‹ Les diners du baron d'Holbach, dans lesquels de trouvent rassemblés, sous leurs noms, une partie des gens de la cour et des littérateurs les plus remarquables du 18e siécleChapitre 24 sur 41 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

LE BARON, DIDEROT, D'ALEMBERT , GRIMM , M. DE CONDORCET , TOUSSAINT , L'ABBÉ MO- RELLET, HELVÉTIUS, L'ABBÉ RAYNAL, DAMI- LAVILLE, TfflRIOT.

GRIMM

Vous avez sans doute lu, Messieurs, le dernier Sermon de Voltaire sur la tolérance ? .

d'alembert.

J'espère que vous n'en doutez pas

DAMILAVILLE.

J'en ai distribué de ma main plus de cinq cents exemplaires

l'abbé morellet.

Il est d'une grande force.

GRIMM

<c Mais Voltaire rabâche trop à présent. Sa Ca- » therine est une maîtresse femme , parce qu'elle

» est intolérante et conquérante; ^o«^ les grands » hommes ont été intolérans, et il faut F être ^ et » si Ton rencontre sur son chemin un prince déï> bonnaire, il faut lui prêcher la tolérance , afin » qu'il donne dans le piège j que le parti ait » le temps de s'élever par la tolérance qu'on lui » accorde et d'écraser son adversaire. Ainsi le » dernier sermon de Voltaire sur la tolérance , » est un sermon^// aux sots et aux gens dupes ^ » ou à des gens, qui n'ont aucun intérêt dans la » chose (a). »

DIDEROT

Voilà de ces vérités qu'il ne faut dire que bien entre nous

GRIMM

Aussi ne vois- je point ici de profanes, ni de demi -philosophes \-

L'iLBBÉ. RATTTiLL.

Non, non , nous n'avons point aujourd'hui de seigneurs de la Cour.

LE BAROir.

Je me ^uis plu à rassembler à ce dîner l'élite de la philosophie; je n'y ai même admis qu'un seul déiste, M. Morellet (è), et je me flatte que

[a) Correspondance de Grimm^ i"« par^e , tom. Il, pag. 24 !i et 243. Voilà enfin de la franchise! (a) Voyez Mémoires de Fabbé Morellet,

M. Grimm ne désapprouvera pas cette espèce de tolérance.

GRIMM

Certainement, car elle est sans aucune consé-' quence ; des déistes et des athées sont d'accord sur tous les points essentiels , ils ne se chamailleront jamais. ( On rit. }

M. DE COWDORCET.

Messieiu:s, je dois vous faire une dénonciation. Je ne sais quel imbécille, dont j 'ai oublié le nom, s'est avisé déjà de faire une critique de ce dernier écrjfr^ de Voltaire.

l'abrjé morellet.

Oui , je le sais ; un mien parent (a) m'en a averti ; je connois l'auteur et je me suis chargé de lui donner sur les oreilles {b), ( On rit. ) Ma réponse est prêle.

d'alembert.

La reconnoissance et notre propre intérêt nous obligent à soutenir constamment , et de toutes nos forces, le chef de la philosophie et le Nestor

{a) Agréable manière de parler, qui se trouve sans cesse dans les Mémoires de Vahhé Morellet^

(6) Autre expression » remplie de no]>lesse, qui se trouve a^si dans ces Mémoires \

de la littéraire française , enfin celui qui est, comme Ta si bien dit M. de Saint-Lambert ,

« Yainqueiir deft deux rivaux qui régnent sur la scène (a). »

HELVÉTIUS

Il est certain qu'il a une grandç imagination.

d'alembert.

« Ne seroit-il pas facile de comparer ensemble » nos trois plus grands maîtres en poésie (b)y » Despréaux, Racine et M. de Voltaire (c)? Ne

(a) Comme Va si mal dit M. de Saint-Lambert y ce vers passera toujours pour une exagération ridicule et une flatterie absurde ; car assurément , quoique Voltaire ait fait de belles tragédies , comme eHe$ isoatTemplies de plagiats , que Ions les plans en sont mauvais, et que la versification en est excessivement inférieure à celle de Racine , sa place sera toiijours marquée fort au-dessous de celles de ces deux grands maîtres.

ip) Éloge de Despréaux.

(c) L'auteur observe , dans une note , que M. de Voltaire vivoit^ quand ce discours fut prononcé. Ne pourroit-^n pas observer encore ^qu'il est smgidîer de ne pas placer au rang de nos pbis gixmds maîtres ex poésie^ J.*B. Rousseau ? Est-ce parce qu'il n'avoit point fait de tragédies? Mais Des-préaux n'étoit pas un auteur dramatique. On dit qu'on peut faire des tragédies brillantes sdns être ua grand poète , et qu'il faut, au contraire, être népoëte pour faire de belles odes; et M. de Voltaire n'a jamais pu faire mie bonna odcj.

» pourroit-on pas dire, pour exprimer les diffé- » rences qui les caractérisent , que Despréau& » frappe et fabrique très-heureusement ses tcts; » que Racine -jette les siens dans une espèce de » moule parfait , qui décèle la main de l'artiste , » sans en conserver l'empreinte; et que ]^. de » Voltaire, laissant comme échapper des vers » qui coulent de source, semble parler, sans art » et sans étude , sa langue naturelle ? Ne pour- » roit-on p9S observer qu'en lisant Despréaux , » on conclut et on sent le travail ; que dans Ra- » cine on le conclut sans le sentir, parce que, si » d'un côté la facilité continue en écarte l'appa- » rence , de l'autre la perfection continue en » rappelle sans cesse l'idée au lecteur; qu'enfin, » dans M. de Voltaire, le travail ne peut ni se » sentir, ni se conclure , parce que les vers moins » soignés, qui lui échappent par intervalles, » laissent croire que les beaux vers qui précè- » dent et qui suivent n'ont pas coûté davantage » au poète ? Enfin , ne pourroit-on pas ajouter ,

)) en cherchant dans les chefs-d'œuvre des beaux*- » arts un objet sensible de com|>arai5oai entre » ces trois ^ands écrivains , que la manière de

et celles de Rousseau sont sublimes. Enfin , comme poète , le nom de Rousseau est un des premiers qui se présentent à la mémoire ; m^is M. de Yoltaire vivoit encore!. ..

» Despréaux , correcte , ferme et nerveuse , est » assez bien représentée par la belle statue du » Gladiateur (a) ; celle de Racine, aussi correcte, :» mais plus moelleuse et plus arrondie, par la » Vénus de Médicis; et celle de M. de Voltaire, » aisée , svelte et toujours noble , par l'Apollon » du Belvédère (b) ? »

(a) Est-ce le Gladiateur ihourant ou le Gladiateur cornhattant ? Ces deux statuer sont également belles. L'auteur n'auroit pas dû nous laisser dans cette incertitude ; mais il n'avoit jamais été à Rome , et peut-être n'avoit-il entendu parler que d'un gladiateur.

[b) De toutes les statues antiques , V Apollon du Belvé^ dère est la seule dont on n'ait jamais fait une belle copie. L'auteur n'ayoit tu que des copies de ces statues ; ainsi , en supposant qu'il eût du goût, il est clair qu'il place ici M. de Voltaire au-dessous de Jlacine. Au reste , il est agréable de savoir que la manière d'écrire de Racine est arrondie , et que la manière d'écrire de M. de Voltaire est svelte,

A-t-on jamais écrit un galimathias plus singulièrement diffus, plus*ennuyeusement pesant, avec des expressions plus bizarres et dans un langage plus dissonant?

Despréaux vçxl frappe kx fabrique ^ représente à l'oreille ce que ce poëte a voulu peindre en se moquant de Chapelain ; et cette espèce de moule parfait de Racine, et cette étrange définition que l'on conclut et Von sentie travail de l'un , que l'on conclut sans le sentir le travail de l'autre , et qu'on ne peut ni conclure, ni sentir le travail du troisième : tout cela est d'un tel ridicule, qu'il n'est pas véritablement conce-

HELVÉTIUS

Voilà une définition très-neuve.

DIDEROT

Et très-ingénieuse.

a II est certain que le sentiment étoit une espèce » de tact qui mauquoit à Despréâux , car si le » poète doit avoir le tact sur le goût sévère pour » connoître ce qu'il doit saisir ou rejeter; si » l'imagination , qui est pour lui comme le sens » de la vue f doit lui représenter vivement les » objets et les revêtir de ce coloris brillant dont » il anime ses tableaux ; la sensibilité ^ espèce » cT odorat d'une finesse exquise (a), va chercher » profondément dans la substance de tout ce qui » s'offre à elle ces émotions fugitives , mais dé- » licieuses, dont la douce impression ne se fait ^ sentir qu'aux seules âmes dignes de l'éprou- » ver (è). w {^Éloge de Despréaux. )

vable qu'avec de l'esprit ou seulement du bon sens , on puisse écrire ainsi.

(a) On diroit que l'auteur définit la sensibilité du chien ^ qui s'attache et qui reconnoît par l'odorat; ce qui fait qu'on pourroit dire, en parlant de cet animal : sa sensibilité , es-pèce d'odorat d'une fimesse exquise, etc.

[b) L'imagination qui est comme le sens de la vue; la sensibilité qui est une espèce d'odorat, qui va chercher

DAMILAYILLE.

Excellent ! excellent !

d'alembert.

« Un de nos plus célèbres confrères a re-

» marqué avec grande raison, quoi qu'en ait dit » h bas peuple des critiques y que les deux illus- » très fondateurs de la Tragédie , parmi nous , » sembloient s'être plus attachés à peindre les 1^ hommes que les natfons; que Racine n'en » avoit peint qu'une seule ^ les Juifs j et Cor- » neille que deux, les Romains et les Espagnols; p que M. de Voltaire seul, avoit peint tous les » peuples, Grecs, Romains, Français,£spagnols, » Américains, Chinois et Arabes (û). » {Éloge de Crébdlon.)

profondément dans la substance de tout ce qui s'offre à elle, des émotions fugitives , ne paroissent pas des comparaisons fort heureuses (i)!

(a) Croît- on de bonne foi que les auteurs tragiques s'attachent à nous peindre les nations ? Croit-on que l' Orphelin, de la Chine nous donne une juste idée de la nation chinoise ? Que Zdi're nous retrace les mœurs des Turcs et les usages du sérail? Cette pièce, au contraire, présente d'un bout à l'autre, des mœurs, des usages, des sentimens dont l'histoire de ce peuple n'offre pas un exemple. Croit-on que ces Américains que l'Histoire nous représente si doux, si faciles à épouvanter, à subjuguer, soient fidèlement retracés dans ces caractères énergiques et viokns de Zamore et d'Al-

l'abb£ morellet.

Cela est parfaitement vrai.

d'ale^bkrt.

<c Avez-vous entendu parler d'une nouvelle V feuille périodique , intitulée la Renommée

zire ? Mats en admettant que M. de Voltaire ait en eSeï peint tous ces peuples , comment ose-t-on dire que Racine n'a peint qu'une seule nation ^ les Juifs? Oui, il a peint les Juifs , et avec une admirable Térîtc , parce qu'il avoit fait une étude particulière des Écritures ; mais n'a-t-il fait qn'Es" ther et Athalie? N'a-t-il pas aussi peint les Turcs? Bajazet donne certainement mieux que Zsûre l'idée de leurs mœurs et de leur caractère. M. de Voltaire a peint les Grecs et les Romains; et Racine n'est-il pas l'auteur de Phèdre, à^ïphi" génie , à'jindromaque , de BritannieUs, de Mithridate^ de Bérénice y etc.? Quand tous les confrères de l'auteur des Eloges se réuniroient pour nous soutenir que Racine n'a peint qu'une seule nation, les Juifi , lious serions forcés dé nous joindre au bas peuple des critiques, el de tè* pondre «tcc respect, mais par des faits positifs teb que ceux que je viens de citer.

Si l'on veut appeler peindre des nations, faire paroître sur la scène des personnages auxquels on donne différens noms, nous dirons aussi que Corneille a peint les peuples de l'Egypte ( dans la Mort de Pompée) , les Parthes (dans Rodogune)^ les Espagnols et beaucoup d'autres nations. Et si nous parlons raisonnablement, nous dirons qu'il n*a peint que les Romains , dans le temps de leur grandeur et de leur gloire , mais que lui seul a su les peindre.

» littéraire y où .jL'on dit que Yoltaire est assez » maltraité (a) ?

HELVIÈTIUS.

» Que de chenilles qui rongent la littérature !

D ALEMBERT

» On dit que l'auteur de cette infamie, que je M n'ai pas eu le temps ni le courage de lire , e^t » un certain Lebrun , à qui Voltaire a eu la bonté

n d'écrire une lettre de remercimens sur une » mauvaise ode qu'il lui avoit adressée (è) (2). » ( Correspondance , tom. XX, pag. 238.)

LE BARON

Il faut que ce Lebrun soit bien sot pour oser, en entrant dans la carrière des lettres, écrire contre le doyen du Parnasse.

DAMILAVILLE.

J'ai vu ce matin M. d' Argenlal, qui m'a montré une lettre ravissante qu'il venoit de recevoir de Voltaire. Cette lettre feroit jeter les hauts cris à toute la canaille hypocrite.

TOUSSAINT

Vous en rappelez-vous quelques traits ?

{d) Correspondance de ^ Alemhert et de Voltaire^ t. XX pag. 238.

(6) Cesi ce même Lebrun qui depuis,..

Page 1