CHAPITRE VIII
Entretien du Baron et du Marquis de*
LE BARON
Ah ! vous voilà donc enfin! je vous revois au bout d'un mois , et vous m'aviez promis de revenir le lendemain !
LE MA.RQUIS.
Songez donc à la juste exigence d'une mère, d'une sœur, et d'une famille entière, après une absence de cinq ans.
LE BARON
Et puis Versailles, et puis la société, et puis...
LE MARQUIS
D'ailleurs, j'ai voulu me mettre au courant de tout ce que j'ignorois.
LE BARON
Je suis sûr que les gens que vous voyez d'ha-
( ^7« ) bitude , vous ont dit bien du mal des encyclopédistes et des philosophes.
LE MARQUIS
Je VOUS ai promis, mon cher baron , de vous écouter avec calme , ainsi je ne porterai de ju • gemens positifs qu'après vous avoir entendu.
Yoilà parler en homme sage.
LE MARQUIS
Kxpliquons-nous franchement : vous avez envie , n'est-il pas vrai , de faire de moi un philosophe ?
LE BARON
Oui , parce que vous êtes digne de le devenir.
LE MARQUIS
Je VOUS déclare que vous n'en viendrez pas à bout avec des complimens ; il me faut des définitions. Qu'est-ce qu'un philosophe?
LE BARON
C'est un homme sans préjugés.
LE MARQUIS
Si je vous demandois ce que c'est qu'un homme sans préjugés , vous me répondriez que c'est un philosophe; ces définitions là ne sont pas
( '79 ) fort instructives ; (ictaillez-moi les ruialilés ([ui constituent un vrai philosoplie.
LE BAROX.
Mais.... un vrai philosophe.... est un ami de la sagesse.... comme l'exprime le mot; c'est un homme qui ne pense point comme le vulgaire.
LE MARQUIS
Un ami de la sagesse a des mœurs austères, maîtrise ses passions , et je sais que dans tous les livres de philosophie moderne les passions sont déifiées. J'entends 3Lppe\er philosophes une multitude de personnes qui n'ont entre elles aucune conformité de principes, de conduite, d'opinions. Je vois qu'on accorde indistinctement ce titre à l'athée, au déiste , au misanthrope, à l'homme du monde et même à celui quibrave toutes les bienséances et qui montre le plus audacieux mépris pour les mœurs; ainsi je vois évidemment que la sagesse et les qualités de l'âme n'ont rien de commun avec votre philosophie ; la diversité d'opinions des philosophes me prouve encore que , 3'ds cherchent la vérité , ils ne sont pas à cet égard plus avancés que le commun des hommes; et j'en conclus que les préjugés et l'ignorance peuvent seuls inspirer l'estime de la philosophie , puisqu'elle n'a pour base ni la vertu, ni la vérité. Cependant, cherchant toujours quelle
( i«o ) peut être sa marque caractéristique, j'ai cru un moment que cette qualité distinctive consistoit dans l'élude des sciences en géne'ral^ car on appelle philosojjhes des gens uniquement connus par leurs travaux en ce genre , des chimistes , des géomètres, des physiciens, des astronomes, des antiquaires, etc. , mais j 'ai bientôt reconnu mon erreur en réfléchissant que certains poètes et certains beaux esprits très-superficiels et très-ignorans , sont universellement appelés philosophes. Qu'est-ce donc que la philosophie , qu'est-ce qui la constitue, qu'est-ce qui la distingue? Ce n'est ni la sagesse, ni la vertu, ni un genre de vie particulier, tel par exemple que celui de la solitude, ni la science, ni les talens. Qu'est-ce donc? Si vous voulez que je l'estime, donnez-m'en donc une idée précise, et surtout ne répétez pas qu'un philosophe est un homme sans préjugés , car vous serez forcé de convenir que même im très- grand philosophe peut adopter ou créer des systèmes extravagans , et se livrer aux plus monstrueux préjugés. Sénèque et Pline étoient de fameux philosophes , et croyoient aux songes et aux présages; Julien l'apostat, votre philosophe par excellence , fut avili par les plus abominables superstitions.
LE BAROr<^.
Et bien un philosophe.... C'est un moraliste^
( lis. )
c esl lin lioininc (|iii |)iijt se rondiiiro m.il, mais ({ui donne de bons préceptes de (Conduire
r,i: M \ HO ri s.
Tousceu\ (jue, dans les temps modi'rnes, noiis appelez philosophes , ne sont nnllemoiil de;» fnonilistcs. Le philosophe Spinosa , le philosophe llobbes , le philosophe Bayle, et tous les j)hilosopLes leurs pailisans , nous ont laissé et nous donnent chaque jour d'exécrables piéceulcs ([ui tendent à bouleverser et à détruire touj^ les principes de la morale; d'ailleurs , s'il éloit vrai qu'un philosophe fût un moraUstc ^ tous nos grands prédicateurs seroient donc mis au rang des philosophes, et j'entends répéter au contraire que Bossuet , Fénélon, Bourdaloue , Massillon , etc., n'étoient point philosophes , j'en suis fâché pour la philosophie ; car elle seroit respectable à tous les yeux , si elle offroit dans quelques-uns de ses disciples, cette admirable réunion de talens supérieurs et de vertus sublimes ; et j'oserai dire que le titre qu'on a refusé à de tels hommes , ne sauroit être un titre honorable.
Enfin , mes lectures m'ont fait connoîlre qu'iui homme déshonoré, comme le fameux Bacon («),
[à) François Bacon de Vérulam, mort en 1626. Il fut chancelier en A.ngleterre , et accusé de malversation , condamné à une amende, privé de toutes ses charges, etc.
peut conserver le titre de philosophe ; que la sottise , rigiiorance , la méchanceté , la dépravation des mœurs peuvent s'allier et s'accordent en effet tous les jours avec la philosophie.
LE BARON
Voilà des objections très-spécieuses , mais je ne suis point embarrassé d'y répondre.
LE MARQUIS
Avant tout; répondez à ma première (juestion. Qu'est-ce qui constitue un philosophe ?
LE BARON
Il faut reprendre les choses de plus haut et d'abord vous expliquer....
LE MARQUIS
Mon cher baron , vous allez divaguer ; moi je serai plus franc , et je vais vous dire ce qui caractérise un philosophe dans votre opinion ; c'est l'impiété et l'esprit séditieux : il faut afficher l'irréligion , nier hautement la révélation et les peines éternelles : on n'exige de l'incrédulité que sur ce seul point , car d'ailleurs il est permis aux philosophes modernes d'ajouter foi à toutes les extravagances produites par la charlatanerie ; un philosophe doit rejeter les prophéties et les miracles de l'Évangile, mais il est le maître de croire aw^l prédictions des somnambules^ et de ne
pas rc'voquer vu tloute les prodij^cs <j|)( r^s |»ai les charlataneries les j)lus grossières et les j)liis extravagantes du magnétisme et des autres folies de ce genre. Enfin , lorsqu'on joint k la haine des prêtres, celle des rois , on est philosophe.
LR BARON.
Voilà de l'exagération.
LE MARQUIS
Votre ami Diderot n'a-t-il pas dit qu'il voudroit voir étrangler le dernier des rois avec les hoyauoc du dernier des prî'tres ? Tous vos philosophes n'ont-ils pas dit et répété mille fois que c'est la philosophie seule qui doit régner ? Pouvez-vous nier que les philosophes les plus renommés exhortent les peuples de toutes les nations à détruire les temples et le culte , à détrôner les rois, les souverains, et à ne souffrir aucune autorité, excepté celle àes philosophes? Zq demande à toute personne impartiale, si ce fanatisme horrible n'est pas mille fois plus dangereux que le fanatisme inspiré par la Religion ? Le faiiatisme philosophique n'est que le résultat des opinions extravagantes et licencieuses , répandues dans les ouvrages les plus modérés des prétendus philosophes modernes, tandis que le fanatisme religieux , loin d'être une conséquence ou même une exagération des principes du chris-
( j84) tianisme , offre la plus complète et la plus frappante opposition avec les maximes de l'Évangile. Le fanatisme philosophique est , si l'on veut, un abus de la philosophie ; le fanatisme religieux, ne peut être un abus de la Religion ; les plus nobles sentimens du cœur humain n'ont produit que trop souvent des égaremens et des crimes^ parce que tout excès est essentiellement vicieux ; mais l'excès de la véritable piété ne sauroit le devenir; l'excès de Vhumilité^ de la -patience, du désintéressement y de la charité^ l'abnégation de soi-même, le dégoût de tous les biens périssables ne produiront jamais des révoltes, des meurtres et des parricides. L'Évangile prescrit, non les vertus brillantes qui peuvent dégénérer en vices , mais les vertus douces et bienfaisantes, que l'excès même rend plus touchantes et plus sublimes. Si des furieux ou des insensés commettoient des violences positivement défendues par des lois claires et précises, et que, pour entraîner la multitude, ils prétendissent obéir aux lois qui les condamnent formellement, faudroitil crier au peuple séduit : Abolissez vos lois, cessez de respecter le législateur, n'écoutez et ne croyez que nous qui vous défendons ces violences ? Ne seroit-il pas plus juste et plus utile de dire : On vous trompe, consultez vos lois ; elles vous prescrivent l'humanité , la patience , la soumission ,
( '«5 ) la ficK'litc pour vos maîtres (a) ; elles vous mtci- (liseiil le zèle persécuteur et la vengeance; et de plus, des chrétiens, parlant au nom de la Religion, peuvent ajouter: Si, de notre; ])ropre autorité, nous vous exhortions à la douceur, à Tindulgence, vous pourriez dédaigner nos représentations; nous ne sommes que des hommes sujets, comme vous, à Terreur; mais vous devez croii^e le divin législateur que vous révérez depuis si long-temps; instruisez-vous donc de ses lois, et vous connoîtrez que, loin de les suivre, vous les violez toutes.
Il est certain que le fanatique religieux n'est qu'un insensé qui agit en aveugle , sans avoir l'idée la plus superficielle de la Religion qu'il croit défendre, ou bien un hypocrite qui fait d'un nom sacré le prétexte de ses fureurs. Vous pouvez avec l'Evangile éclairer l'un et confondre l'autre. Mais avec quel livre de philosophie moderne détruirez- vous le fanatisme philosophique, puisque tous ces ouvrages contiennent les opinions incendiaires et les principes pernicieux dont ce fanatisme terrible est l'affreux résultat ?
(a) Et dans l'Évangile, sans en excepter ceux-mêmes qui auroient le nialheur d'errer dans la foi , puisque Jésus-Christ a dit , en parlant d'un empereur païen : Rendez à César ce qui appartient à César,
Remarquons encore que le fanatisme religieux n'a qu'un objet ou un seul prétexte, la Religion; par conséquent il ne sauroit produire des maux permanens; il ne peut troubler l'État, que dans des temps d'hérésie et de disputes de controverse , et même alors la discorde qu'il excite ne se répand point dans l'Lnivers entier ; il n'a ni l'intention, ni le pouvoir redoutable de soulever tous les peuples à la fois. Il n'en est pas ainsi du fanatisme philosophique , qui brave toutes les bienséances , qui offre l'exemple de l'audace la plus effrénée, qui déïiie les auteurs des ouvrages les plus licencieux , qui donne à ces corrupteurs des mœurs publiques les noms augustes de bienfaiteurs du genre humain ! . . . Traiter de préjugés la décence et la pudeur, flatter et favoriser toutes les passions , vanter le luxe , insulter les rois, leurs ministres et les magistrats, déclamer contre le gouvernement , proposer aux nations l'abolition totale, et du culte, et des lois, exhorter tous les peuples de la terre à la révolte , au parricide, tel est le fanatisme philosophique. Ce n'est là , ni un vice local et passager, ni un mal produit par une cause particulière ; c'est un feu dévorant et destructeur qui peut embraser la terre entière , et qui ne manquera jamais d'aliment , tant que les hommes auront du goût pour la volupté et pour l'indépençjance.
LE BARON
Je VOUS le répète, vous avez des raisonnemcns Irès-spécieux ; mais la simple raison en trouve (le si forts contre ce que vous appelez la Providence^ la justice divine et la vertu, qu'il est impossible d'y répondre.
Je sais que dans \ Encyclopédie on a rapporté d'horribles maximes d'un ancieri philosophe (a), et que l'éditeur les approuve sans restriction, entr*autres celle-ci : qu'// nj a rien en soi de juste ou d* injuste, d^ honnête ou de déshonnête^ etc. {b). Heureusement , comme je crois vous l'avoir déjà dit, que l'on n'anéantit pas la vertu, en soutenant qu'elle n'est qu'une chimère. Point de paix pour le méchant^ a dit la sagesse éternelle; cet oracle, toujours vrai dans tous les siècles, suffiroit seul pour justifier la Providence.
LE BARON
Cependant un concert général nous montre d'une extrémité de l'Univers à l'autre ,
L'innocence à genoux tendant la gorge au crime [c).
[a) Au mot Aristippe.
[b) La fin de cet article est si infâme , qu'il est impossible de la citer ici.
[c) Vers de Voltaire.
( 188) On diroit que la vertu n'est dans ce mondt^ que pour y souffrir, pour y être martyrisée par le vice effronté et toujours impuni. On ne parle que des succès de l'audace , de la fraude et de la mauvaise foi ; tout se donne à l'intrigue , à la ruse , à la corruption , etc.
LE MARQUIS
Premièrement pour ceux qui n'ont aucune religion, il n'y a ni fraude, ni mauvaise foi, ni corruption; secondement, il n'est nullement vrai que le vice soit toujours impuni et la vertu toujours malheureuse; il est certain au contraire: « que, dans toutes les professions, dans toutes » les entreprises, dans toutes les affaires, l'avan- » tage, toutes choses égales d'ailleurs, se trouve » toujours du côté de la vertu ; que la santé , le » premier des biens temporels, et sans lequel )> tous les autres ne sont rien, est en partie son » ouvrage ; qu'elle nous comble enfin d'un con~ » tentement intérieur, plus précieux mille foivS » que tous les trésors de l'Univers (a). »
Enfin, par un accord véritablement unanime, on a toujours vu et l'on verra toujours la vertu universellement applaudie avec transport , lorsqu'on sera forcé par des preuves positives de la reconnoître; « ce n'est point assez que Dieu ait
(a) Soirées de Saint-Pétersbourg, tom. I'^'', pag. 218^.
* at!;i(*lic un hoiilicur incfïahle à l'exercice de la vertu; ce n'est pas assez qu'il ait promis le plus grand lot sans comparaison dans le par- » lage général des biens de ce monde; ces tètes » folles , do/U le niisonncnic/Lt a banni la raison^ n ne seront point satisfaites; il faudra absolu- » ment cpie leur juste imaginaire soit impas- » sible ; qu'il ne lui arrive aucun mal; que la )i pluie ne le mouille pas; que la nielle s'arrête » respectueusement aux limites de son champ, » et que, s'il oublie par hasard de j)ousser ses » verroux , Dieu soit tenu d'envoyer à sa porte ') un ange avec inie épée flamboyante , de peur » qu'un voleur heureux ne vienne enlever l'or » et les bijoux du juste (a). »
LE BARON
Comment donc? de la plaisanterie ! cela n'est guère digne de la gravité de votre cause....
LE MARQUIS
Vous me citez souvent Voltaire; me permettez-vous de vous rappeler quelques paroles de Tertullien, rapportées par Pascal?
LE BAROiV.
Fort bien, vous vous comparez à Tertullien et à Pascal; je m'en souviendrai.
(a) Soirées de Saint- Pétershourg , tom. I^*", pag. 241.
LE MARQUIS
Cela feroit un fort joli effet dans m\ journal , quoique vous sachiez très-bien que, citer un auteur, ne soit pas se comparer à lui.
LE BARON
Voyons donc la citation?
LE MARQUIS
La voici : « Il y a beaucoup de choses qui mé-
» ritent d'être moquées et jouées, parce que
» rien n'est plus dû à la vanité que la risée ; il
» est vrai qu'il faut prendre garde que les rail-
» leries ne soient pas basses et indignes de la
» vérité; mais, à cela près, quand on pourra s'en
» servir , c'est un devoir que d'en user {a). »
LE BARON
Et avec ces risées, ces plaisanteries, que devient la charité chrétienne? Y ousscaiidaLliseriez les dévots austères.
Point du tout, si j'attaque seulement des écrits et des principes hautement professés.
LE BAROIV.
Mais les dévots ne doivent-ils pas tout souffrir comme des agneaux ?
la) Lettres, provinciales.
LK MAUQIIIS.
Je sens bien que vous clesirez sincèrement cette |)erfection aux écrivains religieux ; sans doute ils doivent supporter Tinjuslice sans aigreui- et sans ressentiment; néanmoins ils doivent défendre la vérité avec toute la force de leur raison et de leur caractère. Mais nous parlions de la vertu et de la Providence ; encore un mot sur ce sujet. Comme je l'ai déjà dit , « le malheur n'est jamais » extrême avec une espérance ravissante et fon- » dée. Il est donc certain que toute la félicité que » l'on peut goûter sur la terre , est réservée à la » vertu, et c'est une chose si vraie, qu'elle est gé- » néralement reçue. Quoique la vertu soit si sou- » vent opprimée, on confond toujours le bon- » heur avec elle , comme le prouvent ces expres- » sions vulgaires : Il a un heureux naturel, il » est heureusement né , ce qui signifie qu'on a na- '^ turellement des inclinations vertueuses.
» Le stoïcisme n'étoit qu'une charlatanerie et » qu'une pantomime de la vertu ; les stoïciens » nioient la douleur; toute leur force consistoit » à soutenir un orgueilleux mensonge; la véri- » table vertu (celle qui est fondée sur l'Évangile) » peut seule posséder le véritable courage, parce '^ qu'elle a seule un motif aussi raisonnable que >) puissant et sacré.
« La fausse vertu ne fortifie qu'en apparence:
( 192 ) » elle enfle le cœur et le laisse vide; la vertu vé- « ritable pénètre l'âme et la remplit tout en- » tière; elle supplée à tout, tient lieu de tout, » et se suffit à elle-même.
» Le vice ne jouit de rien avec sécurité; la » source des plus nobles espérances est tarie par » lui, et s'il est dépouillé du vain éclat de la for- M tune, il trouve toujours l'ignominie dans l'ad-, » versité {a). »
Enfin , il n'y a point de véritable juste , et lorsqu'un homme « est assez juste pour mériter les » complaisances de son Créateur , qui pourroit » s'étonner que Dieu, attentif sur son propre » ouvrage^ prenne plaisir à le perfectionner? Si » la tendresse ne pardonne rien , c'est pour n'a- » voir plus rien à pardonner. En met tant l'homme » de bien aux prises avec l'infortune, Dieu le » purifie de ses fautes passées, le met en garde » contre les fautes futures, et le mûrit pour le » Ciel. Sans doute , il prend plaisir à le voir » échapper à l'inévitable justice qui l'attendoit y> dans un autre monde. Y a-t-il une plus grande » joie pour l'amour que la résignation qui le » désarme {b).
» Qu'elle est divine , cette morale qui n'a
[a) Etude du Cœur humain , p. 91.
{b) Soirées de Saint-Pétersbourg, tom. Il, pag. 174.
( <0^ ) » (l'austérité ({ue pour- les giaiids de la icire, » que l'orgueil il Us sucées cnivreut , et qui est » si cousolauLe pour le pauvie et pour l'Iufor- » tuué; qui leur parle uu si doux langage; cpii » leur eiiseigue , non à mépriser, mais à ne i)oiut » envier les riches et les heureux ilu siècle , et » qui leur fait des litres de gloire, dans l'éternité, •> du malheur, de la résignation et de l'obéis- » sance ! Sublime aux yeux de l'homme éclairé , »> facile à comprendre pour le vulgaire , toujours ») conséquenle dans tous ses préceptes , répri- » mant l'homme puissant , encourageant le foi- » ble, réprouvant l'oppresseur sans armer l'op- » primé, effrayant les tyrans, et donnant au >i peuple l'esprit de paix et de soumission , j) anéantissant les passions dangereuses en exal- » tant au plus haut degré la pitié , l'humanité, » le courage et tous les sentimens généreux , » répandant avec abondance un baum.e bien- » faisant dans tous les cœurs profondément bles- » ses, telle est la morale évangélique.... [a) »
En un mot , je vois dans tous les événemens, les effets d'une Providence divine. Le vice en général ne peut échapper tôt ou tard à la punition qu'il a méritée, punition toujours équitable, et merveilleusement assortie aux fautes et aux
{a) Etude du Cœur humain, pag. 95.
( '94) crimes. Dieu l'a voulu ainsi ; c'est la leçon morale qu'il donne aux hommes par l'expérience. Que chacun se rappelle avec détail sa vie passée ; il trouvera que toutes ses bonnes actions , ses sacrifices vertueux ont eu leur récompense ,• que tous ses égaremens ont été punis. Qu'on lise l'histoire ; ces grands exemples y sont présentés d'une manière plus frappante encore. Tel est Tordre des choses ; mais cette loi n'est que générale , elle n'est point absolue ; et c'est encore ici que brille avec éclat la sagesse divine du suprême législateur. Il a voulu que dans tous les temps il y eût des exceptions à cette loi , afin de prouver aux hommes de tous les siècles qu'il existe une autre vie, où le criminel impuni dans celle-ci trouvera des châtimens , et l'innocent opprimé des récompenses. Et par un décret de la Providence, digne de toute notre admiration , ces exceptions sont assez fiéquentes pour démontrer dans tout leur jour ces importantes vérités, et en même temps elles sont trop rares pour pouvoir troubler l'ordre général , et pour détruire ces grands principes si vrais et si salutaires, que le vice est nuisible autant que méprisable , que le seul intérêt personnel devroit en éloigner, et que la vertu est aussi utile qu'elle est belle.
( "JS )
LF BAIIOIV.
Mon ami, je vous ai ciitendu faire de lonj>ues déclamai ions snr ce que vous appelez CiiiloUtrance philosoplivjuc ; vous conviendrez pourtant que je suis un pliiloso|)lie très-tolérant, puisque je vous écoute avec tant de patience.
LE MA.11QUIS
C'est que vous avez un projet , celui de me gagner.
LE BARON
Et bien , vous trouverez constamment dans notre société des avis très-différens , et jamais vous ne verrez entre nous la moindre chose qui puisse ressembler à l'aigreur et à la dispute {ci).
LE MARQUIS
Je le crois bien; vous êtes tous, au fond, de la même secte , sous des noms divers ; les uns sont sceptiques, les autres sont athées ou déistes, et tout cela revient au même. Le déiste ne s'occupe pas plus de la Divinité que s'il nioit son existence ; vous ne voulez ni les uns ni les autres qu'il y ait des prêtres, et par conséquent un culte; je vous l'ai déjà dit, pourvu qu'on ne
[a] Voyez Mémoires de Morellet.
( 196) soit pas chrétien , vous êtes tolérans sans aucun effort.
LE BARON
Mais celte immortalité de l'âme qui fait le fondement de votre doctrine est un dogme nouveau que les Juifs n'ont jamais connu ; il n'en est pas question dans l'Ancien-Testament.
LE MARQUIS
Qui vous a dit cela ? c'est Voltaire : Malgré votre admiration pour cet auteur , vous devez être néanmoins assuré qu'il n'a jamais écrit une demipage , même étrangère au christianisme , sans mentir, et avec une impudence qui n'eut jamais d'exemple ; et quant à la Religion, il n'a jamais tracé six lignes sans faire au moins un mensonge. Il y eut parmi les Juifs une secte méprisée (les Saducéens) qui nioit l'immortalité de l'âme , cela seul prouveroit que la croyance contraire existoit parmi les Juifs ; mais d'ailleurs mille passages , dans les livres de Moïse , établissent la permanence des âmes et la croyance d'une vie éternelle ; entre autres les apparitions des anges , les défenses d'évoquer les morts {a) , les discours de Jacob sur la perte de Joseph [b). Dans tous
(a) C'étoit UDe des lois de Moïse qu'on enfreignit souvent. {h) Les anciens Hébreux, dit l'auteur des Lettres de quelques Juifs j appeloient le séjour des morts le Sheol, et le
( '!)7 ) les .iiitrcs livres (le l'Ancien- rest.imenl, rininiorlalité tic Fàinc est aussi clairement reconnue et enseignée. Dès le commencement de la captivité (les Juifs, Danieldéclare que ^ de cette foule de niorls (jUL donnent dutis Iti poussière de la terre ^ les uns se réveilleront pour une vie éternelle et les autres pour un éternel opprobre.
On lit dans les Proverbes : « N'épargnez point » la correction à l'enfant , et vous délivrerez son )) ame de l'enfei*. » (Chap. 23.) Dans rEcclésiaste : « Dieu fera rendre compte eu son jugement de )) toutes les fautes, et de tout le bien et le mal » qu'on aura fait,» (^Chap. 19. et dernier.)
Dans la Sagesse : « Si les justes ont souffert des » tourmens devant les hommes , leur espérance " est pleine de l'immortalité qui leur est pro- » mise. " ( Chap. 3. )
Job frappé de la main du Seigneur s'écrioit : « Je sais que mon Rédempteur est vivant ; que » je ressusciterai de la terre au dernier jour; que » je serai encore revêtu de cette peau ; que je » verrai mon Dieu dans ma chair , et que je le » comtemplerai de mes yeux. »
tombeau le Kaher. Cette seule distinction montre évidemment qu'ils croyoient à l'immortalité de l'âme. Voyez sur ce sujet l'instructive et courte dissertation qui se trouve dans le second volume des Lettres de quelques Juifs,
On retrouve ce même dogme aussi formellement énoncé et très-souvent dans les Pseaumes de David , qui sont entre les mains de tout le monde {à). Entre autres dans les passages suivans ; David parlant au Seigneur dit : « Qui est » celui qui vous louera dans l'Enfer. » Ps. 6. « Que » les pécheurs soient précipités dans l'Enfer et » toutes les nations qui oublient Dieu. » Ps. 9. « Celui qui aime l'iniquité hait son âme. » Ps. 10.
Après avoir dépeint les vertus du juste, le prophète ajoute : a Quiconque pratique ces choses, w ne sera point ébranlé dans toute l'éternité. » Ps. 14.
a Seigneur vous ne laisserez point mon âme » dans l'Enfer. » Ps. 1 5.
« Le Seigneur rachètera les âmes de ses ser- » viteurs. » Ps. 35.
(c Le Seigneur connoît les jours de ceux qui » vivent sans tache, et l'héritage qu'ils possède- » ront sera éternel. » Ps. 36.
{a) J'ai déjà cité dans plusieurs ouvrages ce beau passage : « Où fuirai-je , Seigneur, pour me dérober à votre colère ? Iraije au Ciel ? vous y régnez. Descendrai-je aux Enfers? vous y étendez votre main vengeresse, etc.» Ce beau passage est imité dans la Phèdre de Racine :
« Où fuir? où me cacher? Dans la nuit infernale? etc. »
Dans le Psaume 4^ » ie prophète prédit que les pécheurs seront placés dans V Enfer.
ce O Dieu , qui êtes le Dieu de mon cœur et » mon partage pour toute l'éternité. " l\s. 72 , etc. , etc.
LK BA.RON
J*admire votre mémoire.
LE MARQUIS
Il est bon d'en avoir avec les auteurs que vous citez, puisqu'ils ne disent pas un mot de vrai.
LE BARON
Je vous avoue que tout ce déchaînement contre les philosophes me déplaît beaucoup.
On ne se déchaîne pourtant pas contre Socràte, Platon, Epictète , et tous les fameux philosophes de l'antiquité. On relève un grand nombre d'erreurs qui déparent leurs ouvrages ( car nulle morale n'a été parfaite avant celle de l'Évangile ) '■> mais on admire ce qu'ils ont de bon , et on les cite sans cesse avec éloge. On ne se déchaîne même pas contre les philosophes modernes qui ont gardé quelques mesures , on ne les réfute qu'avec le ton de l'estime....
LE BARON
Depuis long-temps on atout dit sur la Religion.
( 200 ) LE MARQUIS
On n'a rien écouté , il faut redire ; d'ailleurs la vérité est comme la nature , elle est inépuisable.
LE BARON
Je conviens qu'il peut se trouver quelques mauvaises choses dans les livres des philosophes ; il faut les laisser et s'attacher seulement à ce qu'il y a de raisonnable.
LE MARQUIS
Proposez- vous ce triage aux jeunes gens qui ont des passions impétueuses? Espérez-vous qu'ils mépriseront ce qui favorise, ce qui autorise tous leurs penchans ? D'ailleurs, quand on écrit que les ouvrages que vou s aimez sont dangereux, vous prétendez qu'on les /iecAi/e; quand on relève les torts, les bévues, et qu'on se moque justement des sophismes pernicieux de certains auteurs, vous appelez cela des méchancetés , des c«/o^?z/2/e^ ; quoique cependant les gens religieux ne se permettent ni personnalités , ni injures grossières. Quels cris ne jetteriez-vous pas, si l'un d'eux, en parlant au philosophe le moins célèbre s'avisoit de lui d re: Vous êtes une cruche ^ une tête à perruque (a), et s'il appeloit tous ses ennemis des
[a) M. de Voltaire au Père Berthier, excellent écrivain, aussi savant qu'ingénieux et spirituel.
polissons , des marauds , de la canaille , de la i^ermine , des sols , des coquins , à^^ faquins, des f^nclouards {a), i\Qs ôc litres ^ des cuistres, (lc*s monstres, etc. ? ne soiit-ce pas là de johes épigrammes ; tel est |Kjiirlant le ton de Voltaire, de d'Alembeit et de leurs amis. Quoi donc, les opinions littéraires ne sont-elles pas libres? Chacun, sans aucune méchanceté peut juger à son gré les ouvrages imprimés des auteurs morts % ou vivans. Quand le critique paroîtroit trop rigoureux, personne, pour cette seule raison, n'auroit le droit d'attaquer son caractère, pourvu qu'on ne pût lui reprocher de fausses citations. Répondez aux critiques littéraires, si vous ne les approuvez pas , vous en êtes bien le maître ; mais songez que des sarcasmes insolens, sans esprit, et des invectives de la halle, ne sont ni des raisons, ni de bonnes plaisanteries.
LE BARON
Convenez que nous n'aurons jamais la paix que lorsque les gens religieux cesseront de déclamer contre les philosophes.
LE MARQUIS
Déclamer! voilà encore une de vos expres-
[a) Gadouards est le noble nom que, dans ses lettres, M. de Voltaire donnoit aux écrivains qui csoienl critiquer les plus infâmes articles de \ Encyclopédie.
sions. Répondre aux plus indécentes attaques , réfuter les mensonges les plus effrontés et les plus odieux , c'est ce que vous appelez déclamer.
LE BAROir.
Puisque vous savez par cœur l'Ancien et le Nouveau-Testament, vous allez sans doute me prouver que les lois militaires des Juifs étoient remplies d humanité ?
LE MARQUIS
Oui, je vous prouverai, la Bible à la main, ce que vous me proposez ironiquement ; et si on lisoit avec attention ce livre divin, on n'auroit nul besoin des ouvrages qui réfutent ceux des philosophes modernes. Il est vrai, on trouve dans l'histoire du peuple de Dieu des traits particuliers de cruauté. Quelle est l'histoire qui n'en offre pas [a) ? On voit aussi dans les livres sa-
{a) M. de Voltaire n'a jamais cité des livres sacrés que les traits de ce genre, et toujours en y joignant des circonstances aggravantes de sa propre invention. Très-souvent même il invente, et le fait, et les détails. Il a calomnié de la manière la plus grossière tous les grands hommes de cette nation, et tous les prophètes , sans jamais citer un trait à leur avantage. Un seul exemple peut donner une idée de l'excès de sa partialité. Quelles impiétés n'a-t-il pas dites au sujet d'Elisée , ce prophète si bienfaisant ! Cependant c'est ce même prophète qui , à l'exemple d'Élie , son maître, fit un miracle en faveur d une pauvre femme près de périr de misère. Ce fut
crés, (jiic (k's nations impics ont été exterminées par les ordres du Seifjjneur. Mais Dieu n'at-il pas le droit de juger et de punir les créatures (|u'il a formées? Afin de rendre odieuse l'ancienne loi, les détracteurs de la Religion ont affecté de confondre deux choses très-différentes, les ordres particuliers que Dieu donnoit lui-même ( dans ces temps où il daignoit se manifester par des prodiges éclatans), et les lois générales qu'il prescrivoit ; et c'est d'après ces lois seules, d'après ces préceptes invariables , qu'on doit juger la Religion. Les lois sont sages, douces, bienfaisantes , les préceptes admirables , les dogmes sublimes ; voilà des vérités incontestables. Cette Religion mérite donc le respect et la vénération des incrédules mêmes, quand ils seront exempts de partialité. C'est un grand triomphe pour la Religion qu'on n'ait jamais pu
lui qui multiplia des pains pour la nourriture d'un grand nombre de personnes ; ce fut lui qui obtint , par ses prières , un fils à la Sunamite dont il avoit reçu l'hospitalité ; et qui quelque temps après ressuscita cet enfant. Ce fut lui qui rendit saines les eaux de Jéricho ; qui guérit de la lèpre un général ennemi et qui refusa tous ses présens i ce fiit lui qui ayant en son pouvoir l'armée des Syriens , une armée ennemie , non-seulement ne voulut pas que l'on tuât un seul de ses ennemis , mais leur fit servir un festin , n'en retint aucun prisonnier et les renvoya tous à leur maître , etc.
( 2o4 ) l'attaquer'qu'eii la calomniant. On ne citera pas un seul de ses détracteurs , qui n'ait eu recours à ces indignes moyens. Et quoi! prétendus sages , qui voulez , dites -vous , m'éclairer, montrez-moi du moins quelque apparence d'impartialité ; convenez qu'il y a de belles choses dans cette législation que vous critiquez ; ayez l'air d'admirer quelques-uns de ses préceptes ; mêlez adroitement l'éloge à la calomnie ; cet air de candeur séduiroit peut-être. Mais non , vous montrez un acharnement inconcevable , vous dénaturez tout, vous condamnez tout, et je ne vois dans vos déclamations que des mensonges grossiers et un emportement furieux. Vous pensez donc que vos lecteurs vous croiront sans aucun examen? Vous êtes donc persuadés qu'ils n'ont jamais lu les livres sacrés, et qu'ils ne liront de leur vie la réfutation de vos pernicieux ouvrages? Vous avez compté sur leur ignorance et leur crédulité, sur le pouvoir des passions que vous favorisez !... Hélas ! vous pourrez recueillir un moment le funeste fruit de ces odieux calculs ; mais vous ne détruirez point l'empire éternel de la vérité , et vous laisserez après vous des noms souilles et des réputations flétries.
LE BAEON.
Vous parlez avec une chaleur et une volubi-
lilc, qui ne nie permettent pas de suivie le fil (le vos raisoni>einens.
LE MA.RQL'IS
C'a qui vous dispense d'y répondre.
LK BARON
Dites-moi, avez-vous lu le petit livre que je vous ai prêté ?/e Système de la JSature (a).
LE MARQUIS
Oui , et puisque vous aimez cet ouvrage , vous m'avez ménagé en me disant que vous étiez sceptique.
LE BAROX riant.
Comment?
LE MARQUIS
Un partisan de ce système est certainement un athée.
LE BAROIN'.
Ce livre a eu un succès prodigieux; il est eu effet rempli d'esprit et de talent.
LE MARQUIS
Quoi! vous avez le front de trou\?er cela beau!..
[a) Sans nom d'auteur ; mais ce méprisable ouvrage étoit du baron d'Holbach. Ce qui n'a été su , avec certitude, qu'après sa mort. (Voyez Mémoires de l'abbé Morellet. )
( io6 )
LE BAROIV.
3e ne suis en cela que l'écho du public.
LE MARQUIS
Quel public ?
LE BAROW.
La grande majorité de- Français. Tenez, mon ami , les cagots auront beau faire, ils ne persuaderont jamais aux penseurs que la nature ne soit pas le meilleur de tous les guides, et que l'on puisse raisonnablement croire au péché originel , à la révélation, aux peines éternelles ; enfin , c'est dans notre propre cœur que nous devons chercher et trouver la vérité.
LE MARQUIS
Cette dernière phrase me plaît.
LE BARON
Ah! vous devenez traitable.
LE MARQUIS
Oui, je pense qu'il doi*t y avoir de l'accord entre les principaux penchans de l'homme et sa destination.
LE BAROjV.
Donc nos passions ne doivent point être réprimées?
( 207 ) TJ-: Mviiyns.
Je conclus t(3iit (liflcTemmeiit.
LE BA.RON
Cela est curieux.
LE MARQUIS
« Si l'homme pouvoit trouver le bonheur en » s'attachant passionnément à des êtres périssa- » blés , et si ses plus fortes affeclions venoicnt » de son amour-propre, je uereconnoîtrois j)ius >» sa destination immortelle et céleste ; mais je » vois que les passions violentes ne produisent » jamais le bonheur. Je vois que les sentimens » les plus vrais et les plus vifs sont désintéressés, » tels que la pitié , l'amour maternel; je vois que » les émotions les plus ravissantes sont causées » par le sentiment qu'on éprouve , et non par » celui qu'on inspire ; je vois qu'un des plus » doux sentimens du cœur humain est l'admi- » ration (quoiqu'un de vos philosophes ait gros- " sièreuient nié cette vérité ) [a) ; on se lasse >j d'être admiré ; qui le seroit long-temps de » suite , universellement et sans contradiction » ( si cela étoit possible), n'en sentiroit plus le » charme , et finiroit par trouver insipides , les >» hommages et la louange. Ne voit-on pas les
(a) Diderot Encyclop., mot Passions.
rois se blaser sur la flatterie , alors même qu'ils n'en connoissent ni l'exagération , ni la fausseté? Si la folle ivresse de l'orgueil pouvoit être durable , verroit-on l'ennui s'insinuer et se fixer si souvent sous la pourpre et sur le trône ?
» Mais quand nulle jalousie ne combat nos mouvemens naturels , nous ne nous lassons point du plaisir d'admirer ce qui est ou ce qui nous paroit sublime. C'est ce sentiment qui fait aimer le merveilleux et qui porte à y croire; on voudroit créer des prodiges , afin d'admirer sans mesure. Le cœur de l'homme a besoin de croire quelque chose qu'il ne puisse comprendre , c'est l'infini de l'admiration ; cet humble instinct l'avertit que ce besoin vague et sublime de la reconnoissance , sera satisfait dans l'éternité; il est dans cette vie la preuve et le dédommagement de l'insuffisance de nos lumières. C'est parce que nous devons adorer l'Etre incompréhensible par sa grandeur, sa puissance et ses perfections; c'est parce qu'il nous réserve des secrets impénétrables pour nous, tant que nous serons enchaînés dans un corps mortel; c'est parce que des mystères merveilleux nous seront dévoilés , que nous avons un goût si naturel pour les prodiges. L'orgueil nous dit : N'admets que ce que tu
( ^^9 ) » conrnis, un charme secret, plus j)uissant que » r;iiu()Cjr-propre , nous attache avec une force » irrésislihle à ce cjui r>ous paroît surnaturel ; " il est bien remar([uahle (jue rhomme , cette >i créature si vaine, (jui s'enorgueilht tant de son » intelligence , puisse trouver un tel attrait à » voir sa raison confondue ; c'est un aveu de sa » misère actuelle et de son ignorance, et un hom- » mage qu'il rend, malgré lui^ à l'auteur de toutes " choses , à celui qui seul possède la science.
» Je ne vois point d'égoïsme dans le cœur » humain qui n'est point perverti ; tous ses » premiers mouvemens sont sublimes ; on se » jette dans l'eau , dans le feu , pour secourir un M inconnu; on supporte souvent sans beaucoup " d'efforts des maux dont le spectacle dans les " autres seroit déchirant. Qui n'a pas dans sa vie »' éprouvé plus d'attendrissement pour les peines » d'autrui que pour les siennes? La pitié, l'amitié, « l'amour maternel ont fait répandre mille fois « plus de larmes que les douleurs personnelles; » souffrir seul , c'est peu souffrir , le cœur n'est jj véritablement brisé que par contre coup. A ce w besoin d'admirer , dont nous venons de parler, w l'homme joint une insatiable curiosité ; cepenîj dant , ni l'intelligence , ni la mémoire ne peu- " vent y suffire ; il voudroit tout savoir, et il ne " peut rien approfondir. Cette ardente curiosité,
( ^lo )
« toujours déçue dans cette vie , n'est en lui " qu'un pressentiment et ne sert qu'à lui prou- « ver qu'il existe de grands secrets dont la ré- " vélation pourra faire un jour sa gloire et sa » félicité.
» Enfin , l'inconstance si naturelle au cœur » humain est justifiée par la destination de " l'homme. Une âme immortelle n'est pas faite » pour s'attacher à des objets périssables.
>j Si tel est le cœur humain , pourquoi a-t-il été » créé avec cette sensibilité profonde , quand » rien ne peut la fixer et la satisfaire, et quand » elle ne peut que le rendre infortuné , s'il atta- » che à cette vie ses plus chères affections ? » Pourquoi a-t-il ce besoin si vif d'admirer, » quand rien sur la terre ( à l'exception des ou- » vrages du Créateur ) , ne mérite une admiration » vive et constante ? Pourquoi voudroit-il tout jj savoir , quand il ne peut rien comprendre par- » faitement ?.. Qu'est-ce que cet être, dont les w penchans naturels et les plus nobles inclinait tions sont en contradiction avec sa destination » apparente?.... Mais tout s'explique, lorsqu'on » croit que le Créateur l'a formé pour lui, et que " Dieu , modèle unique de perfection , est aussi la «seule source du vrai bonheur. Alors, l'homme, » en s'élevant jusqu'à l'auteur de son être , re- » prendra sa dignité primitive; il pourra rem-
»» plir sa destination et satisfaire tous ses senti- >> mens ; connoUre ^ conifjmndre , sejixci'y aimer » cl admirer sans mesure (a).
» Formé, s'il sait la iiicritcr , pour une gloire M immortelle, l'iumime doit être ambitieux ; n'é- » tant point à sa |)lace, il doit toujours en de- » sirer une plus élevée ; et quand il n'est pas i> éclairé par la Keligion, il doit rechercher avec » ardeur la gloire humaine, puis([u'il tend iia- » turellement à la grandeur; mais cette gloire )) trompeuse ne lui suffira jamais, ses désirs croî- » tront toujours , on le verra toujours insatia- » ble , parce qu'il n'aura jamais obtenu ce qui » peut remplir et satisfaire une âme immortelle. » Ce ne seroit rien pour lui de conquérir le » monde , s'il n'y joignoit l'idée d'éterniser son » nom , il lui faut un avenir plus étendu que son » existence. Jouiroit-il d'avance d'une gloire qui » doit lui survivre , s'il ne sentoit pas qu'il doit » lui-même survivre à ce passage rapide, à cet » exil d'un moment? Pourquoi faut-il qu'un si » noble sentiment soit si souvent mal dirigé! » Quelle petitesse dans l'homme mondain , si on » compare son ambition à celle de l'homme re- » ligieux! L'un se consume pour obtenir, quoi? » des biens frivoles, qui ne lui seront que
[a) Étude du Cœur humain , pag. 25 et suiv.
» prêtés , et pour iiu temps si court! L'autre 5) dédaigne tout ce qui n'est pas la grandeur » suprême, tout ce qui n'est pas éternel ; c'est le » Ciel auquel il aspire , c'est Dieu qu'il veut pos- » séder!.... Hélas! il sembleroit que la sensibilité » dut suffire pour réprimer l'ambition humaine! » Peut-on inspirer l'admiration, peut-on obtenir » de grands succès, sans exciter l'envie!.... La » gloire coûte souvent si cher!.... Plaignons l'am- » bitieux.... Il vient d'obtenir des triomphes ,
» mais il vient peut-être de perdre un ami !
» Des indifférens l'admirent , l'applaudissent. » Ah! qu'importe, si son ami l'envie en se- « cret {a). ! »
LE BAROIS^,
Avec ces merveilleux penchans que vous trouvez dans le cœur de l'homme , que faitesvous du péché originel?
LE MARQUIS
Ce dogme s'accorde parfaitement avec ces penchans qu'une main divine imprima dans nos âmes. Comme le dit Pascal , si nous suivons nos mouvemens , si nous nous observons nous-mêmes, nous trouverons en nous les caractères vivans de deux natures , l'une bonne et l'autre mauvaise. Cette duplicité de l'homme est si vi-
{a) Etude du Cœur humain ^ pag. 35.
siblc qu'il y eu a qui oîit pensé que nous avons deux âmes, car nVst-il pas plus clair (jue le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d'excellence; et n'est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets déplorables de notre condition? Que nous crient donc ce chaos et cette confusion monstrueuse? Sinon la vérité des deux états, avec une voix si puissante qu'il est impossible d'y résister. Et pour vous citer une autorité qui doit vous plaire davantage , Platon nous dit : « quen se » contemplant lui-même , il ne sait s'il voit un » monstre plus double , plus mam^ais que Tyii phon , ou bien plutôt un être moral, doux et V bienfaisant qui participe de la nature divine. » Il ajoute que l'homme, ainsi tiraillé en sens contraire, ne peut faire le bien et vivre heureux, « sans réduire en servitude cette puissance de » rame où réside le mal , et sans remettre en lii> berté celle qui est le séjour et V organe de la. w vertu {a). »
Ainsi donc nos heureux penchans ne sont plus pour nous , sans la Religion , qu'un instinct qui peut produire quelques belles actions , de premier mouvement , mais qui n'ont point d'influence sur le cours uniforme de la vie.
{a) Soirées de Saint-Pétersbourg,
LE BAROîf.
Je ne puis croire que ce que je conçois facilement. Pourquoi Dieu exigeroit-il le sacrifice de la raison qu'il m'a donnée ? Si la Religion n'est point une invention humaine , ne doit-elle pas avoir des caractères frappans qui puissent faire connoître la vérité ; et enfin , si ces preuves existoient, et qu'il me fut impossible d'en comprendre la force , Dieu pourroit-il me punir , parce que je manqueroisde pénétration et d'intelligence ?
LE MARQUIS
Il est bien facile de répondre à ces questions. L'ignorant, l'incrédule et le savant sont également forcés de croire à la réalité d'une multitude de choses que l'esprit humain ne concevra jamais. Dieu n'exige donc point le sacrifice de notre raison , quand il nous ordonne de reconnoître qu'elle ne peut, ni le juger, ni le comprendre, puisque, sur les objets les moins importans , nous sentons tous les jours combien notre intelligence est bornée. La Religion atous les caractères de vérité qui peuvent convaincre un homme sincère et raisonnable. Ces preuves existent; elles sont solides et frappantes; sans étendue d'esprit et sans pénétration, on en conçoit aisément toute la force. Il ne faut, pour être
chrétien, fjNc de l.t droiliirc et l'anioiir de la vérité. Dieu voil sans indignation rij^norance et la sottise, il né punit que l'orgueil et la in.iiivaise foi, surtout lorsque ces vices sont réunis aux lumières naturelles et aux talens. Quiconque aura fliit quelqu'étude des livres saints , ne pourra conserver des doutes sur la certitude de la révélation (i); cette connoissance doit nous suffire , c'est la seule qui nous soit utile. Assurés de la vérité de la Religion, que nous importe de n'en pouvoir comprendre les mystères? L'incrédule voudroit que les vérités évangéliques fussent géométriquement démontrées. Si tel étoit leur degré d'évidence , la liberté donnée à l'homme ne seroit plus qu'une chimère; n'ayant plus la possibilité de s'aveugler, il feroit sans mérite tout ce que la foi sait inspirer à ceux qu'elle sanctifie. Dieu, en créant l'homme libre, a du par une conséquence nécessaire , lui laisser la faculté de pénétrer ou de repousser la vérité, de se corrompre par de faux calculs ou de résister aux illusions. C'est cette liberté, qui donne à la vertu des droits aux récompenses, et qui fait que le vice , et souvent même l'erreur , doivent être punis. L'impie , qui ne méprise la Religion que parce qu'il ne la connoît pas, est aussi coupable qu'insensé ; il sait , à n'en pouvoir douter , que, dans tous les temps, des hommes d'un génie
supérieur et d'une érudition profonde, ont été convaincus de la vérité de la Religion. Il ne sauroit donc imaginer que de tels hommes se soient laissés éblouir par des preuves frivoles ou des raisonnemens méprisables. Une chose de cette importance vaut bien la peine d'être examinée ; et rester à cet égard dans une ignorance volontaire , en prenant le parti de l'incrédulité , c'est le comble de la stupidité ou de la dépravation. Ainsi, l'homme peut encore, quoique déchu de sa grandeur primitive , sentir tout le prix de la vertu ; et , par la force de sa raison et de ses lumières, se décider pour elle et triompher des passions qui l'en éloignent. Mais , dans tout ce qui concerne directement son salut, sa liberté ne lui suffit pas , il a besoin du secours de la grâce. Il ne faudroit qu'un esprit juste et un amour-propre bien entendu, pour être ce que le monde appelle un homme de bien , tandis que les saints et les élus ont besoin d'une vertu surnaturelle. Si rhomme n'a pas en lui cette vertu , il peut avoir le mérite de la désirer , de la demander ; et alors , si sa vie est pure, si ses prières sont ardentes , elle lui sera accordée. Dieu ne refuse point sa grâce à ceux qui éprouvent un vrai désir de l'obtenir, et souvent il la répand dans les cœurs qui paroissent le moin§ susceptibles de la recevoir.
M- HAl'.OiN.
Tout ccl.i c'sl fort l)i(Mi , mais vous eu ( oiivenez voiis-menic, la foi est im don du Ciel ; on ne peut pas se la doiuior, Id fol nr se commande pus.
LE MARQUIS
Cet argument n'est pas neuf pour moi; mais à cela je vous répondrai ce que la Religion répète constamment aux incrédules : renoncez à vos mauvaises habitudes , à vos liaisons coupables, portez vos doutes aux pieds d'un prêtre , conduisez-vous et vivez comme il vous le prescrira, ne faites que de bonnes et utiles lectures, et soyez très-persuadé que la foi vous sera donnée.
LE BARON
Ce ne sont là que des conjectures.
LE MARQUIS
Ce sont des vérités dont nous voyons tous les jours des preuves incontestables. Comment pourriez-vous croire des vérités qui combattent, qui réprouvent tous vos penchans , toutes vos passions et votre genre de vie? Vous, qui lue trouvez de charmes que dans les entretiens les plus corrupteurs ; vous qui n'avez lu que les ouvrages de Voltaire et ceux de ses complices et de ses disciples; vous, dont l'imagination est
( '-'8 ) souillée par tant d'extravagances, d'erreurs el de mensonges. Oh! qu'il est affreux de profaner cette noble faculté, qui étend jusqu'à l'infini les limites bornées de notre existence!.. « C'est par l'imagi- » nation que nous pouvons nous figurer ce que » nous n'avons jamais vu , et nous retracer ce )) que nous ne voyons plus. L'imagination peut » même nous créer des objets qui n'existent pas, )) et, par un prodige plus heureux, elle adoucit » les peines de l'absence en nous offrant la par- » faite image de l'ami regretté , dont les vastes » mers nous séparent ; elle ne nous le peint pas » seulement tel que la mémoire nous le retrace, » elle nous le montre tel qu'il doit être, suivant » les diverses situations où l'on peut le sup- » poser ; et si c'est une mère à laquelle le sort » ait ravi son fils encore enfant, elle le voit » croître , grandir, arriver à l'adolescence et aux » jours brillans du bel âge; l'imagination lui » fait perdre le souvenir du passé pour la faire )> jouir du présent ; ce n'est plus un enfant que )) cette tendre mère s'attache à contempler, » c'est le jeime homm.e le plus accompli, et ce » jeune homme peut-être est de tous les mortels » le moins aimable ou le plus médiocre. Pres- » que toutes les jouissances terrestres procurées y> par l'imagination sont des illusions ; Dieu ne i> nous a-t-il donc accordé cette étonnante fa-
( 'M) ) » culte que j)oiir ik^us décevoir on pour nous » amuser? Un don si magnifique n'auroil-i! » d'autre résultat que l'erreur? Ah î devons-nous » abaisser et fixer sur la terre cette vue inté- }) rieure et merveilleuse qui, réunissant la triple » faculté de créer, d'éclairer et de voir, peut » également pénétrer dans les gouffres profonds » de l'Enfer, et s'élevant jusqu'au séjour des » anges , découvrir les rayons éblouissans de la )) majesté divine , et les champs immenses de )) l'Eternité !....
» Oui, c'est pour ennoblir notre existence, i> pour la détacher de la matière et des sens , )) pour nous assurer de notre immortalité, que i) l'imagination nous fut donnée ; malheur à celui )} qu'elle égare! Un juge, justement irrité, nous » demandera compte un jour de ce bienfait ines- » timable , de ce don surnaturel ; et si nous » l'avons indignement profané , nous subirons » les châtimens terribles réservés à l'ingrati- » tude («). »
Enfin, mon cher baron, pour vous dire les principales choses que j'ai sur le cœur contre la philosophie moderne, je vous avouerai que je ne lui pardonnerai jamais les ouvrages obscènes qu'elle
(a) Etude du Cœur humain , pag. 41.
répand depuis trente aus avec tant de profusion dans le public.
Il est vrai qu'on peut reprocher aux philosophes quelques petites brochures indécentes ; mais en général ils respectent les mœurs....
LE MARQUIS
Comment ils respectent les mœurs !... Mais tous , sans exception, montrent le projet formel de les corrompre , et dans tous leurs écrits. D'abord Voltaire , dans son Essai sur les mœurs des nations , ouvrage très-volumineux et dont tous les principes sont exécrables. Son Dictionnaire philosophique^ en 6 volumes , dont le titre promettoit au moins un ouvrage sérieux , et qui contient des articles d'une telle obscénité , que la main , je ne dis pas seulement d'un chrétien , mais d'un homme de bon goût, ne pourroit les citer (a). Et tous ses contes, ses poèmes, des millions de brochures infâmes....
LE BARON
Voltaire est véritablement cynique, c'est une chose qu'on ne peut nier ; mais....
[d] Entre autres articles : mots Passions, Déjections , etc.
LK MARQUIS
llcivclius ne Tost pas moins , et dans un livre à grandes prétentions, V/i.sprit , ne fait -il pas Tapologie de Tadiiltère ?....
LE BAROIV.
Oh ! V apologie I ....
LE MARQUIS
Je sais , à n'en pouvoir douter , que Voltaire même le lui areproclié comme une maladresse («). Et ne dit-il pas, dans ce même livre, quune/èmme galante, qui, par son luxe et sa parure, fait travailler des ouvriers, est plus utile à l'État et plus estimable qu'une dévote qui porte des secours dans des hôpitaux et qui va dans les cachots délivrer des prisonniers ?
LE BARON
Cela est un peu fort.
LE MARQUIS
Diderot est encore U7i peu plus fort; car il approuve et même il loue comme une belle action,
(a) Dans une lettre imprimée depuis ( Voyez Lettres de Voltaire)^ dans laquelle Voltaire le gronde d'avoir parlé sérieusement en faveur de l'adultère , en ajoutant qu'il n'étoit pas encore temps d'en parler ainsi , et qu'il falloit chercher à ne l'excuser que sous le voile de la plaisanterie.
dans certains cas , le plus exécrable de tous les incestes [a).
Et ce conte méprisable , sous tous les rapports {b) , où les mœurs sont si indignement outragées, et qui est d'ailleurs, d'un bout à l'autre, l'ouvrage de la plus basse , de la plus vile adulation (c). Et Raynal! quelles infamies dans son Histoire philosophique !
LE BARON
D'Alembert a beaucoup de retenue.
LE MARQUIS
Il est moins effronté , parce qu'il est très-poltron , mais tout le monde sait qu'il est aussi impie et tout aussi peu moral que les autres ; et dans les Mémoires de Christine , reine de Suède , on trouve un singulier trait de morale philosophique^
[a) Supplément au Voyage de Bougaimûlle .
(b) Les Bijoux indiscrets.
(c)Pour Louis XV et madame de Pompadour, sa maîtresse. a Que l'on dise après cela , s'écrie M. de La Harpe ( Cours de » Littérature ) , que nos philosophes ne savent pas au besoin v> louer un Roi tout comme ils savent se louer les uns les autres. » S'ils n'ont pas le mérite de la mesure , on ne peut nier du ) moins qu'ils n'excellent dans l'hyjierbole ! Il est vrai que » ce n'est pas celle qui est oratoire ou poétique ; cela étoit > bon pour un Bossuet, un Despréaux , quin étoient , comme » on sait , que des flatteurs et des courtisans ; les petits com- « plimens de Diderot sont tout autrement tournés.
il (lit : « (jue la célèbre Ninon (que Christine vou- » lut voir en passant à Senlis) , fut la seule femme » iranroise à (jiii cette princesse donna des mar- ») ques d'estime.... H lant louer Ninon (ajoute » Fauteur) de l'accueil qu'elle reçut; mais il » ne faut pas blâmer Christine (a). »
Ainsi donc, aucun de vos philosophes n'a resj^eclé les mœurs , ce qui me paroît tout simple dans des hommes sans religion ; nul attrait n'entraîne vers la cruauté , toutes les séductions portent au vice. «L'infortuné qui nie la Divinité, » ou qui doute de son existence , ne sauroit être
(a) On ne loue point une personne de l'accueil qu'elle a reçu; on ne peut la louer que d'avoir mérité cet accueil, s'il est honorable; mais voilà comme les encyclopédistes écrivoient ! Enfin , il ne me paroît pas absolument nécessaire de louer Ninon. Je sais bien que tous les philosophes, depuis Saint-Évremond jusqu'à nos jours, ont excessivement loué Ninon; mais elle n'en est pas plus estimable. Qu'on lise les Lettres de madame de Sévigné-y on verra que iXinon joignoit à la dépravation des moeurs une méchanceté basse et réfléchie ; on verra que madame de Sévigné empêcha son fils de lui sacrifier des lettres dont elle vouloit faire le plus indigne usage. Tout l'odieux détail de cette noirceur se trouve dans le premier volume des Lettres de madame de Sévigné. Ainsi l'on peut donc blâmer Christine de n'avoir donné des marques d'estime qu'à une telle femme qui ne fut célèbre que par son impiété , ses vices , son audace et des agrémens frivoles, et qui n'eut d'ailleurs ni des talens extraordinaires, ni une véritable supériorité d'esprit.
» chaste , alors même qu'il avoue que l'adultère » trouble l'ordre social ; la prudence et le mys- » tère le mettront à l'abri de tout reproche. Dès » qu'il n'a pas un témoin invisible de ses actions » les plus cachées , un témoin tout-puissant qui )) connoît ses plus intimes pensées , il doit regar- » der comme une folie le soin continuel et si gê- » nant de dompter ses passions et de régler son » imagination. Mais s'il n'a pas cet empire secret » sur lui-même , et si ses penchans sont violens, » il en sera infailliblement l'esclave. Et alors , » quelles mœurs et quel affreux désordre !.... » Que l'on se figure ce que seroit la société , ce » que deviendroient la morale, la littérature et ^) les beaux arts, si l'on parvenoit à détruire parmi >i les hommes toute idée de pudeur et de chas- « teté. Une vertu si nécessaire n'est donc point >i un préjugé , la chasteté n'est donc point une » vertu de convention. Puisque la société ne » pourroit subsister sans elle , et puisque cette » vertu ne sauroit exister sans le rapport de » l'homme avec la Divinité , ceci seul prouve » qu'il est un Dieu, et que l'homme est fait pour » correspondre avec lui , par un hommage con- » tinuel, une confiance aveugle et une obéis- » sance sans bornes («).
(o) Étude du Cœur humain , pag. 62.
»> Dieu qui nous prescrit la chasteté , nous a »> donné un sentiment de pudeur si naturel qu'il >» se trouve cliez les peuples les plus grossiers et » les plus barbares , et malgré les religions les » plus extravagantes ; les païens qui adoroient >i tant d'infâmes divinités, avoient élevé des temw pies à la pudeur ; et quelle vénération n'avoienl- " ils pas pour les vestales! Une femme sans pu- )) deur est aussi loin de la nature qu'un homme » inhumain et cruel. Dans quelle contrée et dans » quelle langue le mot impudique n'est-il pas in- » jurieux pour les êtres même les plus dépravés! » et quand la Sainte-Ecriture dit : qu une femme » pleine de pudeur est une grâce qui passe toute y> grâce , elle ne nous dit que ce que nous sen- » tons. La chasteté est à la fois la vertu la plus >^ angélique , la plus noble et la plus généreuse ; » le courage qui fait braver la mort n'a que peu » d'occasions de se manifester; il n'est beau que » lorsqu'il est utile , et dans beaucoup de cir- » constances il est insensé et même criminel ; » et lorsqu'on peut le trouver héroïque , il a » sa récompense dans un éclat . éblouissant et w en brillant à tous les yeux. Combien est plus » grand , plus méritoire , le courage de la chas- » teté! Quoi de plus magnanime que de s'élever » au-dessus des sens et de toutes les ^séductions » du vice , de combattre sans cesse et toujours
» solitairement , de triompher en secret et de » se contenter constamment du seul témoignage » de sa conscience ! Heureux , mille fois heureux » l'être noble et sensible qui a su conserver tou- )) jours cette admirable pureté ! Que ses pensées » sont élevées, que ses sentimens sont dél cals, » que ses plaisirs sont délicieux ! Rien n'a souillé » son imagination ; ses rêveries sont célestes , son î^ silence cache des trésors {a)l C'est en vain » qu'on a voulu donner au vice le nom defoiy> blesse aimable , de passion intéressante ^ invin- » cible. Une voix puissante a dit : Soyez chastes , » et le vice reste déshonoré ; tous les sophismes )) duUbertinage et de l'impiété n'ont pu, ni dimij> nuer son opprobre , ni ternir l'éclat immortel » de la chasteté. Oh ! combien l'âme s'agrandit » lorsque , méprisant la volupté terrestre , elle » maîtrise les sens qui ne tendent qu'à l'asservir ! » C'est à cette âme pure que Dieu se communi- " que tout entier ; car elle a brisé ses liens ma- » tériels , et elle jouit d'avance de sa glorieuse » immortalité [b). »
LE BARON
Je vous l'ai déjà dit , vous parlez avec une telle vivacité , vous passez si rapidement d'un sujet à
[a) Etude du Cœur humain j pag, ôg.
[b) Même ouvrage, pag. 64.
( ^27 ) lin autre , (jn'il est impossible de vous répondre sur-lc-chainp; vous nïo faites perdre le fil de mes idées.
LE MARQUIS
Le fil de vos idées! IVexpression est plaisante.
Li: BARON.
Que voulez-vous dire ?
LE MARQUIS
Mon cher baron , les mauvaises doctrines ne produisent dans tous les genres que des monstres, surtout lorsqu'on veut improviser. Car en littérature , pour les soutenir d'une manière éblouissante ou du moins spécieuse , il faut se livrer à un travail plus fatiguant et beaucoup plus assidu que lorsqu'il ne s'agit que de se régler sur les bonnesiç parce que tout ce qui est faux n'a ni suite ni liaison; on chercheroit en vain le /il des sopliismes^ ils n'en ont point, et il faudroit un art prodigieux et des peines infinies pour pallier les inconséquences et les contradictions sans nombre qui naissent nécessairement d'un système erroné.
LE BARON
Il est pourtant certain que , sans renchaînenient imprévu de vos phrases et de vos lon-
gués périodes , je vous aurois fait cinq ou six réponses très-embarrassantes.
LE MARQUIS
Cela est malheureux pour vous , car je suis persuadé que vous ne les retrouverez jamais.
LE BAROW.
Avec votre douceur et votre politesse , vous êtes très-goguenard et très-moqueur.
LE MARQUIS
Moi, me moquer de la philosophie!....
LE BARON
Fort bien, continuez.... Mais puisque vous me donnez un moment de relâche , je vous ferai à mon tour une petite question. Dites-moi, je vous prie, ce que devient Yâme immortelle dans l'imbécillité , la folie et le sommeil ?
LE MARQUIS
« L'homme déchu , la pureté de Touvrage de » Dieu fut souillée , et le corps de l'homme de- •» vint matériel ;son âme, associée à cette enve- » loppe, fut assujettie, durant la vie , à dépendre » souvent extérieurement de son organisation ; » un certain dérangement d'organes dut suspeny> dre et tenir engourdies toutes ses facultés spi- « rituelles. L'organisation de l'homme , quelque
( '^■'>9 ) » admirable quVIIc nous paroisse et quVUe soit » en efiel , n'est cependant qu'une iiiia^^c dvfi- » gurée du premier modèle ; car le crime de » l'homme , en rendant périssable ce corps fait » pour l'immortalité, altéra etgâta le chef-d'œuvre » sorti d'une main divine. Et telle est la seule » cause des imperfections et des défectuosités » que l'on remarque quelquefois dans la struc- » turc humaine.
» Une statue couverte d'une gaze légère , » laisse distinguer , quoique d'une manière af- )) foiblie, ses traits et ses formes; un tissu moins » transparent la voileroit davantage, une grosse » étoffe bien épaisse la cacheroit tout-à-fait. On » peut comparer l'âme à cette statue voilée ; car » l'âme est toujours voilée dans un corps mortel: » ce n'est que dans l'éternité qu'elle aura l'in- M telligence parfaite. Il m'est aisé de concevoir » qu'une organisation, plus ou moins grossière » par sa nature , la voile davantage ou entière- » ment , ce qui explique aussi la diversité qui se « trouve dans les esprits. Et dès que je comj> prends que notre enveloppe mortelle nuit à » l'intelligence , et que , lorsque nous en serons » délivrés, nous aurons plus de lumière, pour- » quoi ne concevrois-je pas que cette enveloppe » devenue épaisse et grossière au dernier excès, » par un dérangement particulier, obscurcisse
» tout-à-fait la raison? Mais cette âme immor- » telle n'en existe pas moins sous ces enveloppes » qui la dérobent à nos sens; il n'en est pas moins » vrai que l'imbécille de naissance, délivré de ce » corps de mort , recouvrera à l'instant même îj toutes ses facultés divines. C'est ainsi que par M un procédé chimique , un invisible feu se » trouve renfermé dans un fragile tube de verre; >3 mais aussitôt que le tube est brisé, la flamme î> s'échappe, s'élève, s'allume et devient une écla- » tante lumière. Ainsi l'âme de l'homme qui , w sur la terre, aura passé pour le plus grand « génie , ne sera ni plus intelligente , ni plus î> éclairée dans ce moment; celui qui n'aura joui w dans cette vie d'aucune de ses facultés intel- » lectuelles, s'en applaudira sans doute au pied » du trône éternel ; il y portera une entière in- M nocence ; il n'aura abusé d'aucun don , heujj reux de ne connoître la vérité que lorsqu'elle » paroîtra sans nuages! heureux de jouir, pour » la première fois, de l'idée de la perfection, en w voyant Dieu environné de tout son éclat, de » toute sa puissance suprême! heureux de con- » noître et d'adorer sans avoir douté, sans avoir » erré ! Oh ! quelle naissance que celle de cette » âme qui, neuve à toutes les impressions, reçoit » à la fois toutes les lumières et toute la félicité )i céleste , et qui ne sort des ténèbres absolues
( ■^.'il )
;) que pour posséder Dieu, et pour s'élancer » dans l'éternité!... Et quand elle entendra j-iger )) les superbes de la terre , combien elle bénira » son ignorance passée !.... Tel est le sort de l'ai- » mable enfance qui n'a vécu que pour recej) voir les caresses maternelles , et qui , exempte » de combats et de fautes , après un songe léger, » plein d'innocence et de douceur, se réveille )) tout-à-coup dans les bras de Dieu, connoissant » en même temps les dangers auxquels elle e^t » échappée, et la gloire et le bonheur qui lui » sont assurés pour jamais.
» La folie accidentelle , qui survient dans Tâge » de raison , est une véritable mort aux yeux » de Dieu, lorsqu'elle est incurable; l'âme sera » jugée d'avance dans cet instant, parce qu'elle » ne pourra plus expier, réparer et se repentir!... » Réflexion effrayante , car nul n'est à l'abri » d'une révolution soudaine , capable de pro- » duire ce malheur. Il est à remarquer qu'il faut » avoir éprouvé les passions humaines , pour » être susceptible de folie; il faut que les pas- » sions aient agi sur nous, pour arriver à cet » excès de désorganisation. Quelle est donc l'é- » tendue funeste de leur dangereuse influencé ? » On peut naître imbécille , on ne naît point » fou ; la tranquille imbécillité , n'est que l'im- » possibilité de raisonner ; c'est une complète
» nullité ; la folie est le dernier degré de la dé- » pravation des faux raisonnemens.
» Dieu a permis que l'homme coupable et » déchu fut assujetti aux maladies , à l'imbécil- » lité, à la folie ; cependant il a voulu, pour lui » conserver toute sa supériorité sur les animaux, » que ses facultés morales ne dépendissent point » de sa constitution physique et de sa confor- » mation extérieure ; car l'homme privé d'un de » ses sens , ou difforme , rachitique , mutilé , » peut avoir autant de génie que Pascal ou Nev^^- » ton. Dieu a voulu encore que la vertu fut » tout-à-fait indépendante de l'esprit et de l'in- » telligence. L'homme le plus borné , s'il n'est k pas imbécille, peut être aussi vertueux que le » plus spirituel; et c'est un triomphe éclatant » de la Religion , car sa morale, seule à la portée » de tous les esprits, peut seule produire cet » admirable résultat. Il n'y a rien de physique i) dans une infinité de vertus , la reconnois- » sance, la libéralité , la noblesse , la délicatesse » de sentimens , etc. Il y a du physique dans » tous les vices ; et l'esclave de ses sens n'a plus » qu'une existence entièrement animale. En ad- » mettant, ce qui n'est assurément pas, que la » morale des philosophes anciens et modernes » pût se passer de l'autorité sacrée qui lui man- » que , qu'elle fût toujours uniforme dans ses
( 233 ) » enseigneniens , conséquente et pure dans ses >) principes, les esprits vulgaires ne pourroieut » comprendre des livres de métaphysique, écrits » avec si peu de simplicité ; et la multitude vi- » vroit sans pratiquer la vertu , faute d'avoir pu » la connoître. Avec l'Evangile, tout le monde y » peut atteindre ; il suffiroit de croire et d'obéir; » mais un enfant même peut concevoir la beauté » de la morale évangélique {a). »
LE BARON
Il est dangereux de vous questionner, vous ne vous piquez pas de laconisme dans vos réponses.
LE MARQUIS
Je n'ai qu'une prétention , celle d'être raisonnable.
LE BAROjY.
Vous m'avez promis de venir passer une journée avec nous, je vous ai arrangé un joli petit dîner; venez donc après demain.
LE MARQUIS
Et d'Alembert, Helvétius et Diderot sont-ils invités à ce joli petit dîner ?
LE BAROSf , en souriant.
Non, nos chefs sont trop forts pour vous.
(a) Etude du Cœur humain, pag, loi.
LE MARQUIS
Je VOUS remercie de ce ménagement pour ma foiblesse. MM. Gaillard et Duclos en seront-ils?
LE BARON
Assurément.
LE MARQUIS
Tant mieux; je suis loin d'approuver beaucoup de choses qui se trouvent dans leurs écrits; mais je pense qu'on doit en général estimer leurs talens et même leur caractère.
LE BAROiV'.
Ainsi donc, à jeudi.
LE MARQUIS
A jeudi.
NOTES