'étude de la chose sensible les qualités capables de produire la sensation, ou de la communiquer, et de fonder la connaissance et la raison. Il n'aperçut un fondement rationnel du savoir que dans les Nombres du pythagoricien Philolaos, dans Tapplication de sa géométrie réaliste à la définition de l'essence des corps et à l'organisation de la matière, jusque-là substance indéterminée. L'œuvre de son génie fut de généraliser ce concept sous le nom d'Idée, applicable à tous les objets de la connaissance sous leurs rapports divers, comme l'est ridée propre du nombre pour des rapports spéciaux. Platon comprit dans les Idées les idées morales de Socrate, qui n'avaient point eu pour ce créateur de la psychologie un sens autre que logique, politique en son application, et il les érigea en essences supracosmiques, sujets transcendants à l'égard de l'expérience, archétypes dont tous les phénomènes de la nature et les

â02 LES DILE>rMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

modes de l'intelligence ne devaient être, selon lui, que des imitations ou des participations imparfaites. Ces derniers termes n'exprimaient pas quelque chose de bien dilTérent do ce que les pythagoriciens avaient pu entendre par Yidentité du sujet abstrait, — le Nombre, à leur point de vue, — avec l'essence de la chose ; car ridée au point de vue de Platon, était ce que la chose définie a de stabh% de constant, et, à vrai dire, de réel. Les idées réelles, au sens de la psychologie modenie, n'étaient à ses yeux que des images atîaiblies et variables de celles qui ont rexistence en soi et l'éternité.

Cette doctrine éloigna, pour toute la suite des siècles, la psychologie et la théologie de la conception rationnelle de la personnalité comme fondement et de Fentendement humain et de la Souveraine Intelligence. Les Idées étant envisagées hors de Dieu et hors de l'homme, la conscience se trouvait dénuée de matière propre, ou n'en avait qu'une empruntée, et perdait ses objets directs et son autonomie. Dieu n'était pas intelligible comme supérieur aux Idées, parce que sans les relations, que seules elles fournissent, il ne pouvait être défini : il était l'Inconditionné, l'Absolu; et il n'était pas davantage intelligible comme dépendant des Idées, et démiurge chargé de prendre en elles le modèle du monde, parce que l'on n'assignait pour ce dieu inférieur ni origine, ni fondement d'existence.

La doctrine des Idées subit, ainsi d'ailleurs que la théorie opposée d'Aristote sur les essences individuelles, une longue éclipse pendant le règne du dogmatisme matérialiste sous les formes antagonistes du stoïcisme et de Tépicurisme, à moins cependant qu'on ne regarde comme des sortes d'Idées les raisons séminales de l'évolutionisme stoïcien. Mais, à l'époque où la théologie fut

LA CHOSE. — LA PERSONNE

complètement renouvelée par Talliance du monothéisme juif avec rhellénisme et la philosophie, la faveur fut rendue aux Idées parle besoin qu'on avait de constitiKM* des hypostasps divines, afm que Dieu demeurât dans l'absolu, suivant l'exigence de l'opinion philosophicoreligieuse alors régnante. Les Idées furent donc rapportées formellement à rintelligence divine, et dilTérèrent en cela des sujets en soi de Platon; mais la méthode réaliste ne fut ainsi al)andonnée, en ce qui concerne ces sujets en particulier, que pour s'appliquer à leur ensemble, et constituer le Logos, hypostase de rÉtre suprême, concept réalisé qui n'(»st nullement une conscience, la personnalité de Dieu. En ellet. si nous considérons le Logos du système néophitonicien, ee monde intelligible, émané de l'Un, est, dans son unit('' propre qui embrasse les Idées, une essence à son tour émanante d'où procèdent les dons de l'intelligence dans FAme du monde et dans les âmes individuelles qui en sont tirées. Les trois hypostases ne peuvent rien composer, ni ensemble, ni séparément, qui soit semblable à la conscience de la moindre de ces âmes qui sont au bas de l'échelle des corps animés (XI et XXVIL.

Les hypostases. La métaphysique adaptée au christianisme. — Les hypostast» de la théologie chrétienne diffèrent profondément par l'intention de celles du néoplatonisme. Elles se nomment en langue latine, langue de l'Église d'Occident, des personnes. Le Logos est l'une d'elles, la seconde, incarnée en Jésus-Christ. Mais il s'agit ici de métaphysique, non du mythe religieux de

Fincarnation. Le sens du mot personne, passant pour synonyme àliypostase, a été laissé indéterminé. D'une autre part, il est hors de doute qu'on entend enseigner par la doctrine métaphysique de la Trinité que Dieu (entendu simplement) est une Personne : une personne dans le même sens où il est admis que Jésus-Christ est une personne, avec deux natures dont Tune est humaine. L'inintelligible se couvre du nom de mystère. Ce qui est certain, c'est que les entités divines créées par cette doctrine sont des produits de la méthode réaliste. Aucune autre méthode ne permettrait de placer dans une personne le siège de plusieurs personnes, en affrontant l'équivoque.

Prenons un autre point de vue. Il semble que les idées, en Dieu, doivent, en perdant leur signification platonicienne d'êtres en soi, se comprendre comme les modes de conscience et d'entendement dirigés par la volonté de cette personne qui est Dieu. Mais l'existence hors du temps, Tintuition des futurs en qualité de faits présents, l'absence de perceptions contingentes et Tinlinité des attributs excluent les modalités mentales, relatives, muables, allant d'une détermination à une autre, sous la loi générale du rapport de sujet à objet. Ces modalités sont cependant tout ce qu'il nous est donné de connaître comme appartenant à la vie consciente d'une personne. Le dieu des chrétiens a des idées en ce sens et perçoit des phénomènes, si nous considérons la morale et le culte, les commandements et les promesses, la prière ; mais le dieu des Conciles et de l'Ecole n'en saurait avoir ou percevoir sans contradiction, si nous consultons sa définition métaphysique. Les idées ne conviennent pas sous ce rapport à sa nature ; celles que la scolas tique lui attribue restent encore

LA CHOSE. — LA PERSONNE

les essences platoniciennes, sujets en soi, modifiées seulement par un changement de sens de celte participation, que Platon supposait remontant du monde sensible et niuable à l'ordre des idées invariables et éternelles. Ce sont ces dernières, maintenant, qui descendent du genre suprême, comme espèces ou degrés de l'être, et propriétés des choses; ou encore ce sont les formes substantielles dont le nom cette fois s'emprunte à la terminologie aristotélique, ce qui ne fait pas beaucoup de différence; ou enlin les types intelligibles de toutes les pensées et de tous les modes d'être réels que Dieu, source de toute réalité, distribue aux créatures que par sa présence et par son acte, à chaque instant, il fait être, et être ce qu'elles sont.

Cette doctrine diffère du panlliéisme néoplatonicien par la substitution du principe de la création à celui de l'émanation; elle le dépasse peut-être dans ratteinte portée à Findividualité en principe, lors([u'elle nous présente, dans le thomisme, la conservation du monde par faction divine comme une création continuée qui fait de toule modification réelle d'une créature un acte toujours présent de Dieu. Le plus haut degré du réalisme nous apparaît dans la thèse théologique de 1 i<lentité de la puissance et de l'intelligence au sein de la nature divine; identité qui se poursuit dans celle de la création avec la pensée de la création, ou des êtres avec les idées. On rétrécit habituellement la question du réalisme en ne considérant que l'aspect logique des universaux, mais si on la prend dans son ampleur, on doit reconnaître que donner aux idées le titre de sujets, c'est leur retirer la qualité objective et la fonction qui leur conviennent proprement dans la conscience, soit de l'homme, soit de Dieu (XllI-XIV).

20t) LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

C'est le réalisme qui, dans la philosophie moderne, en dépit de l'intention qu'avaient les cartésiens de hannir les entités, telles que les formes substanlielles, dénomination principale sous laquelle la scolastique les leur avait transmises, a été l'obstacle à la reconnaissance du principe de relativité. 11 a maintenu la doctrine de l'absolu dans lécule aprioriste, ou synthétique, issue de Descartes.

LXIY

La personnalité chez Malebranche, Spinoza et Leibniz. — La conscience n'a pas suffisamment apparu comme l'unique fondement et comme la condition première des idées, aux phik)sophes qui ont cru s'éloi^^ner beaucoup de la scolastique, et qui se sont trompés, parce que cette loi des lois, n'est pourtant qu'une loi, c'est àdire intelligible seulement comme telle, une relation, et qu'ils ont persisté à vouloir connaître autre chose que des relations. Chez Malebranche, c'était une façon de poser des idées en soi, quoique'^?/! Dieu, que de les poser hors de la nature humaine et de la conscience humaine au sein d'une nature intelligible universelle (la deuxième hypostase divine) où nous les vo//on.s. La conscience n'a pas ainsi sa matière donnée en elle, elle n'a pas non plus à elle les actes par lesquels elle en dispose, car, en tant que réels, ils sont les actes du Créateur. Quant à la personnalité divine, ce n'est point sa métaphysique qui pouvait la fournir à Malebranche; c'est sa foi de chrétien en l'Homme-Dieu.

L'admirable doctrine des monades et de l'harmonie préétablie était en elle-même conciliable avec la créa-

LA CHOSE. - Là PI:RS0NNE

tion et avec la pereonnalité du Créateur, ainsi que Leibniz la présentait, et la mieux conçue pour représenter un idéalisme posant l'identité de Vvivr el de la conscience; mais Leibniz entendit que chacune des monades insliluées à l'origine en rapport h^s unes avec les autres eût reçu de Dieu le piinci[)e interne et la lui infaillible du développement prédéterniiné de tous se> phénomènes objectifs et subjectifs, passils et actifs, i)oui' tout le cours du temps. Dans cette condition, la monade humaine a, pour ainsi parler, la jouissance ou la peine' mais n'a la propriété d'aucun de ses sentiments, de se> pensées ou de ses actes. L'existence de la monadt: divine, organisatrice, en son éternité, de celli^ fonction universelle des êtres conscients, où rien n'entre qui ne soit de lui, équivaut, si l'on s'en rend hien compte, à la donnée d'une multitude inhnie de consciences de tous les degrés, existantes à chaque instant par l'acte d'une puissance unique qui les fait être et se modifier incessamment et se coordonner, sans changer elle-même, faisant le temps et n'étant pas dans le temps. Mais ce concept méta[)hysique ne })ouvant se former et se soutenir sans contradiction dans notre pensée, n'a pas pu être le plan du monde en une pensée souveraine que nous regarderions comme l'exemplaire de la notre.

Le leîhnitianisme est de toutes les doctrines pliilosophiques modernes la [)lus alfranchie du réalisme. Son concept unique de l'être est entièrement d'ordre mental. L'être y est défini par la conscience, la conscience par ses fonctions, inséparables de la connaissance qu'elle a d'elle-même, et donnée par des rapports. Les degrés de l'être sont des degrés de conscience et de vie. Les relations nécessaires des êtres composent une harmonie de

i08 LES DILEMMES DE LA MÉTAPHYSIQUE PURE

déterminations spontanées dont l'universelle connexion est préétablie comme Tordre même de la création d'une multitude infinie de monades, toutes liées. La fiction de la cause transitive est bannie de ce système, ainsi que l'imagination du développement des propriétés de la substance du monde, ou évolutionisme. Mais la doctrine de l'infini et le prédéterminisme absolu, universel, détruisent ces incomparables mérites en supprimant logiquement toute individualité dans la nature, et la liberté de la personne (XVI, XL, L).

Par là s'explique l'assimilation qui se fait si souvent de ce monde de Leibniz, sur lequel règne pourtant le Dieu du christianisme, et où les âmes sont immortelles, avec le monde de Spinoza qui a pour Dieu la Pensée universelle sans conscience, unie à l'iîtendue universelle sans division, et, pour nature, la production à rinfim des modes divisés de cet être un et indivisible. L'accord des deux doctrines se fait sur le déterminisme absolu, mais celle de Leibniz s'offre à notre esprit comme la définition du système universel des relations en Dieu et dans le monde ; celle de Spinoza est peutêtre la plus haute expression du réalisme qui ait jamais été formulée.

En effet, si nous regardons aux principes les plus généraux du spinosisme, nous avons à envisager, pour la raison d'être de l'univers, les deux plus hautes abstractions possibles de l'entendement, réunies sous les noms de Dieu ou Substance, et, pour la cause du monde le développement logique de cette conception réalisée, assimilé à celui des propriétés d'une figure de géométrie; et, si nous passons à l'extrémité opposée, qui est quelque chose comme la fin assignée à ce développement, nous trouvons, au sommet de la vie, au point où

LA CHOSE. — LA PERSOiNNE

commence la vie supérieure de l'âme, la multitude des humains voués aux idées inadéquates, à l'illusion des phénomènes divisés du temps, de l'espace et de l'individualité, et aux passions de la servitude, et, en regard de ceux-là, le petit nombre des intelligences plus adéquates à la vérité, auxquelles appartient l'espèce d'immortalité relative à l'idée de leur àme et à l'idée de leur corps, telles que ces idées sont données au sein de la substance éternelle. Le philosophe les engage à se confondre par l'intuition et par le sentiment avec cet état unique de l'existence indéfectible iXXX-XXXI).

La PERSONNALITÉ DAîsS LE RÉALISME IDÉALISTE. BeRKELKY.

— Dans l'école empiriste moderne, l'idéalisme s est dégagé du matérialisme à mesure que l'analyse psychologique a forcé les philosophes de reconnaître que la sensation ne saurait dépasser l'idée représentative par laquelle elle est constituée, pour atteindre quelque chose d'autre qui ne soit pas une idée encore. Cette découverte que toute la philosophie de l'antiquité n'avait pu accomplir, mais que les pyrrhi uiiens avaient préparée, Descartes, le premier, la fit, en expliqua clairement le principe logique et en montra la portée, quoique sans vouloir en tirer la conséquence en ce qui concerne la nature de l'étendue. Locke, paraissant en partie la reconnaître, ne la comprit pas; Berkeley seul démontra que toutes les .. qualités de la matière », primaires ou sevondaircs qu'on les appelât, étaient dans un même cas en tant qu'atreclions de T « esprit » qui a, lui, pour définition (( le percevoir et le vouloir >». liesse, dans l'objet

Renoivikh. — Diioinmes de la mclapli. 14

matériel en tant que tel, devait, selon lui, se réduire au percipi. Mais, si la première de ces fornniles était démontrable, il n'en était pas de même de la seconde, et Berkeley confondit la possibilité logique de la négation des corps avec la preuve de leur non-existence.

Il ne serait point contradictoire que, malgré le puissant instinct qui nom porte à croire à rexistence d'objets Jiors de nous, lesquels continueraient d'être, alors que notre conscience serait anéantie, tout ce que rfous percevons ne fût réellement rien de plus que le mode objectif de nos perceptions, en corrélation avec leur mode subjectif, en sorte que les deux modes réunis ne seraient que des alTections corrélatives de notre conscience. Ce point de vue paradoxal est utile pour nous persuader d'une vérité étroitement liée au principe de relativité : à savoir, que ia conscience est la condition de la représentation de tontes choses^ et ne peut iassiirer d'aucune indi'pendamment de ses propres modifications. Si cette réduction du monde au moi individuel était posée dogmatiquement comme le vrai, ce serait ce qu'on a nommé le sémetipsisme, système répugnant, quoique exempt de contradiction. A la possibilité logique de cette conception une autre possibilité s'oppose : celle de l'existence hors de nous, tout d'abord d'esprits semblables aux nôtres, — ceci, Berkeley l'admettait d'après certaines inductions, — ensuite de ces consciences inféi'ieiires, dont le règne de la vie nous montre les espèces et les degrés multipliés au delà de toute imagination. On peut supposer, en efTet, sous les apparences sensililes de ce que nous appelons matière, la donnée réelle d'une multitude immense d'êtres dont la constitution interné, oii nos perceptions n'atteignent pas, serait analogue à celle des précédents,

LA CHOSE. — LA PERSONNE

encore que sans organisation et sans évolution vitale.

En considérant sous cet aspect un monde extéi ieur réel et son fondement matériel, on rend aux propriétés constitutives des esprits, pour l'œuvre de la perception externe, l'étendue et tout ce qui ne saurait être sujet pour soi. C'est un idéalisme monadologique, c'est-à-dire une conception ontologique d'un genre tel, qu'elle évite également le réalisme des abstractions et le réalisme de la pure matière, et, ne comportant pour son explication d'autres éléments que les pliénomèncs et leurs lois rapportées à rintelligence, reste fidèle au principe de relativité. Berkeley ne ï'adopta point quoiqu elle fût complètement à l'abri de ses arguments contre l'existence de la matière. Son imnialérialisme passa dès lors pour une négation de la réalité du monde extérieur. La personnalité, soit en Dieu, soit dans rhomme, semblait cependant jusque-là n'avoir rien à soutïrir de l'abolition du monde physique. Mais il restait à savoir quelle origine serait attribuée aux perceptions qui ont un caractère passif.

Au fond et à proprement parler, le système de Berkeley n'était pas cette négation que Ton crut du monde extérieur, mais bien une nouvelle espèce du réalisme, nouvelle, bien qu'analogue à celle de Malebranche, ainsi qu'on l'a toujours reconnu, diiférente seulement dans la manière de définir les objets représentatiis. ou idées, dont Dieu se sert pour nous donner nos perceptions.

L'hypothèse est que, les corps n'ayant pas une existence réelle et pour eux-mêmes, — ou, d'jiprès Malebranche, existant sans doute mais sans être perceptibles aux esprits, — Dieu soit l'auteur vrai de nos perceptions des corps, et noiïB les fasse avoir, selon les rencontres, conformément à des lois qu'il a établies. Ber-

keley, lui, donne aux purs objets sensibles, à ceux dont il entend que la qualité d'êtres perceptibles constitue exclusivement la nature, le nom d'idées ; il leur réserve môme ce nom afin de bannir de sa théorie les idées générales. Ce ne sont donc que des sortes de signes, toujours particuliers, dont Dieu, leur auteur, fait usage pour le service de nos besoins naturels et de nos communications. Us sont seuls, proprement et réellement, en ces variétés de sensations qui les constituent, les objets créés pour être présentés à nos esprits et pour les atîecter du dehors. Ils sont des idées réalisées, par conséquent, à aussi bon titre que celles des théories de Platon et de Malebranche. Il n'y a que la définition de la nature de Tidée qui diffère, toute sensible selon le philosophe empiriste, intelligible, au dire des aprioristes, ce qui, sans doute, importe beaucoup, mais non pas pour la question du réalisme. Or, c'est ce réalisme qui, en enlevant à l'être individuel, pour la porter en Dieu, la propriété des formes d'impression par lesquelles il est lié aux autres êtres, et en lui accordant la propriété de les provoquer chez autrui, mais grâce à l'intermédiaire de Dieu seulement, ôte le fondement de la définition de la personne comme capable de perception et d'action par elle-même, et ne lui accorde qu'une volonté inefficace par soi.

La disposition des penseurs à regarder ainsi nos modifications mentales, soit sensibles, soit intelligibles, comme des effets directs d'une émission de l'essence divine était déjà trop affaiblie au temps de Berkeley, pour qu'on donnât une attention sérieuse à autre chose, en sa théorie, qu'à la partie critique et négative. Dès lors on devait y voir la franche négation du monde extérieur, et, comme cette négation s'interprète assez natu-

LA CHOSE. — LA PERSONNE

rellement dans le sens de la réduction pure et simple de Tobjet de la sensation à une propriété du sujet sensible, on se borna à soupçonner, non sans étonnement et hésitation, dans ce paradoxe, une surprenante constatation de Fimpossibilité de démontrer P existence des corps. Mais il put s'établir, chez des esprits qui trouvaient là quelque chose de plus qu'un paradoxe, sans toutefois accorder aucune valeur philosophique à la correction que le tliéisme de Berkeley apportait à son immatérialisme, une sérieuse tendance à fixer dans le 7noi la conception de l'être. Pour ceux-là, l'idée du moi pouvait revêtir un aspect universel, et la métaphysique moniste s'élever sur les ruines de la psychologie. En effet, le ?noi comme existence unique, embrassant un sujet et un objet inséparables, ne peut que s'étendre à l'ensemble des relations de l'univers, et se poser comme inconditionné. Toute limitation du dehors exprimerait une multiplicité réelle. Un moi empirique tel que le notre est incapable de faire sa propre unité et de se fermer sur lui-même en s'enveloppant ; il ne peut échapper au sentiment de son insuffisance et de ses bornes, impliquées par le temps, l'espace et la causalité, qui sont des lois attachées à ses représentations. L'idéalisme qui prétend se constituer entre la négation du monde matériel, d'un côté, et Tabstraction de tout rapport à Dieu, de Vautre, est donc un réalisme absolu, s'identifiant,par la réalisation du moi pur, avec le panthéisme externe dont il croit embrasser le contradictoire ! Pour se poser, il retranche toutes les relations par lesquelles un moi individuel peut se définir. Ensuite la tache que l'idéaliste subjectif se propose est nécessairement de tirer de son principe les relations mômes qu'il a dû en éliminer pour se faire l'illusion de prendre dans l'absolu son point de départ.

C'est une espèce particulière de cercle vicieux, et c'est toute Thistoire de Vidéalhmp subjectif absolu, quand on le considère dans son évolution (IX et LXVI).

LA CHOSE. - Là PERSONNE

LXYI

La PERSONNALITÉ EN DIFFÉRENTS SYTÈMES DE RÉALISME IDÉA- LISTE. — La Critique de la Raison pure de Kant repose tout entière sur une conception de l'univers qui ressemble beaucoup à cet idéalisme moniste. Kant ne nie pas comme Berkeley les noumènes du monde matériel, il se contente de les tenir pour inconnaissables. Il pose l'existence des phénomènes, comme Berkeley celle des signes sensibles, mais sans les rapporter à Dieu, et il traite habituellement du sujet dont ils afTectent la sensibilité, — et qui est aussi le sujet de Tentendement et de la raison, — comme s'il était unique ; car chacun a pu remarquer que son langage laisse le lecteur dans l'incertitude, et se prête à cette interprétation : qu'il n'y a qu'un seul sujet, dans lequel l'espace, avec tous les phénomènes que l'espace renferme, n'est qu'une représentation. Fichte a cru certainement dégager la pensée réelle de Kant en formulant le système du moi absolu, et pouvait bien le croire en effet. Il a détruit, en conséquence, la vraie notion de la personnalité, en pensant lui donner un fondement inébranlable. Son évolution de penseur l'a conduit à un genre de panlhéisme, obtenu parla restitution des relations dans le moi absolu. Les autres principaux disciples de Kant ont nié plus ostensiblement le principe de la conscience individuelle, en la classant parmi les produits des idées abstraites, autres que le moi pur, dont ils ont imaginé que descendait le

monde. L'idéalisme devint, chez ces philosophes, un réalisme pour lequel des abstractions étaient les choses premières, comme dans certaines grandes écoles, à l'origine de la philosophie.

Schopenhauer, à la recherche de l'absolu de la connaissance, comme ses devanciers en Allemagne, plaça la substance et la source des êtres phénouiénaux dans la Volonté, et même dans la Liberté, ce qui semblait promettre une place à la conscience, en prituipc ri à la personnalité, dans sa doctrine. Mais la Volonté dans l'Absolu, sans précédents de c<mscience, n'a rien de ce qu'on entend par le vouloir ; c est donc encore une iiction réaliste, en cela comparable à celle de Fichle. Le système de Schopenhauer est un parfait monisme, et un parfait déterminisme, si l'on ne regarde qu'à sa méUiphysique, en négligeant sa partie de seuliment et ses échappées de vue mystiques. Ce réalisme de la Volonté est d'ailleurs tout pareil à celui de la Raison et de la Liberté, que Kant a obscurément supposées hors du temps et de l'espace, dans un Noumène chargé d'exercer pour nous notre réel libre arbitre, tandis que la liberté ne serait qu'une illusion, en tant que nous l'imaginons applicable au monde des phénomènes, tous et toujours rigoureusement prédéterminés. Kant, avant SchoïKnihauer, a bien positivement renversé le principe de la personnalité morale, Tautonomie de la volonté, en ce qui touche F ordre empirique des phénomènes (auquel il a pourtant tenu à conserver le titre de n-el^. lorsqu'il en a exclu la possibilité pour rhomme d'y remplir cette fonction du devoir que, plus que personne, il regardait comme le caractère essentiel de la dignité humaine.

L'idéalisme devait, quoique dune autre manière, aboutir au réalisme des idées, dans l'école empiriste.

La négation du monde extérieur de Berkeley prit et garda, dans cette école, une sorte de force latente, après qu'on eût mis de côté le recours à Dieu pour l'explication des sensations. L'associationisme, à la suite des analyses de Hume, dissolvantes des notions d'esprit et de matière, s'appliqua à la recherche de la genèse des idées par les sensations, sans pouvoir remédier à l'ahsence de toute définition d'un sujel auteur et d'un sujet récepteur des sensations, théâtre de leurs transformations en idées. Plusieurs croyaient, d'après des raisonnements sur la perception externe, faire ressortir la réalité en soi de l'espace ; au fond, il fallait se dire que ce n'était toujours rien de plus que constater une idée : ridée de quelque chose qui serait plus qu'une idée, si nous pouvions le connaître.

On peut à la fois ne pas nier que les phénomènes ressortissent à la pensée essentiellement, et avoir recours aux phénomènes physiologiques (encore hien que l'ohservalion de ces phénomènes suppose la pensée) pour lui donner un sujet sensible comme support, au défaut d'un autre qui soit plus homogène à l'acte intellectuel. Les philosophes qui adoptent cette méthode croient quelquefois rester de purs psychologues. C'est une façon d'avouer, à moins de cercle vicieux, qu'ils manquent d'une notion sur la nature propre du sujet de leurs études. Le schématisme physiologique ne leur permet de représenter rien de plus que des relations entre les phénomènes rapportés à la conscience, et les modifications observables de certaines parties, dans nos organes, lesquelles ne nous apparaissent aussi qu'en des sensations, comme faits de conscience encore, par conséquent. L'étude de ces relations convient mieux au biologiste qu'au psychologue, à qui elles n'ont encore rien

LA CHOSE. — LA PERSONNE

appris d'important sur les lois de l'intelligence, encore moins sur le fondement de l'unité de ces lois.

L'afTectatîon que beaucoup de psychologues mettent à substituer aux problèmes généraux de leur ressort des questions mixtes, accessibles à la méthode expérimentale, et d'un intérêt philosophique très accessoire, est peut-être l'indice, chez eux, d'un matérialisme latent, et de la persistance de Fîmage qu'on se faisait d'une substance définissable en tant qu'objet des sens, et qui aurait la propriété de sentir, et de composer avec des sensations des idées, sans que sa définition renfermât aucun élément en rapport avec cette propriété qu'il s'agit de lui attribuer.

Ceux des psychologues qui se classent plus décidément aujourd'hui comme idéalistes phénoménistes aboutissent d'une autre manière au réalisme, qui semblerait devoir leur être particulièrement interdit. N'admettant sous une acception générale aucune substance. et n'usant pas des termes généraux avec le sens de lois, il ne leur reste aucun moyen logique d'expliquer les synthèses de la connaissance. Mais, dans le déliement sans remède des idées, résultat de la méthode de Hume, un mot de Hume lui-même a pu les mettre sur la voie d'un certain atomisme psychologique dans letiuel des atomes mentais seraient les éléments constitutifs de l'intelligence : c'est à l'endroit du Trait/' de la nature humaine où ce philosophe parle, mais sans y insister, d'une espèce de F attraction j qui, dans le monde moral. à l'instar de ce qu'une autre espèce fait dans le monde physique, opérerait les liaisons des idées les plus élémentaires immédiatement nées des impressions. Ces liaisons porteraient, non plus sur des idées en tant que modes de conscience déjà constitués, mais sur des sen-

sations, des sentimonts. des douleurs et des plaisirs, des désirs, etc., faits mentais élémentaires, considérés en eux-mêmes, dont une certaine polarisation tendrait à composer des moi. La conscience, ensuite Tintelligence seraient ainsi des produits de choses qui leur sont homogènes, des assemblages de matériaux d'esprit atomiques [minds sluff) prenant conscience des résultais de leurs combinaisons.

Celte hypothèse psychologique est la négation du coyïto cartésien, même envisagé comme un simple l'ait empirique, toute question de substance mise à part ; et elle est profondément illogique, en ce que les sensations et les sentiments supposent la conscience, et ne sauraient par conséquent l'expliquer. De plus, l'intelligence, en sa partie constructive, ou synthétique, fait la synthèse des impressions, au moyen des concepts, mais ne reçoit pas des concepts par des impressions. Ce que nous avons surtout ici à retenir pour notre sujet, c'est que cet idéalisme atomistique est un rtkilisme idéalisie, différent seulement du réalisme des idées générales et de celui des idées sensibles, et non point à son avantage, en ce qu'il est à la fois empirisle par l'intention, et bizarrement composé d'éléments étrangers à l'expérience et même à toute imagination possible, à les considérer séparément.

Le BÉALiSME DE l'lnteixigence UNIVERSELLE. — Un autre genre de réalisme idéaliste consiste, forme inverse du précédent, à imaginer répandue partout une matière universelle d'intellect, en rapport avec des formes orga-

LA CHOSE. - LA PERSONNE

niques qui ont plus ou moins de réceptivité pour elle. Quand la forme est un cerveau, cette espèce d'atmosphère d'intelligence le pénètre, s'y ouvre plus ou moins passage, s'altère diversement en se concentrant et se limitant, et crée, par ses divisions, des consciences. On peut voir là une façon de retournement du commun matérialisme, qui attribue au cerveau la « production de la pensée ». Ici, c'est plutôt le cerveau qui deviendrait l'agent de matérialisation de quelque chose qui ne serait pas matière. Ce quelque chose d'intellectuel est cependant une matière encore, dans le sens le plus <iénéral du mot : une matière d'autre sorte que Tautre, mais enfin divisible comme elle. Le vice de la conception (sans nous occuper de l'idée de matière en elle-même) consiste en ce que la conscience ne se comprend que dans l'état divisé de la prétendue intelligence universelle : l'état dans lequel elle devient individuelle. On donne par conséquent à ce milieu universel le pouvoir de produire ce sans quoi il ne peut lui-même être compris : la conscience. Le défaut est le môme que pour la psychologie atomistique, où les atomes d esprit, inintelligibles sans l'esprit, en sont regardés comme les producteurs par voie de composition.

Le système de la limitation de l'intelligence par la matière rappelle d'assez près finterprétation a verrhoïsle de Vinlellect actif universel A' kvhioia, d'après laquelle cet intellect émanerait de la sphère lunaire, et serait attiré et perçu pnr Vintelleet actif individuel, suivant les dispositions acquises de ce dernier, qui est lié au corps, et périssable. Il nous fait aussi penser à lune des théories de Vindividuation, ol)jets célèbres de déliats dans la théologie scolastique ; V individuation par la malière. Mais Albert le Grand et saint Thomas avaient des idées

plus définies de ce qu'ils entendaient par une intelligence que la matière limite, kn point de vue d'un penseur de notre temps cette expression, en son réalisme universel, signifiera toujours la négation de la conscience individuelle, en principe.

11 est une autre manière encore, plus proprement psychologique, de bannir de la théorie des phénomènes mentais la loi de conscience et les lois générales qui constituent les fonctions psychiques : c'est celle où Ton considère, dans la pensée, non pas des fonctions définies, des concepts et des jugements dont dépendent des actes, le tout rapporté à wie conscience; non pas davantage une puissance universelle d'intellect appropriable aux individus, ou enfin des éléments atomiques de chaque sorte d'idées ou de sentiments dont se composent les esprits, mais le courant mental empirique où la pensée se peut observer, complexe et continuellement variable, par l'effet d'associations de modalités et affections de toutes sortes. On envisage, en cette théorie, « un courant, une succession d'états, ou de vagues, ou de champs, ou, comme on voudra les nommer, de connaissance, de sentiment, de désir, de délibération, etc., qui passent et repassent continuellement, et qui constituent notre vie intérieure >>. Aux bordures de ces champs, ou, suivant une autre figure, autour du noyau formé par le plus accusé de ces états, d'autres objets, des images, des souvenirs, etc., sont prêts à s'avancer. Selon que Tattention se porte de côté ou d'autre, les champs de pensée vont se dissolvant les uns dans les autres, plus ou moins rapidement, brusquement quelquefois, par saillies, soit du dedans, soit du dehors du foyer principal. Tout ce que nous savons, après cette analyse du discours intérieur, c'est que, « en grande

Page 1