LE POT-DE-FEU 2<X
Jules Guiffrey. M. Guiffrey est un écrivain amateur et un amateur de livres rares. M. Marius Vachon, critique d'art, secrétaire de la rédaction du journal la France, a publié des notices et des ouvrages fort intéressants. Ses articles sont très remarqués. M.Henri Welschinger ; Gilbert-Augustin Thierry, qui suit le chemin si brillamment tracé par son père et son oncle, les deux éminents écrivains qui ont publié des travaux si remarquables sur la Gaule et la France.
M. Arthur Pougin s'occupe de critique musicale, de même que M. Adolphe Jullien ; MM. Boulard fils, aquafortiste ; Arsène et James Darmesteter, Georges Renard, Frédéric Régamey, qui a gravé à l'eau forte le beau portrait de La Fontaine, placé en tête de l'édition des Fables; Paul Hervieu, qui a publié les Maximes de La Rochefoucault, Clermont- Ganneau, Frédéric Masson, Maurice Tourneux.
Tous les noms des dîneurs sont connus et, si Mme Judith Gauthier préside une assemblée peu
nombreuse, le nombre est largement compensé par la valeur individuelle des sociétaires du Pot-de-feu. Le dîner est nomade. Son secrétaire est M. Hervieu. Les cartes de convocation sont ornées d'un dessin fort original représentant le motif architectural qui a donné son nom à la Société. Ce motif est entouré d'autres ornements, rappelant la cuisine. On cherchait une dénomination quelconque : il fallait bien se grouper autour d'un titre. Chaque dîneur cherchait, mais aucun ne trouvait rien de convenable. L'un d'eux aperçut, au dessus de la devanture de la librairie Charavay, un pot-de-feu. Le dîner avait une existence légale.
Pendant l'été de 1880, les pêcheurs à la ligne, les canotiers, les promeneurs nombreux se livrant à la chasse du goujon, au maniement de l'aviron ou simplement à la flânerie, purent remarquer une société des plus gaies, composée d'hommes jennes, ou dans la force de l'âge. Il y avait des têtes échevelées à côté d'autres complètement dénudées et luisantes comme des billes d'ivoire ; les barbes longues et touffues alternaient avec les joues à peine couvertes de poils follets. Quand la troupe joyeuse s'approchait trop près de la rive, elle épouvantait les poissons, et mettait hors d'eux les citoyens pacifiques assis sur la berge, surveillant leurs lignes, et attendant patiem-
ment qu'un habitant de l'onde vint mordre l'asticot tentateur.
Sans s'occuper de l'émotion qu'elle causait, la bande continuait sa course et, finalement, allait s'échouer dans un restaurant du voisinage. Il y avait d'abord un silence causé parla nécessité de satisfaire l'estomac ; puis, peu à peu,, les conversations vives et animées reprenaient ; on chantait, et si un piano se trouvait dans l'établissement, c'était une orgie de notes à mettre en fureur tous les chiens du pays. Les naturels de la contrée, depuis Charenton-le-Pont jusqu'à l'île de Beauté, disaient : « Ce sont des artistes qui s'amusent. » En effet, c'était la Société des Parisiens qui passait.
Il y avait là le peintre céramiste Gustave Noël ; Brimont, artiste de l'Odéon ; le musicien Chantagne — il faut de l'harmonie dans toutes les réunions ; — le chansonnier Edouard Doyen, auteur de la célèbre chanson Vlà c'que c'est, cesl bien fait, fallait pas quy aille ! Quand on débitait ce refrain aux
pêcheurs qui revenaient bredouille, ces braves gens se fâchaient tout rouges. Henri Saintin, un paysagiste qui avait au Salon de 1880 une belle toile : la Ferme de Courtry ; le portraitiste Valadon ; Albert Lefeuve : Félix Franck ; le sculpteur Gustave Debrie ; Charles Delacour et Ludovic Darthies, journalistes. Félix Barrias, élève de Léon Coignet ; Sauzay ; le poète Georges Nardin, qui mettait en vers les commandements du pêcheur à la ligne et les débitait gravement à ces chevaliers de l'asticot. Il agissait de même avec la carte du restaurateur. Alfred Sonnet, Ségé, puis les deux fondateurs du dîner, Jean Desbrosses et Léon Duvauchel. Ce dernier est poète ; — ce n'est peut-être pas de sa faute — Desbrosses est un élève du célèbre paysagiste Chintreuil.
C'est à son initiative que Chintreuil doit d'avoir un monument sur une des places publiques de Pontde-Vaux. La commune, le département, le ministère des beaux-arts concoururent à la réalisation de cette idée, et l'édifice fut inauguré en 1879 avec beaucoup
2l6 LES DINERS ARTISTIQUES ET LITTÉRAIRES
d'éclat. Si Desbrosses n'avait pas voulu être peintre, il eût fait un cuisinier remarquable. Pendant les jours de lutte et de misère, il s'était ingénié à la fabrication des plats économiques, et Chintreuil trouvait délicieuses ces préparations culinaires d'où le beurre et la viande étaient bannis, et pour cause. Mais il y avait du laurier partout: dans les choux à l'eau, les pommes de terre et autres végétaux qui fournissaient la partie importante de la nourriture des deux artistes.
Pour faire partie des Parisiens, il faut être né à Paris. L'hiver, la tribu quitte les rives de la Marne pour le boulevard et tient ses séances chez Brébant.
A un des dîners, M. Doyen accompagné par M. Marc Chantagne improvisa la chansonnette suivante en l'honneur des Parisiens de Paris :