PLUSIEURS VOIX
Et nous aussi.
Voici comment s'exprime sur l'esclavage le respectable auteur des Helviennes. (il Ut tout haut.)
(( Si TEiirope entière est libre, si la seule peri- » sëe (le riioinine sons le joui; nous révolte, sile T) colon avilie est lorcé de cacher dans un autre » hémisphère les fers qu'il a forgés j)our ses » semblables , reconnoissez au moins à quelle » école ce cri de la nature a repris son énergie. y) Quel homme , avant le Christ et son Evangile, » entendoit cette voix si puissante et si impé- » rieuse parmi nous ? Quels philosophes même , » avant le Christ, en réclamoient les droits? Ils » ont gémi eux-mêmes sous le joug, et Tout )> cru légitime (a); pas un seul n'avoit dit : Un M esclave est un homme , et tout homme est mon » frère. Et qu'étoient-ce alors que les villes , les » sociétés et les familles? Un mélange odieux, « inconcevable d'infortunés vendus, de tyrans a acheteurs, d'esclaves dans les fers et de maî- » très dont la verge et le fouet étoient le scep- » tre ; d'infortunés opprimés qui ne pouvoient » pas même dire : Mes bras sont à moi ; et de » riches oppresseurs qui, sans remords et du » même sang-froid , calculoient dans leurs pos- » sessions des hommes et des bœufs! c'étoit-là 3) le monde et tout le genre humain , avant » l'école évangélique. Ces crimes étoient ceux
(a) Épictète fut esclave d'Epaphrodite. Beaucoup dauti't eurent le même sort.
(246) » du Grec , du Romain , de l'É^ptien , du " Perse , de l'Indien , du Germain , du Gaulois, » du Sarmate, de toutes les nations. Ce crime » nulle part n'alarmoit les consciences; nulle » part , ni la philosophie , ni la loi ne défen- » doient à l'homme d'acheter l'homme , de » le fouetter , de l'opprimer , de le tuer , » de l'immoler. Je le sais, et j'en frémis. Il
V est encore des esclaves ; mais au moins le " chrétien ne les jettera pas , vieux ou infirmes , » dans une ile déserte , pour prix de leurs ser-
V vices (voyez Plutarque sur Caton). Il est eri- » core des esclaves; mais au moins il n'en est » plus en Europe; et celte soif forcenée qui » vous pousse au-delà des tropiques, ne les " soustraira pas à la protection du Dieu de l'E- » vangile ; il vous suit sur les mers , jusque sur » les rives du Niger et dans vos colonies les y> plus lointaines ; il vous crie : cet esclave , c'est » moi qui l'ai créé , je suis son père ; si tu es sou » bourreau , si tu n'adoucis pas la rigueur de son )> sort, j'aggraverai le tien par les feux allumés » dans ma colère {a). »)
[a) J'avoue que , malgré mon respect pour la philosophie moderne , ces paroles prononcées , l'Évangile à la main , me paroissent plus solennelles et plus persuasives que lorsqu'on les dit au nom de Diderot , d'Helvétius , de Kaynal , de Danton , de Marat et de Roberspierre.
Cela est très-beau, et je dirai de plus cjuc tous les verbiages de nos confrères les philosophes contre les prêtres sont fort injustes et fort dangereux.
Voici sur ce sujet un beau passage de M. de La Har|)e. (Cours de Littérature).
« Suffît-il de s'indigner contre l'oppresseur pour légiti-
H mer tout dans l'opprimé ? Si nous n'avions que le crime
) à opposer au crime , le poignard à l'injure, et le massacre
1' à l'usurpation, où en seroit le monde? A ce qu'il étoit
) dans l'enfance des sociétés, au seul empire de la violence;
w et c'est toi qui veux nous y ramener? — Je suis l'ami des
» noirs. — Non , tu es l'ennemi de leurs maîtres. — Je veux
i> punir les maîtres et venger les esclaves. — Tu as tort; il
■> faut délivrer ceux-ci et éclairer ceux-là , tu feras le bien de
) tous ; autrement tu ne réussiras qu'à les perdre le« uns par
^> les autres . Quoi , ces esclaves sont sous la verge , et tu leur
* mets le fer à la main? C'est là tout ce que fait la philoso-
') phie. Ma raison n'auroit pas même besoin de ma religion
» pour m'apprendre à ne pas combattre le mal par le mal,
u mais à vaincre le mal par le bien ; et c'est ainsi que je ferai
« tomber la verge sans aiguiser le fer; que je ferai du maître un
.) homme sans faire de l'esclave un assassin; que j'appellerai
» la justice sans déchaîner la vengeance; et n'en connois-tu
î> pas les effets ? Ne sont-ils pas toujours plus ou moins réci-
M proques ? Ces esclaves tueront ou ils seront tués ; ils incen-
» dieront les terres et ils mourront de faim ; ils raviront i'or
y> de leurs maîtres et s'extermineront en se le disputant.
» N'auras-tu pas fait un bel ouvrage ? »
« Celte mauvaise opinion des prêtres énoncée 3) comme un fait général , est bien anti-philoso- M phique. L'estime que nous devons tous à la y) culture de Tesprit , à Tinstruction , conduit » bien plutôt un homme sensé à avoir des prêtres » une meilleure idée que de tout autre classe ?j également nombreuse de la société. Leur édu- » cation est en général plus sévère et surtout » plus longue; la plupart acquièrent des connois- » sauces qui les mettent fort au-dessus du com- » mun des hommes. Les principes de la morale » religieuse ^ qui est presque en tout la même » que la morale purement civile , leur sont plus » familiers. Pour peu que les motifs religieux se » joignent dans leur esprit à ceux-là , il doit en » résulter en eux une tendance plus forte à être » justes, bons,, vrais; en un mot, ou il faut » penser que Tinstruction ne tend qu'à corroru- » pre les hommes, ce qui est bien peu philoso- » phique, ou il faut croire que, toutes choses » égales d'ailleurs, la classe des citoyens parmi » lesquels il y a le plus d'inslruction est celle où » il y a aussi le moins de corruption (a).
(«) Le même abbé Morellet dit encore , dans le même ouvrage (ses Mémoires) ^ que les études du séminaire de la Soi'bonne étoient excellentes, et qu'on y discutoit les plu&
y» 11 est vraiment absiirtle de prétendre (jifun
- il. il (|ui proscril des devoirs sévères, inie vie
;i|)|)liquée, des pratiques journalières de reli-
i;ion cl de bienfaisance, et qui, d'un autre
>' roté, ne fournit par lui-même et directement
» aucune occasion , auauie tentation de violer
> les lois de la morale, qu'un état semblable, dis-
« je, donne à ceux qui le professent, le caractère
» général d'immoralité que leur attribuent leurs
» ennemis (a). »
LE MARQUIS
Avec une façon de penser si raisonnable, voun devez être bien indigné , Monsieur l'abbé, de la constante animosité et de l'injustice clioquante, contre les prêtres, de MM. de Voltaire, Diderot, Ilelvétius et d'Alembert; car dans tous leurs ouvrages elles sont bien révoltantes (b),
grandes questioiis de la métaphysique , de la morale, et même de la politique.
Il faut lire dans les Soirées de Saint-Pétersbourg l'éloge des études religieuses , et celui de saint Thomas , qui fut surnommé l'ange de V école. «■ saint Thomas, dit M. dejMaistre. » qui vivoit dans le xiii« siècle , fut l'une des plus grandes tètes « qui aient existé dans le monde , w et M. de Maistre le prouva par les citations les plus intéressantes.
(a) Mémoires de l'abbé Morellet ^ tom. II, pag. l^oiy.,
{b) Et dans leurs lettres.
• (25o) l'abbé morellet.
Je n'aime rexagération dans aucun genre.
DUCLOS
Il n'est pas question d'exagération. Monsieur vient de citer un fait, et qui est très- scandaleux, sur la publication des secrets intimes.
LE BARON
Ah! ça, Messieurs, j'espère que cette discussion très-oiseuse ne sera pas poussée plus loin.
DUCLOS
Oiseuse! pas du tout
LE MARQUIS
A propos de prêtres, il est une: distraction philosophique qui m'a toujours paru très-plaisante : « à » entendre les philosophes, ce sont les prêtres qui » ont imaginé pour leur intérêt la Divinité, la » Religion, le culte; ce sont eux qui ont trompé » le monde ; il n'y a pas de lieu commun plus >' rebattu dans la philosophie moderne , et qui » revienne plus souvent dans le Système de la >:• nature : il y a pourtant une petite difficulté ; » c'est qu'avant d'avoir des prêtres , il a fallu » nécessairement avoir des dieux; avant d'avoir >3 des prêtres , il a fallu convenir généralement » de la nécessité d'un culte ; il faut donc que les » déclam ateurs avouent que l'idée de la Divinité
» f t le besoin d'une Religion ne sont pas des in- »> veillions des prêtres ; qu'au contraire nous » n'avons des prêtres que parce que tous les j> peuples ont cru à la Divinité et même à une » Reliiçion; et certainenieni cette croyance, cette )) volonté, ce besoin ne pouvoient venir dcsprê- » très qui n'existoient pas encore (a). »
M. GAILLARD
L'argument est un peu fort.
LE CHEVALIER
Il ne tombe pas sur vous, M. Gaillard, car vous avez toujours parlé avec ménagement de la Religion et avec impartialité des prêtres; et nommément dans votre excellente histoire de François F' , quand vous citez le beau discours de cet évéque qui, au Conseil de Charles-Quint, fut d'avis de renvoyer généreusement François P' sans rançon et sans imposer une seule condition ; on se moqua de cette proposition évangélique ^ et vous remarquez très-judicieusement que si
[a) Cours de Littérature de M. de La Harpe : « Jugez » maintenant, dit M. de La Harpe, du degré d'impudence » ou d'ineptie que suppose une diffamation habituelle , tel- » lement absurde et contradictoire, que, pouf l'appuyer, il » faut soutenir une impossibilité de principes et de faits ; il » faut soutenir que l'effet a existé avant la cause , ou en » d'autres termes, que deux et deux ne font pas quatre, et -y qu'il fait jour à minuit ; c'est tout un.
l'on eût suivi ce noble conseil, on auroit évité tous les maux que l'on a soufferts.
LE BARON
Cela est fort bien; mais M. Gaillard n^ignore pas que son dernier ouvrage, si estimable et si brillant à tant d'égards, la R'w alité delà France et de V Angleterre ^ excite dans ce moment une grande rumeur, et ce qu'il y a de pis, parmi les gens raisonnables.
LE MARQUIS
Je me flatte de n'être pas insensé, et je ne suis nullement du nombre de ces gens raisonnables.
M. GAILLARD
Je sais qu'on me reproche d'avoir dit naïvement qu'il y a du merveilleux dans l'histoire de Jeanne-d'Arc.
LE BARO»
Convenez que la naïveté est un peu forte.
l'abbé morellet.
Et à quoi bon dire une telle folie ?
M. GAILLARD
Je l'ai dite sans système , comme un fait.
LE BARON ET l'aBBÉ MORELLET.
Comme un fait!
M. GAILLARD
Oui, Messieurs , comme un fait qu'il m'a paru impossible de nier ; /isez mes vieilles chmniijues (a).
LE BARON
Vous verrez que des vieilles chroniques ne peuvent pas mentir.
M. GAILLARD
Non, quand elles sont d'une infinité d'anteurs, la plupart de différens pays, et qui tous s'accordent parfaitement sur le fait et sur tous les détails.
LE BARON
Cette excuse, si on l'admettoit, nous meneroit loin.
LE MARQUIS
Oui, mais elle nous meneroit bien.
M. GAILLARD
On veut bien m'accorder le mérite de ne jamais négliger une recherche historique ; et il est certain que j'en ai fait d'immenses pour écrire celle histoire ; et , après tout ce travail , j'ai été convaincu malgré moi, je vous assure,
(«) Phrase que répétoit toujours M. Gaillard aux reproches que les philosophes lui faisoient à ce sujef.
(254) qu'il y a réellement eu quelque chose de miraculeux dans la vie de Jeanne-d'Arc;ainsij ai dû le dire.
LE BARON
Le miraculeux est que vous ayez pu penser ainsi.
M. GAILLARD
Lisez mes vieilles chroniques.
l'abbé gagliani.
Au reste, il y a de si belles choses dans cet ouvrage , il est si instructif et si attachant , qu'il faut pardonner à Fauteur ce jugement anti-philosophique.
l'abbé morellet.
On y a remarqué de très-grands sentimens contre le despotisme et sur la liberté.
le marquis.
Oui, car ses sentimens sont sages, modérés, et ne tendent point à bouleverser les empires.
le baron.
On ne sauroit parler avec trop de véhémence contre les tyrans.
LE MARQUIS
Mais en respectant les gouvernemens et les souverains.
LE BA.R01V
Tout souverain qui n'est pas un tyran peut le devenir.
LE MARQUIS
On peut dire aussi que tout homme qui n'est pas un scélérat peut le devenir; faut-il, dans cette supposition, désirer qu'il soit pendu?
LE BARON
Assurément, s'il avoit tous les moyens et tout le pouvoir qui assure la possibilité d'abuser de l'autorité et de la force.
LE MARQUIS
La conclusion est sévère! Ainsi vous ne voulez ni autorité , ni pouvoir ; comment gouvernerez-vous ?
LE BARON
Par les lois.
LE MARQUIS
Il faut une autorité forte et respectable pour les faire suivre , car elles contrarient sans cesse les passions et les intérêts particuliers; il faut donc un chef, et quand il ne s'appelleroit que consul , il peut , tout comme un roi , devenir un despote.
LE COMTE
On ne tarit point sur ce sujet, et je vous avoue,
Messieurs , que ces disputes me paroissent bien vaines ; me permettez-vous de vous citer , sur cette matière, des vers d'un de nos anciens poètes, qui, dans son genre, ne manquoit pas de philosophie.
l'abbé morellet.
Vous embellissez les vieux poètes en les ressuscitant (a) : nous vous écoutons. *
JLE COMTE.
Voici ces vers :
Oui , penser s'affranchir , c'est une rêverie ;
La liberté par songe en la terre est chérie y
Rien n'est libre en ce monde , et chaque homme dépend ,
Comtes, princes, sultans (è) , de quelque autre plus grand.
Tous les hommes Tivans sont ici bas esclaves ;
Mais suivant ce qu'ils sont, ils diffèrent d'entraves;
Les uns les portent d'or et les autres de fer ,
Et , n'en déplaise aux vieux , ni leur philosopher ,
Tsi tant de beaux esprits qu'on voit en leurs écoles,,
Pour s'affranchir , crois-moi , ne sont que des paroles.
Au joug nous sommes nés , et n'a jamais été
Homme qu'on ait vu vivre en pleine liberté.
En vain me retirant enclos en une étude ,
Penserois-je laisser le joug de servitude ,
(à) Le comte de Tressan a remis en nouveau langage, avec beaucoup d'agrément, plusieurs Fabliaux.
(6) Les sultans dépendent des janissaires ou d'un voisin redoutable, etc.
l'i.iiit serf (lu tlcsir d'apprendre cl de savuu , .le ne ferois si non que changer de devoir; CVcsl l'arrêt de nature, et personne en ce monde, Ne sauroit contrôler sa sagesse profonde (rt^\
DUCLOS
Eh bien ! je trouve plus de hou sens dans ces vers-là que dans toules les diatribes de Raynal.
i/abbé morellet.
Tous les vrais philosophes désapprouvent ses déclamations(Z>);seriez-vous curieux, Messieurs, de voir le jugement qu'un illustre philosophe porte de cet ouvrage ?
l'abbjé gagliani.
Assurément.
l'abbé morellet, tirant de sa poche un papier.
Voici une lettre que j'ai reçue hier de M. Tur-
gOt. ( On se rapproche pour écouter. ) Je VOUS passe le commencement qui ne parle que vaguement de l'ouvrage et de l'auteur, et j'arrive à l'opinion positive sur l'un et l'autre. ( il lit. ) « J'ai été un y) peu choqué de l'incohérence de ses idées, et de }) voir tous les paradoxes les plus opposés mis
[a) Régnier le satirique.
(6) Et tous ces vrais philosophes . comme on l'a vu, y av ilent travaillé; mais on parloit ainsi devant les ^ens de la Cour.
( ^58 ) » en avant et défendus avec la même chaleur, le w même fanatisme. Il est tantôt rigoriste comme » Richardson, tantôt immoral comme Helvétius, » tantôt enthousiaste des vertus douces et ten- )) dres , tantôt delà débauche (a), tantôt du cou- » rage féroce ; traitant l'esclavage d'abominable, » et voulant des esclaves ; déraisonnant en phy- » sique , déraisonnant en métaphysique et sou- » vent en politique ; il ne résulte rien de son li- « vre {b)^ sinon que l'auteur est un homme de » beaucoup d'esprit, très-instruit, mais qui n'a w aucune idée arrêtée et qui se laisse emporter M par l'enthousiasme d'un jeune rhéteur. Il semble » avoir pris à tâche de soutenir successivement î> tous les paradoxes qui se sont présentés à lui « dans ses lectures et dans ses rêves. Il est plus 3> instruit, plus sensible qu'Helvétius; mais il est V en vérité aussi incohérent dans ses idées et aussi » étranger au vrai système de l'homme (a) (c). »
LE CHEVALIER
Voilà un jugement très-remarquable, et, à dire le vrai, c'est celui de tous les bons esprits.
[d) Enthousiaste de la débauche!...
{b\ D'après cet extrait, fait par un philosophe, il devroit en résulter une juste indignation et un profond mépris. (c) Mémoires de l'abbé Morellet, tom. I", pag. 222.
LR I)A.RON.
Il fauL j)ouil.iiit convenir que l'on trouve dans l'ouvrage des morceaux de la plus hante éloquence.
LE MAHQLIS.
Mon cher baron , si vous preniez la peine de relire avec un peu d'attention ces morceaux rfune haute éloquence , vous n'y trouveriez, je vous assure, que de rempliaseet du galimathias.
LE BARo:v.
Vous avez beaucoup de goût , mais tout écrivain philosophe vous paroît ridicule.
LE MARQUIS
Il y a de la philosophie moderne dans les ouvrages de Montesquieu , ce qui ne m'empêche pas de regarder cet auteur comme un grand écrivain ; les gens religieux peuvent faire les mêmes reproches aux écrits de MM. Duclos et Gaillard, et personne ne rend plus sincèrement que moi justice aux talens de ces littérateurs si justement célèbres. Mais il est vrai que ces Messieurs ont gardé des mesures ; qu'ils ont rendu de grands hommages à la Religion (2); qu'ils ne Toni jamais attaquée avec insolence et blasphème , et que l'on sent, en les lisant, qu'ils n'eurent jamais le dessein de corrompre les mœurs , ni de renverser les trônes.
M. GAILLARD
Quant à ces projets insensés, je suis convaincu qu'ils ne sont jamais entrés dans la tête de Voltaire et de ses amis (3).
DUCLOS
Moi , je n'ai pas un si bon caractère ; je crois fermement qu'ils veulent faire une secte, et par conséquent une révolution.
LE BARON
Quelle folie !
Voilà une imputation, qui, j'ose le dire , est bien peu réfléchie. Rien n'est plus innocent que la philosophie te qui demeure contenue dans l'en- '> ceinte des spéculations, et ne cherche dans ses » plus grandes hardiesses qu'un exercice pai- » sible de l'esprit ; tel est manifestement le ca- » ractère de la philosophie de ceux de nos amis, » qui même vont le plus loin , comme Diderot » et les autres (a).o
DUCLOS, avec colère , et frappant du pied.
Mais encore une fois, comme on vous l'a déjà dit , ne faites donc pas imprimer vos Exercices
(a) Mémoires de l'abbé Morellet, tom. I", pag. 139.
» lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui l'ai> paisc. Celui qui craint la Religion et qui la hait , est comme » les bêtes sauvajj^'s qui mordent la chaîne qui h*s empùche » de se jeter sur ceux cjui passent. Celui qui n'a point du u tout de relij;ion , est un animal terrible qui ne sent sa liwbcrté que lorsqu'il déchire ou qu'il àc\ove [Montes-
Voilà, en faveur de la Religion, d'éclatans témoignages qui ne sont pas suspects. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que J.-J. Rousseau , qui s'est livré à tous les excès dans lesquels peuvent enti-ainer l'orgueil et l'inconséquence , a cependant rendu les mêmes hommages à la Religion. C'est lui qui a écrit les pages suivantes. « Nous sommes tous , dit-il , » devenus docteurs , et nous avons cessé d'être chrétiens. w Non , ce n'est point avec tant d'art que l'Kvangile s'est y étendu par tout l'Univers, et que sa beauté ravissaite a h pénétré les cœurs. Ce divin livre , le seul nécessaire à un » chrétien, et le plus utile de tous à quiconque ne le seroit » pas, n'a besoin que d'être médité pour porter dans l'âme l'aw mour de son auteur et la volonté d'accomplir ses préceptes. » Jamais la vertu n'a parlé un si doux langage, jamais la plus » profonde sagesse ne s'est exprimée avec tant d'énergie et w de simplicité; on n'en quitte point la lecture sans se sentir
» meilleur qu'auparavant (a'^ On dit que le calife Omar,
w consulté sur ce qu'il falloit faire de labibliotlèque d'Alexan- » drie, répondit : Si ces livres contiennent des choses oppo- M sées à l'Alcoran , ils sont mauvais il faut les brûler ; s'ils » ne contiennent que la doctrine de l'Alcoran, brûlez-les ■o encore , ils sont superflus. Nos savans ont cité c-e raison-
(a) Réponse de J.-J. Rousseau au roi de Pologne , sur la critique dt son Discours sur les Sciences,
» nement comme le comble de l'absurdité. Cependant , sup- •i> posez Grégoire le Grand à la place d'Omar, et l'Évangile » à la place de l'Alcoran , la bibliothèque auroit été brûlée , » et ce seroit peut-être le plus beau trait de la vie de cet il- » lustre pontife... Que devons-nous penser de cette foule "» d'écrivains obscurs et de lettrés oisifs, qui dévorent en pure y perte la substance de l'Etat? Que dis-je, oisifs! et plût à » Dieu qu'ils le fussent en effet ! les moeurs en seroient plus » saines et la société plus paisible; mais ces vains et futiles » déclamateurs vont de tous côtés , armés de leurs funestes » paradoxes, sapant les fondemens de la foi et anéantissant i> la vertu; ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de 5) patrie et de religion , et consacrent leur philosophie à dé- » truire et avilir tout ce qu'il y a de saeré parmi les hommes. » O fureur de se distinguer, que ne pouvc z-vous point (a) ! » C'est encore ce même écrivain quia fait, dans Emile ^ un si bel éloge de l'Évangile. Ce discours est trop célèbre et tiop digne de l'être pour ne pas le placer ici.
« Je vous avoue que la majesté des Écritures m'étonne ; » la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres » des philosophes , avec toute leur pompe ; qu'ils sont petits x> près de celui-là ! Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime i) et si simple soit l'ouvrage des hommes. Se peut-il que » celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même ? » Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sec- 5> taire ? Quelle douceur! quelle pureté dans ses mœurs ! quelle :»> grâce touchante dans ses instructions! quelle élévation dans D ses maximes ! quelle profondeur de sagesse dans ses dis- » cours ! quelle présence d'esprit î quelle finesse , quelle jus- V tesse dans ses réponses! quel empire sur ses passions ! Où
(fl) J.-J. Rousseau. Kscours qni a remporté le prix à rAcadémiede Dijon.
e.>>t l'Iioinuif , où est lo sage qui sait agir, souffrir, mourir V sans foibicsse et sans ustcntation ? Quan<l Platon point son fiisfr imaginaire couvert de tout l'opprobre du crime , et (ligne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Irsus-Christ. La ressemblance est si frappante , rpie tous » les Pères l'ont sentie , et qu'il n'est pas possible de s'y trom- "pcr... Avant que Socrate eût loué la sobriété, avant qu'il i> eût défini la vertu , la Grèce abondoit en hommes vcr- » tueux ; mais où Tésus-Christ avoit-il pris chez les siens cette » morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et ' l'exemple? Oui , si la vie et la mort de Socrate sont d'un » sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu. Di- ') rons-nous que l'histoire de l'P^angile est inventée à plaiu sir ? Mon ami , ce n'est pas ainsi qu'on invente , et les fait^ » de Socrate sont moins attestés qtie ceux de Jésus-Christ. Au 3) fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire : il seroit » plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent « fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le ') sujet... Et l'Évangile a des caractères de vérité si grands. « si frappans , si inimitables , que l'inventeur en seroit plus i> étonnant que le héros. -»
(3) Il y a encore un petit nombre de personnes dans le monde littéraire j qui rient de pitié lorsqu'on dit que ce sont les philosophistes qui ont fait la révolution. Cependant il est certain ( et on peut le voir dans les collections de journaux) , que toutes les motions les plus odieuses faites aux Jacobins , sont tirées des ouvrages de MM. de Voltaire , de J.-J. Rousseau , d'Helvétins , de Diderot, de Condorcet, de Saint- Lambert, de Raynal et de d'Alembert (a).
(rt) En efFot, on a conseillé on presciit dans ces écrits, tout ce que nous avons vu, et même le costume transparent des femmes, durant le
Il est certain que l'on voit, dans les lettres de ces écrivains, la conjuration la plus clairement formée contre la Religion, la monarchie et les mœurs. Enfin, il est certain encore que les Jacobins , dans le temps même de la terreur , n'ont pas été aussi loin que les philosophes : voilà ce que prouvent, à ne laisser aucun doute, toutes les citations si exactes , si fidèles que l'on a réunies dans ce volume , et les lettres de Voltaire, où il répète sans cesse, d'un ton de triomphe, que tout annonce une révolution.
règne de RoberspieiTe. L'article Nudité, dans îe Dictionnaire pJiilosophiqite, est fait pour prouver que nous devrions aller tout nus.