DU CHAPITRE VII
(i) Un philoso] ')he (Montesquieu) a dit que, sans la Religion, une grande part ie de ceux qui gouvernent , princes , rois , souverains, devi. endroient des tigres , a>, lis que la Religion les enchaîne et leur coupe les griffes. On peut dire aussi que les sermons prêcl lés dans les Cours n'y peuvent jamais être inutiles , et qu'ils ont souvent produit des ejffets admirables. On ne sauroit trop louer la hardiesse évangélique , à la fois courageuse et ïnodeste, avec laquelle les prédicateurs ont osé détailler a^ox rois , aux princes et aux ministres , les devoirs sacrés de ces places éminentes ; ils étoient écoutés avec respect, avec fruit , parce que leurs exhortations étoient fondées sur une autorité divine , et qu'il ne s'y mêloit ni personnalités ,^ ni sentimens séditieux. Ils n ont point craint de prêcher avec la plus grande force contre la guerre et les conquêtes , et même sous un roi conquérant (sous Louis XIV) j ils n'ont point eu la lâcheté (comme tous les philosophes modernes) de n'oser parler contre le duel et le jeu. Ce n'est que dnns leurs sermons et dans leurs écrits que se trouve la Téritable morale , c'est-à-dire la morale toujours pure, sublime 5 parfaite, parce qu'ils l'ont puisée dans l'Évangile; il
y a m^me parmi eux une; foule d'.iutiMirs pru connus, qui nu rifcroicril do riHro sous le rapp(ut du talrnt , et dont I<s p)iilosophcs ont ctouflc la réputation ou ridiculisé les noms estimables, que l'on ne craindra pas de citer ici : Cauchat , Nonottej Fclery Nourt , Berthier ^ \e ^kre Alcdaille , etc.
Nous terminerons cette note en rappelant un exemple bien frappant de l'utilité des sermons, et tout ce morceau sera tiré de l'excellent Cours de Littérature de M. de La Haipe. Nous ne pouvons mieux faire que de le copier littéralement.
<« L'abbé de Besplas avoit été long-temps chargé du rai- » nistère douloureux d'exhorter à la mort ces malheureuses w victimes des lois , qui ne sont pas toujours celles de la jus- -» tice. Il avoit entendu parler la conscience , qui ne trompe » guère à la vue de l'échafaud , et avoit été à portée d'ob- » server les méprises funestes , suite d'une procédure vicieuse. » Il étoit descendu souvent dans l'horreur des cachots; elle X» avoit passé tout entière dans son âme honnête et sensible, i> et, oppressé de ce poids affreux, il n' avoit pu s'en soulager » qu'en promettant au Ciel et à son cœur de révéler des vé- » rites effrayantes à la bonté reconnue d'un jeune roi, qui » dès-lors ne demandoit qu'à connoître le bien pour l'exé- M cuter. L'occasion se présenta; et, nommé pour prêcher de- » vant le monarque , il s'acquitta de son vœu de la manière «que vous allez entendre.
«Pardonnez, Sire, la confiance et le poids de notre mi- » nistère; notre cœur déchiré nous force à vous révéler ici » le plus grand sujet de notre tristesse : on n'offense pas votre » clémence quand on met votre cœur magnanime sur la route » des bienfaits et de la vérité. Pauvres infortunés ! que ma » bouche n'a-t-elle l'éloquence de Chrysostôme pour défen- » dre vos droits! Si le trait qui perce notre âme arrive à celle » de ce grand prince, quel soulagement à notre douleur ! Oui ,
«Sire, l'état des cachots de votre royaume arracheroit, des » larmes aux plus insensibles qui les visiteroient; un lieu de » sûreté ne peut, sans une énorme injustice, devenir un sé- » jour de désespoir ; vos magistrats s'efforcent d'y adoucir » l'état des malheureux; mais, privés des secours nécessaires » pour la réparation de ces antres infects^, ils n'ont qu'un » morne silence à opposer aux plaintes des infortunés. Oui, » j'en ai vu, Sire (et mon zèle me force, comme saint Paul, à X honorer mon ministère) , oui j'en ai vu qui, couverts d'une » lèpre universelle , par l'infection de ces repaires hideux , » bénissoient mille fois dans nos bras le moment fortuné où » ils alloient subir le supplice. Grand Dieu! sous un bon » prince, des sujets qui envient l'échafaud! Jour immortel, » soyez béni; j'ai acquitté le vœu de mon cœur, de déchar- » ger le poids d'une si grande douleur dans le sein du meil- » leur des monarques ! — Et soit bénie aussi la charité évan- » gélique et à la fois patriotique de cet apôtre de l'humanité! « C'est l'humanité , en effet , c'est la Religion , qui n'est que « l'humanité élevée jusqu'à Dieu , qui lui inspira le beau mou- » vement qui termine ce beau morceau. C'est ainsi qu'avec » un bon cœur et de la piété on ne peut manquer d'être élo- » quent , et que l'on est sûr d'émouvoir quand on est puis- » samment ému. Le Roi le fut autant qu'il est possible de l'être; » l'impression qu'il éprouvoit fut marquée et devint géné- » raie : il s'écria , dès qu'il lui fut permis de parler après l'o- » rateur, qu'il avoit toujours ignoré ces abominations ; que » son intention n'étoit pas que ses sujets, même les plus cou- » pables , fussent traités avec tant d'inhumanité ; et ce ne fut » pas le mouvement passager d'une pitié stérile : des ordres » furent donnés sur-le-champ au grand aumônier de France, » de remédier à cet horrible abus ; une commission fut étai) blie pour veiller, sous ses ordres, à l'inspection et à la ré-
♦^ paralion des prisons publiqui-s; des cachots furent comblés; »* d'autres furent au moins rendus supportables."
Voilà, et la vraie j)hilosophie même en convicndn)il , v<nla un discours utile; et tant (i'autres de ce genre l'ont été! Ceux de tous les pères de rÉ^»lisc, ceux de saint François de Sales , ceux de saint Vincent de Paul , ceux de tous nos fjrands orateurs chrétiens, vvux d'une multitude de missionnaires anciens <'t modernes, etc., etc.
(a) A propos de la liberté indéfinie de la presse, nous ne nous permettrons point de détailler ici nos propres opinions, celles d'une femme n'ont aucun poids en politique; mais nous allons transcrire sur ce sujet un passage remarquable tiré du Cours de Littcrature de M. de La Harpe ; le voici fidèlement copié :
«On sait que les médians aiment à faire la guerre dans la »nult; mais l'autorité doit la faire au grand jour. Elle ne » sauroit leur ôter la volonté de nuire ; il faut donc leur en ôter "les moyens, et c'est pour cela même qu'elle a de son côté « tous ceux de la loi; si elle néglige d'en faire usage, elle sera ') toujours méprisée , même de ceux qu'elle aura épargnés ; si » elle s'en sert avec vigueur, elle sera toujours applaudie de »> tous les bons citoyens , et obtiendra des mauvais la seule » chose quelle en doive attendre , la crainte et la haine, qui «l'honorent par leurs motifs, et qui rassurent tout l'État, » en attestant l'impuissance de ses ennemis.
») Quant aux intérêts mercantiles de la librairie, peuvent- )^ ils jamais entrer en comparaison avec ceux de l'Etat , tous » évidemment exposés par une licence impunie qui en sape "Continuellement les premières bases? La librairie n'est-elle » pas tombée avec le reste , quand les mauvais livres qu'elle
avoit multipliés eurent tout renversé? Est-il permis, pour » favoriser le commerce, d'autoriser la vente des poisons? De
• plus, qn*étoit-ce que cet intérêt de commerce? Celui de )> rendre aux presses françaises ce qu'on ôtoit aux presses étran- )) gères , ou d'en regagner une partie par l'introduction et le » débit des livres imprimés ailleurs. Comment un si mince » calcul a-t-il pu séduire le ministre d'un royaiune tel que la » France , et nommément un homme si respectable par son » courage et son infortune , Malesherbes ? Ce fut pourtant le » prétexte politique de cette tolérance si peu politique , et » qui ne prouvoit que ce qui a été dit ci-dessus de ce fu- » neste règne de l'argent. L'argent peut servir à tout, comme M moyen ; mais s'il est avant tout, comme principe, il détruira M tout et ne réparera rien. Pourquoi le trafic des mauvais » livres étoit-il si lucratif? Parce qu'ils étoient à la fois pro- >; hibés et soufferts , et par conséquent mieux vendus. Qu'ils » eussent été absolument écartés par une vigilance sévère et » des exemples de rigueur, ce qui étoit aussi aisé en France » que dans les États de la maison d'Autriche ; que Males- » herbes eût pensé comme Van-Swieten , bientôt le débit des « bons ouvrages eût gagné ce que celui des mauvais eût }> perdu , par cette pente naturelle qui pousse l'activité comi> merçante d'un côté, quand elle est repoussée d'un autre.
» A l'égard des gens de lettres , le talent , qui est un don de la » nature , n'a de prix réel que par l'usage qu'on en fait : digne » de récompense et d'honneurs , si l'usage est bon ; il ne mé- » rite que flétrissure et punition , si l'usage est mauvais.
M Ce n'est alors qu'un ennemi d'autant plus à craindre, )' qu'il est mieux armé; du reste, jamais il ne sera ni cruel, « ni odieiLs de dire à un homme de talent , quel qu'il soit : j> sortez d'un pays dont vous haïssez les lois, et n'y rentrez ja- » mais. Que de maux on auroit prévenus, si l'on avoit su » parler ainsi 1
(3j M. Helvétius n'est point l'inventeur du mauvais sys-
tèmc qui formo le fonds de son livre intitul/^ de [Esprit. Ou tronv»' iv\U' idée dans plusieurs vieux ouvrages, et, «.'iiire autiTs , dans quelques niuxinies d<; Laroehefouc auhl , et <lans mu- odf de LaMothc, adressée à M. de Urulart, évoque do Soissons. En voiei quelques vers :
Mortels, nous n(»us aiiuon.s nous-mêmes , Et nous n'aimons rirn que pour nous.
De quelfjue vertu qu'on se pique , Ce n'est qu'un voile chimérique Dont l'amour-propre noua sëdoit ; etc.
Que nos amis , que nos maîtresses , Objets apparens de nos vœux , Ne pensent pas que nos tendresses Et que nos vrais soins soient pour eux ; Nos plaisirs fout notre constance.
Pourquoi de leur reconnoissance , Exigeons-nous l'injuste honneur ?
Que doivent- ils à notre ivresse?
Leur bonheur ne nous intéresse Qu'autant qu'il est notre bonheur.
Après ces mauvais vers qui contiennent towt le fonds du livre de V Esprit^ il explique religieusement ce pitoyable système (a).
Toi qui dsis aux vertus fardées Livrer des combats assidus, Docte Biodart, dans ces idées , Ne crois pas les saints confondus ; Je connois la source étemelle D'où coule la vertu réelle ,
\a) Si bien combattu dans le Cours de Littérature de M. de L:i Harpe.^
Et j'en respecte en toi Teffet ; Mais j'ai peint de notre ànie impure Ce qu'elle tient de la nature Et non ce que la grâce en fait.
(4) Voici un portrait de J.-J. Rousseau, tracé par M. de Maistre (a).
« J.-J. Rousseau est l'un des plus dangereux sophistes de son » siècle ; et cependant il est en même temps le plus dépourvu » de véritable science , de sagacité, et surtout de profondeur, « avec une profondeur apparente qui est toute dans les mots.
w Le mérite du style ne doit pas être accordé à Rousseau » sans restriction. Il faut remarquer qu'il écrit très-mal la « langue philosophique, qu'il ne définit rien, qu'il emploie » mal les termes abstraits , qu'il les prend tantôt dans un j> sens poétique , et tantôt dans le sens des conversations. ); Quant à son mérite intrinsèque, La Harpe a dit le mot : a tout, Jusqu'à la vérité , t?x>mpe dans ses écrits, »
M. de Maistre pouvoit ajouter que Rousseau, qui a écrit beaucoup de pages très-éloquentes , est souvent emphatique , puéril et incorrect : on trouve dans ses écrits un grand nombre de fautes de langage et des phrases du plus mauvais goût.
(a) Soirées de Saint-Pétersbourg, tom. I*'^ . ' .Xotes du second entre^ tien. )