‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 14 sur 37 · DU CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE VI

(i) M. de Voltaire, dans ses lettres à d'Alembert, montre un profond chagrin sur quelques articles de \ Encyclopédie , qui sont raisonnables, parce qu'ils ont été faits dans les commencemens de l'entreprise par deux ou trois hommes estimables qui écrivoient de bonne foi; ces articles ont été philosophiquement corrigés, par les renvois imaginés par Diderot, et dont nous avons déjà expliqué l'artifice dans les chapitres précédens. Le mot athéisme fut ainsi corrigé , modifié et détruit par le stratagème des renvois. L'article étoit bon ; le voici :

«Le mouvement n'étant pas essentiel à la matière , et la » matière n'ayant pu se le donner à elle-même, il s'ensuit

> qu'il y a quelque autre substance que la matière , et que » cette substance n'est pas un corps... Le mouvement n'étant i> pas de l'essence de la matière , il faut nécessairement qu'elle » l'ait reçu d'ailleurs. Elle ne peut l'avoir reçu du néant , car » le néant ne peut agir. Il y a donc une autre cause qui a » imprimé le mouvement à la matière , qui ne peut être ni « Matière, ni corps ; c'est ce que nous appelons esprit... Si

> le monde s'étoit formé par le seul mouvement de la ma- » tière, pourquoi se seroit-ellc si épuisée dans ses copupei^

»' comens , qu'elle ne puisse plus et n'ait pu depuis plusi<'ur» « siècles former «les astres nouveaux? Pourquoi ne pro<luio roit-ellc pas tous les jours des animaux et des homines X. par d'autres voies que par celles de la génération, si elle «» en a produit autrefois? Il faut donc croire qu'une cause » intelligente et toute-puissante a formé , dès le commence- > ment, cet Univers en cet état de perfection où nous le i> voyons aujourd'hui. On fait voir aussi qu'il y a du des- >' sein dans la cause qui a produit l'Univers ; c'est la der- » nière des absurdités de croire et de dire que l'œil n'a pas » été fait pour voir, ni l'oreille pour entendre. Il faut, dans w ce malheureux système , réformer le langage le plus rai- » sonnable et le mieux établi , afin de ne pas admettre de V connoissance et d'intelligence dans le premier auteur du » monde et des créatures. Il n'est pas moins absurde de » croire que si les premiers hommes sont sortis de la terre , » ils aient reçu partout la même figure de corps et les mêmes » traits , sans que l'un ait eu une partie plus que l'autre ; » ou dans une autre situation. Mais c'est parler conformé- » ment à la raison et à l'expérience , de dire que le genre » humain soit sorti d'un même moule , et qu'il a été fait d'un » même sang. »

Si l'on admet un Dieu , on ne peut se le représenter que sous les traits augustes qui conviennent au souverain absolu, au créateur de tout ce qui existe. Source éternelle de la justice et de la vérité , Dieu ne peut nous tromper , et tous ses décrets doivent être équitables. Ces notions si naturelles, me suffiroient seules pour me convaincre de l'immortalité de rame. En lisant l'histoire , en jetant les yeux sur la terre , je vois souvent le crime impuni , le vice triomphant , l'innocence opprimée et la vertu malheureuse. Je sais que l'homme "viciçux ne goûtera jamais le bonheur et le repos ; mais il

peut à force de corruption , s'endurcir contre les remords , obtenir des succès éclatans, et s'enivrer d'une fausse gloire. Je sais que l'homme vertueux trouvera toujours des consolations au fond de son âme ; cependant s'il est persécuté , calomnié, s'il perd les objets de son affection, si la misère et les maladies se joignent à tant de maux , je le vois périr victime infortunée d'un sort si funeste. Puis-je croire alors que la justice éternelle ne lui tiendra compte , ni de ses sacrifices vertueux , ni de sa résignation , ni de ses souffrances ? et qu'après cette vie déplorable , le créateur replongera dans le néant cet être malheureux? Puis-je croire que le scélérat auquel tout a prospéré , l'usurpateur heureux , Cromwel , par exemple, l'assassin de son roi, n'ait eu après la mort qu'un destin semblable à celui du monarque infortuné qu'il conduisit sur l'échafaud ? Comment concilier avec cet affreux système , l'idée d'un Dieu , d'un être souverainement équitable ? « Dieu, dit M. « l'abbé Gauchat , Dieu peut abandonner les siens pour un i> temps ; cette épreuve passagère devient un précieux avan- » tage ; mais il faut enfin qu'il les justifie , qu'il les venge , » qu'il les couronne. Cette protection est essentiellement ren- » fermée dans l'idée de la justice. Ainsi, nier l'immortalité ^> de l'âme , c'est nier les perfections de l'Etre-Suprême , c'est » anéantir sa loi ;... ôter à Dieu l'attribut essentiel d'être la » source , la règle du bien , l'ennemi du mal , c'est le déw truire... Dieu est la vérité et la puissance; ses promesses » et ses menaces sont réelles ; la conscience qui les exprime » est vraie; ainsi, lumières, attraits, remords, tout ce qui » nous annonce sa loi, annonce l'iminortalité.

(2) On a tant déclamé sur Vinutilité et sur Voisiveté des prêtres , que souvent les meilleurs esprits, par habitude et sans réflexion , répètent quelques-unes de ces phrases. Le Voyage d'Espagne de l'imp artial et véridique M. de Bourgoing , offre

»in(* I lîtlsantc distrartlon de ce genre. Fn parlant de la faiiiensc cliartreiist' de Xcrès, à la vue de Cadix, il dit que ces religieux donnent/? trente pauvres en/ans leur première rducation , et qu'en outre ils donnent aussi un asile à douze paui'res vieillards infirmes^ qu'ils nourrissent, qu'ils servent et qu'ils soignent d'une manière touchante; ce qui^ ajoute M. de Bourgoing , doit leur faire pardonner leur pieuse oisiveté. Tous les jours servir et soigner douze vieillards, instruire trente en/ans , est une vie assez bien employée , et qu'il est plaisant d'appeler une pieuse oisiveté.

D'où vient cette animosité contre les ecclésiastiques? Depuis vingt-cinq ans ils sont martyrs ou dépouillés !... Qïiand ils eurent des richesses et de la considération, le culte religieux avoit de l'éclat et de la majesté; les pauvres étoient soulagés; les hôpitaux mieux administrés; le peuple et les villageois contenus , instruits de leurs devoirs ; l'éducation publique fondée sur d'excellentes bases ; la jeunesse docile et modeste , et la nation florissante ; il y avoit alors une morale uniforme, non-seulement bonne, mais sublime; c'étoit celle de l'Evangile. Quand leur influence a diminué, tous les liens sociaux se sont relâchés ; quand la haine et le mépris ont remplacé le respect et l'estime qu'on avoit pour eux , on a renversé les autels et les trônes , et on a couvert la France d'^chafauds!... Les ecclésiastiques ont eu de grands biens, mais rien n'a jamais été plus pur et plus respectable que l'origine de ces fortunes , dont au reste, on a fort exagéré l'étendue ; ils dévoient leurs richesses aux dons particuliers de la piété , et à leur travail , à des défrichemens de terrains incultes et abandonnés.

« Dans les vii^ et vni^ siècles, dit, en parlant d'eux, un » célèbre historien (a) , ils ne se lassoient point de réparer le§

{a) M. Gaillai-d, Histoire de François /"'.

( «24 ) » ravages que des brigands guerriers ne se lassoient point i) d'exercer. Les champs que ]e démon de la destruction ve- » noit de parcourir la flamme à la main , renaissoient et f ruc- )j tifioient par les efforts du zèle et de la charité. Tandis que X) les soldats pilloient et brùloient, les religieux défrichoient ; « par eux , les landes produisoient , le sable devenoit fertile ; )j les marais se changeoient en jardins, les eaux mortes et crou- X) pissantes en canaux , vivifiant les déserts qui se couvroient » de bâtimens nécessaires à la culture ; le travail étoit pour » les moines le fruit du travail pour les pauvres. Ces ri- » chesses arrachées à la terre dans ces temps de calamités » publiques , la charité les répandoit dans le sein des mal- » heureux ; on rendoit la liberté au prisonnier, on assuroit >j la subsistance à l'infirme , des soulagemens à la veuve , des » secours à l'orphelin ; on nourrissoit jusqu'au barbare , dont » les bras énervés par l'âge n'avoient plu» la force de défi truire j la charité se vengeoit de la fureur par des bieur » faits. »

Dans aucune autre classe , on n'a fait de la fortune un usage plus humain et plus utile. Lorsque jadis on voyageoit en France, on reconnoissoit à l'instant, par la beauté delà culture , la propreté des chaumières et l'aisance des paysans , que l'on étoit sur les terres d'une abbaye. Leur état leur interdisoit l'usage des brillantes superfluités d'un luxe ruineux; et, en même temps, il leur prescrivoit des aumônes que les moins charitables parmi eux ne pouvoient se dispenser de distribuer; et, dans les besoins de l'État, on trouvoit en eux de grandes ressources, par les dons gratuits les plus magnifiques.. Les religieux de la Trappe, au nombre de cent vingt , n'avoient que trente mille livres de rente , et , avec ce revenu , ils achetoient tous les ans pour mille écus de blé , qu'ils distribuoient aux pauvres de la campagne { en,

outre , ils cntrftonoicnt des f;imillrs entières dans l«'s villageg voisins, et ils rcccvoiont plus de quatre iiiille hôtes par an. Si, parmi ces voyageurs, il y en avoit de malades, on les i^ardoit tout le temps de leur maladie, et l'on donnoit de l'argent à ceux qui n'en avoient pas assez pour continuer leur route.

Comment avec un tel revenu, une maison de cent vingt personnes pou voit-elle faire ces immenses charités? C'est que tous ces religieux cultivoicnt eux-mêmes leurs terres, leurs bois , leurs jardins ; qu'ils ne mangeoient que des légumes à l'eau, ne buvoient point de vin; n' avoient pour toute chaussure ordinaire que des sabots ; pour vétemens, que des robes de laine, qui duroient quatre ans; pour meuble, qu'une paillasse, etc. Malgré le malheureux succès de tant de calomnies atroces répandues pendant près d'un siècle contre les prêtres, il n'en est pas moins vrai que nous leur devons tout. Ce sont eux qui , par l'instruction évangélique, ont formé la véritable civilisation , qui n'est autre chose que la perfection des idées morales. Ce sont eux qui ont défriché des terrains immenses , et donné les premiers d'utiles leçons d'agriculture. Ce fut une société de frères réunis sous le nom de Frères des Ponts , qui éleva en France les premiers pontg d'une solide et savante construction.

La plus grande partie de nos hôpitaux a été fondée par des prêtres , ainsi qu'un grand nombre de manufactures. La littérature , les sciences et les arts leur ont les mêmes obligations. Ce sont des ecclésiastiques , qui , par les plus laborieuses et les plus savantes recherches , ont seuls débrouillé le chaos de l'histoire. Ce sont des prêtres missionnaires qui nous ont fait jouir des plus précieuses richesses des autres parties du monde , de la soie , du quinquina , de la cochenille et d'une infinité de plantes bienfaisantes. Que ne doi-

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vent pas aux périlleux voyages des missionnaires , la botanique , la géographie et l'histoire naturelle ? Que ne leur a pas dû l'éducation publique et même les éducations particulières , dont les prêtres étoient presque toujours chargés? Ce sont encore eux qui ont rapporté de la Grèce et de l'Asie les plus précieux manuscrits , en nous conservant , malgré la guerre et le pillage , tous ceux que nous possédions , et qui , dans tous les temps , ont rétabli les études et les lettres tombées en décadence, et même en oubli. La littérature n'a jamais dû sa renaissance qu'aux ecclésiastiques. Dans le iî« siècle, sous Charlemagne et Louis-le-Débonnaire , on ne voit de science que parmi les prêtres.

Dans le x^ siècle , surnommé le siècle de fer ^ où les Hon- ^ois , les Normands et les Sarrasins inondèrent et ravagèrent la France ; où la barbarie anéantit les monumens du génie; où les monastères furent pillés et abandonnés, on ne vit que des désordres , des répudiations , des mariages cassés. Quelques religieux conservoient seuls le dépôt sacré de la morale , et celui des livres dérobés à la fureur des Barbares : Hervé , archevêque de Reims , Albon , abbé de Fleury, et quelques autres. Mais dans ce même siècle parut un phénomène , Gerbert , ecclésiastique qui Woit été en Espagne , en rapporta des manuscrits rares qu'il tenoit des Sarrasins. Ce fut lui qui introduisit en France les chiffres arabes ou indiens que les Sarrasins lui avoient fait connoître. Gerbert étoit mathématicien et mécanicien ; ce fut encore lui qui construisit la première horloge à roues. Il fut archevêque de Reiras, puis de Ravenne , et enfin pape sous le nom de Silvestre II. Il eut un illustre disciple , le roi Robert , auquel il inspira l'amour de la vertu et le goût des lettres.

Au xii« siècle , un célèbre théologien , Pierre Lombard , se fit une prodigieuse réputation par le livre fameux qui lui

a mérilé \o nom de inaitre dos sentences. On regarde Pierre Loiid)ard roiuine h- \rai fondateur de runiversilé de; Paris. AKuin, sous (^Ijarleniagne , n'avoit fond»* <|uc des écoles j)ai ficulières : d'illustres prélats furent tians ce siècle les plus ardens proterlcuis des Irltres et des aris. A cette épofjue, de vastes édifices , <le {grandes églises s'élevèrent do toutes parts dans la capitale et dans les provinces. Pour les bâtir et pour les décorer, on vit renaitn-, à la voix de la Religion, tous les arts à la fois, l'architecture, la sculpture , la peinture, l'orfèvrerie. Dans ce temps, ces arts étoient exercés par des ecclésiastiques. L'architecte d'un pont bâti sur la Saône, en io5o, fut l'arclievèquc de Lyon. Des religieux prenoient le titre de maîtres-maçons; d'autres, comme nous Pavons déjà dit, celui de Frères des Ponts : un ëvéque d'Auxerre destina trois ])rébendes de sa cathédrale pour un peintre, pour un vitrier, pour un orfèvre (a). Enfin, dans ce même siècle, l'abbé Suger , grand homme d'Étal, ministre intègre , ecclésiastique vertueux , écrivoit ses ouvrages historiques, faisoit de grandes fondations : Saint-Bernard composoit ses éloquentes oeuvres sacrées; plusieurs prêtres cultivoient avec succès la poésie latine ; et un moine, nommé Geoffroi, donnoit aux nations modernes la première idée du théâtre, par les tragédies pieuses de sa composition, qu'il faisoit représenter à ses écoliers.

Dans le xiii^ siècle , l'université fut entièrement établie (b),

(a) Voyez sur tous ces faits historiques , Félibieu , Fies des illustres Architectes ; et l'abbé Lebœuf, Etat des Sciences en France , depuis Robert jusqu'à Philippe-le-Bel.

(J>) Elle fut nommée université, parce qu'elle contenoit tous les sarans , et qu'elle enseignoit tontes les sciences. Ses premiers statuts furent dressés au commencement du xin^ siècle , par Robert de Courcon ,

L'on ne trouvoit presque plus de savans que dans son seîn ^ et tous ces savans étoient ecclésiastiques- Ce corps de savans et de gens de lettres, reconnoissant le souverain pontife pour chef, il en résultoit que le pape étoit à la fois le modérateur universel de la littérature ainsi que de la Religion. C'étoient aussi les ecclésiastiques qui exerçoient la théorie de la médecine sous le nom de physique : ils abandonnoient aux laïcs la composition et l'emploi des remèdes. De là viennent les apothicaires : en prescrivant les opérations manuelles , ils ne les faisoient pas ; de là viennent les chirurgiens.

On trouve dans tous les siècles suivans , un nombre égal d'ecclésiastiques d'un mérite supérieur : c'est encore à des ecclésiastiques que Ton doit l'éclat que les lettres et les arts répandirent sur le xvi^ siècle et sur le règne de François I*"" ; ce prince attira en France le Génois Benoit Tagliacarne , si distingué par son talent pour la poésie latine : François l*"" lui confia l'éducation des princes , ses fils , et lui donna l'évéché de Grasse. Etienne Poncher, évêque de Paris, avoit seul eu le courage , dit M. Gaillard («), de combattre la colère aveugle de Louis XII contre les Vénitiens , et de s'opposer à la ligue de Cambrai : il fut disgracié ; François I^"^ lui donna l'archevêché de Sens , et le chargea du soin d'attirer en France les savans étrangers. Ce fut par le conseil de ces gi*ands hommes que François I*"" , malgré les désastres de la guerre , immortalisa son règne par son amour pour les lettres et par la fondation du collège royal.

Le vertueux évêque de Lisieux qui , sous Charles IX sauva sa ville et son diocèse des fureurs de la Saint-Barthélémy;

dit le cardinal de Saint-Etienne , légat du Saint-Siège. Les papes et nos rois la comblèrent de faveurs.

(a) Histoire de François I'^ .

les cardinaux d'Ossat et du Perron , dont le [)rof«»iHl savoir vt los rares (alcns furent si utiles à iienri-le-Grand rt a la l'rance , le cardinal de Rambouillet, célèbre par son babi- Icté dans les affaires , a])partienncnt à ce siècle.

Le xvii« siècle offre des noms et des ecclésiastiques plus célèbres encore, parce que la langue française, perf<?ctionnéc et fixée ])ar des cbefs-d'œuvre, assure aux bons écrits de ce temps uth' immortelle renommée, et que l'histoire des personnages illustres de cette époque si récent<', est connue de tout le monde. Saint-Vinccnt-dc-Paul qui établit les pères de la mission , qui fonda deux hôpitaux pour les vieillards , l'un pour vingt hommes, l'autre pour vingt femmes, qui rétablit l'Hôtel-Dicu , fonda celui des Enfans-Trouvés , institua les Sœurs de la Charité , qui fut le protecteur des émigrés de la Lorraine, le bienfaiteur, pendant la guerre, des pauvres habitans de la Champagne et de la Picardie , celui de la ville d'Ktampes, des pestiférés et des galériens de Marseille, etc. Dans ce siècle où la Religion sanctifia les talens les plus éminens , on vit briller ensemble dans la chaire évangélique, Bossuet et Bourdaloue ; l'illustre archevêque de Cambrai, appartient à ce siècle. Santeuil, chanoine de Saint-Yictor , illustra son nom par ses poésies latines et sacrées ; on pourroit citer une foule d'autres littérateurs aussi distingués dans la" même classe, et un nombre égal de savans dans tous les genres de négociateurs et d'hommes d'État. Mais en voilà peut-être assez pour justifier les prêtres de V inutilité et de la. pieuse oisiveté qu'on leur reproche avec tant d'acharnement et d'animosité depuis soixante-dix ans.

(3) Le chef des prétendus philosophes modernes , pour attaquer les lois données par Moïse , s'est permis , suivant sa coutume , une foule de mensonges et de citations fausses. Le savant auteur de l'excellent ouvrage intitulé : Lettres de

( i3o ) quelques Juifs à M. de Voltaire , a réfuté ses erreurs avec une clarté et une précision qui ne laissent rien à désirer, et il a prouvé que ces lois , attaquées par l'ignorance réunie à la mauvaise foi, étoient d'une admirable sagesse. Les lois rituelles , qui défendoient de manger certains animaux malsa'ns (fl), furent sans doute très-sages. «Où est le ridicule, » dit l'auteur des Lettres, que des nourritures malsaines aient » été interdites , et que d'autres , qui peuvent paroitre agréa- » blés à quelques peuples , aient été prohibées pour desrai- » sons particulières qu'on ne peut condamner quand on les » ignore. Parmi ces lois rituelles , les unes avoient pour ob- » jet d'inspirer aux Hébreux une horreur invincible pour les «superstitions abominables de leurs voisins. De là ces dé- » fenses de passer leurs enfans par le feu (è) ^ de les stygma- » t!ser(c). D'autres lois étoient destinées à leur retracer les

«merveilles opérées pour eux par l'Eternel D'autres,

» comme autant d'emblèmes et de paraboles utiles , cachoient » un fonds admirable d'instruction.. . D'autres furent l'effet » d'une sage politique. ... Il est même des lois qui paroissent » avoir été spécialement destinées à servir de preuves sub- » sistantes et palpables d'une providence continuelle de Dieu » sur son peuple, et de la mission divine de son premier » conducteur. Telle fut , entre autres , la loi du repos de ;) toutes les terres pendant Tannée sabbatique \ loi singulière,

{a) Tels que les poissons sans écaîUes , les porcs , les hérissons , les hiboux, les sauterelles, les rats , les lézards, les seipens. On mangeoit des sauterelles en Orient ; on en mange encore dans l'Arabie, ainsi que des lézards et de certains rats.

{h) Comme faisoient les adorateurs de Moloch,

(c) Quelques idolâtres s'imprimoient sur la peau diverses figures en rhonneur de leurs dieux.

«unique, et qui naturellement ne devoit venir à l'esprit •' d'aucun législateur. Klie étoit fondée sur une promesse «expresse: Faites ce que je vous commande , dit le Seiw gneur ; que si vous dites : que mangerons-nous la sep- » tième année , si nous ne semons pas et si nous ne recueil- » Ions pas ? Je vous donnerai ma bcncdirtion la sixième n année, et cette année produira pour trois. Lcvit. 25 , i8, » 21. Celte loi ne peut élre fondée que sur la certitude que « dut avoir le législateur que chaque sixième année produi- M roit abondamment pour trois. Sans cela , Moïse couroit » risque de faire périr ses concitoyens de famine , et d'atti- M rer sur sa mémoire la malédiction publique. Or, cette ccr- )titude,de qui pouvoit-elle venir que de Dieu? Concoit-on >' qu'il eût osé porter une pareille loi , s'il n'eut été qu'un lé- » gislateur ordinaire ? Mais ce qui auroit été le comble de la » folie dans un politique qui n'auroit eu que des ressources >> humaines, est une démonstration qu'il en avoit d'autres , » et que le Seigneur, dont il se disoit le ministre , l'assistoit » effectivement et veilloit sans cesse sur Israël... Toutes les « parties de la législation mosaïque annoncent la haute et » divine sagesse du législateur («). Ses dogmes sont raisonw nables et sublimes ; ses préceptes religieux et moraux , >) sains et purs ; ses lois politiques , militaires et civiles, sont * sages , équitables et douces ; ses lois , même rituelles , foni> dées en raison; toutes, en un mot, sont admirablement •> calculées sur les desseins et les vues du législateur, sur les >' circonstances des temps , des lieux , des climats ; sur les » inclinations des Hébreux et les mœurs des peuples voi- »sins. Dans cette législation, rien qui contredise les lois >^ de la nature ou celles de la vertu. Tout y respire la

(a) L'auteur de cet ouvrage prouve cette vérité en entrant dans le plus grand détail sur toutes les parties de la législation mosaïque.

» piété, la justice, l'honnêteté, la bienfaisance. Son ob- » jet , son ancienneté , son origine, sa durép, les talens , le » génie et les vertus du législateur, le respect de tant de peu- » pies , tout concourt à en prouver l'excellence. Vos plus » grands hommes [a) l'ont admirée et l'ont regardée comme » la première source du droit divin et humain [b) ; et vous , » Monsieur, vous n'y voyez qu'absurdité et que barbarie!..» Monsieur de Voltaire a surtout déclamé contre les lois militaires des Juifs. Il a répété qu elles étoient inhumaines et barbares. Écoutons encore là-dessus l'auteur que je viens dô citer. Je me bornerai à quelques exemples frappans.

« La législation juive défendant d'enrôler la jeunesse au- » dessous de vingt ans... Elle ordonne que quand les trou- » pes sont rassemblées les chefs déclarent que quiconque » ayant bâti une maison , ne l'a point habitée , ou ayant y> planté une vigne ^ n'en a pas recueilli le fruit , ou ayant ^y pris une épouse , n'a point habité avec elle , soit libre de » s'en retourner dans sa maison , et dispensé du service y> pendant cette année [c).... Que si l'armée étoit obligée de » passer sur les terres des citoyens ou des alliés, la loi défend » d'y faire aucun dégât. . . Tu paieras tout , dit-elle , jusqu'à w Veau que tu boiras Les lois ne permettoient d'cn-

(a) C'est un Joif qni paiie à M. de Voltaire.

(i) « Nous pouvons citer entre autres le chancelier qui , de nos jours , » a Élit à la France un honneur immortel par ses vertus et ses talens. Ce » grand homme avoit tant de respect pour la législation mosaïque ; il es- » timoit le droit des Juifs si sage , qu'il s'étoit fait extraire et rédiger par » ordre de matières, un corps des lois juives. Mais les d'Aguesseau, les » l'Hôpital, les Bacon, petits légistes , foihles génies en comparaison de » nos philosophes ! »

( Note de l'auteur des Lettres. )

(c) Deutéronome.

» trcprondrc aucune guerre par caprice, par ambition

u On ne pouvoit prendre les armes que j»our se (l.fcndre » contre d'injustes invasions, ou pour tirer satisfaction des ). torrs qui avoient été faits ; et ce n'étoit que sur le refus » de réparations qu'il étoit permis d'entrer dans le pays m- .. nenii ; la loi même alors ne vouloit pas qu'on y fit de dé- ^> gàts inutiles;... elle dtfrndoit d'en couper les arbres fruiu tiers... Lorstju'après avoir défait l'ennemi on mettoit le » siège devant une de ses villes, la loi obligeoit de faire aux M habitans des offres de paix («)... Si parmi les prisonniers » de guerre, dit la loi , tu vois une captive qui plaise à ton ). cœur, et que tu veuilles l'cpousery tu l'emmèneras dans >^ ta maison ; là , vêtue de deuil et les cheveux coupés , elle ^pleurera pendant un mois son père et sa mère ; alors tu » viendras vers elle , et tu seras son mari , et elle sera ta ^ femme (b). »

Voilà ces lois militaires que M. de Voltaire appelle des lois à'\xn.t cruauté , d'une barbarie détestables. Il est vrai quil ne les a pas citées, et qu'il leur a imputé des cruautés qui n'étoient en usage que chez les païens , des cruautés qui ont été exercées par son héros, un empereur philosophe , Julien l'apostat , dont les troupes , comme le remarque V auteur des Lettres, aux sièges de Najora , Malcba et Dacires , firent un massacre général, sans distinction d'âge ni de sexe. M. de Vojtaire a écrit que l'usage des Juifs était de tuer les mâles dans les villes prises d'assaut , et qu'il leur étoit toujours ordonné de tuer tout , excepté les filles nubiles ; tandis que la loi ne permettoit de tuer que ceux qui portoient les ai*mes , et qu'elle prescrivoit d'épargner les femmes et les enfans ; et M. de Voltaire , et ses partisans , et ses copistes ont

(a) Dentéronome.

{b) Deutéronome.

répété et écrit mille fois que la loi ordonnoit de tuer les enfans , les femmes mariées , tout, enfin , excepté les filles nubiles. «N'est-il pas clair, lui demander l'auteur des Lettres, » que c'est calomnier grossièrement nos lois , ou montrer 1) évidemment à toute la terre que vous ne les avez jamais » lues ? »

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