‹ Les diners du baron d'Holbach, dans lesquels de trouvent rassemblés, sous leurs noms, une partie des gens de la cour et des littérateurs les plus remarquables du 18e siécleChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Entretien du Baron et du Marquis dé^*^.

LE BAROX.

Ali ! vous voilà donc enfin ! je vous revois au bout d'un mois , et vous m'aviez promis de revenir le lendemain!

LE MARQUIS

Songez donc à la juste exigence d'une mère, d'une sœur, et d'une famille entière, après une absctuce de cinq ans. \ .

LE BARON

£t puis Versailles, et puis la société, et puis...

LE MARQUIS

D'ailleurs, j'ai voulu me mettre au courant de tout ce que j'ignorois.

LE BAROIi.

Je suis sûr que les gens que vous voyez d'ha-

( ^7« ) bitude , vous ont dit bien du mal des encyclopédistes et des philosophes. "^' - - • " " -

LE MARQUIS

Je vous ai promis \ mpn cber baron , de vous écouter avec calmé , ainsi je ne porterai de ju* gemens positifs qu'après vous avoir entendu.

liE BAROlf.

Voilà parler en homme sage.

LE , m AJIQUIS.

... !l^pliquQiis-iKO|U»: ^^nci^çan<?nt : vous af^fc^en- .vie , xi'est-^ pa^ vrai , de, jEsûre de moi : un philosophe ? .

LE BARON

Oui, parce que vous êtes digne de le devenir.

.,..». . , U MAH'QUIS.

Je vous déclare que vous n'^ viendrez pas à bout avec des complimens ; il me faut des définitions. Qu'est-ce qu'un philpsophe?

LE BARON

C'est un homme sans préjugés.

LE MARQUIS

Si je vous demandois ce que c'est qu'un homme sans préjugés , vous me répondriez que c'est «m • philosophe; (ses définitions là- 'fie ^sddtpas

( ^79 ) fort instructives-; détailler-moi les qualités qui constituait tin vrai philost^be.

Mais.... un vrai philosophe.... est un ami de la sagesse.... comme l'exprime le mot; c'est un homme qui ne pense point comme le vulgaire.

LE MARQUIS

Un ami de la sagesse a des moeurs austères, maîtrise ses passions , et je sais que dans tous les livres de philosophie moderne les passions sont déifiées. J'entends 2i^i^t\^v philosophes une multitude de personnes» qui n'ont entre elles aucune conformitéde principes , de conduite, d'ôpinionà. Je vois qu'on accorde indistinctement ce titue à l'athée, au déiste , au misanthrope;, à l'homme du monde et ménieà celui qui brave toutes les bienséances et qui montre le pltis audacieux mépris pour les mœurs; ainsi je vois évidemment que la sagesse et les qualités de l'âme n'ont rien de commun, avec votre jjhilosophie ; la diversité d'opinions des pl^losophes me prouve encore que, j;'ils cherchent la vérité, ils ne sont pas à cet égard plus avancés que le commun des hommes; et j'en conclus que les préjugés et l'ir gnorance peuvent seuls inspirer l'estime de la philosophie , puisqu'elle n'a pour base ni la vertu, ni la vérité. Cependant, aherchanttcmjours quelle

peut étrie sa marque* caracl^ristique , j'ai cru un moment que cette qualité distinctive consistoit dans l'étude des sciepces en général , car ou appelle philosophes des gens uniquement connus par leurs travaux en ce genre , des chimistes , des géomètres , des physiciens, des astronomes, ^ des antiquaires, etc.,mais j'ai bientôt reconnu mon erreur en réfléchissant que certains poètes et certains beîaux lesprits trèà-sttperfîciels et très-ignorans , sont unîvérseUement appelés philosophes. Qu'est-ce do<id que là philosophie , qu'est-ce qui la constitue , qu'est-ce qui la distingue ? Ce n'est ni là èagesse, ni la vertu, ni un genre de vie particulier, ter par exemple que celui de là solitude , ui la science , ni les talens. Qu'est-ce donc ? Si Vofus voulez que je l'estime, donnez-m^en donc une idée précise, et surtout ne répétez pas qu'Un philosophe est un homme sans préjugés l car vous serez forcé de convenir que même lin très-grand philosophe peut adopter ou créer des systèmes extravagans , et se Ix^tét aux plus monstrueux préjugés. Sénèque et Pline étoient de fameux philosophes , et croyoient aux songes et aux présages; Julien l'apostat, votl*e philosophe par excellence , fut avili par les plus abominables superstitimis.

i I^'» BARON*

Et bien un phitosK)phe.... CTest un moraliste^

-l-rr"

r- .-1 ■-IL.

peut conserver le titre de philosophe ; que la sptr tise , Fignorarice , la méchanceté , la dépi^avatioti des mœurs peuvent ^'allier et s'accordent en effet tous les jours avec la philosophie.

LE BARON

Voilà des objections très-spécieuses , mais je ne suis point embarrassé d'y répondre.

LE MARQUIS

Avant tout ; répondez à ma première question. Qu'est-ce qui constitue un philosophe ?

Il faut reprendre les choses de plus haut et d'abord vous expliquer....

LE MARQUIS

Mon cher baron , vous allez divaguer ; moi je serai plus franc , et je vais vous dire ce qui caractérise un philosophe dans votre opinion ; c'est l'impiété et l'esprit séditieux : il faut afficher l'irréligion ^ nier haut<^ment la révélation let les peines éternelles : on n'exige de l'incrédulité que sur ce seul points car d'ailleurs il est permis aux philosophes modernes d'ajouter foi à toutes les extravagances produites par la charlatanerie ; un philosophe doit rejeter les prophéties et les miracles de l'Évangile ^ mfiU il est le njaître de croire ^moLf rédictions des sQmmanbuies^ et de ne

( i»3 ) pas revoquerea cioule lesprodi^^ opérés pair les charlatanerieS'les<plu3 grossières et les plus extravagantes du magnétisme et des antines folies de ce genre^ Enfin ^ loFS(|a'ori joint à la; haine des prêtres, celle de» rôis , an est philosûplte.

LE BARON

Voilà de l'exagération.

LE MARQUIS

Votre ami Diderot n'art-il pas dit qu'il von» droit voftr étrangler le dernier des rois avec les boyaux du dernier de^ prêtres? Tous vos philosophes n'onl-iispas dît et répété' mille fois que c'est lA.philosopbie seule qui doit régner? Pou« vee^vous nier ^que les pfaîlmopbes les plus' re* nommés exhortent les peuples de tontes les nattions à détruii^rks temples et le cake, a détrô^ nervles pois>, les souverains ^ et à ne souffrii»'au» etme autorité, excepté (celle' des y9^{/b^o/>Atf^? Je demande âp* toute personne inq>artiale, si ce fanatisme-faorlible vieËk, pas mille fois» plus dange*ii8ux$>que.)0\£uiati8me inspiré par la Religion ? Le fan^skae «pfaâosophique n'est que le* résultat des( . opinîims '- ex^ravagantes^ - et licencieuses , ré*pandoesidans les ouvrages les plus modérés <les pi^tendus philosophes modepii^, tsmdis que le

fiontisme rdUigiei») loin d'itve une conséquence onuBeme 'uneHexagératioD ^des priBQ^>es du chr is-

tianisme , ofifre la plus complète et la plus fràp* pante opposition avec les maximes de rÉvangite. Le fanatisme philosophique est , si Ton veut , un abus de la philosophie; le fanatisme religieux ne peut être un abus de la Religion ; les plus nobles sentimens du cœur humain n'ont produit que trop souvent des égaremens et des crimes, parce que tout excès est essentiellement vicieux ; mais Texcès de la véritable piété ne sauroit le devenir; l'excès de VhumUité^ de la patience y du désintéressement y de la charité y l'abnégation de soi-même, le dégoût de tous les biens périssables ne produiront jamais des révoltes, des meurtres et des parricides* L'Évangile prescrit , non les vertus brillantes qui peyvent dégénérer en vices , mais les vertus douces et bienfaisantes, que l'excès même rend plus touchantes et plus subjimes. Si des fiirieux ou des insensés cornmettoient des violences positivement défendues par des lois claires et précises , et que , pour entraîner la multitude , ils prétendissent obéir aux lois qui les condamnent formellement , Ëiudroitil crier au peuple séduit : Abolissez vos lois, cessez de respecter le législateur, n'écoutez et jae. croyez que nous qui vous défendons ces violiences ? Ne #seroit-il pas plus juste et plus utile de dire : On vous trompe, consultez vos lois ; elles vous, pres»crivent l'humanité, la patience, la soumission,

la fidélité pour vos maîtres (a) ; elles vous interdisent le zèle persécuteur et la vengeance ; et de plus,' des chrétiens /• parlant au nom de la Religion, peuvent ajouter : Si, de notre propre auto-

rîté, nous vous exhortions à la douceur, à l'indulgence, vous pourriez dédaigner ùos représentations; nous ne sommes que des hommes sujets, conjme vous, à l'erreur ; mais vous devez croire le divin législateur que vous révérez depuis si long-temps; instruisez- vous donc de ses lois , et vous connoîtrez que , loin de les suivre , vous les violez toutes.

Il est certain que le fanatique religieux n'est quûn insensé qui agit en aveugle, sans avoir l'idée la plus superficteHe de la Religion qu'il croit défendre, ou bien un hypocrite qui fait d'un nom' sacré le préfexte de ses fureurs. Vous pouvez avec l'Évangile éclairer l'un et confondre Tautre. Mais avec quel livre àe philosophie moderne détruirez-vous le fanatisme philosophique, puisque tous ces ouvrages contiennent les opinions incendiaires et les principes pernicieux dont ce fanatisme terrible est l'affreux résultat ?

{a) £t dans rÉyangîle , sans en excepter ceux-méines qui aiiroient le malheur d'errer dans la foi , puisque Jësus-Christ a dit , ^n parlant d'un empereur païen : Rendet à César ce qui appartient à César,

Remarquons encore que le fanatisme réli^iei]^ n'a qu'un objet ou un seul pi^étetxte, la^ReligiQn ; par conséiquent il ne sdurpit prdduiiire des m^ux pennanens; il ne peut tji^oubler l'État^ que daû§ des temps d'héré$ie et de disputes de controverse, et même ^lor^ la discorde qu il exeite: ne se répand point dans l'Univers entier ; il n'a m l'intention -y ni le pouvoir redoutable de soulever tous les peuples à la fois. Il n'en est pas ainsi du fanatisme philosophique ^ qui \ brave r tôu^Çr r les biensiéanees , qui. offre l'exiémple de l'audace la plus efïrénée, qui déifie les auteurs des ouvrages les plus liçeâi)ieux ,' qui: dotme à eea <H3rruptéurs des mœurs publiques les noms augustes de btenfaiieuri du gjenre hUmaïnl . . . Traiter de préju^s la déceiatce et lapudeiafr, flattetvejt' favorisa toutes les pasisions y' vanter le luxev inauller les rois, leurs ministres et les ma^slrats^ déclamer contré le gouvernement, proposera àiix natioE$ l'abdld/ion totale^ et dudulte., et-desilois^esboiTr tert tous les pen^des delà terre à> la (révolte , au parricide^ tel estle fanatilsm:e pholosophique. Ce n'est là, ni un vice local et passager, ni un mal produit par une cause particulière ; c'est un feu dévorant et destructeur qui peut embraser la terre entière, et qui ne manquera jamais d'aliment, tant que les hommes auront dijiigoût pour la volupté et pour l'indépendance, u

LE BARON

Je VOUS le répète, vous avez des raisonncmens très-spécieux ; mais la simple raison en trouve de si forts contre ce que vous appelez la Providence ^ la justice divine et la vertu, qu'il est impossible d'y répondre.

LE MARQUIS

Je sais que dans V Encyclopédie on a rapporté d'horribles maximes d'un ancien philosophe (a), et que l'éditeur les approuve sans restriction, entr'autres celle-ci : qu'// nj a rien en soi dé juste ou d'injuste^ d^honnête ou de déshonnête^ etc. {b). Heureusement , comme je crois vous Favoir déjà dit, que l'on n'anéantit pas la vertu, en soutenant qu'elle n'est qu'une chimère. Point de paix pour le méchant^ a dit la sagesse éternelle; cet oracle, toujours vrai dans tous les siècles, suffiroit seul pour justifier la Providence.

LE BARON

Cependant un concert général nous montre d'une extrémité de l'Uni vers. à l'autre ,

L'innocence à genoux tendant la gorge au crime [c),

(a) Au mot Aristippc.

[B) La fin de cet article c st si infâme , qu'il est impossible de la citer ici.

{e) Vers de Voltaire.

( i88 ) On diroit que la vertu n'est dans ce monde que pour y souffrir , pour y être martyrisée par ^ le vice effronté et toujours impuni. On ne parle que des succès de l'audace,, de la fraude et de la mauvaise foi ; tout se donne à l'intrigue , à la ruse , à la corruption , etc. '

LE MARQUIS

Premièrement pour ceux qui n'ont aucune religion , il n'y a ni fraude, ni mauvaise foi, ni corruption ; secondement , il n'est nullement vrai que le vice soit toujours impuni et la vertu toujours malheureuse; il est certain au contraire: ce que, dans toutes les professions, dans toutes » les entreprises, dans toutes les affaires, l'avan- » tage , toutes choses égales d'ailleurs , se trouve » toujours du côté de la vertu ; que la santé , le » premier des biens temporels, et sans lequel » tous les autres ne sont rien, est en partie son p ouvrage ; qu'elle nous comble enfin d'un con- » lentement intérieur , plus précieux mille fois . » que tous les trésors de l'Univers (a), »

Enfin, par un accord véritablement unanime, on a toujours vu et l'on verra toujours la vertu universellement applaudie avec transport , lorsqu'on sera forcé par des preuves positives de la reconnoître; « ce n'est point assez que Dieu ait

[a) Soirées de Saint-Pétersbourg , tom.I^^'y.pag, %i^^

( i«9) » attaché un bonheur ineffable à Texercice de » la* vertu ; ce n'est pas assez qu'il ait promis le » plus grand lot sans comparaison dans le par- » tage général des biens de ce monde ; ces têtes » folles , dont le raisonnement a banni la raison^ » ne seront point satisfaites ; il faudra absolu- » ment que leur juste imaginaire soit impasy> sible ; qu'il ne lui arrive aucuû mal ; que la » pluie ne le mouille pas^; que la nielle s*arréte » respectueusement aux limites de son champ , » et que, s'il oublie par hasard de pousser ses » verroux , Dieu soit tenu d'envoyer à sa porte » iun ange ahrec une épée flamboyante , de peur » qu'un voleur heureux ne vienne enlever l'or » et les bijoux du juste {a\ »

LE BAROir.

Comment donc? de la plaisanterie! cela n'est guère digne de la gravité de vot^*e cause....

LE MARQUIS

Vous me citez souvent Voltaire ; me permettez-vous de vous rappeler quelques paroles de TertuUien , rapportées par Pascal ?

LE BARON

Fort bien , vous vous comparez à TertuUien et à Pascal; je m'en souvîetidrai.

{a) Soirées de Saint-Pétersbourg, tom. I«', pag. 241.

, tE; MAilQDïS. -,

Cela feroit un fort joli effet dan&upymr/iâ/ ^ quoique vous sachiez très^bteu qtie , <Hter un auteur , ne soit pas se cx>inpàr^ & bii.

LE BARÔÏf. -'• ^

Voyons donc la citation?

LE TVfARQUIS. . . '

La voici : « Il y a beaucoup de choses qui tné- » rit^ât 4'^tF0moqii4e^; jet Jouées y pcirce que » rien n'est plus du à la(vanité que ia risée; il » est vrai qu'il feul. prendre garde q^ieles rail- » leries ne soient pas basses et indignes de la » vérité; mais, à cela près^^uand^Dnlpourra s'en » servir, c'est un devoir que d'en i*ser (a). »

LE BARON

Et avec ces risées, ces plaiisantèrîes , que devient la chanté chrétienne? Y oùs k^aadaliserie z

les dévots austères.

LE MAKQUIS»

Ppint du tout y si j'attaque Sfeulasaent.dos écdts et des principes hautement jwafef^s, .

LjB BARBON.

JMfais les dévots ne doiyent*ils pas tout souf* frir comme des ^a^fieaUx ?

[a) Lettres provinciales, ,

.... . . XiE ICARQUIS.

Jeseos bûen ifoe voiis dessrezsimoèrenieat cette perfeoCîon aùiféGiivains.religieps: ; sans doute ils doivent supporter l'injustice sans aiga^eur et jsans resseiîtim^^it ;- néanmoins ils doivent défendre la vérké avec toute la force de leur liaison ^et de leur caractère. Mais noiis parlions de la vertu et de la Providence ; encore, un mot sur ce svtjet. Comme je l'ai déjà dit , « le malheur n'est jamais » eiLtremeavec une espérance pravissanie et fon- » dée^Jl est 4i€»ifc Certain que toute la félicité (pue » l'ont^mt coûter .^ur la. terre, est réservée à k »'V€!r^5^ c'est une ch^^se si vraie , qu^eUe «st gé- IV néralennent reçue. Quoiqqe la' v^ertu soit^i sou- )» vent qpprimée^ on confond toujours' le bonn heur a V^ec' elle /comme k^ipuvietïtcBS' ex^res- M sioiis A^ulgaires i^Iln *un heureux naturel, il » eu heureusement né y qexjtii'signffîe qti^ a na- »> ttarellemeni: des ii^clmàtibtis' ^vertiKduses.

D Le stoïcisn\e ^^étodt qu'iaïie ^bâi^lâftanek^ie et 1» q^i'^inb pantomime de la vertu; tes; 'stoïciens j» xnoientMa^dodietir; toute leur foriÊ6idailisis)toit M à î^outenir : jxa orgueilleux metisoilge ; la, véri- » table vertu (celle qui est fondée sut l'Évangile) » peut solile posséder le véritable courage, parce » qu'elle a seule un motif aussi raisonnable que

» puissant et sacré

^ La ^aiis&e wiertu «e fortifie qu'en apparence;

( 19^ ) » elle enfle le cœur et le laisse vide ; la vertu vé- » ritable pénètre l'âme et la remplit tout en- » tière; elle supplée à tQut, tient lieu de tout, 9 et se suffit à elle-même.

» Le vice ne jouit de rien avec sécurité; la » source des plus nobles espérances est tarie par ^ lui, et .s'il est dépouillé du vain éclat de la for- » tune^ il trouve toujours l'ignominie dans l'ad- » versité(a).» . l'

Enfin , il n*y a point de véritable juste , et lorsqu'un homme « est assez juste pour ^mériter les . » complaisaoces . de . son • Gr éateuÉ ^ qui poui5roit » s'étonner que Dieu, attentif sur son propre » ombrage j prenne plaisir à. le perfectiorinet? Si » là t^ndresçe ne pardonne rien , c'est pour n'an voir plus rien à pardonner.En mettant l'homme » de bi^q aux pri$ies avec l'infortune, E|ieu le » pprifie de. 3es Êtiites passées, le met en garde y> contre les fautes futures, et le mwit pour le » Ciel. Sans doute, il prend iplaùir à Id voir >> échapper à l'inévitable justice' qui l'attendoit » dans un autre mondie. Y a-l-ilfune plus grande » joie pour l'amour que la résignation qui le » désarme (b). ] : , -. .. •, , .. . :. i-/. i >v un •

» Qu'elle e^ divine 4 «cétle morale qnix^n'a

[a) Étude du Cœur humain 9 p. 91.

(b) Soirées de Saint-Pétersbourg^ ton: H, piig« I74.

» d'austérité que pour les grands de la terre , » que l'orgueil et les succès enivrent , et qui est » si consolante pour le pauvre et pour l'infor- 2> tuné; qui leur parle un si (]oux langage; qui » leur enseigne , non à mépriser, mais à ne point » envier les riches et les heureux du siècle , et » qui leur fait des titres de gloire, dans l'éternité, » du malheur, de la résignation et de Tobéis- » sance ! Sublime aux yeux de l'homme éclairé , »> facile à comprendre pour le vulgaire , toujours » conséquente dans tous ses préceptes , répri- » mant l'homme puissant , encourageant le foi- » ble, réprouvant l'oppresseur sans armer l'op- » primé , effrayant les tyrans , et donnant au » peuple l'esprit de paix et de soumission , » anéantissant les passions dangereuses en exal^ » tant au plus haut degré la pitié , l'humanité , » le courage et tous les sentimens généreux , » répandant avec abondance un baume bien- » faisant dans tous les cœurs profondément blés- » ses, telle est la morale évangélique.... (a) »

En un mot , je vois dans tous les événemens , les effets d'une Providence divine. Le vice en général ne peut échapper tôt ou tard k la punition qu'ila méritée, punition .toujours équitable, ^t merveilleusement assortie aux fautes et aux

(a) Étude du Cœur humain , pag. 95.

crimes. Dieu Ta voulu ainsi ; c'est la leçon morale qu'il donne aux hommes par l'expérience. Que chacun se rappelle avec détail sa vie passée ; il trouvera que toutes ses bonnes actions ^ ses sacrifices vertueux ont eu leur récompense ; que tous ses égaremens ont été punis. Qu'on lise l'histoire ; ces grands exemples y sont présentés d'une manière plus frappante encore. Tel est l'ordre des choses ; mais celte loi n'est que générale , elle n'est point absolue ; et c'est encore •ici que brille avec éclat la sagesse divine du supreme législateur. Il a voulu que dans tous les temps il y eût des exceptions à cette loi , afin de prouver aux hommes de tous les siècles qu'il existe uiie autre vie, où le criminel impuni dans celle-ci trouvera des châtimens, et l'innoceiH opprimé des récompenses. Et par un décret de la Providence, digne de toute notre admiration , ces exceptions sont assez fréquentes pour démontrer dans tout leur jour ces importantes vérités , et en même temps elles sont trop rares pour pouvoir troubler l'ordre général , et pour détruire ces grands principes si vrais et si salutaires, que le vice est nuisible autant que méprisable , que le seul intérêt personnel devroit en éloigner, et que la vertu est aussi utile qu'elle est belle.

LE BARO^

Mon ami, je vous ai entendu faire de longues déclamations sur ce que vous appelez l'intolérance pkUosophique ; vous conviendrez pourtant que je suis un philosophe très-tolérant', puisque je vous écoute avec tant de patience. *

LE MARQUIS

C'est que vous avez un projet, celui de me gagner.

LE BACON

Et bien, vous trouverez constamment dans notre société des avis trèsKlifférens , et jamais vous ne verrez entre nous la xnoindre chose qui puisse ressembler à L'aigreuT et à la dispute (â^).

LE MARQUIS

Je le crois bien; vous êtes tous, au fond, de la même secte , sous des noms divers ; les uns

sont sceptiques, les autres sont athées ou déistes, et tout cela revient au même. Le déiste ne s'occupe pas plus de la Divinité que s'il nioit son existence.; vous ne voulez ni les uns ni les autres qu'il y ait des prêtres, et par conséquent uiu Qulte; je vous l'ai déjà dit, pourvu qu'on ne

{ê^ Voyes Mémoires de Morelfet

(196) soit pas chrétien , vous êtes tolérans sans aucun effort.

LE BARO]!r.

Mais cette immortalité de l'âme qui fait le fondement de votre doctrine est un dogme nouveau que les Juifs n'ont jamais connu ; il n'en est pas question dans l'Ancien-Testament.

LE MARQUIS

Qui vous a dit cela ? c'est Voltaire : Malgré votre admiration pour cet auteur , vous devez être néanmoins assuré qu'il n'a jamais écrit une demipage, même étrangère au christianisme, sans mentir, et avec une impudence qui n'eut jamais d'exemple ; et quant à la Religion , il n'a jamais tracé six lignes sans faire au moins un mensonge. Il y eut parmi les Juifs une secte méprisée (les Saducéens) qui nioit l'immortalité de l'âme , cela seul prouveroit que la croyance contraire existoit parmi les Juifs ; mais d'ailleurs mille passages, dans les livres de Moïse, établissent la permanence des âmes et la croyance d'une vie éternelle ; entre autres les apparitions des anges , les défenses d'évoquer les morts (a) , les discours de Jacob sur la perte de Joseph {b). Dans tous

- [d) Cétoit une des lois de Moïse qu'on enfreignit sonvent.

{b) Les anciens Hébreux, dit l'auteur des Lettres de quel'

ques Juifs, appeloient le séjour des morts le Sheolf et le

( ^97 ) les autres livres de rAncien-Testam^nt, l'immortalité de l'âme est ausâi clairement reconnue et enseignée-. Dès le commencement de la captivité des JuiÉs , Daniel déclare que , de cette Joule de morts qui dorment dans la poussière de la terre , les uns se réveilleront pour une uie étemelle et les autres pour un étemel opprobre.

On lit dans les Proverbes : « N'épargnez point » la correction à l'enfant , et vous délivrerez son » âme de l'enfer, » {Chap, a3,) Dans PEcclésiaste : a Dieu fera rendre compte en son jugement de » toutes les fautes, et de tout le bien et le mal » qu'on aura fait, » ( Chap. ra et dernier. )

Dans la Sagesse : « Si les justes ont souffert des » tourmens devapt les hommes , leur espérance » est pleine de l'immortalité qui leur est pro- » mise. » ( Chap. 3. )

Job frappé de la main du Seigneur s'écrioit : €1 Je sais que mon Rédempteur est vivant ; que » je ressusciterai de la terre au dernier jour; que » je serai encore revêtu de cette peau ; que je » verrai mon Dieu dans ma chair , et que je le » comtemplérai de mes yeux. «

tombean le Kaben Cette seule distinction montre évidemment qu'ils croyoient à Fimmortalité de Fâme. Voyez sur ce sujet rinstructive et courte dissertation qui se trouve dans le second volume des Lettres de quelques Juifs,

(198) On retrouvç.ce même dogme au^si foriD^U^ment énonce et très^QUveqt jdans les Pseistumes de David , qui. sont entre les mains de tout le inonde (a).. Entre autres dans les passages suivans ; David parlant ai4 Seigneur dit : ce [Qui est » celui qui vous louera dans ITLnfer. » Ps. 6. « Qu^ » les pêcheurs soient précipités dans l'Enfer et T^ toutes les nations qqi oublient Dieu. » i?^. 9.

« Celui qui aime l'iniquité hait son âme. » Ps. 10^

Aprèsayoir dépeint les vertus' du juste, le prophète ajoute : oc Quiconque pratique ces choses, M ne sera point ébranlé dans toute .l'éternité- » Ps. 14.

<c Seigneur vous ne laisserez poipt mon âme » dans l'Ënier. » Ps^ i5.

ce Le Seigneur ^achètera les âmes de ses ser- » viteurs. » Ps. 35. ^ • •

ce Le Seigneur connoît les jours de cens: qui » vivent sans tache, et l'héritage qu'ils possède- » ront sera éternel. » Ps^. 36.

(a) Tai déjà cité dans plasicurs ouvrages ce beau passage :

« Où fuirai-je , Seigneur, pour me dérober à votre colère? Irai-

je au Ciel ? vous y régnez. Descendrai-je aux Enfers? vous y

étendez votre main vengeresse, etc.. x» Ce beau passage est

imité dans la Phèdre de Racine :

m OÙ fuir? où me cacher? Dans la mût infiBniale? etc. »

Dans le Psaume 48) le prophète prédit que les pécheurs seront placés dans VEnfei\

« O pieu , qui êtes le Dieu de mon cœiir et » mon partage pour toute l'éternité. » Ps. 72 , etc. , etc. tf*

LE BAROIV. '

J'admire votre mémoire.

LE MARQUIS

Il est bon d'en avoir avec les auteurs que vous citez, puisqu'ils ne disent pas un mot de vrai.

LE BARON

Je vous avoue que tout ce déchaînement contre les philosophes me déplaît beaucoup.

LE MARQUIS

On ne se déchaîne pourtant pascontre.Socrate, Platon, Epictète , et tous l€sfamc|uî philosophes de l'antiquité. On relève uii grand non^bredlcar* reurs qui déparent leurô ouvrages- ( car nuUe mo* raie n'a été parfaite avant celle de l'Évangile ) î mais on admire ce qu'ils ont de bon. , et on les cite sans cesse avecélogei:Oninese//A:A«fcemême pas contre les philosophe» modernes qui ont gardé quelques mesures y oiuue les réfute qu'avec le ton de l'estimei...

LE BARON

Depuis long-temps on atout dit sur la Religigiji.

( aoo )

LE MARQUIS

On n'a rien écouté , il faut redire ; d'ailleurs la vérité est comme la nature , elle est inépuisable.

LE BA|lOir.

Je conviens qu'il peut se trouver quelques mauvaises choses dans les livres des philosophes ; il faut les laisser et s'attacher seulement à ce qu'il y a de raisonnable,

LE MARQUIS

Proposez-vous ce triage aux jeunes gens qui ont des passions impétueuses? Espérez-vous quHls mépriseront ce qui favorise, ce qui autorise tous leurs penchans? D'ailleurs, quand on écrit que les ouvrages que vousaimez sont dangereux, vous prétendez qu'on les déchire; quand on relève les torts, les bévues , et qu'on se moque justement des sophismes pernicieux de certains auteurs, vousap^ pelez cela des méchancetés , des calomnies ; quoi^ que cependant les gens religieux ne se permet-^ tentni personnalités, ni injures grossières. Quels cris ne jetterie&'vous pas, si l'un d'eux, en parlant au philosophe le moins célèbre s'avisoit de lui dire : ' Fous êtes-^ une cruche , une tête à perruque (a) , et s'il appeloit tous ses ennemis des

(a) M. de Voltaire au Père Berthier, excellent écmain, aussi sayant qu*ingénieux et spirituel.

polissons y des marauds , de la canaille , de la vermine , des sots^ des coquins , àe% faquins^ des gadouards (a), des bélîtres^ des cuistres ^ des monstres^ etc. ? ne sont-ce pas là de jolies épigrammes ; tel est pourtant le ton de Voltaire, de d'Alembert et de leurs amis. Quoi donc, les opinions littéraires ne sont-elles pas libres? Chacun, sans aucune méchanceté peut juger à son gré les^ ouvrages imprimés des auteurs morts ou vivans. Quand le critique paroîtroit trop rigoureux, personne, pour cette seule raison, n'auroit le droit d'attaquer son caractère , pourvu qu'on ne pût lui reprocher de fausses citations. Répondez aux critiques littéraires, si vous ne les approuvez pas , vous en êtes bien le maître ; mais songez que des sar-casmes insolens, sans esprit , et dçs invectives de la halle , ne sont ni des raisons , ni de bonnes plaisanteries.

LE BAJlOir.

Convenez qiie nous n'aurons jamais la paix que lorsque les gens religieux cesseront de déclamer contre les philosophes.

LE MARQUIS

Déclamer! voilà encore une de vos exprès-

(a) GùdoUards est' le noble nom qnej dans ses lettres, M. de Voltaire donnoit aux ëcrÎTains qui csoient critiquer les plus in£àmes articles de YBneyciopédie.

( 2oa )

sions. Répondre aux plus indécentes attaques^ réfuter les mensonges les plus effrontés et les plus odieux , c'est ce que vous appelez déclamer.

LE BAROW.

Puisque vous savez par cœur l'Ancien et le Nouveau-Testament, vous allez sans doute me prouver que les lois militaires des Juifs étoient remplies d'humanité ?

Oui , je vous prouverai , la Bible à la maiii , ce que vous me proposez ironiquement ; et si on lisoit avec attention ce livre divin, ota n'auroit nul besoin des ouvrages qui réfutent ceux des philosophes modernes. Il est vrai, on trouve dans l'histoire du peuple de Dieu des traits particuliers de cruajuté. Quelle est l'histoire qui n'en offre pas {à) ? On voit aussi dans les livres sa-

(à) M. de Voltaire n'a jamab cité des livres sacrés que les traits de ce genres et toujours en y joignant des circdastances aggravantes de sa f^rojpre in^T^ention. Très-souvent mèw^e il invente , et le fait , et les détails. Il a calomnié de la manière la plus grossière tous les grands hommes de cette nation, et tous les prophètes , Sans jamais citer un trait à leur avantage. Un seul exemple peut donneur une idée de TexAès de sa partialité. Quelles impiétés n'a- t-il pas dites au sujet d'Eli- ^ »é% i ce prophète si itîeqfmsant ! Cependant c'est ce même prophète qui , à l'eKemple d!Élie , son mditiie, fit uu miracle en faveur d'une pauvce lemme çth de périr de misère. Ce hU

(ao3)

(^cés f qu^ des nations impies ont été exterminées par les ordces du Seigneur, Mais Dieu n'at-il pas le droit de juger et de punir les cnéatures qu'il a formées? Afin de rendre odieuse l'îmcienne loi, les détracteurs de la Religion ont afiecté de confondre deux > choses très-différentes , les ordres particuliers que Dieu donnoit lui-même (dans ces temps où il daignoit se manifester par des prodiges éclatans ) , et les lois générales qu'il prescrivoit ; et c'est d'après ces lois seules, d'après ces préceptes invariables , qu'on doit juger la Religion. Les lois sont sages, douces, bienfaisantes , les . préceptes admirables , les dogmes sublimes ; voilà des vérités incontestables. Cette Religion mérite donc le respect et la vénération des incrédules mêmes, quand ils seront exempts de partialité. C'est un grand triomphe pour la Religion qu'on n'ait jamais pu

lui qui multiplia des pains pour la tiûuniture d'un grand nombre de personnes; ce fiit lui qui obtint, par ses pHères,' un fils à la Sunamite dont il ayoit reçu l'hospitalité; et qal cpielque temps ^près ressuscita cet enfant Ce fut lui qui rendit saines les eaux de Jéricho ; qui guérit de la lèpre ua général ennemi et qui refusa tous ses présens; ce fut lui qui ayant en son pouYoir Tannée des Syriens , une armée ennemie , non*«eulement ne voulut pas que Ton tuât un seul de ses ennemis , mais leur fit senrir un festin, n'en retint aucun jHnsonttiiR' et les renvoya tous à leur maître , etCb

- (ao4) l'attaquer qu'en la calomniant On ne citera pas un seul de ses détracteurs , qui' n'ait eu recours à ces indignes moyens. Et quoi! prétendus sages , qui voulez , dites -vous , m'éclairer, montrez-moi du moins quelque apparence d'impartialité ; convenez qu'il y a de belles choses dans cette législation que vous critiquez ; ayez l'airx d'admirer quelques-uns de ses préceptes ; mêlez adroitement l'éloge à la calomnie ; cet air de candeur sédairoit peut-être. Mais non , vous montrez un acharnement inconcevable, vous dénaturez tout , vous condamnez tout , et je ne voi$ dans vds déclamations que des mensonges grossiers et un emportement furieux. Vous pensez donc que vos lecteurs vous croiront sans aucun examen? Vous êtes donc persuadés qtfils n'ont jamais lu les livres sacrés, et qu'ils ne liront

de leur vie la réfutation de vos pernicieux ou* vrages ? Vous avez compté sur leur ignorance et leur crédulité, sur le pouvoir, des passions que vous favorisez !... Hiélas 1 yoy^ ppurrez re-, cueillir un moment le funeste fruit de ces odieux caldilé ; ' inaiô^ vous ne détruirez point l'enipire éternel de la vérité, et vous làissèrfez après vous des noms souillés et des irëputatioris flétries. . ,.

LE BAROir.

Vous parlez avec uiie chaleur et une volubi-

. ( ao5 )

lité , qui ne me permettent pas de suivre le fil de vos raisonnemens.

LE 3MCARQXTIS.

Ce qui vous dispense d'y répondre.

LE BARON

Dites-moi , avez-vous lu le petit livre que je vous ar prêté ? le Système de la Nature (a).

LE lAARQUIS.

Oui , et puisque vous aimez cet ouvrage , vous m'avez ménagé en me disant que vous étiez sceptique.

LE BARON riant.

Comment?

LE MARQUIS

Un partisan de ce système est certainement un

athée.

LE BARON. A

Cejivre a eu un £»uccès prodigieux ; il est en effet rempli d'esprit et de talent.

LE MARQUIS

Quoi! VOUS auez le front de trousfer cela beauU

(a) Sans nom d'auteur ; mais ce méprisable ourrage ëtoit du baron d'Holbach. Ce qui n'a été su , avec certitude , qu'après sa mort. (Voyez Mémoires de Vabbé Morellet, )

LE BARON

Je ne suis en cela que Técho du public.

LE MARQUIS

Qu^ public ?

LE BARON

La gi^ande majorité des Français. Tenez , mon ami , les cagots auront beau faire, ils ne persuaderont jamais aux penseurs que la nature ne soit pas le meilleur de tous les guides, et que Ton puisse raisonnablement croire au péché originel , à la révélation, aux peines éternelles ; enfin , c'est dans notre propre cœur que nous devons chercher et trouver la vérité.

LE MARQUIS

Cette dernière phrase me plaît.

LE BAROir.

Ah! vous devenez traitable.

Oui, je pense qu'il doit y avoir de l'accord entre les principaux penchans de l'homme et sa destination. x

LE BAROir.

Donc nos passiicMis ne doivent point être réprimées?

LE MARQUIS

Je conctus tout différemment.

LE BARON

Cela est curieux.

LE MARQUIS

« Si l'homme pouvoit trouver le bonheur en )) s'attàchant passionnément à des êtres périssa- » blés , et si ses plus fortes affections venoient » de son amour-propre, je ne reconnoîtrois plus » sa destination immortelle et céleste ; mais je » vois que les passions violentes ne produisent » jamais le bonheur. Je vois que les sentimens » les plus vrais et les plus vifs sont désintéressés, » tels que la pitié , l'amour maternel; je vois que M les émotions les plus ravissantes sont causées » par le sentiment qu'cMi éprouve , et non par » celui qu'on inspire ; je vois qu'un des plus » doux sentimens du cœur humain est l'admi- » ration (quoiqu'un de vos philosophes ait gros- » sièrement nié cette vérité ) (a) ; on se lasse » d'être admiré ; qui le seroit long-temps de M suite , universellement et sans contradiction » ( si cela étoit possible), n'en sentiroit plus le » charme, et finiroit par trouver insipides, les » hommages et la louîinge. Ne voit-on pas les

(a) Diderot Ençyclop,, mot Passions,

» rois se blaser sur la flatterie , alors même » qu'ils n'en connoissent ni l'exagération , ni la » fausseté? Si la folle ivresse de l'orgueil pou- M voit être durable , verroit-on l'ennui s'insinuer >» et se fixer si souvent sous la pourpre et sur le » trône?

» Mais quand nulle jalousie ne combat nos >' mouvemens naturels , nous ne nous lassons » point du plaisir d'admirer ce qui est ou ce qui » nous paroît sublimé. C'est ce sentiment qui M fait aimer le merveilleux et qui porte à y croire; » on voudroit créer des prodiges , afin d'admirer » sans mesure. Le cœur de l'homme a besoin de » croire quelque chose qu'il ne puisse compren- » dre, c'e^t l'infini de l'admiration ; cet, humble w instinct l'avertit que ce besoin vague et sublime » de la reconnoissance , sera satisfait dans l'éter- » nité ; il est dans cette vie la preuve et le dé- » dommagemenl de l'insuffisance de nos lu- » mières. C'est parce que nous devons adorer » l'Être incompréhensible par sa grandeur, sa w puissance tt ses perfections; c'est parce qu'il M nous réserve des secrets" impénétrables pour » nous, tant que nous serons enchaînés dans un » corps . mortel ; c'est parce que des mystères » merveilleux nous serpnt dévoilés, que nous M avons un goût si naturel pour les prodiges. M L'orgueil nous dit : IS^admets que ce que tu

( ao9 )

» conçois y un charme secret, plus puissant que » l'amour-propre , nous attache avec une force >3 irrésistible à ce qui nous paroît surnaturel ; M il est bien remarquable que l'homme , cette w créature si vaine, qui s'enorgueillit tant de son w intelligence , puisse trouver un tel attrait à. » voir sa raison confondue ; c'est un aveu de sa » misère actuelle et de son ignorance, et un hom- >« mage qu'il rend, malgré lui^ à l'àUteur de foutes M choses , à celui qui seul possède la science.

» Je ne vois point d'égoïsme d^ns lé cœur » humain qui n'est * point perverti ; tous ses w premiers mouvémens sont sublimas ; on se » jette dans l'eau-, dans le feu , pour secourir un » inconnu ; on supporte souveiit sans beaucoup w d'efforts des maux dont le speîctàcle dans les » autres seroif déchirant. Qui n'a pas dans sa vie » éprouvé plus d'attendrissement pour les peines » d'autrui qute pour les siennes? Là ]f>itië, l'amitié, » l'amour maternel ont* fait répandre mille fois >» plus de larmes que les doulevfrs personnelles ; M souffrir seul, c'est peu souffrir , le cœur n'est » véritablement brisé que par contre coup. A ce M besoin d'admirer , dont nous venons de parler, » rhomme joint une insatiable curiosité ; cepen« >) dant , ni l'intelligence , ni la mémoire ne peu- » vent y suffire ; il voudroit tout savoir, et il ne » peut rien approfondir. Cette ardente curiosité ,

( î^io )

î» toujours déçue dans cette vie,. n'est en lui » qu'un pressentiment et ne sert qu'as lui prou- » ver qu'il existe de grands secrets dont la ré- » relation pourra faire un jour sa gloire et sa w félicité.

» Enfin i l'inconstance si naturelle au; cœur » humain est justifiée 'par h. destination de w l'homme. U«e Jijpfte ip^mortelW n'est pa^ faite » pour s'attacher à des objets péfifts^bles»

M Si tel est le cœur humain , pourquoi a-t-il été n cré^ ayçç. cette sensil^ilité profonde, quand » rien ne peut h fixer et la satisfaire , et quand n elle ne.peut que l^. rendra infortuné, s'il atta- V che à cette, vie ^^s. plus chèriçs; affections? » Pourquoi a-t-rijj ce besoin si vif d'admirer ^ » quand rien sur la. lep^re ( a l'e^tception des ou- M vrages d^ Gr^s^f çur ), ne mérite une admûi^bou^ » vive et conç^tapfjç:?. Pourquoi voudroit-'il tout » savoir, qp?wid il ne peiWriçn comprend« par- » faiten^ent ?.. Qu'estHjç que cet être, dont les » penchans naturels et les plus nobles inclina- » tiops.sont en contradiction avec sa destination » apparente?.,,. Mais tout s'explique, lorsqu'on >» croit que le Créateur l'a formé pour lui, et que >i Dieu, modèle unique de perfection^ e&t aussi la n seule source du vrai bonheiwr. Alors, l'homme, » en s'élevant jusqu'à l'auteur de son .être , re- » prendra sa dignité primitive; il pourra rem-

(an)

» plir sa destiqation et satisfaire tous ses senti* » mens ; connoitre^ comprendre^ se fixer y aimer M et admirer sans mesure (a).

» Formé , s'il sait la mériter , pour une gloire » immortelle, l'homme doit être ambitieux; n'é- « tant point à sa place, il doit toujours en de- » sirer une plus élevée ; et quand U n'est pas ^ éclairé par la Religion, il dpit rechercher avec » ardeur la gloire humaine , puisqu'il Jen4. i^a- » turellement à^ la grandeur ; mais cette gloirç, )> trompeuse ne lui suffira jamais, ses désirs croî- » tront toujours , on le verra toujours insatia- » ble , parce qu'il n'aura jamais obtenu ce qui » peut remplir et satisfaire une âme immortelle, » Ce ne seroit rien pour lui de conquérir le » monde , s'il n'y jbignoit l'idée d'éterniser çon M nopi , il lui faut un avenir plus étendu que son » existence. Jouiroit-il d'avance d'une gloire qui w doit lui survivre , s'il né sentoit pas qu'il doit » lui-même survivre à ce passage rapide, à cet » exil d'un moment ? Pourquoi faut-il qu'un si / » noble sentiment soit si souvent mal dirigé! M Quelle petitesse dans l'homme mondain , si on » comparé son ambition à celle de Phomme re- » îigieux ! L'un se consume pour obtenir, quoi ?

» des 'biens frivoles, qui ne lui seront que

(a) Étude du Cœur humain ^ pag. a 5 et suiv.

"» prêtés , et pour un temps si court! L'autre » dédaigne tout ce qui n'est pas la grandeur » suprême , tout ce qui n'est pas étemel ; c'est le D Ciel auquel il aspire , c'est Dieu qu'il veut pps- > séder!.... Hélas! il sembleroit que la sensibilité » dût suffire pour réprimer l'ambition humaine! » Peut-on inspirer l'admiration, peut-on obtenir » de grands succès, sans exciter l'envie!.... La » gloire coûte souvent si cher!.... Plaignons Tam- » bitieux.... Il vient d'obtenir des triomphes ,

» mais il vient peut-être de perdre un ami !

» Des indifférens l'admirent , l'applaudissent. , » Ah! qu'importe , si son ami l'envie en se- » cret {a).\ »

LE BARON

Avec ces merveilleux penchans que vous trouvez dans le cœur de l'homme , que faitesvous du péché originel?

LE MABQtJIS.

Ce dogme s'accorde parfaitement avec ces penchans qu'une main divine imprima dans nos âmes. Comme le dit Pascal , si nous suivons nos xnouvemens , si nous nous observons nous-mêmes, nous trouverons en nous les caractères viyans de deux natures , l'une bonpe et l'autre mauvaise. Cette duplicité de l'homme est si vi-

(a) Étude du Cœur humain, pag. 35.

C ai3 )

sible qu'il y en a qui ont pensé que nous avons deux âmes , car n'est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d'excellence; et n'est -il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets déplorables de notre condition ? Que nous crient donc ce chaos et cette confusion monstrueuse? Sinon la vérité des deux états, avec une voix si puissante qu'il est impossible d'y résister. Et pour vous citer une autorité qui doit vous plaire davantage y Platon nous dit : « qu'en se » contemplant lui-même , il ne sait s^il uoit un 7> monstre plus double , plus mauvais que Tyi> phon , ou bien plutôt un être moral, doux et ^> bienfaisant qui participe de la nature dis^ine. » Il ajoute que l'homme, ainsi tiraillé en sens contraire, ne peut faire le bien et vivre heureux, « sans réduire en servitude cette puissance de » Vâme où réside le mal , et sans remettre en U" » berté celle qui est le séjour et V organe de la » vertu (a). »

Ainsi donc nos heureux penchans ne sont plus pour nous , sans la Religion , qu'un instinct qui peut produire quelques belles actions , de premier mouvement, mais qui n'ont point d'iniluence sur le cours uniforme de la vie.

(«) Soirées de Saint-Pétersbourg»

LE BARON

Je ne puis croire que ce que je conçois facilement. Pourquoi Dieu exigeroit-il le sacrifice de la raison qu'il m'a donnée ? Si la Religion n'est point une invention humaine , ne doit-elle pas avoir des caractères frappans qui puissent faire coniioître la vérité ; et enfin , si ces preuves existoient, et qu'il me fût impossible d'en comprendre la force , Dieu pourroit-il me punir , parce que je manqueroisde pénétratioix et d'intelligence?

' LE MARQUIS

Il est bien facile de répondre à ceS questions. L'ignorant, l'incrédule et le savant sont également forcés de croire à la réalité d'une multi-^ tude de choses que l'esprit humain ne concevra jamais. Dieu n'exige donc point le sacrifice de notre raison, quand il nous ordonne de reconnoître qu'elle ne peut, ni le juger, ni le comprendre , puisque, sur les objets les moins importans , nous sentons tous les jours combien notre intelligence est bornée. La Religion a tous les caractères de vérité qui peuvent convaincre un homme sincère et raisonnable. Ces preuves existent; elles sont solides et frappantes; sans étendue d'esprit et sans pénétration, on en conçoit aisément toute la force. Il ne faut, pour être

«■MKSEneaoaHiamsBssscBsssassaBa

• ( 2i5 ) chrétien , que de la droiture et l'amour de la vérité. Dieu voit sans indignation l'ignoS^nx^e 6t la sottise , il ne punit que l'orgueil et la mauvaise foi , surtout lorsque ces vices sont réunis aux lumières naturelles et aux talens. Quiconque aura fait quelqu'étude des livres saints , ne pourra conserver des doutes sur la certitude de ia révélation (i); cette connoissance doit nous suffire , c'est la seule qui noii^ soit utile. Assurés de la vérité de la Religion , que nous importe de n'en pouvoir comprendre les mystères ? L'incrédule voudroit que les vérités évangéliques fussent géométriquement démontrées. Si tel étoit leur degré d'évidence, la liberté donnée à l'homme ne seroit plus qu'une chimère ; n'ayant plus la possibilité de s'aveugler, il feroit sans mérite tout ce que la foi sait inspirer à ceux qu'elle sanctifie. Dieu, en créant l'homme libre, a dû pat une conséquence nécessaire , lui laisser la faculté de pénétrer ou de repousser la vérité , de se corrompre par de faux calculs ou de résister aux illusions. C'est cette liberté, qui donne à la vertu des droits aux récompenses, et qui fait que le vice , et souvent même l'erreur , doivent être punis. L'impie , qui ne méprise la Religion que parce qu'il ne la connoît pas , est aussi coupable qu'insensé ; il sait , à n'en pouvoir douter , que, dans tous les temps, des hommes d'un génie

■•-«•fc^ï"

supérieur et d'une érudition profonde , ont été convaiftcus de la vérité de la Religion. Il ne sauroit donc imaginer que de tels hommes se soient laissés éblouir par des preuves frivoles ou des raisonnemens méprisables. Une chose de cette importance vaut bien la peine d'être examinée ; et rester à cet égard dans une ignorance volontaire, en prenant lé parti de l'incrédulité , c'est le comble de la stupidité ou de la dépravation. Ainsi , l'homme peut encore , quoique déchu de sa grandeur primitive , sentir tout le prix de la vertu ; et , par la force de sa raison et de ses lumières , se décider pour elle et triompher des passions qui l'en éloignent. Mais , dans tout ce qui concerne directement son salut , sa liberté ne* lui suffît pas , il a besoin du secours de la grâce. Il ne faudroit qu'un esprit juste et un amouf-propre bien entendu, poui^ être ce que le monde appelle un homme de bien, tandis que les saints et les élus ont besoin d'une vertu surnaturelle. Si rhomme n'a pas en lui cette vertu , il peut avoir le mérite de la désirer , dé la demander; et alors, si sa vie est pure, si ses prières sont ardentes , elle lui sera accordée. Dieu ne refuse point sa grâce à ceux qui éprouvent un vrai désir de l'obtenir , et souvent il la répand dans les coeurs qui paroissent le moins susceptibles de la recevoir.

LE BAROIf.

Tout cela est fort bien , mais vous en convenez vous-même, la foi est un don du Ciel ; on ne peut pas se la donner , la foi ne se commande pas.

LE MARQUIS

Cet argument n'est pas neuf pour moi ; mai^ à cela je vous répondrai ce que la Religion répète constaunnent aux incrédules : renoncez à vos mauvaises habitudes , à vos liaisons coupables, portez vos doutes aux pieds d'un prêtre , conduisez-vous et vivez comme il vous le prescrira, ne faites que de bonnes et utiles lectures, et soyez très-persuadé que la foi vous sera' donnée.

LE BARON

Ce ne sont là que des conjectures.

LE MARQUIS

Ce sont des vérités dont nous voyons tous les jours des preuves incontestables. Comment pourriez-vous croire des vérités qui combattent, qui réprouvent tous vos penchans , toutes vos passions et votre genre de vie? Vous, qui nie trouvez de charmes que dans les entretiens les plus^ corrupteurs ; vous qui n'avez lu que les ou^ vrages de Voltaire et ceux de ses complices et de ses disciples; vous> dont l'imagination est

MM

souillée par tant d'extravagances, d'erreurs et de mensonges. Oh! qu'il estafïreuxde profaner cette noble faculté, qui étend jusqu'à l'infini les limites bornées de notre existence !.. « C'est par l'imagi- )) nation que nous pouvons nous figurer ce que » nous n'avons jamais vu , et nous retracer ce » que nous ne voyons plus. L'imagination peut » même nous créer des objets qui n'existent pas, » et, par un prodige plus heureux, elle adoucit 3) les peines de l'absence en nous offrant la par-» » faite image de l'ami regretté , dont les vastes » mers nous séparent ; elle ne, nous le peint pas » seulement tel que la mémoire nous le retrace, » elle nous le montre tel qu'il doit être, suivant » les diverses situations où l'on peut le sup- » poser; et si c'est une mère à laquelle le sort » ait ravi son fils encore enfant, elle le voit » croître , grandir , arriver à l'adolescence et aux » jours brillans du bel âge; l'imagination lui » fait perdre le souvenir du passé po^r la faire » jouir du présent ; ce n'est plus un enfant que » cette tendre mère s'attache à contempler, » c'est le jeune homme le plus accompli, et ce » jeune homme peut-être est de tous les mortels » le moins aimable ou le plus médiocre. Pres- » que toutes les jouissances terrestres procurées » par l'imagination sont des illusions -y Dieu ne V nous a-t-il donc accordé cette étonnante fa*

( ^'19 ) » culte que pour nous décevoir ou pour nous » amuser? Un don si magnifique n'auroit-il » d'autre résultat que l'erreur? Ah ! devons-nous » abaisser et fixer sur la terre cette vue inté- » rieure et merveilleuse qui, réunissant la triple » faculté de créer, d'éclairer et de voir, peut » également pénétrer dans les gouffi'es profonds » de l'Enfer, et s'élevant jusqu'au séjour des » anges , découvrir les rayons éblouissans de la y) majesté divine , et les champs immenses de » l'Éternité!....

» Oui, c'est pour ennoblir notre existence, » pour la détacher de la matière et des sens , » pour nous assurer de notre immortalité , que » l'imagination nous fut donnée ; malheur à celui » qu'elle égare! Un juge, justement irrité, nous y» demandera compte un jour de ce bienfait ines- » timable , de ce don surnaturel ; et ^ nous y> l'avons indignement profané , nous subirons » les châtimens terribles réservés à l'ingrati- » tude (a). »

Enfin, mon cher baron, pour vous dire les principales choses que j'ai sur le cœur contre laphilo* Sophie moderne, je vous avouerai que je ne lui pardonnerai jamais les ouvrages obscènes qu'elle

(a) Etude du Cœur humain, pag. 4k

( aao )

répaud depuis trente ans avec tant de profusion dans le public.

LE BARON

Il est vrai qu'on peut reprocher aux philosophes quelques petites brochures indécentes^ mais en général ils respectent les mœurs....

LE MARQUIS

Gomment ils respectent les mœurs !... Mais tous , sans exception, montrent le projet formel de les corrompre , et dans tous leurs écrits. D'abord Voltaire , dans son Essai sur les mœurs des nations , ouvrage très- volumineux et dont tous les principes sont exécrables. Son Dictionnaire , philosophique, en 6 volumes , dont le titre promettoit au moins un ouvrage sérieux , et qui contient des articles d'une telle obscénité , que la main , je ne dis pas seulement d'un chrétien , mais d'un homme de bon goût, ne pourroit les citer («). Et tous ses contes, ses poèmes, dès millions de brochures infimes....

LE BARON

Voltaire est véritablement cynique, c'est une chose qu'on ne peut nier ; mais....

(a) Entre autres articles : mots Passions, Déjections, etc..

LE MARQUIS

Helvétius ne l'est pas moins y et dans un livre à grandes prétentions, V Esprit , ne fait -il pas l'apologie de l'adultère ?....

LE BABON^

Oh ! V apologie ! ....

LE MARQUIS

Je sais , à n'en pouvoir douter , que Voltaire même le lui a reproché comme une maladresse (a). Et ne dit-il pas, dans ce même livre, o^^ une femme galante^ qui, par son luxe et sa parure , fait travailler des ouvriers, est plus utile à l'État et plus estimable qu'une dévote qui porte des secours dans des hôpitaux et qui va dans les cachots délivrer des prisonniers ?

LE BABON.

Gela est un peu fort.

LE MABQUIS.

Diderot est encore un peu plus fort; car il approuve et même il^loue comme une belle action,

(a) Dans une lettre imprimée depuis ( Voyez lettres dç Foliaire) j dans laquelle Voltaire ie gronde d'avoir parié sérieusement en faveur de l'adultère, en ajoutant qu'il n'étoit' pas encore temps d'en parier ainsi, et qu'il falloit chercher à ne l'excuser que sous le voile delà plaisanterie.

( aaîi )

dans certains cas , . le plus exécrable de tous leà incestes (a).

Et ce conte méprisable, sous tous les rapports (é) , où les mœurs ^opt si indignejnent outragées, et qui est d'ailleurs, d'un bout à l'autre, l'ouvrage de la plus basse , de la plus vile adulation (c). Et Raynal! quelles iillamiies dans soii Histov*e philosophique !

LE BARON

P'Alembert a beaucoup de retenue.

Il est moins' effronté , parce qu'il est très-poltron, mais tout' le tnonde sait (](u'il est aussi impie et tout aussi peu moral qiie lésàutr^es \ et dans

les Mémoires de Christiïie \ reine de Suède , on trouve un singulier trait de rnorate philosophique^

[a) Supplément au Koyage de J^ougainville.

(è) Les Bijoux indiscrets,

(c)PoiiT Louis XY et majdamede Pompa dour, sa maîtresse. '« Que; Ton dise après cela , s'écrie M. de La Harpe ( Cçurs de » Littérature) , que nos philosophes ne savent pias au besoin » louer un Roi tout comme ils savent ste îbuér lefe ûnsles atitres* » S'ils n'ont pas le mérite de la mesure , on ne peut nier du ii lpoif\s qu'ils n'^ceQi^i^t:(lax^s f hyper J^plciJ JX .est vrai que ». ce n'est pas cqlle qi;^ est Qr^^tqif^ çu. pqét^{ij|f ; c^% étqi^ )♦ bon ppur u|i Bossuet , un jpeçpf^aiiç , ({^ n'^qi^^t , .f4^{i^^ •.on 3%it, que ^^iâattçuris «tdçsco^rj^afi^ ^lesi ji«fi|«^GQin- » plimens de Di^^qt ^çt tçiut ^Htr^ifi^nt tQur^4^.

il dit : et que la célèhrç Ninon (que Christine vou- )> lut voir eu passant à Senlis) ,fut la seule femme » frauçoise à qui cette princesse donna des mar* M ques d'estime.... Il faut louer Ninon (ajoute M l'auteur) de l'accueil qu'elle reçut; mais il » ne faut pas blâmer Chri&tine (a). 9

Ainsi donc, aucun de vos philosophes n'a res-p pecté les moeurs , ce qui me paroit tout simple dans des hommes sans religion ; nul attrait n'entraîne vers la cruauté , toitf^ç le$ réductions portant au vice. « L'infortuné qui nie la Divinité, » ou qui doute de son existence , ne sauroit être

(a) On ne loue point une personne de raccueil qu'elle a reçu; on ne peut la louer que d'avoir mérité cet accueil, s'il est honorable; mais voilà comme les encyclopédistes écri<« voieat ! Enfin , ii ne me paroit pas absolument nécessaire de k>uer Ninon. Je sab bien que tons les pkil^sophcs ,. depuis Saint-Évremond jusqu'à nos jours ^ ont excessivement loué Ninon; mais elle n'en est pas plus estimable. Qu'on lise les Lettres de madame de Sévigné; on verrfi que Ninon joignoit à la dépravation des mœurs une méchanceté basse et réfléchie ; on verra qne madame de Sévigné empêcha son fils de lui sacrifier des lettres dont elle vouloit faire le plus indigne nsage. Ton^ l'odieux détail d^ P^ÎQ noirceur se trouve dans le premier volume des Lettres .^ f(ia4o>me de Sf^fgnjê, Ainsi l'on peut donc blâmer Christine de n'avoii? donnç ^s marques d'estime qu'à une telle femme qi^i ne fut célèbre que par son impiété , ses vices , son audace et des agrémens frivoles, et qui n'eut d'ailleurs ni des talens extraordinaires, At une véritable supériorité d'esprit

' ( aa4 )

» chaste , alors même qu'il avoue que Tadultèrè » trouble l'ordre social ; la prudence et le mys- » tère le mettront à l'abri de tout reproche. Dès » qu'il n'a pas un témoin invisible de ses action^ D les plus cachées , un témoin tout-puissant qui » connoît ses plus intimes pensées , il doit regar-

» der comme une folie le soin continuel et si gê-

» nant de dompter ses passions et de régler son » imagination. Mais s'il n'a pas cet empire secret » sur lui-même , et si ses penchans sont violeils, » il en sera infailliblement l'esclave. Et alors , » quelles mœurs et quel affreux désordre!.... » Que Ton se figure ce que seroit la société , ce « que deviendroient la morale, la littérature et » les beaux arts, si l'onparvçnoit à détruire parmi » les hommes toute idée de pudeur et de chas-' M teté. Une vertu si nécessaire n'est donc point M un préjugé , la chasteté n'est donc point une » vertu de convention. Puisque la société ne » pourroit subsister sans elle , et puisque cette » vertu ne sauroit exister sans, le . rapport de. » l'homme avec la Divinité , ceci seul prouve » qu'il est un Dieu, et que l'hommie est fait pouîr » correspondre avec lui , par un hommage con- » tinuél j une confiance aveugle et une obéis- » sance sans bornes (a).

{a) Étude du Cœur humain , pag. 6a.

( aaS ) ^

» Dieu qui nous prescrit la chasteté , nous a » donné un sentiment de pudeur si naturel qu'il ^ se trouve chez les peuples les plus grossiers et » les plus barbares , et malgré les religions les » plus extravagantes ; les païens qui ^adoroient M tant d'infâmes divinités, avoient élevé des tem- » pies à la pudeur ; et quelle vénération n'avoient- » ils pas pour les vestales ! Une femme sans pu- » deur est aussi loin de la nature qu'un homme » inhumain et cruel. Dans quelle contrée et dans » quelle langue le mot impudique n'est-il pas in- » jurieux pour les êtres même les plus dépravés ! » et quand la Sainte-Écriture dit : qu^ une femme » pleine de pudeur est une grâce qui passe toute » grâce , elle ne nous dit que ce que nous sen- >> tons. Ija chasteté est à la fois la vertu la plus y> angélique, la plus noble et la plus généreuse ; » le courage qui fait braver la mort n'a que peu » d'occasions de se manifester; il n'est beau que » lor,squ'il est utile , et dans beaucoup de cir- » constances il est insensé et même criminel ; » et lorsqu'on peut le trouver héroïque , il a » sa récompense dans un éclat éblouissant et » en brillant à tous les yeux. Combien est plus 3> grand , plus méritoire , le courage de la chas- » teté! Quoi de plus magnanime que de s'élever » au-dessus aes sens et de toutes les [séductions » du vice , de combattre sans cesse et toujours

(aa6)

» solitairement , de triompher en secret et de 30 se contenter constamment du seul témoignage ' » de sa conscience ! Heureux , mille fois heureux » l'être noble et sensible qui a su conserver tou- » jours cette admirable piu'eté ! Que ses pensées » sont élevées, que ses sentimens sont dél cats, » que ses plaisirs sont délicieux ! Rien n'a souillé » son imagination ; ses rêveries sont célestes , son » silence cache des trésors («)! C'est en vain » qu'on a voulu donner au vice le nom de foi' » blesse aimable , de passion intéressante j invin* » cible. Une voix^uissante a dit : Soyez chastes , » et le vice reste déshonoré ; tous les sophismes » du libertinage et de l'impiété n'ont pu, ni dimi^ » nuer son opprobre , ni ternir l'éclat immortel » de la chasteté. Oh ! combien l'âme s'agrandit » lorsque , méprisant la volupté terrestre , elle

- » maîtrise les sens qui ne tendent qu'à l'asservir ! » C'est à cette âme pure que Dieu se communi- » que tout entier ; car elle a brisé ses liens ma-

. » tériels , et elle jouit d'avance de sa glorieuse » immortalité (è). »

LE BARON

Je vous J'ai déjà dit , vous parlez avec une telle vivacité , vous passez si rapidement d'un sujet à

{a) Étude du Cœur humain , pag. 5^.

[b) Même ouvrage , pag. 64.

un autre , quHl est impossible de vous répondre sur-le-champ; vous me faites perdre le fil de mes idées.

LE MARQUIS

Le fil de vos idées] L'expression est plaisante.

LE BAROIf;

Que voulez- vous dire ?

LE MARQUIS

Mon cher baron , les mauvaises doctrines ne produisent dans tous les genres que des monstres, surtout lorsqu'on veut improi^iser. Car en littérature , pour les soutenir d'une manière éblouissante ou du moins spécieuse , il faut se livrer à un travail plus fatiguant et beaucoup plus assidu que lorsqu'il ne s'agit que de se régler sur les bonnes , parce que tout ce qui est faux n'a ni suite ni liaison; on chercheroit en vain /e/?/des sophismes^ ih n'en ont point , et il faudroit un art prodigieux et des jpeines infinies pour pallier les inconséquences et les contradictions sans nombre qui naissent nécessairement d'un système erroné.

LE BARON

11 est pourtant certain que , sans l'enchaînement imprévu de vos phrases et de vos lon^

gués périodes , je vous aurois fait cinq ou six réponses très-embarrassantes.

LE MARQUIS

Cela est malheureux pour vous , car je suis persuadé que vous ne les retrouverez jamais.

LE BARON

Avec votre douceur et votre politesse , vous ctes très-goguenard et très-moqueur.

LE MARQUIS

Moi, me moquer de la philosophie!....

LE BARON

Fort bien, continuez.... Mais puisque vous me donnez un moment de relâche , je vous ferai à mon tour une petite question. Dites-moi, je vous prie, ce que devient Vâme immortelle dans l'imbécillité , la folie et le sommeil ?

LE MARQUIS

« L'homme déchu , la pureté de l'ouvrage de » Dieu fut souillée , et le corps de l'homme de- » vint matériel ; son âme , associée à cette enve- » loppe, fut assujettie , durant la vie , à dépendre » souvent extérieurement de son organisation j » un certain dérangement d'organes dut suspen- » dre et tenir engourdies toutes ses facultés spî- » rituelles. L'organisation de l'homme , quelque

( ^^9 ) » admiTable qu'elle nous paroisse et qu'elle soit » en efFet , n'est cependant qu'une image défi- » gurée du premier modèle ; car le crime de » l'homme , en rendant périssable ce corps fait » pour l'immortalité , altéra et gâta le chef-d'œuvre » sorti d'une main divine. Et telle est la seule » cause des imperfections et des défectuosités » que l'on remarque quelquefois dans la struc- I. ture humaine.

M Une statue couverte d'une gaze légère , « laisse distinguer , quoique d'une manière af- » foiblie , ses traits et ses formes ; un tissu moins » transparent la voileroit davantage, une grosse » étoffe bien épaisse la cacheroil tout-à-fait. On » peut comparer l'âme à celte statue voilée ; car M l'âme est toujours voilée dans im corps mortel: M ce n'est que dans l'éternité qu'elle aura l'in- M telligence parfaite. Il m'est aisé de concevoir » qu'une organisation, plus ou moins grossière M par sa nature , la voile davantage ou entière- ^ » ment , ce qui explique aussi la diversité qui se » trouve dans les esprits. Et dès que je com- » prends que notre enveloppe mortelle nuit à » l'intelligence , et que , lorsque nous en serons M délivrés , nous aurons plus de himière , pour- » quoi ne concevrois-je pas que cette enveloppe » devenue épaisse et grossière au dernier excès, » par un dérangement particulier, obscurcisse

» tout-à-fait la raison? Mais cette âirie imraorw telle n'en existe pas moins sous cies enveloppes » qui la dérobent à nos sens ; il n'en est pas moii|s » vrai que Fimbécille de naissance, délivré de ce » corps de mort, recouvrera à l'iiistant même » toutes ses facultés divines. C'est ainsi que par » un procédé chimique , un invisible feu se » trouve renfermé dans un fragile tube de verre; » mais aussitôt que le tube est brisé, la flamme >j s'échappe, s'élève, s'allume et devient une écla- M tante lumière. Ainsi l'âme de l'homme qui , M sur la terre, aura passé pour le plus grand » génie , ne sera ni plus intelligente , ni plus » éclairée dans ce moment; celui qui n'aura joui » dans cette vie d'aucune de ses facultés intel- » lectuelles , s'en applaudira sans doute au pied » du trône éternel ; il y portera une entière in- M nocence ; il n'aura abusé d'aucun don , heu- » reux de ne connoître la vérité que lorsqu'elle » paroîtra sans nuages! heureux de jouir, pour » 1^ première fois, de l'idée de la perfection, en » voyant Dieu environné de tout son éclat , de *> toute sa puissance suprême ! heureux de con- » noître et d'adorer sans avoir douté, sans avoir » erré ! Oh ! quelle naissance que celle de cette » âme qui, neuve à toutes les impressions, reçoit » à la fois toutes les lumières et toute la félicité jt> céleste , et qui ne sort des ténèbreô absolues

» que pour posséder Dieu, et pour s'élancer » dans réternité!... Et quand elle entendra j uger » les superbes de la terre , combien elle bénira » son ignorance passée !.... Tel est le sort de l'ai- » mable enfance qui n'a vécu que pour rece- » voir les caresses maternelles , et qui , exempte » de combats et de fautes , après un songe léger, » plein d'innocence et de douceur , se réveille » tout-à-coup dans les bras de Dieu, connoissant » en même temps les dangers auxquels elle est » échappée , et la gloire et le bonheur qui lui » sont assurés pour jamais.

» La folie accidentelle , qui survient dans l'âge ^ de raison , est une véritable mort aux yeux » de Dieu , lorsqu'elle est incurable ; l'âme sera * » jugée d'avance dans cet instant, parce qu'elle » ne pourra plus expier , réparer et se repentir!... » Réflexion effrayante , car nul n'est à l'abri » d'une révolution soudaine , capable de pro- » duire ce malheur. Il est à remarquer qu'il faut » avoir éprouvé les passions humaines , pour » être susceptible de folie ; il faut que les pas- » sions aient agi sur nous, pour arriver à cet » excès de désorganisation. Quelle est donc l'é- » tendue funeste de leur dangereuse influencé ? » On peut n^tre imbécille , on ne naît point » fou ; la tranquille imbécillité ^ n'est que l'im- » possibilité de raisonner ;^ c'est une complète

» nullité ; la folie est le dernier degré de la dé* 7i pravation des faux raisonnemens.

» Dieu a permis que l'homme coupable et » déchu fut assujetti aux maladies, à l'imbéci^ » lité , à la folie ; cependant il a voulu , pour lui » conserver toute sa supériorité sur les animaux, » que ses facultés morales ne dépendissent point » de sa constitution physique et de sa confora> mation extérieure ; car l'homme privé d'un de » ses sens , ou difforme ^ rachitique , mutilé , » peut avoir autant de génie que Pascal ou New- » ton. Dieu a voulu encore que la vertu fût » tout-à-fait indépendante de l'esprit et de l'in- » telligence. L'homme le plus borné, s'il n'est » pas imbécille, peut être aussi vertueux que le » plus spirituel ; et c'est un triomphe éclatant » de la Religion , car sa morale, seule à la portée » de tous les esprits, peut seule produire cet » admirable résultat. Il n'y a rien de physique j>- dans une infinité de vertus , la reconnois- ]» sance, la libéralité, la noblesse, la délicatesse 3» de sentimens, etc. Il y a du physique dans » tous les vices ; et l'esclave de ses sens n'a plus » qu'une existence entièrement animale. En ad- » mettant , ce qui n'est assurément pas , que la » morale des philosophes anciens et modernes » pût se passer de l'autorité sacrée qui lui maq* p que , qu'elle fût toujours u^iforme dans ses

» enseignemens , conséquente et pure dans ses » principes , les esprits vulgaires ne.pourroient » comprendre des livres de métaphysique, écrits » avec si peu de simplicité ; et la multitude vi- » vroit saris pratiquer la vertu , faute d'avoir pu » la connoître. Avec l'Évangile, tout le monde y » peut atteindre ; il suffiroit de croire et d'obéir; ■ s> mais un enfant même peut concevoir la beauté » de la morale évangélique (a). »

LE BARON

II. est dangereux de vous questionner, vous ne vous piquez pas de laconisme dans vos réponses.

LE MARQUIS

Je n'ai qu'une prétention , celle d'être raisonnable.

LE BARON

Vous m'avez promis de venir passer une journée avec nous, je vous ai arrangé un joli petit dîner; venez donc après demain.

Et d'Alembert, Helvétius et Diderot sont-ils invités à ce joli petit dîner ?

LE BARON , en souriant.

Non, nos chefs sont trop forts pour vous. {a) Étude du Cœur humain, pag. loz.

LE MARQUIS

Je VOUS remercie de ce ménagement pour ma foiblesse. MM. Gaillard et Duclos enseront41s?

LE BARON

Assurément.

LE MARQUIS

Tant mieux ; je suis loin d'approuver beaucoup de choses qui se trouvent dans leurs écrits; mais je pense qu'on doit en général estimer leurs talens et même leur caractère.

LE BAROir.

Ainsi donc, à jeudi.

LE MARQUIS

A jeudi.

NOTES

DU CHAPITRE VIIL

(i) L'authenticité des prophéties est telle , que les plus ardens détracteurs de la Religion ont été forcés de convenir que ces prophéties étoient frappantes et extraordinaires. En effet , « dès le commencement du monde , Dieu a prédit la » venue du Messie ; il l'annonça lui-même à Abraham ; il l'a » depuis annoncée par ses prophètes, qui n'ont laissé ignorer x> aucune circonstance considérable de sa vie; ils onldécou-* » vert sa génération étemelle , et l'ont fait connoitre comme » Dieu ; ils ont prédit qu'il devoit naître, dans le temps, d'une >» vierge mère ; ils ont marqué le lieu de sa naissance , l'ado- » ration des Mages , sa fuite en Egypte , son retour et sa de- » meure dans la ville de Nazareth ; us ont dépeint ses mœurs ; » ils ont parlé de ses instructions , de ses miracles , de sa » mort, des insultes qu'il a essuyées, des différentes plaies » qu'il a reçues , de sa résurrection , de son ascension , de la » réprobation des Juifs , de la vocation des païens , de son » Eglise établie sur les ruines de la synagogue , etc. ; rien n'a » été omis. Les apôtres n'ont rien dit de sa vie qui n'ait été » annoncé, par les prophètes. Si cet admirable concert des nuns et des autres, qui ont écrit dans des temps si différens, » n'est pas divin ^ qu'est-il donc ?• ... La destruction de Tem-

» pire, da Temple et des sacrifices des Juifs, a jeté prédite plu- » sieurs siècles avant ^ par leurs prophètes, dans toutes ses » circonstances , confirmée par Jésus-Christ^ soit par des pa- » raboles , soit par dés paroles si simples , si expresses , qu'elles ^ ne peuvent souffrir aucun autre sens. Ce fut en vain que » les Juife tentèrent depuis de se réunir. Julien l'apostat, afin » de démentir les saintes écritures , voulut rétablir Jérusa- » lem, le Temple , et ses anciens sacrifices;. rien n'y fut épar- » gné et tout fut inutile. Les vents , les feux , les tempêtes , » toute la nature s'arma contre cette entreprise, et, ruinant » tous ses projets, laissa les Juifs dans l'état où ils étoient, » oi( ils sont encore , et où ils seront toujours (a). » On voit, dans l'histoire, des auteurs et juifs et païens reconnoitre eux-mêmes la vérité des antiques prophéties qui ont annoncé la destruction de Jérusalem et l'éternelle réprobation de son peuple. Cette réprobation, qui dure depuis tant de siècles, est un miracle toujours subsistant En effet , peut-on concevoir qu'il y ait encore une multitude de Juifs , et que ces Juifs si nombreux , si unis entre eux , si riches , ne puissent, ni se réunir, ni former un État ? Mais il a été prédit qu'ils subsisteroient j qu'ils seroient dispersés ^ et qu'ils n'auroient ni villes^ ni rois. Et ils subsistent; ils sont dispersés sur toute la surface de l'Univers , et ils n'ont ni souveraineté, ni chef. Depuis l'époque de la destruction de Jérusalem , depuis Titus jusqu'à nos jours , des révolutions plus ou moins rapides ont détruit^ anéanti ou formé tous les empires de la terre; les Juifs seuls sont demeurés dans la même situation. On n'a pu les exterminer; ils n'ont pu se relever. Haïs, proscrits , méprisés , ils ont subsisté sans lois , sans rois , sans états, sans che£s. Avec des richesses immenses, avec le goût du travail , des mœurs austères , un attachement passionna

{a) Réflexions sur la Religion chrétienne, par le père PaUn.

pour leur religion, et par conséquent un ardent desir de former un; eorps de nation et de se rétablir , afin de démen^ tir les prophéties qui les flétrissent aux yeux de tous les peuples ; avec tant de motifs et de moyens , ils ont tu tout changer sur la terre ; et au milieu de tant de bouleversemens, et dans cette longue succession de siècles » ils ont conservé leur nom , leurs usages , leurs cérémonies , sans pouvoir jamais changer leur immuable destinée. Ils sont exactement aujourd'hui ce qu'ils étoient à la mort de l'empereur Titus. Ce phénomène est si contraire à l'ordre naturel des choses , que l'histoire n'en offre aucun exemple. Ce seul fait renfenne nne multitude de caractères véritablement divins^ Une prédiction accomplie dans tous ses détails, quelque simple, quelque naturel que soit l'événement, est toujours une chose frappante et même miraculeuse, si cette prédiction étoit accompagnée d'un certain nombre de circonstances ; elle le sera bien davantage encore , si elle annonce un événement trèséloigné. £t que sera-t-«lle donc, si de plus elle révèle des faits qui paroissent impossibles , et que la raison humaine ne peut concevoir ? . . . La réprobation des Juifs contient toutes ces Hiiraculeuses conditions. Les plus incrédules , les plus impies , sont forcés d'avouer que Us prophéties relatives aux Juifs sont authentiques , sont de l'antiquité la plus reculée , sont très-détaillées et sont accomplies dans toutes leurs circonstances. Comment pourroit-on nier ces Vérités , consacrées et prouvées par le témoignage même des auteurs païens, et par l'état où nous voyons ce peuple infortuné? L'impiété est réduite à dire que cet a^ccord est extraordinaire , inexplicable ; et si la Religion le lui explique par des raisonnemens auxquels il est impossible de répondre , décidée à ne pas croire , elle refuse d'écouter. Tel est son langage , telle est sa droiture , sa bonne fol !

« n est prédit que les Jtiifs réproaveroiettt Jésus-^Christ , » et qu'ils seroient réprouTés^ de Dieu , parce que la vigne 9 élue ne donneroit que du verjus {Is, 5 , a , 3 , etc. ) ; que » le peuple choisi ^eroit infidèle, ingrat^ incrédule ÇTs. 64, 2); » que Dieu le frapperoit d'aveuglement (Deuter. iS^ 29); » que les Juifs subsisteroient (Jérém. 3i, 36); qu'ils seront . »errans {Jmos, 9> 9)j sans rois, etc. [Osée y 34); sans 9 prophètes {Ps. 739); attendant le salut et ne le trouvant V point (59, 9. Jér, 8 , i5); etc. etc. (a). »

Après cette courte énumération des prophéties qui con> cernent les Juifs , je vais passer à celles qui ont annoncé le Messie , et je ne citerai que les plus frappantes.

« Dieu a suscité des prophètes durant seize cents ans , et » cependant , quatre cents ans après , il a dispersé toutes ces » prophéties avec tous les Juifs qui les portoient dans tous les » lieux du Monde... L'Évangile devant être cru par tout le

» Monde , il a Callu , non-seulement qu'il y ait eu des pro- » phéties pour le faire croire ; mais encore que ces propbé- » tics fussent répandues par tout le Monde pour le faire emr » brasser par tout le Monde. Quand un seul homme auroit 9» fait un livré des prédictions de Jésus-Christ , pour le temps 9 et pour la manière , et que Jésus-'Christ seroit venu con- » formément à ces prophéties , ce seroit une force infinie : « mais il y a bien plus ici; c'est une suite d'hommes qui , du- » rant quatre mille ans , coUstamment et sans variations , » viennent , Fun ensuite de l'autre , prédire ce même avéne- »ment. C'est un peuple tout entier qui l'annonce , et qui » subsiste pendant quaire mille années, pour rendre encore » témoignage des assurances qu'ils en ont , et dont ils ne » peuvent être détournés par quelques menaces et quelque

(a) Pensées de Pascale

» persécution qu'on leur fasse : ceci est tout autrement con- » sîdérable.

D Le temps est prédit par Tétat du peuple jnifj par l'état » du peuple païen ^ par l'état du Temple , par le nombre des » années.

» Il est prédit que le Messie viendroit établir une nouvelU » alliance qui feroit oublier la sortie d'Egypte. {Jétém. a3, » 7) 5 qu'il mettrpit sa loi , non dans l'extérieur, mais dans »les cœurs {Is, 5i , 7); qu'il mettroit dans le milieu du » cœur sa crainte , qui n'avoit été qu'au--dehors ( Jérém, 3i ,. » 33 et 32, 4o')>

«c Que l'Église seroit petite dans son commencement , et » croitroit ensuite [Ézech. l^'jy 1 et suiv.) :

» n est prédit qu'alors l'idolâtrie seroit renversée ; que ce » Messie abattroit toutes les idoles et feroit entrer les hom- » mes dans le culte du vrai Dieu (Ezeck, 3o , i3,) ;

» Que les temples des idoles seroient abattus , et que , » parmi toutes les nations , et en tous les lieux du Monde , » on lui offriroit une hostie pure et non pas des animaux » [Malach. i, 11.) ;

» Qu'il enseigneroit aux hommes la voie parfaite (/f.2, 3; » Mich, 4,2, etc.);

» Qu'il seroit roi des Juîfs et des Gentils {Ps. 2 , 6 et 8 , » 71, 8, etc.) :

» Et jamais il n'est venu , ni devant , ni après , aucun > homme qui ait rien enseigné approchant de cela.

» Les Juifs , en tuant Jésus-Christ , pour ne pas le recevoir » pour Messie , lui ont donné la dernière marque de Mes- »sie. En continuant à le méconnoitre, ils se sont rendus » témoins irréprochables , et en le tuant , et en continuamt à « le renier , ils ont accompli les prophéties.

)> Qui ne reconnoîtroijt Jésus-Chrîst à tant de circonstances » particulières qui en ont été prédites ! car il est dit :

» Qu'il aura un Précurseur [Math, 3,1);

» Qu'il naîtra enfant [Is. 9 , 6) ;

» Qu'il naîtra dans la TÎUe de Bethléem ( Mich, 5,2);

» Qu'il sortira de la famille de Judas [Gen. 49, 8 et suiv.) ; » et de la postérité de David (a Rois y 7, 12 et suiv. (/^. 7, ij et suiv.);

» Qu'il paroîtra principalement dans Jérusalem ( Math. 3 ,

» ï; ^gg'i a, 10);

» Qu'il doit aveugler les sages et les savans (/^. 6 , 10); » annoncer l'Évangile aux pauvres et aux petits (/j. 61 , i); » ouvrir les yeux des aveugles , et rendre la santé aux in- » firmes ( /y. 3^ , 5 et 6 ) ; et mener à la lumière ceux qui » languissent dans les ténèbres [Is» 42 , 16) ;

» Qu'il doit enseigner la voie parfaite (/^. 3o, 21) , et » être le précepteur des Gentils ( 7^. 55 , 4) ;

- » Qu'il doit être la victime pour les péchés du Monde » {Is, 53, 5) ;

» Qu'il doit être la pierre fondamentale et précieuse {Is, 28,

D Qu'il doit être la pierre d'achoppement et de scandale

»(ij. 8, 14);

» Que Jérusalem doit heurter contre cette pierre {Is> 8,

» Que les édifians {a) doivent rejeter cette pierre {Ps, 117, 22) ;

» Que Dieu doit faire de cette pierre le chef du coin et ;

(a) C'est-à-dire les bâtisseurs, ceux qni travaillent à>rédifice du temple spirituel où Dieii veat hahîter.

>• qiie cette pierre doit croître en une montagne Immense et • iTemplir tonte la terre [Dan, a, 35).

» Qu'ainsi il doit être rejeté (Pj. X17, 22); méconnu » (Is, 53, 2 et 3); trahi {Ps, 40, io)j vendu (Zack, 11, la); » souffleté (Is, 5o, 6); m«(}ué [Is, 31} , 16); affligé en une « infinité de manières (Ps. 68, 27) ; abreuvé de fiel (Pf. 68, « aa); qu'il auroities pieds eties mains percés (Ps, ai, 17); «qu'on lui cracheroit au visage (Zr. 50|. 6); qu'il seroit « tué ( Dan, 9 , a6 ) ; et ses habits jetés au sort ( Ps, ai , 19);

» Qu'il ressusciteroit ,( Ps, 1 5 , 10) le troisième jour ( Osée^ » 6 , 3).

» Qu'il monteroit au Ciel (Pju 46, 6 , et 67, 19) pour s'as- » seoir à la miroite de Dieu (Ps, 109, i).

» Que les rois s'iirmeroient contre lui ( Ps, a , a).

» Qu'étant à la droite du Père, il seroit victorieux de ses «ennemis (Ps, X09, 5).

» Que les rois de la terre et tous les peuples l'adoreroient » (Ps, 71 , 11) (a),

(a) Pensées de Pascal,

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