‹ Les diners artistiques et littéraires de ParisChapitre 52 sur 58 · I. ARLEQUIN JIJ · texte numérisé non relu

I. ARLEQUIN JIJ

à des couchers de soleil aussi beaux que ceux que l'on va admirer à deux cents lieues de Paris.

Dans la composition du menu la friture et la matelotte entrent pour une bonne part. Le beau sexe n'est point admis aux dîners de l'Arlequin. La cotisation varie selon la dépense faite qui dépasse rarement 6 francs par personne.

En juillet et août, le dîner est suspendu, la plupart de ses membres étant en villégiature. Il reprend le dernier samedi de septembre à Paris.

Le président actuel est le peintre Garnier, un causeur très gai et très spirituel. Le sculpteur Leduc occupe le poste de trésorier. Les membres de V Arlequin sont très nombreux ; on y compte des peintres, des sculpteurs, des architectes, des artistes dramatiques, des journalistes, des ingénieurs, des médecins, des professeurs, etc.

Nous citerons les compositeurs Salvayre, l'auteur

du Bravo; Jules Massenet, que son air doux et timide

fit longtemps respecter comme une jeune fille. Mais

à un dîner, le musicien si pudique se livra à des plaisanteries si salées, que ses codîneurs étonnés se levèrent et s'approchèrent de lui pour bien s'assurer de son identité. C'était bien M. Massenet qui parlait. A partir de ce jour, sa réputation de timidité fut perdue. Il n'a fait depuis aucun effort pour la reconquérir.

Le sculpteur Falguière qui débuta si bruyamment par son petit Vainqueur au combat de coqs. On peut rappeler aussi les statues de Lamartine, de Pierre Corneille et, au salon de 1879, un beau Saint- Vincent de Paul. Delaplanche, dont la belle statue de la Musique a établi la réputation ; le sculpteur Tony Noël.

M. Prailens, un de nos professeurs de droit les plus distingués ; le docteur Bergeron, frère du docteur dont le nom figure si souvent dans les journaux lorsqu'il s'agit d'autopsie ; Champollion, un jeune graveur d'avenir qui a été médaillé en 1879 et l£8l ; Villain, pensionnaire de la Comédie- Française ; Le-

L ARLEQUIN 5 I 5

mercier de Neuville, très connu par ses Pupa\\i et aussi par ses toiles qui représentent des scènes militaires.

Lorsqu'il fut admis comme membre, du dîner, l'assemblée était grave ; on causait sérieusement, on savourait lentement le café, chacun avait aux lèvres un cigare de choix. Quand on se leva de table, le nouvel adhérent dit à ses collègues: « Messieurs, il est parfaitement entendu que nous sommes tous très distingués de manières et de langage. Ceci admis, mettons-nous à notre aise ! »

Le directeur des Pupa^i jeta son cigare et sortit de sa poche une pipe superbement culottée qu'il remplit de caporal et alluma sans souci de la distinction.

La glace était rompue.

Le nom de M. Jules Garnier est revenu souvent dans nos récits ; chaque fois nous avons constaté le réel talent de cet artiste. Il a trop accentué, dans beaucoup de ses œuvres, le côté obscène. Le tableau

Jl6 LES DINERS ARTISTIQUES ET LITTÉRAIRES

qu'il avait envoyé au salon de 1884: Borgia s'amuse, représentant sept femmes nues dansant devant un pape, ayant été refusé, il reçut la lettre suivante:

Palais des Champs-Elysées, 12 avril 1884. Monsieur,

Le Conseil d'Administration de la Société, appelé à examiminer si la légende que vous aviez l'intention de mettre à la suite du titre de votre tableau : Borgia s'amuse ! devait ou non être insérée au catalogue, a été amené à se prononcer en même temps sur l'opportunité qu'il y aurait à exposer l'ouvrage lui-même et à mettre sous les yeux d'un public, composé en grande partie de femmes et d'enfants, un tableau pouvant blesser la décence.

A ce point de vue, le Conseil d'Administration, sans mettre en cause votre talent, mais se préoccupant uniquement du respect et de la déférence qu'il doit au public, a le regret de vous informer que votie tableau, inscrit sous le no 6,878, ne peut figurer au Salon de 1884 et est actuellement à votre disposition, au palais des Champs-Elysées.

Agréez, etc.

A cette lettre, M . Garnier répondit :

L ARLEQUIN 317

A monsieur le Président du Conseil d'Administration de la Société des artistes fiançais.

Monsieur le Président,

Je ne puis laisser passer sans protester énergiquement la décision du Conseil d'Administration qui me frappe. J'avais puisé dans de nombreux précédents le droit de traiter un sujet tel que celui de mes tableaux. Les Phrynés.les Nymphes et Satyres, les Divertissements du Régent, l'Entrée de Charles-Quint précédé de femmes déshabillées dans la ville d'Anvers, et tout récemment encore, au palais même de l'École des beaux-arts, ces étudiants en veston accompagnés de femmes nues m'autorisaient à croire que tout sujet était permis, à la condition de ne donner, ni dans les détails de la composition ni dans les gestes, aucune prise à l'équivoque ; c'est le fait absolu de mon tableau ; comme aucun détail, aucun geste et même aucune intention n'y est obcène et que la mémoire des Borgia n'est plus à défendre, je ne puis laisser passer sans protester énergiquement la décision qui me frappe.

Je n'ai eu notification de mon exclusion que dimanche tj avril, c'est pourquoi je n'ai pu vous faire parvenir plus

tôt, avec ma protestation, l'expression de mon respect et de mes sentiments dévoués.

Jules Garnier.

1j avril 1884.

M. Jules Garnier équivoque ici lui-même et sa réponse manque de franchise. Il devait se montrer plus crâne, car personne n'est dupe de ses protestations.

Pour tout le monde, il est incontestable qu'il avait l'intention de faire une œuvre devant forcer l'attention du public. Il voulait également insulter, par l'exhibition de son œuvre, les représentants d'un culte ou plutôt ce culte lui-même.

Le comité d'admission a jugé les choses ainsi et il a été dans le vrai et le public qui a vu les reproductions photographiques du tableau a applaudi à sa décision.

L'œuvre érotico-philosophique de M. Garnier n'a pas eu le succès de scandale sur lequel il comptait. Il y a des gens qu'il ne faut point froisser, et parce qu'il plaira à un peintre de faire un tableau en lisant

L ARLEQUIN

Chariot s'amuse, il ne faut pas que ce produit d'une imagination déréglée soit exposé, de par la volonté de l'auteur, dans un palais appartenant à la nation.

L'exposition particulière est un droit absolu, M. Garnier en a usé, il a bien fait. Quant à avoir modifié les idées de ceux qui ont été voir ses sauteuses, c'est autre chose.

LES BURINISTES

Les premiers dîners fondés réunissaient d'abord les membres d'une seule corporation, littérateurs, auteurs dramatiques ; peintres et sculpteurs, autour desquels se groupaient les graveurs, dessinateurs, en un mot tous ceux qui tenaient à la sculpture ou à la' peinture soit par le pastel, le fusain, la terre cuite, etc. Puis les artistes dramatiques et lyriques sans distinction de théâtre.

Il se greffa d'autres dîners sur ceux que nous venous de nommer et chaque fraction artistique eut à son tour ses réunions.

A la fin de l'année 1883, le 8 décembre, avait lieu le premier banquet des Burinistes, ou si l'on veut de la Société des graveurs au burin.

M. le vicomte Henri Delaborde, secrétaire perpétuel de l'académie des Beaux- Arts, présidait. Il avait à sa droite M. Gaillard, à sa gauche M. François. L'administration des Beaux-Arts était représentée par MM. Paul Mantz et Georges Lafenestre, deux écrivains de talent, connaissant à fond tout ce qui tient à l'art.

Des éditeurs de livres de luxe, M. Conquet, dont les belles publications attirent l'attention des amateurs qui fréquentent l'hôtel des Ventes ; M. Savary ; MM. Chardon et Salmon, imprimeurs qui savent donner un charme plus grand aux gravures par les soins qu'ils apportent dans le tirage; M. Duplessis, conservateur à la Bibliothèque Nationale ; M. Constant, secrétaire de M. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la société — il faut tout prévoir, surtout les procès. — Notre confrère Charles Chincholle, l'habile directeur du journal Y Estampe avait été invité. Les artistes étaient MM. de Mase père et fils; M. Poncet. qui a gravé avec tant de talent l'œuvre d'Hippolyte

LES BURINISTES 325

Flandrin qui orne l'église Saint-Germain-des-Prés ; MM. Waltner; Blanchard; Deblois père et fils; Burney; Gustave Lévy; Thibault; Melois; Achille Dubauchet ; Portier de Beaulieu; Laguillermie; Henri Vion ; A. Mesnard ; Bellay; Annedouche ; Boisson; Christophe ; Sulpis père et fils ; Alphonse Lamothe ; Boutelié ; Salmon, — ne pas confondre avec l'imprimeur cité plus haut; — Allais; Haussoulier; Manigand ; Massard fils ; Jules Jacquet.

M. Gustave Lévy avait rédigé le menu, la rédaction de ce document important nous montre l'artiste comme gourmet et homme d'esprit. Nous en donnons le détail :

Page 1