‹ Les diners artistiques et littéraires de ParisChapitre 37 sur 58 · AUX FILS DE L'ANTIQUE LUTÈCE · texte numérisé non relu

AUX FILS DE L'ANTIQUE LUTÈCE

Puisque l'amitié fidèle

Nous réunit dans ce banquet,

Sachons nous rendre digne d'elle, A l'ennui poussons le loquet.

Laissons la politique austère A ceux qui n'y comprennent rien, Et gaiement vivons sur la terre En véritable épicurien.

Sans nul souci du lendemain.

D'ici bannissant la tristesse.

Amis, buvons jusqu'à demain Aux fils de l'antique Lutèce.

Dans une alliance complète Ayons, pour former le faisceau, Les compagnons de la palette, De l'harmonie et du ciseau.

Critiques dont l'esprit pétille, Zolistes et parnassiens ; Ils sont de la même famille Du moment qu'ils sont Parisiens.

Sans, etc.

21o LES DINERS ARTISTIQUES ET LITTÉRAIRES

Aimons Paris, car, d'âge en âge, Des arts il fut le grand berceau ; Pour braver le vent et l'orage Groupons-nous tous sur son vaisseau.

Fi des jaloux! laissons-les faire.

Et marchons vers le but tenté Dans son enivrante atmosphère De génie et de liberté.

Sans, etc.

Si l'on a applaudi, nous le laissons à penser.

LE NENUPHAR

Ce titre a un parfum de chasteté ; mais la société qui s'en était parée n'avait nullement la prétention de le justifier d'une façon trop absolue.

Le Nénuphar eut pour président le libraire Taride et tint ses séances dans le local d'un marchand de vins, au coin des rues de Vaugirard et Monsieurle-Prince. Ses principaux membres étaient l'éditeur Lacroix, son confrère Lucien Marpon, qui tout en vendant ses livres, suivait avec soin les courses de tous les hippodromes de France. Marpon l'homme le plus connu du quartier latin, savait le nom, l'âge des chevaux célèbres et n'ignorait aucun des détails de l'existence de ces quadrupèdes.

M. Louis Jacolliot, qui a publié ses voyages dans l'Inde, les peintres Alfred Moullion et Feyen-Perrin étaient des fidèles du dîner. Armand Silvestre un écrivain de talent et un poète délicat ; Georges Duval, Paul d'Orcières, Emile Dehaut, Camille Etiévant, qui tous les quatre faisaient partie de la rédaction de l'Événement; M. Armand Roux, rédacteur du Voltaire, directeur d'une petite Revue où il traite spécialement les questions de musique et de théâtre, représentaient le journalisme. M. Étiévanta passé de l 'Événement au Voltaire et de ce dernier journal au Siècle, où il remplit les fonctions de secrétaire de la rédaction. M. Roux est, nous l'avons dit déjà, le mari d'une artiste de grand talent, Mme Brunet-Lafleur.

M. Villain, des Français, Camille Flammarion, qui s'occupe d'astronomie et raconte à ses nombreux lecteurs ce qui se passe dans la planète Mars et les tient au courant des habitudes des indigènes de Saturne ; Fischer, le cithariste, complétaient ou à peu près, la société. Fischer était d'une force étonnante

LE NENUPHAR 22;

sur la cithare. N'oublions pas le secrétaire du dîner , un marchand de vins qu'on appelait de son petit nom, Félix.

Outre la musique, on chantait, on récitait des vers, quelquefois on abusait de la poésie. Le Nénuphar, après avoir quitté la rue de Vaugirard, se transporta chez Brébant, puis chez Désiré Baurain ; chez Noël, au passage des Princes ; enfin, à Bercy au restaurant des Marronniers. Ce fut la dernière station de la trop vagabonde société qui finit par se dissoudre après une existence courte et joyeuse. Les Marronniers sont également passés à l'état de souvenir ; Bercy a perdu son ancienne physionomie, ses restaurants ont disparu ; les employés de l'octroi n'entendent plus les rires, les chants mêlés aux bruits de la vaisselle ; ils ne voient plus de minois chiffonnés se montrer aux fenêtres. Cette distraction leur a été enlevée et leur existence est devenue d'une désespérante monotonie.

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