DES THEATRES
Dès qu'un journal paraît, les premiers inscrits sur la liste des services sont les théâtres et l'es chemins de fer. Aux uns on demande des places aux autres des permis de circulation. Il n'est donc pas étonnant que les secrétaires aient toujours l'esprit en éveil et qu'ils se méfient lorsqu'une lettre avec entête dudit journal leur arrive, naturellement avec demande de fauteuils ou de permis.
En France, à Paris surtout, le bourgeois hait intimement le journaliste, prétendant qu'écrire est un métier comme un autre et afin de prouver ce qu'il
avance, quelquefois, souvent même, il fonde un journal où il essaye de développer ses idées.
Nous avons connu de ces maniaques étranges. Un vénérable fabricant de robinets qui a, paraît-il, inventé un clapet spécial pour les sièges des cabinets d'aisance, voulut se donner cette satisfaction. Retiré avec une centaine de mille livres de rentes, il acheta un journal, et alignant des mots — mots qu'il inventait lui-même absolument comme les clapets, — il égaya pendant quelques temps les malheureux qui eurent la male-chance de lire sa prose.
En commençant l'article, on se demandait si on n'avait point sous les yeux l'œuvre d'un mauvais plaisant. Mais il y avait une telle suite dans ces insanités, pourtant revues et corrigées par M. Marcel Coussot, membre de la Société des Gens de lettres, qu'on finissait par se convaincre qu'on se trouvait en face des élucubrations d'un imbécile prétentieux, et non d'un farceur ou d'un toqué.
1 1 n'était pas fou, ce vétéran du clapet inodore ; et
la preuve, c'est que, étant fort riche, vieux et sans charge de famille, il donnait à ses collègues millionnaires des conseils pour détruire le paupérisme en dépensant de l'argent de telle ou telle façon. Mais il se gardait bien de mettre en pratique les conseils qu'il prodiguait et ne fondait pas un établissement pour démontrer pratiquement ses théories.
Aussi voyant qu'il n'était pas pris au sérieux par ceux dont il avait voulu devenir le confrère, les prit-il en grippe.
Dans le monde des commis de nouveauté, des employés des différentes administrations, on retrouve cette prétention à voir son nom imprimé, à dire : « Je vais à mon journal » , à montrer à ses amis et à ses simplesconnaissancessoitune entréepourun théàtrequelconque, soit un permis sur une ligne de chemin de fer.
Du reste ce que nous disons est tellement vrai, qu'un employé écrivant dans le Fanal a" Aubervilliers ou le Guetteur de Chaillot prend aussitôt la qualification d'homme de lettres.
Cette jalousie latente se devine facilement et perce malgré ceux qui en sont atteints. Un employé à la Cour des Comptes que nous avons l'honneur insigne de connaître depuis des années disait que la profession d'écrivain est un métier de paresseux : ce brave garçon qui venait de manger sa botte de chardon et savourait son picotin d'avoine, sentant qu'il ne pouvait s'élever, cherchait à rabaisser les autres.
C'est contre des créateurs de journaux de ce calibre, qu'il faut, pour un secrétaire de Théâtre, ou de chemins de fer, être en méfiance. Aussi cette fonction n'est-elle point purement honorifique.
Il faut connaître non seulement l'importance du journal, le public auquel il s'adresse mais tout d'abord la notoriété de son directeur ou rédacteur en chef. Aussi les directeurs de théâtres choisissent-ils — sauf des exceptions fort rares — leurs secrétaires généraux dans le monde des journalistes. Ils rédigent les notes, réclames, organisent le service de premières et de deuxièmes, et quand une pièce est tancée
ne paraissent à leur cabinet que dans l'après-midi de deux heures à quatre. Ils dépouillent la correspondance, signent des demandes de billets, donnant à l'un une loge, à l'autre deux fauteuils à un troisième simplement deux entrées. A celui que l'on refuse, on écrit sur la lettre de demande, impossible, mille regrets. Disons que dix-neuf fois sur vingt la chose est toujours possible et que les mille regrets n'existent que sur le papier. Ce nombre est très exagéré. Qu'on additionne et l'on verra quelle quantité énorme de regrets un seul secrétaire de théâtre pourrait manifester en moyenne chaque jour.
Du reste il y a des secrétaires qui ne manifestent rien, et se contentent de ne pas répondre. C'est une économie de temps, d'encre et de plumes.
Par ce temps de dîners, ce qui devait arriver arriva
parla force même des choses. Pourquoi les auteurs
de mille regrets ne se réuniraient-ils point chaque
mois autour d'une table bien servie ? Cette idée était
dans l'air, aussi fut-ce sans le moindre étonnement
que ceux qui n'avaient point été prévenus du projet de fonder un dîner reçurent la lettre suivante :
2^ janvier 1884.
Mon cher Confrère,
Dans le but de resserrer les liens d'amitié et de confraternité qui existent entre nous, nous venons vous proposer de réunir les Secrétaires des Théâtres de Paris, dans un Dîner mensuel.
Si vous êtes favorable à cette idée, veuillez être assez aimable pour en avertir M. Nunès, notre confrère de la Renaissance, qui, aussitôt qu'il aura recueilli les différentes adhésions, vous conviera, d'accord avec nous, à un premier banquet, dans lequel seront prises les résolutions ultérieures.
Veuillez, mon cher Confrère, agréer l'expression de nos sentiments cordiaux.
DICK de LONLAY BOURGEAT
(Châtelet) (Odéon)