‹ Les diners artistiques et littéraires de ParisChapitre 23 sur 58 · L ARCHE DE NOE I · texte numérisé non relu

L ARCHE DE NOE I

Chez Léon Glaize, rue de Vaugirard, on joua une autre pièce, un mélodrame à peu près du calibre de Y Arche de Noé. Cette nouvelle œuvre avait pour titre : la Blouse et ï Habit ou les Fils de la Révolution. Au quatrième acte, on voyait le Moulin du Diable avec inondation véritable. Les spectateurs, enthousiasmés, bissèrent l'inondation et l'eau recommença à couler à flots. Alors ce fut du délire.

Les interprètes de la Blouse el V Habit étaient les frères Coquelin, Sénéchal, Mlles Lloyd, Rose Deschamps, des Français, et Mlle Baretta. sœur de la sociétaire de la Comédie-Française.

Lorsque la Société des Trop serrés prit le nom d'Arche de Noé, elle comptait dix-sept sociétaires. Outre la fameuse tragédie d'Abraham, on fit à ce propos une chanson dont Saint-Saëns composa la musique. Cette poésie due à la collaboration de plusieurs cerveaux en délire, vit le jour sur l'impériale d'un omnibus. Coquelin cadet, Paul Ferrier et Paul Deroulède sont les auteurs de ce beau travail. Avec

deux ou trois de leurs amis, ils se trouvaient un jour perchés sur la voiture.

Ils causaient de V Arche de Noé, naturellement; mais comme ils étaient séparés par d'autres voyageurs, ils parlaient très haut. On eut l'idée d'une chanson, aussitôt on chercha les vers, qu'on se criait de l'un à l'autre. Leurs compagnons d'impériale prenaient ces versificateurs pour des échappés de Charenton ; une des victimes de ces poètes en mal de vers voulut même appeler un sergent de ville pour les faire descendre. L'omnibus n'allait pas vite; aussi, quand il arriva au boulevard Montparnasse, la chanson était composée, et les heureux auteurs coururent mettre sur le papier cet enfant de leur imagination.

Voici ce chef-d'œuvre, qui est inédit, et peut-être les auteurs eux-mêmes n'en ont-ils pas gardé une copie. Quand on l'aura lu on comprendra l'ahurissement des voyageurs, victimes innocentes de fantaisies d'artistes :

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Il y en a dix-sept qui se sont dit : L'expérience nous démontre Qu'on se voit quand on se rencontre ; Rencontrons-nous les mercredis.

Les bosquets et la politique Sont un labyrinthe exotique, Où j'irai pas chercher Chloé; Mais si la vie est un déluge, Mes frères bêtes, le refuge N'est-ce point l'arche De Noé ?

Ohé ! ohé ! ohé!

En avant marche !

Et vogue l'arche De Noé !

Et mettez-vous dans le cerveau, L'homme n'est qu'un bâtard du singe Qui par orgueil porte du linge Et cache ses pieds dans du veau..

Soyons donc tout bêtement bûtes, Et si l'hasard de nos fourchettes Pfque des mots étincelants, Un ban pour cet ami des artistes.

Mais saluons, rêveurs et tristes, Le calembour en cheveux blancs !

Ohé ! ohé ! etc.

L'avenir, ce gallinacé, Nous couvre de ses ailes roses , Déjà des bêtes sont écloses De l'œuf que la gloire a cassé.

Sortis on non de leur coquille, Tous cesceufs, battus en famille.

Feront un vrai plat de gueulard !

Et l'amitié, leur cuisinièz-e, Va dans sa poêle printanière, Sauter notre omelette et l'art !

Ohé ! ohé! etc.

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Voilà ce que les dix-sept se sont dit :

Et montant le vaisseau biblique,

Ils veulent vivre en république.

Ces animaux du mercredi.

Mais à Chaillot la présidence

Ils s'en fient à la Providence

Du soin de régler leur chahut.

Ils ont pour principe : On se grise :

Pour couleur : Gueule : et pour devise :

Hors de l'arche, point de salut.

Ohé ! ohé ! etc.

La malheureuse guerre de 1870, la Commune dispersèrent la réunion ; tous les jeunes gens prirent les armes : l'un d'eux, Henri Regnault, fut tué à Buzenvai. Lui qui avait tant ri de la mort tombait sur le champ de bataille, et ses amis se rappelèrent la plaisanterie lugubre de la rue Jacob.

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