‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les mêmes personnages, HELVÉTIUS kt i.'abbk RAYN AL- LE BARON à l'abbé Raynal et Helvctius.

Enfin vous revenez donc; vous avez manqué au moins trois ou quatre dîners.

HELVÉTIUS

Croyez qu'il faut autant de philosophie , pour avoir le courage de s'abstenir de venir ici , qu'il en faut pour s'y plaiie.

l'abbé r.AYNAL.

Moi, j'ai pour mon excuse , mes excursions par-delà les mers ; quand je n'ai pas le bonheur d'être avec vous , je suis aux Grandes-Indes.

DIDEROT

Et vous gourmandez vigoureusement les rois^ les mkiistres , les nobles et les prêtres.

l'abbé rayxal.

Ah ! de toutes mes forces.

d'alembert.

Voire talent et la vérité vous en donnent d'immenses.

l'abbé raynal.

Je ne suis qu'un soldat ^ et je nai que du zèle.

d'alembert.

Des soldats tels que vous nont des chefs qu'en

idée! (a).

HELVÉTIUS

De quoi a-t-il été question dans la dernière séance ?

d'alembert.

J'ai lu une lettre du patriarche.

l'abbé gagliawi.

Elle étoit d'une originalité !

LE baron.

Et la réponse de M. d'Alembert étoit digne d'une telle correspondance.

l'abbé morellet.

Voltaire est inépuisable en plaisanteries.

DUCLOS

C'est-à-dire, en sarcasmes; il assure lui-même qu'il n'est pas né plaisant (^).

(a) Vers de Corneille.

{b) Dans ses lettres au maréchal de Richelieu.

( -^7 ) t'abbi: morfxlet.

Une chose certaine, c'est qu'il fait rire tout le inonde.

DUCLOS

Le rire de la malice n'est pas du tout celui de la gaieté.

d'alembert.

Souvenez-vous , Messieurs , quon est désarmé dès qu'on rit.

DUCLOS

Je ne suis point armé,

d'alembert.

J'espère que jamais philosophe ne le sera contre Voltaire.

LE BARON

Ah! de grâce, M. d'Alembert, encore une lettre de Voltaire , c'est aujourd'hui jour de poste.

l'abbé morellet.

Ah ! oui , encore une lettre.

d'alembert.

Non , causons , causons : Que dites-vous , Messieurs , de la brouillerie de M. Hume et de Jean-Jacques ?

DUC LOS

Elle est inconcevable !

LE BARON

Elle est atroce pour Rousseau.

d'alembert.

(c Pour le COUJ3, Jean-Jacques fait bien voir ce » qu'il est ; un fou, et un vilain fou ; dangereux » et méchant; ne croyant à la vertu de personne, )) parce qu'il n'en trouve pas ie sentiment au jî fond de son cœur, malgré le beau j^a^/zo^ avec » lequel il en fait sonner le nom; ingrat , et qui » pis est, haïssant ses bienfaiteurs (c'est de quoi w il est convenu plusieurs fois lui-même) et ne » cherchant qu'un prétexte pour se brouiller » avec eux , afin d'être dispensé de la reconnois- » sance («). »

duclos.

Je crois qu'il est plus insensé que méchant.

HELVJÉTIUS.

Voilà une pauvre excuse ; la susceptibilité et la manie ne font faire des méchancetés qu'aux méchauà.

d'alembert.

« Jean-Jacques est une bête féroce, qu'il ne faut

[a] Correspondance, lettre de d'Alembert , tom. XX, lettre 193.

( '39) " voir qu'A travers des barreaux, et ne toucher » qu'avec un bâtou. Il est risible de voir les rai- «» sons d'après lesquelles il a soupçonné et ensuite »> accusé M. Hume d'iritelli<;ence avec ses eiuie- » mis. M. Hume a parlé contre lui m dormant ; » il logeoit à Londres dans la même maison, » avec le fils de Tronchin ; il a voit le regard yZre » et surtout il a fait trop de bien à Rousseau pour » que sa bienfaisance fut sincère {a). »

DUCLOS

Cela est extravagant.

HELVÉTIUS

Et surtout odieux ; son Vicaire Savoyard pou* voit faire quelque bien , mais ce n'étoit qu'une étincelle de philosophie.

l'aBBJK RA.TNAL.

Il n'a pas de quoi soutenir ce grand caractère. DUCLOS regardant à sa montre.

Malgré l'intérêt de la conversation, je suis forcé de vous quitter.

LE BARON

Tant pis pour nous.

ia) Tout cela est exactement vrai. Voyez même lettre de la Correspondance.

Dr CLOS en souriant.

Je crois que vous vous passerez fort bien de moi.

LE BARON

Voilà une mauvaise pensée.

DUCLOS

Je voudrois qu'elle fut fausse; mais adieu, Messieurs. (Il sort.)

d'alembert.

Le voilà parti. Je n'en suis pas fâché : il ne m'aime pas , je le sais depuis long-temps.

DIDEROT

Je suis dans le même cas.

HELVÉTIUS

Il est aussi trop caustique.

DIDEROT

Et trop morose.

d'alembert.

A présent je puis vous avouer que M. d'Argental m'a apporté ce matin une lettre du patriarche.

le baron.

Quelle bonne fortune!

l'abdiS raynal.

Silence, silence....

l'aBBK MORELLF/r.

Nous ne sommes qu'entre nous , cela sera charmant.

dVlembert.

D'autant plus qu'on ne pouvoit lire celle-là qu'en très-petit comité ; mais je regrette que frère Damila ville ne soit pas ici. Il est occupé, avec son zèle ordinaire, à colporter sous le manteau deux nouvelles brochures du patriarche (a).

l'abbé gagliani.

Qui j'espère ne sont pas sous son nom.

d'alembert.

Ah! soyez sans inquiétude : ses actions sont aussi prudentes que ses écrits sont audacieux.

HELVÉTIUS

Et voilà ce que le despotisme enseigne aux gens d'esprit.

{a) C'étolt en effet son emploi. Ce frère Damilaville mourut banqueroutier, laissant à l'aumône un vieux domestique auquel il devoit tous ses gages. Cest d'Alembert luimême qui , dans ses lettres , le dit à Voltaire en lui annonçant sa mort.

LE BARON

Lisez-nous clone la lettre.

d'alembert.

La voici : ( il la déploie et lit tout haut.) « Mon cher » et illustre philosophe , vous avez {a) des articles » de théologie et de métaphysique qui me font » bien de la peine (Z?); mais vous rachetez ces « petites orthodoxies par tant de beautés et de » choses utiles , qu'en géiiéral le livre sera un » service rendu au genre humain (c). »

DIDEROT

Sans doute , mais quel service incalculable , si on nous eût laissé faire!....

d'alembert continuant de lire.

ce On dit , mon cher et sublime philosophe , )i qu'il y a dans la canaille de Paris , une secte » de Margouillistes , dérivés des Jansénistes ^ les- » quels sont engendrés des Augustinistes. (On rit.)

» Eclairez et méprisez le genre humain (d).

(a) Dans V Encyclopédie.

[b) Parce qu'on n'y trouvoit rien de contraire à la Religion.

(c) Correspondance y tom. XX, lettre 27.

[d) Éclairez et méprisez : voilà une singulière exhortation. Ces passages se trouvent dans la Correspondance , t. XX,

lettre 25.

» Je vous demande en grâce, mon cher et grand » philosoplic, (le me diic poiinjiioi Duvlos en » a mal usé avec vous. Est-ce là le temps où les ;) ennemis de la superstition devroient se biouil- » 1er ? Ne devroient-ils pas au contraire se réu- » nir tous contre les fanatiques et les fripons ? » Quoi! on ose, dans un sermon devant le Roi, » traiter de dangereux et d'impie, un livre muni » d'un privilège du Roi, un livre utile au monde » entier [ci). Et tous ceux qui ont mis la main y> à cet ouvrage, ne mettent pas la main à l'épce )) pour le défendre? Ils ne composent pas unba- » taillon carré! Ils ne demandent pas justice 1 » M. de Malesherbes n'a - 1 - il pas été attaqué » comme vous et vos confrères dans ce discours » de harengère, appelé sermon, prononcé par » G aras se- Chapelain ? (li)

» Quels sont les cuistres , les faquins , les mi- » sérables, les théologiens, qui osent dire, que » j'ai approuvé ce qu'on a vomi contre YEncy- » clopédie ? c'est-à-dire contre moi ? fc)

» Que dites-vous de Maupertuis ^ mort entre

(a) On ne concevra jamais l'impudente folie de se plaindre en particulier de l'accusation d'impiété aux mêmes hommes, auxquels on recommande sans cesse d'attaquer, sans relâche^ la Religion et de faire tous leurs efforts pour la détruire,

(b) Correspondance , tom XX, lettre 41.

(c) Même ouvrage et tome , lettre 46:

» deux capucins ? Je ne le croyois ni hypocrite » ni inibécille {a).

» J'ai entendu parler d'un frère VArn^^ée , jé- » suite , qui est à la Cour en grand crédit , et » confesse, dit-on, Mesdames ; on dit que c'est le » plus pétulant idiot.... (b) Ne trouvez- vous pas » que le nom de l'Arrivée est celui d'un valet » de comédie. (On rit. ) On dit que ce maroufle » se mêle d'être persécuteur (c). (Nouveaux rires. )

» Le Dictionnaire encyclopédique^ continue-t- » il , sera-t-il défiguré et avili par de lâches com- » plaisances pour des fanatiques , ou bien sera- » t-on assez hardi pour dire des vérités dange- » reuses ? {d) Qui est l'auteur de la farce contre » les philosophes? ie) Qui sont les faquins de » grands seigneurs et les vieilles catins dévotes M de la Cour qui la protègent ? (/)

» Il pleut des monosyllabes : on m'a envoyé » les que^ on m'a promis les oui ^ les non^ les » pour , les qui ^ les quoi ^ les^/. Il est très-bon » de rire aux dépens des faquins.qui font les im-

[a) Correspondance , tom. XX, lettre 55. (è) Ici , suppression d'un blasphème.

(c) Correspondance j tom. XX, lettre 57.

[d] Exhorter à dire des vérités dangereuses , voilà de la candeur.

e^ La comédie intitulée les Philosophes ^ de Palissot. (/) Correspondance , tom . XX , lettre 6 1 .

rt poi'lans , et des absurdes faiseurs de rc(|uisi- " loiri's (u). Ne pourrois-je point avoir (|uel([ues » anecdotes {ù) sur GaucJiat , Moreau , Clmu* » mt'ijc, Hayeiy Trublet et leurs complices? (c)

» Il faut que je vous conte, pour votre édifi- « cation, que j'ai lait un sifi«^ulier prosélyte. Un " ancien officier , homme de grande condition , w retiré dans ses terres à cent cinquante lieues » de chez moi, m'écfit sans me connoître, me j) confie qu'il a des doutes , fait le voyage pour » les lever , les lève , et me promet d'instruire sa » famille et ses amis. La vigne du Seigneur n'est » pas mal cultivée. Vous prenez le parti de rire » et moi aussi. ( On rit. ) [d)

» Sachez encore , pour votre édification , que » vous verrez paroître incessamment une petite » lettre al sigîior Marchese Albevgati Capacelli, » senatore di Bolognala grassa. Je rends compte « dans cette épître , de l'état des lettres en France, M et surtout de l'insolence de ceux qui préten- " dent être meilleurs chrétiens que nous ; je » prouve que nous sommes incomparablement » meilleurs chrétiens qu'eux. ( Rire universel. ) Je

{ci) Correspondance ^ toiu. XX , letti'e 63.

{h) C'est-à-dire quelques absurdes calomnies.

{c) Correspondance , tom. XX, lettre 68.

{d) Correspondance ^ tora. XX , lettre 73.

0 prie M. Alber^ati Capacelli d'instruire le pape » que je ne suis ni janséniste, ni moliniste ; mais » catholique romain, sujet du Roi , attaché au w Roi, et détestant tous ceux qui cabalent contre » le Roi, je me fais encenser tous les dimanches » à ma paroisse, j'édifie tout le clergé, et dans ?> peu l'on verra bien autre chose. Voilà pour ^> les faquins de persécuteurs de l'église de Paris ; -j venons aux faquins de Genève.... {a) Marchez » toujours en ricanant, mes frères, dans le che- » min de la vérité {b),

» Vous êtes un franc savant dans votre char- » mante et drôle de lettre ; vous concluez dans « votre cœur pervers , que je n'ai point été à la » messe de minuit ; sachez que vos bonnes plai- » sauteries nem'ôteront pas m a dévotion. ( On rit. )

» M. deMalesherbes avilit la littérature; il fait » payer le Journal des Savans , qui ne se vend « point , par le produit des infamies de Fréron » qui se vendent ; c'est le dernier degré de Top- » probre {c).

(a) On supprime ici un torrent d'injures très-grossières et très-insipides sur la ville de Genève et sur ses prêtres.

(b) Conespondance ^ tom. XX , lettre 78.

(c) Ces infamies de Fréron consistoient à défendre avec beaucoup de sel , d'esprit et de raison , la cause de la Religion , des mœurs et de la bonne littérature , dans un excellent journal , V Année littéraire y qui se vendoit parfaitement.

» .r.ii bien (le la peine à vous dire (jui i'eni- ' jxjile die/ moi du pKiisir que m'a fait votre » dissertation, ou de la rcconnoissance que je »j vous dois d'avoir si noblement combattu en » ma laveur. Cela est d'une âme supérieure (a). » Yuuloz-vous me permettre d'envoyer votre dis- » cours un Journal encyclopédie ue ? Il faut que » vous permettiez qu'on publie ce qui dobit ins- » tiuire et plaire, je vous le demande en grâce, » pour mon pauvre siècle qui en a besoin (^).

» Mon très-digne et ferme philosophe , vrai » savant, vrai bel esprit; homme nécessaire au » siècle. ( Voyez dans mon Épitre à Madame De- '^ nis , une partie de mes réponses à votre éner- » gique lettre. )

» Mon cher archidiacre et archi- ennuyeux » Trublet est donc de l'Académie ( c ) ( Tout le » monde rit. ). Ce qu'il y a de désespérant pour la

malgré les calomnies et les injures de Voltaire. Correspondance , tom. XX , lettre 8i.

[a] A.ssurément, dès qu'on louoit M. de Voltaire, on avoit du génie et une âme supérieure.

(è) Correspondance , tom.. XX, lettre 82.

[c) Cet archi-ennuyeux a fait un livre fort agi'éable de Maximes et de Pensées , dans lesquelles on trouve des remarques très-fines et très-justes sur les gens du monde , mérite que n'ont eu , ni les philosophes , ni les gens de lettres du dernier siècle.

( i48) i: nature humaine est que ce malheureux a tra- » vaille au Journal chrétien , pour entrer à TAca- " demie par la protection de la Reine (a) ;les phi- « losophes sont désunis, le petit troupeau se » mange réciproquement, quand les loups vien- » nent le dévorer. C'est contre votre Jean-Jac- » ques que je suis le plus en colère , cet archi- » fou écrit contre les spectacles , après avoir fait » une mauvaise comédie {b). Il écrit contre la » France qui le nourrit ; il trouve quatre ou cinq )^ douves pourries du tonneau de Diogène , il se » met dedans pour aboyer. ( On rit aux éclats et à plu- >j sieurs reprises. ) Il abandonne ses amis, il m'écrit » la plus impertinente lettre ; M. de Ximenes a » répondu pour moi et a écrasé son misérable » roman. Quant aux courtisans de Pompignan » et de Fréron , il n'est pas mal de plonger le » museau de ces gens-là dans le bourbier de leurs » maîtres., (c) A l'égard de Jean- Jacques, s'il n'étoit » qu'un inconséquent, qu'un petit bout d'homme M pétri de vanité , il n'y auroit pas grand mal ^

[a) Tout le monde sait que l'abbé Trublet étoit aussi sincèrement religieux qu'estimable par sa conduite et par ses talens.

[b) Si c'eût été le fruit d'une conversion , on n' auroit pu que l'approuver; mais il a fait depuis ses infâmes Confcs^ dons.

[c) Correspondance ^ toin. XX, lettre 83.

* maisqiril ail ajoiilé, à l'impcitinencede salet- » Ire, l'iiilaniic do cabaler du iond de son villuiie » avec des pédaiis , pour m'empècher d'avoir im » théâtre a Tournay, c'est Tactioii d'un coquin, » et je ne lui pardonnerai jamais; j'aurois tâché » de me veno^er de Platon , s'il m'a voit joué un » pareil tour, a plus lorlc raison du laquais de M Diogène ; l'auteur de la Nouvelle Aloïsia , n'est » qu'un polisson malfaisant ; que les philosophes » véritables fassent une confrérie comme les » francs-mâoons , qu'ils s'assemblent , qu'ils se » soutiennent , qu'ils soient fidèles à la confré- » rie {a) : cette académie secrète vaudroit mieux )) que l'académie d'Athènes et toutes celles de i » Paris (b). 5>

DIDEROT

L'idée est excellente !

HELVÉTIUS

Mais bien difficile à mettre en œuvre. Les nnemis de la raison s'y opposeroient.

d'alembert.

Avec le temps, les philosophes en viendront à bout.

[a) Ce conseil, comme on l'a déjà dit, a été à peu prè* suivi , et dans la suite il l'a été ouvertement par les Jacobins.

(b) Correspondance , tom. XX, lettre 85 ►

LE BARON

Oui, oui, jetons toujours des semences clans l'avenir.

HELVÉTIUS

Elles germeront un jour.

d'alembert.

Comme le patriarche nous l'a plus d'une fois écrit : IVos neueux verront un beau train (a),

HELVÉTIUS

Oui, Messieurs, nous préparons l'âge d'or dfi la civilisation.

DIDEROT

Il est certain que la tolérance philosophique doit établir le plus libre et le plus doux de tous les gouvernemens : des déistes, des sceptiques et même des athées ne sauroient être persécuteurs ou sanguinaires (b).

Voilà le fond et le but utile de tous nos ouvrages et de tous nos travaux.

d'alembert.

Mais c'est ce qu'il ne faut pas se lasser de répéter.

(a) Phrase qu'il a répétée plusieurs fois dans ses lettres, (b) Comme on l'a vu sous Roberspierre.

l'adbé morkllet.

Et sous toutes les formes.

d'aliîmbfrt.

Car on ne mène les hommes que par le ra~ bâchage.

l'abbé GA.CLIANÏ.

Le mot est excellent.

l'abbé uaynal.

Il est digne de Voltaire.

DIDEROT

Il le met si bien en pratique \ l'abbé raynal.

Mais voilà une longue interruption à la lecture si piquante qui nous occupoit.

d'alembert.

Je vais la reprendre : ( Il continue. ) « M. le prow tée , M. le multiformes, mon cher philosophe, » vous vous déclarez l'ennemi des grands et de » leurs flatteurs , et vous avez raison ; mais comme » ces grands protègent dans l'occasion , ils peu- » vent faire du bien ; ils ne persécuteront jamais » les philosophes , pour peu que les philosophes » daignent s'humaniser avec eux {a). Notre Aca-

(a) Le philosophe d'Alembert daignait s'humaniser avec

( i5a) M demie a donné pour sujet de son prix les louan- » ges d'un chancelier , persécuteur de toute vé- » rite ; passe pour le maréchal de Saxe , qui ai- » moit les filles et qui nepersécutoit personne (a). w ( Oh rit. ) Je ne connois que vous qui puissiez venw ger la raison. » (D'Alembert s 'interrompant. ) Voilà une exagération qu'il faut pardonner à l'amitié ; tous ceux qui m'écoutent ici sont d'illustres vengeurs de cette raison outragée par tant dépolissons, ( Il continue. ) « Dites hardiment et forte- 53 ment tout ce que vous avez sur le cœur ; frap- » pez et cachez votre main (b) , on ne pourra 5) vous convaincre, et vous aurez détruit l'empire » des cuistres dans la bonne compagnie (c). »

LE BARON

Quoi ! la lettre est finie ?

d'alemeert.

Oui , et même elle étoit longue.

le prince Louis de Rohân et le comte de Scbomberg , auxquels il prodiguoit sans cesse des flatteries de tous genres.

(a) Ainsi aimer les filles est un grand mérite aux yeux des philosoplies modernes. Cet aveu n'étoit pas nécessaire ; leurs écrits le prouvent assez.

(b) Il nV a pas une grande hardiesse à frapper en cachant sa main.

(c) Correspondance , tom. XX , lettre ^^.

On ne s'en est assurément pas apcrrii.

l'aUIM': MOIW.JAAT.

Connue il écrit !

l'abbé gagliani.

Comme il est gai!

DIDEROT

Ail! ça, Messieurs, je veux aussi vous lire une lettre de ma façon ; elle est d'un autre genre ; ne vous effrayez pas , elle sera courte , mais elle me justifiera du reproche de foiblesse, de condescendance déplacée que M. de Yohaire m'a fait lui-même plus d'une fois.

LE BARON

Au sujet de VEncjcloj?édie?

DIDEROT

Oui, justement.

d'alembert.

Il est certain que dans les dernières livraisons, nous avons trouvé plusieurs articles tronqués , mutilés, affoiblis; pour moi, je m'en lave les mains ^ je ne suis point en rapport avec l'imprimeur.

DIDEROT

Eh bien , vous allez voir si c'est ma faute.

Voici ce que j'écris à cepolissoji. Il est déjà tard; je vous passe le commencement de ma lettre, dans lequel , après lui avoir exprimé l'excès de mon indignation , je lui déclare c\ail sera couvert d infamie aux yeux de la postérité ^ ^t je poursuis ainsi : « Vous vous repentirez de vos » terreurs paniques , et d'avoir suivi les lâches » conseils des barbares et stupides ostrogoths » qui vous ont secondé dans le ravage que vous » avez fait. Vous devriez vous souvenir que ce » n'est pas aux choses courantes et sensées que » vous avez dû vos premiers succès (des premières » livraisons); car personne n'a lu une ligne d'hisw toire, de géographie, et même d'arts, et que » ce qu'on y a lu et recherché, c'est une philo- » Sophie ferme et hardie. Vous l'avez châtrée , » dispersée, mutilée ; vous nous avez rendus in- » sipides et plats ; vous avez banni de ce livre » ce qui en auroit fait l'attrait, le piquant et l'in- » téressant. Votre femme entend mieux vos in- :» téréts , elle sait ce que nous devons aux per- » sécutions et aux arrêts qu'on a criés contre 33 nous dans les rues ; elle n'eût jamais fait » comme vous [a). »

Eh bien, trouvez-vous cela de la foiblesse?

[a) Mémoires de Grimm , qui rapporte ce fait avec la plus profonde indignation, contre le barbare eîstupide ostrogoth

Non certes; vous avez bien raison; le procédé de l'imprimeur est infâme.

d'alembert.

Absurde , et de la dernière lacbeté.

DIDEROT

Ce monstre inepte nous a retranché des choses admirables sur la liberté, la servitude, les souverains et la superstition.

l'abbé ratnal.

Il faudra prendre sa revanche dans le reste du Dictionnaire et dans d'autres ouvrages; je vous promets de l'énergie dans les miens ; oui , j'oserai m'écrier : « Peuples de la terre , » voulez-vous être heureux ? Démolissez tous

d'imprimeur qui supprima de véritables infamies. Il est certain qu'il n'en avoit pas le droit , et qu'il auroit dû se borner à refuser d'imprimer de tels articles. Mais la lettre de Diderot n'en est pas moins curieuse : elle nous apprend , I** que les articles de ces volumes épurés , qui indignèrent néanmoins très-justement tous les gens de bien, n'étoient que des bagatelles en comparaison de ceux qpie l'imprimeur supprima ; i^ que le projet ëtoit déjà formé de soulever tous les esprits contre la Religion et le gouvernement , et de bouleverser toutes les idées morales, afin de détruire sûrement la Religion qui en est la base ; et 3", en favorisant toutes l»\s passions , tous les penchans vicieux, d'obtenir une multitude innombrable de partisans.

( i56) " les temples, et renversez tous les troues (a). » C'est la philosophie qui doit tenir lieu de divi- » nité sur la terre (J?) ; elle seule éclaire et souy> lage les humains , parce qu'elle leur fait con-

» rioître et haïr la tyrannie et l'imposture

» Fuyez , fuyez les temples , c'est l'imposture 3) qui y parle ; n'écoutez plus vos maîtres ; la flat- » terie qui les a corrompus , les rend indignes » de votre hommage ; substituez aux uns et aux » autres l'écrivain de génie ; la nature l'établit » seul prêtre de la vérité , seul organe incorrup- » tible de la morale. Il est le magistrat né de » ses concitoyens (c). La patrie est son temple, )) la nation son tribunal , le public son juge , et 5j non le despote qui ne l'entend pas, ou le mi- » nistre qui ne veut pas l'écouter. Non , ce n'est » qu'aux sages de la terre qu'il appartient de » faire des lois , et tous les peuples doivent s'em-

» presser de leur obéir Ile fortunée de Cey-

» lan ! Tu étois digne de la félicité qui a régné » dans ton sein , car tu assujettissois ton souve- 3i rain à l'observation de la loi , et tu le court) Révolution de VAménque.

(6) Il faut donc sur la terre une divinité , une puissance. On nous apprend seulement que les pldlosophes seuls doivent régner.

(c) Cependant il faudra choisir entre les philosophes, A-insi , il est sous-entendu que le royaume sera électif.

( '^7 ) »' (lanmois à la mort comme le plus obscur des

> réfiaclaires, s'il osoit la violer Peuples, ne

» eoiinoîtrez-voiis jamais vos prérogatives? Et ^) cet usage si ancien, si véuérablc, ne devroit- » il pas subsister dans toutes les coulrées de la )) terre ? Songez donc que c'est - là la base » de tout gouvernement où Ton ne veut pas » abrutir et dégrader les hommes , et que la » loi n'est rien , si ce n'est pas un glaive qui se » promène indistinctement sur toutes les tètes , » et qui abat tout ce qui s'élève au-dessus du » plan horizontal sur lequel il sèment (a).

» Faut-il que les sages de la terre aient si long- » temps différé de faire retentir le cri de la vé- » rite , et que de lâches ménagemens leur aient

» ôté le coiu'age d'éclairer leurs frères Levez-

» vous donc, philosophes de toutes les nations... » Révélez tous les mystères qui tiennent l'Uni- » vers à la chaîne {p) ».

LE BARO

Voilà parler en digne philosophe.

d'alembert.

Mais il faut avoir la courageuse hardiesse de publier hautement ces grandes vérités.

(a) Histoire philosophique et politique de rétablissement des Européens dans les deux Indes.

[i) Histoire philosophique et politique , etc.

l'abbé raynal.

Elles seront publiées.

LE BARON

« Apprenez à tous les peuples que le gouver- » nement n'emprunte son pouvoir que de la so- )) ciété, et que n'étant établi que pour son bien , » il est évident qu'elle peut révoquer ce pouvoir » quand son intérêt l'exige , changer la forme » du gouvernement, étendre ou limiter le pou- » voir qu'elle confie à ses chefs , sur lesquels elle » conserve toujours une autorité suprême (a). »

DIDEROT

Et comme le dit très-bien l'auteur du Sj sterne social : « Dévouez surtout à l'exécration de toute » la terre ces frénétiques qui vont verser leui* » sang aux ordres de celui qui , pour de vils in- » téréts, conduit ses citoyens au carnage. Il est « beau, disent-ils, de mourir pour la patrie! Mais » est-il rien de plus bas , de plus lâche , de plus » déshonorant que de s'immoler à la vanité » méprisable d'un tyran inhumain! Est-il rien » de plus abject que de lui servir de marche-pied « pour atteindre au pouvoir dont il ne peut » qu'abuser. »

(a) Système de la Nature . du baron d'Holbach.

d*alembi:kt.

Ceci me rappelle ce beau passage de Micrormîf^as . {il) a Ce qu'il faut punir ce sont les princes , > ees barbares sédenlaires qui, du fond de leur )) cabinet, ordoiuient, dans le temps de leur di- » gestion, le massacre d'un million d'hommes, » et qui ensuite en font remercier Dieu solen- " nellement. »

l'abbé gagliani.

Et cet admirable morceau du Prophète philosophe :

a Vous donc qui vous faites insolemment » adorer du haut de ces trônes qui n'en impo- ^> sent qu'à l'ignorance , fléaux du genre hu- » main , illustres tyrans de vos semblables , » hommes qui n'en avez que le titre ; rois , prin- " ces, monarques, empereurs, chefs, souve- » rains; vous tous enfin qui, en vous élevant » au-dessus de vos semblables , avez perdu les » idées d'égalité , d'équité , de sociabilité , de » vérité , je vous assigne au tribunal de la rai- » son , écoutez : Si ce globe malheureux a été » votre proie , ce n'est point à la sagesse de vos » prédécesseurs, ni aux vertus des premiers hu- )» mains que vous en êtes redevables ; c'est à la

f«i De Voltaire.

( i6o ) » stupidité , à la crainte , à la barbarie , à la su- » perstition; voilà vos titres!.... Mais ne vous »> prévalez pas de la longue impunité de vos » crimes , ni du profond silence où vous avez » réduit toutes les victimes de votre intolérable

» orgueil Tant de milliers d'hommes dépouil-

» lés de tout par votre dureté, enhardis par le » sentiment de la liberté , encouragés par le vrai » droit naturel , dont la philosophie leur expli- » quera les immuables principes, oseront enfin » un jour réclamer hautement leurs droits (a),,. » Ils ont des bras ; s'ils ne peuvent s'en servir à » cultiver une portion de terre , en pro- » priété, qu'ils s'en servent à purger cette même « terre des monstres qui la dévorent. Que ris- » quent-ils ? de mourir ? Eh bien , il vaut mieux » mourir que de servir de trophée à des hom- » mes stupéfiés d'orgueil et pétris de vices (p).

l'abbé raynal.

î» Les hommes ont banni la Divinité d'entre » eux : ils l'ont reléguée dans un sanctuaire : les » murs d'un temple bornent sa vue , elle n'existe a point au-delà ; insensés que vous êtes , détrui- » sez ces enceintes qui rétrécissent vos idées î

(«) Les Jacobins , comme on sait, ont fait cette réclamation. [b] Le Prophète philosophe.

>' l'Jar^nssez Dieu , voyez-le |)ait(iut où il est, ou » dites qu'il n'est point (a). Malheureuse France, j> tous les sages qui vivent dans ton sein loni » gloire de te renier pour leur patrie ; ce n'est » plus sous le nom que tu portes, que tu pour- » ras de nouveau te rendre célèbre ; tu es aujour- » d'iiui la plus avilie des nations et le mépris » de ri'urope , nulle crise salutaire ne te rendra » la liberté , et c'est par la consomption que tu » périras (^j. »

d'alembert.

Courage , courage , voilà de la véritable philosophie ! J'espère que nous retrouverons toute cette énergie dans V Histoire philosophique des

Indes.

l'abbé raynal.

. N'en doutez pas : tous les préjugés y seront pulvérisés.

{a) Pensées philosophiques. « Voilà (dit l'auteur d'excel- » lentes Lettres critiques) un moyen singulier pour former w les hommes à vivre en présence de Dieu ! Quoi î parce w qu'on élève des temples pour s'y réunir, s'y édifier, y offrir » un culte public , on pensera que Dieu n'existe point auwdelà?» ]\îais qui pense cela? Ce n'est assurément pas un chrétien qui prie dans sa maison, ainsi quà l'église, et qui sait que Dieu le voit et le juge dans tous les momens de sa vie.

{Jj) De l'homme j de ses facultés et de son éducation.

d'^lembebt.

ïl faut vous attendre aux déclamations absurdes des cuistres et des polissons , mais nous soutiendrons vigoureusement TouATage ; soyez siir qu'il aura un prodigieux succès.

l'abbé BAYNA.L.

Vous en partagerez la gloire, car vous y reconnoîtrez, Messieurs, une grande quantité de pages de votre propre composition ; je vous ai promis de les y insérer toutes, et je tiendrai parole....

LE BARON

Paix, on vient : je n'attends ce soir que le chevalier de Chastelux. Ah ! çà, Messieurs, modérons un peu notre ardeur philosophique ; un homme de la Cour est toujours un profane.

d'alemeeht.

Alors même qu'il se croit philosophe.

DIDEROT

Servons-nous des philosophes de Versailles, mais gardons-nous de leur accorder une entière confiance.

HELVÉTIUS

L'homme qui vise slu cordon bleu et qui marche sur un talon rouge y n'est jamais qu'un fat ou qu'un esclave mitigé.

( >fi3 )

LK BAROiV.

Chut ! le voici. ( On annonce le chovaliircl«;njasteluxj d'at-FIMBERT , se levant et allant à lui les bras ouverts. Ah! l'illustre auteur de la Félicité publiqucl

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