‹ Les diners du baron d'Holbach, dans lesquels de trouvent rassemblés, sous leurs noms, une partie des gens de la cour et des littérateurs les plus remarquables du 18e siécleChapitre 30 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dtner chez madame Necker^

MADAME NECKER, MADAME D'ANGEVILLERS, L'AB- BÉ MORELLET, M. GRIMM, M. SUARD, LE COMTE D'ALBARET (a), UABBÉ ARNAULT.

( La scène est avant le dtner^ ) MADAME 1CECK.ER.

Je dois vous prévenir que nous dînerons aujourd'hui plus tard que de coutume : une affaire imprévue a forcé M. Necker de sortir, il ne rentrera qu'à deux heures et demie au plus tôt

MADAME d'aITGEVILLERS.

M. Necker vous doit, Madame, un moyéiï certain de se faire attendre chez lui sans impatience.

{a) Italien et homme de beaucoup d'esprit qui alloit soifr- Teut chez madame Neeker.

MADAME NEGKEB.

C'est sans doute, Madame, de vous inviter à vous y trouver pendant son absence.

MADAME d'aWGEVILLERS.

Votre modestie seule pouvoit interpréter ainsi ma pensée.

LE COMTE d'albaret à madame Necker.

Oserois-je vous demander, Madame, si vous avez, enfin pris un parti entre les Gluckistes et les Piccinistes?

MADAME ITECKER, en souriant.

Cest une résolution qui exige un grand courage , car il en faut beaucoup pour s'exposer à la haine de tout un parti passionné ; mais il est vrai que , si, au fond de l'âme , je préferois l'auteur àiArmide à son rival, j'aurois une belle occasion de l'avouer dans ce moment, puisque je ne vois ici que des Gluckistes.

l'abbé ARIfAULT»

Nous n'oserions certainement pas hasarder une telle question en présence de M. de Marmontel.

MADAME rrECKER.

Je l'attends à dîner.

M. SUA.iU[>.

Hâtez-vous donc , Madame, de vous nous vous garderons le secret.

expliquer;

MADAME ITECKER.

Je ne le demanderois pas. La prudence peut engager à taire son opinion, il y a toujours de la lâcheté à la désavouer. Ce que je puis dire , c'est que toutes ces querelles si vives et même si violentes sur les arts ne me plaisent pas, surtout parmi les gens de lettres qu'elles divisent en deux partis ennemis l'un de l'autre , et pour des choses , convenons-en, très-frivoles, puisqu'elles n'ont aucun rapport avec la morale

l'abbe morellet.

Et que d'ailleurs eUes sont étrangères à la littérature.

LE COMTE

Je prendrai la liberté d'ajouter , quHl Êiudroit être excellent musicien , pout oser disserter en public sur le mérite de deux grands compositeurs.

l'abbé arnault.

Il ne faut que du goût et de l'âme pour juger Gluck; cependant j'avoue qu'il faut aussi quelques connoissances en musique. Nous n'avons pas , M. Suard et moi, approfondi cet art, comme

M. le comte d'AIbaret, dont la musique a toujours été la passion dominante {a) ; mais nous l'avons cultivée autant que nos occupations ont pu nous le permettre , tandis que M. de Marmontel ne connoît pas une note de musique et ne seroit pas en état de déchiffrer un pont-neuf.

LE COMTE

Ce qu'il y a de certain , c'est que tous les vrais amateurs sont Gluckistes^ et même les Italiens comme moi, quoique Gluck soit allemand, ce qui produit naturellement une rivalité nationale. M. lé prince de Conti , le bailli de Chabrillant , le vicomte de Jarnac , le marquis de Clermontd'Amboise (qui chante si bien), le baron de Back , le marquis d'Adhémar {h) , le comte de Guines (c) et toutes les dames qui ont en musique des talens supérieurs sont Gluckistes. Avezvous entendu parler, Mesdames, de la scène plaisante qui, avant-hier, eut lieu au Palais-Royal, à propos de Gluck entre le marquis de Clermont et le chevalier de Chastelux , ardent Picciniste ?

(a) Ce qui ëtoit vrai : il avoit une fois par semaine daesL lui une musique ravissante; et, comme tous les vrais connoisseurs, il étoit Gluckiste,

{b) E chantoit et jouoit de la. liatpe. (c) Depuis duc de Guines, qui jouoit supérieurement de la flûte.

MADAME NEGKER.

Non; et comme je suis sûre qu'elle n'est pas à l'avantage du chevalier que je vois souvent et que j'aime beaucoup , je vous prie de ne pas la conter.

LE COMTE

C'est dommage! elle est charmante (a).

GRIMM

On reconnoit à ce procédé la délicatesse de principes de madame Necker; car un petit tort musical n'empécheroit certainement pas le chevalier de Chastelux de passer, au jugement de tous ceux qui le connoissent, pour un homme aussi instruit et aussi spirituel qu'il est estimable à tous égards.

MADAME NECKER

Oui ; mais, lorsqu'on se permet de sourire au plus léger trait de moquerie sur un de ses amis, on en vient bientôt à tolérer des médisances

(a) La voici. Le chevalier soutenoit, en s'adressant aa marqnis de Clennont^ que la partition des opéras de Gluck ëtoit barbare; et comme M. de Clermont gardoit le silence, et que le chevalier le pressoit de répondre , M. de Clermont loi dit enfin : «mon cher chevalier, je vais, si on mêle permet, 1» vous chanter un air très- connu , et quand vous m'aurez dit > sila mesure en est à deux ou à trois temps , nous entrerons » eu discussion musicale \ » le chevalier refusa la proposition.

plus fâcheuses. Enfin, je voudrois qu'on se bornât à jouir des grands talens sans les coin* parer et les rendre rivaux , c'est-à-dire sans les peser avec partialité dans une balance infidèle; car le goût, toujours variable dans les arts, et l'enthousiasme ne sont jamais des juges équitables.

l'abbé arnault.

Que dites-vous. Madame, de la plaisanterie du Journal de Paris (a) sur VOrlandino et le Roland (è)?

MADAME n^E€K£R«

Elle a fort-bien réussi , et Tintention en est en e0et très-jolie... Mais j^entends du l»*uit; on vient, je vous en conjure, parlons d'autres choses...

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