‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 22 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Entretien du Baron et du Marquis de *'

LE BARON

Savez-vous, mon cher marquis, que vous n'avez pas très-bien tenu votre promesse hier, et que vous avez été très-véhément?

LE MARQUIS

Je me suis pourtant bien contenu.

LE BARON

Joliment ! vous autres dévots , vous êtes d'une intolérance!...

LE MARQUIS

Et vous autres philosophes, vous êtes d'une déraison, d'une inconséquence, d'une injustice,., mais laissons cela. Je vous ai apporté deux petits extraits que j'ai faits pour vous, et que voici :

Celui-ci contient toutes les lois des Juifs, les militaires (a) et les autres (i).

LE BARON

Comment! vous me condamnez à lire ces deux gros rouleaux ?

LE MARQUIS

Vous m'avez bien condamné à lire un ouvrage tout entier.

LE BARON

Oui, mais un ouvrage tout neuf.

LE MA^RQUIS.

Il est certain que celui-ci ne Test pas, cependant il le sera pour vous. M. de Voltaire vous a persuadé que ces lois étoient cruelles, sanguinaires, abominables, et vous verrez qu'avant l'Evangile il n'y en eut jamais sur la terre d'aussi douces , d'aussi humaines et d'aussi touchantes.

LE BARON

Il est pourtant avéré que l'on trouve de grandes cruautés dans l'Ancien-Testament.

LE MARQUIS

On en trouve dans toutes les histoires ; nous ne parlons que des lois générales , qu'il ne faut confondre , ni avec les faits historiques , ni avec

(a) On les a déjà données ( Foj. les notes du chap 6).

( '69 ) les ordres particuliers donnés par le Maître souverain et rArbitre suprême des destinées humaines ; je veux: seulement vous prouver que M. de Voltaire a calomnié la législation mosaïque avec une incompréhensible impudence. Lisez ces deux cahiers , et v(jus en serez convaincu comme moi.

LE BARON

Ah! ça, vos citations sont-elles bien exactes ?

LE MARQUIS

Le doute d'un philosophe à cet égard me paroit très -naturel, mais tout ce que je désire, c'est que vous preniez la peine de vérifier toutes mes citations ; songez que l'artifice en ce genre seroit doublement coupable pour les gens religieux ; songez enfin , que lorsqu'on reproche avec indignation des infidélités de cette espèce, il faudroit être bien sot et bien maladroit pour s'en permettre de semblables ; d'ailleurs on ne m'a jamais reproché le mensonge et l'inexactitude.

LE BARON

Mon ami, vous aurez beau dire, vous tourmenter et prouver que Voltaire a calomnié, vous n'empêcherez jamais son siècle et la postérité de le trouver l'auteur le plus fécond et l'homme du plus grand génie qui ait existé.

LE MARQUIS

Fécond! Je le crois bien, il a écrit tant de sottises et même d'inepties!...

LE BARON

D'inepties! Ah ! par exemple, Voltaire inepte!..

Oui, inepte , c'est le mot; et c'est une grande leçon morale, que l'excès de l'impiété, de la méchanceté, de l'envie et du cynisme, ait pu mille fois rendre un homme tel que Voltaire, véritablement inepte (a) (^2).

LE BARON

Inepte! Y songez-vous?

LE MARQUIS

Et son poème de la Guerre de Genève ^ le trouvez-vous spirituel ?

LE BARON

Cela est mauvais, j'en conviens.

LE MARQUIS

Et ses drames intitulés : Chariot ou la comtesse de Givrj' ^ le Droit du Seigneur^ le Déposa) Tels furent les funestes fruits de cette maxime qui dirigea sa jeunesse. Le plaisir est le but universel; qui l'attrape, a fait son salut. (Lettre à Berger, 10 octobre ï733.)

( ^7» ) sitairr, rifuto et t Hôtesse y la Princesse de Navanv^lii Femme qui ti va- son, Trajan ou le Tiinnle de la Gloire (a\ et ces vers du divertissement de la comtesse de Givry, en parlant d'une belle persoinie :

Ello donne des lois Aux bergers, aux rois,

A son clioix.

Qui pourroit l'approcher Sans chercher Ce danger? On meurt à ses yeux sans espoir, On meurt de ne L>s plus voir.

Voici encore de la galanterie :

Vous seule ornez ces lieux.

Des rois et des dieux Le maître est dans vos yeux.

Ah! si de votre cœur Il étoit vainqueur!

Quel bonheur!

Tout parle en ce beau jour Damour.

{a) Flatterie pour Louis XV , qui déplut également au prince et au public. Après la représentation, Voltaire entr'ou\Tit sa loge pour dire à son oreille : Trajan est-il content? Le silence du roi, dit M. de La Harpe [Cours de Littérature ) j fut une réponse qui marquoit plus d'une sorte d'indulgence.

Un roi brave et galant ,

Charmant , Partage avec vous L'heureux pouvoir de régner sur nous.

( Même Divertissement, )

M. de Voltaire a prodigué , dans ses poésies lyriques, c^tte harmonieuse mesure (des vers de neuf syllabes) , comme dans ce chœur de Tanis et Zélide.

Demeurée , régnez sur nos rivages j Comioissez la paix et les beaux jours ; La nature a mis dans nos bocages Les vrais biens ignorés dans les Cours.

Ce n'est pas ainsi que Racine et Quinault ont fait des chœurs et des vers lyriques; et tous ceux de M. de Voltaire, en ce genre , sont de la même force. Dans son Trajan ou le Temple de la Gloire , ouvrage à grande prétention , on trouve cette tirade :

Tout rang , tout sexe , tout âge , Doit aspirer au bonheur (a).

{a) Ce n'est pas tout-à-fait un devoir, surtout pour le bonheur dont il s'agit ; mais , au fond , la pensée est d'une si incontestable vérité, qu'elle rappelle ces deux vers de M. Sédaine :

Les pères seroient trop heureux , Si le Ciel combloit tous leurs voeuy.

Le printemps volage ,

L'étf plein d'ardeur,

L'automne plus sage,

Raison, bndinage,

Retraite , grandeur.

Tout rang , tout sexe , tout àg< Doit aspirer uu bonheur.

Si J.-B. Rousseau, M. de Pompiguan, (iresset, Pirou eussent fait de tels vers et de telles pièces, comme M. de Voltaire s'en seroit moqué, et qu'il auroit eu raison ! Que l'on compare toutes ces productions lyriques au De^'in du village; et le vrai talent de J.-J. Rousseau n'étoit pas celui de la poésie.

LE BARO]y.

Parbleu , vous avez une mémoire bien malicieuse.

Que seroit-ce si je vous citois les vers de ses opéras ! De Satnson , de Pandore , etc. , de Tanis et Zélide , de la Fête de Bélébat, etc.

LE BAROX.

Ses opéras sont détestables; nous savons cela.

LE MARQUIS

Et ses opéras comiques, genre si facile que tout le monde y réussit. Les deux Tonneaux et

( =74 ) le Baron d'Otrantel Le baron est un jeune seigneur de dix-huit ans , qui ouvre la scène par ces jolis vers :

Je prétends qu'on me réjouisse , Dès que j'ai le moindre désir ; Holà, mes gens, qu'on m'avertisse, Si je puis avoir du plaisir.

Quand M. de Voltaire n'est pas satirique , voilà dans le genre comique , son naturel et sa gaieté : le reste de la pièce répond parfaitement à ce début.

LE BARON

Il n'a pas le genre lyrique , voilà tout.

LE MARQUIS

Ni le genre comique.

LE BARON

Il a deux comédies restées au théâtre.

Mais qui sont excessivement inférieures à celles de Destouches et de la Chaussée.

LE BARON

Ah ! Nanine !

LE MARQUIS

Oui , prise dans les œuvres de Fontenelle , pla-

( »75) giat d'autant plus inexcusable que la pièce n'a réellement pas le sens commun.

Ll-: BA.RON.

Vous trouvez cela, parce que le comte tl'Olban brave le préjugé de la naissance.

LE MARQUIS

Point du tout, car nous voyons tous les jours, sans nous scandaliser , des grands seigneurs épouser d{.'s/i/les sans naissance^ parce qu'elles sont riches; et quant à moi, je trouverois beaucoup plus excusable de se mésallier par un sentiment fondé sur l'estime et sur l'admiration. Ce que je désapprouve dans Nanine, c'est l'invraisemblance du fonds et des détails; c'est un jardinier qui vient demander en mariage une belle demoiselle , couverte de diamans , et mangeant à la table de ses maîtres ; c'est l'héroïne qui doit tout à la baronne , et qui la supplante sans éprouver le moindre remords ; c'est le héros qui dit à son valet de chambre d'aller tout de suite à Paris , et d'y acheter six chevaux, une superbe voiture, des pierreries et de magnifiques étoffes ; c'est le valet de chambre qui revient au bout d'une demiheure , ayant fait toutes ces commissions de deux ou trois cent mille francs ; c'est ce même héros qui , trompé par un billet , qui lui fait croire que

( =^76 ) Nanine donne tous ses présens et son argent à un jeune paysan, ordonne sur-le-champ que cette Nanine , qu'il a tant aimée , soit chassée sans délai du château, et conduite et abandonnée sur le grand chemin!... Voilà les froides et ridicules extravagances qui rendent cette pièce l'une des plus mauvaises du Théâtre-Français, et d'autant plus que le style en est plein d'incorrections , et que le dialogue n'en est jamais naturel.

LE BA.RON

Et V Enfant prodigue trouve-t-il grâce à vos yeux?

LE MARQUIS

Pas davantage; et vous même pourriez-vous aimer une jeune fille qui déclare nettement qu'elle veut, dans le mariage, de la joie à table et de V amour pendant la nuit.

LE BARON, souriant.

C'est de la naïveté.

LE MARQUIS

Ce n'est pas du moins de l'innocence ; et les rôles de madame de Croupignac et de Fierenfat vousparoissent-ils bien plaisans et d'un bien bon goût ?

LK lJ\RON.

Pardoniions-lui ses comédies, en faveur de ses admirables tragédies {a).

Le comte de Foix ^ ZuUme^ les Scythes^ Érjphile, y4<^athocle j les Guèbres ^ le Triurm'irat ^ le Catilina (b) n'obtiendront pas ce pardon ; ainsi, convenez que si l'on retranchoit toutes les infamies , tous les mauvais ouvrages , tous les libelles et toutes les platitudes qui composent une grande partie des œuvres de Voltaire , cette immense collection se trouveroit tellement réduite, qu'il ne seroit plus possible de s'extasier sur l'étonnante fécondité de l'auteur (c).

[a) Racine a fait des tragédies parfaites, et n'a point laissé d'ouvrages obscènes ou méprisables par leur ineptie.

[b) Irène , etc.

(f) Et l'on povrroit même retrancher encore une trèsgrande quantité de petites pièces de vers qui grossissent le célèbre recueil de ses poésies fugitives ; entre autres , les mauvais vers suivans , adressés au roi de Prusse , qui lui avoit envoyé des piluUes purgatives :

J'aurai l'honneur d'être purgé ,De la main royale et chérie Qu'on vit , bravant le préjugé ; Saigner l'Autriche et la Hongrie.

S'égayer sur le sang versé dans les batailles , appeler pré-

LE BABON.

Enfin , vous voulez bien admirer ses tragédies.

LE MARQUIS

Oui , mais en les plaçant infiniment au-dessous de celles de Corneille et de Racine.

Vous ne lui préférez pas Crébillon?

jugé l'horreur de le répandre : quels sentimens ! quel goût î On n'a rien dit de plus atroce dans la tribune des Jacobins. Et quels mauvais vers ! . . .

En voici d'autres dans le genre tout-à-fait hadin :

Adieu , ma pauvre tabatière !

Adieu , je ne te verrai plus.

Ni soins , ni larmes , ni prière Ne te rendront à moi ; tous mes soins sont perdus. Adieu , ma pauvre tabatière !

Adieu , doux finit de mes écus ?

Le premier quatrain est tiré de ses œuvres, et le second de sa correspondance avec Thiriot; on pourroit même retrancher de cette fameuse collection plusieurs pièces beaucoup plus considérables , mais qui manquent également de décence et de vérité. Par exemple , celle qui est intitulée les Tu et les Fous. Ces vers ne peignent rien, et, par cette seule raison, ne peuvent plaire qu'à ceux qui trouvent toujours du sel et de la grâce aux productions licencieuses.

Li: MARQUIS.

Non, cette préférence seroit une injustice.

LK «AHON.

Voilà une impartialité héroïque.

LE MARQUIS

Je dirai cependant qu'il y a beaucoup plus de génie dans Y Electre de Crébillon que dans ÏOresle de Voltaire ; et que Voltaire n'a jamais fait une tragédie dans laquelle il y ait autant d'originalité qu'on en trouve dans Bkadamiste,

Je m'attendois bien à quelque restriction.

LE MARQUIS

Et dans ses meilleures pièces , Voltaire a pillé avec autant d'audace les auteurs français que les étrangers (3).

LE BARON

Votre acharnement contre lui est véritablement inconcevable.

LE MARQUIS

Je ne me possède pas, il est vrai, quand je songe à tout ce qu'il a fait, et à ce qu'il auroit pu faire!.... Quand je songe qu'il auroit pu être le premier

( 28o ) critique de son siècle , et qu'il en a étç le plus mauvais (a)....

LE BARON

Je vous arrête ici, car il y a de lui des critiques générales qui , de Faveu de tout le monde , sont excellentes.

LE MARQUIS

Oui , certainement, lorsque, dans ce genre , il parle sérieusement et en général, il parle supérieurement, parce qu'alors ses animosités particulières ne l'en empêchent pas. Mais ces morceaux sont malheureusement rares dans ses ouvrages , et se réduisent à quelques articles de \ Encyclopédie (4).

[a) Comme lorsqu'il dit, dans le Siècle de Louis XIV ^ que La Fontaine VLa que le seul charme du naturel ; lorsqu'il dit que la Métromanie n'est une bonne pièce en aucun sens ; et qu'il dénigre J.-B. Rousseau avec une si ridicule injustice ; qu'il dit que Boileau n'est qu'tt/z versificateur ; que Gresset n'est Q;vi un fat et qu' un plat fanatique ; que l'auteur de Didon et d'un grand nombre de belles odes , n'est qu'un sot ; que le roman de Clarisse est assommant et ne se peut lire ; que Shakespeare n'est qvCun bateleur; lorsqu'il dit que les caractères des pièces de Racine ont de la foiblesse et de l'uniformité , un amour qui tient de l'idylle ( apparemment celui de Phèdre , de Roxane , d'Hermione , d'Oreste , etc. Voyez le Dictionnaire philosophique); enfin , lorsqu'il commente le grand Corneille. . . .

( '^8' ) M. (lo Voltaiiv seroit infiniment moins méprisable, s'il avoit mêlé à ses nionstruenx écarls qnel(jues pjrandes vues politiques, et qu'il se lût abusé lui-même pai un système spécieux. La polilicjue, fut-elle fausse, ennoblit en quelque sorte les principes erronés d'un liomme d'esprit; elle ne les justifie pas, mais elle leur donne ce motif imposant d'amour du bien public et d'un tendre intérêt pour les générations futures ^ dont renthousiasmc réel ou factice excuse toujours, aux yeux de la multitude , tout le mal qu'on peut faire à la génération présente. M. de Voltaire a l'esprit trop frivole pour l'appliquer à la politique; il ne s'eu est jamais occupé. En préparant un bouleversement universel, il n'a ni plan, ni système; il méprise naturellement le peuple et les idées d'égalité révoltent son orgueil {a).

[d] « Il faut (dit-il dans ses Lettres) séparer le sot peuple w des lionnêtes gens pour jamais , et il me semble que la )j chose est assez avancée. On ne sauroit souffrir l'absurde » insolence de ceux qui vous disent : Je veux que vous pen- » siez comme votre tailleur et votre blanchisseuse. » Par conséquent, si votre tailleur est un honnête homme, qui pense qu'il faut avoir de bonnes mœurs, de la probité, de l'humanité, il ne faut pas s'aèazV.ver à penser comme lui.... Au reste , ceci et toutes ses lettres prouvent (car il y répète plusieurs fois qu'il ne veut point du gouvernement de la canaille) qu'avec le projet de faire une révolution , il n'avoit

Il hait les grands seigneurs , parce qu'il n'est pas né dans leur classe. Loin de dédaigner les richesses, les distinctions, les honneurs et les décorations , il en est fort avide ; mais il voudroit qu'on les prodiguât aux poètes et aux gens de lettres. Il adoreroit la royauté , s'il étoit favori d'un roi. Il abhorre la Religion , les prêtres et les parlemens qui condamnent ses ouvrages et ses mœurs. Tout est abject et puéril dans ses erreurs et sa conduite, parce qu'un orgueil effréné et le plus profond égoisme en sont uniquement les mobiles et la cause.

Toute sa vie, jusqu'à l'âge de soixante ans , n'a été , comme celle des Sarrasins , dont parle Ammien Marcellin , qu'w/ze longue fuite. Toujours chassé, toujours poursuivi; attaquant sans cesse et fuyant; se déguisant, se masquant pour se venger, et se trahissant toujours par le cynisme de ses écrits ; tour-à-tour et souvent à la fois flatteur et calomniateur, impudent et lâche, épuisant en même temps toute l'effronterie de l'impiété et du libertinage , et toute la bassesse de l'hypocrisie ; inconséquent autant que perverti ; soutenant al-

nullement des sentimens démocratiques. Tous les philosophes vouloient renverser les autels et les trônes ; mais , à l'exception de Rousseau , ils ne vouloient point du gouvernement démocratique.

( •^•83 ) icrnalivcment le pour et le contre; persécuteur cruel (le ses ennemis, et déclamant sans cesse contre l'intolérance ; affectant le plus profond mépris pour les rois, et leur prodiguant en secret l'adulation ; jouant continuellement les rôles si vils d'espion et de délateur; ambitieux, dévoré d'orgueil et d'envie; dédaignant l'eslime, parce ([u'il n'y peut prétendre ; mais cependant aspirant à la domination universelle, et voulant tout corrompre pour diriger l'opinion générale, pour être admiré avec enthousiasme et pour régner sans contradiction.

Infortuné, qui ne connoît ni la destination de ses talens supérieurs, ni l'ascendant sublime qu'il pourroit prendre sur son pays et sur son siècle! Ah ! si de nobles idées exaltoient son imagination! Si de grands sentimens et une véritable philantropie animoient son cœur! S'il faisoit autant pour les intérêts de la morale et des mœurs qu'il fait contre ! Quel nom il laisseroit ! Et quel surcroit de gloire il répandroit sur la littérature française et siir sa patrie !...

LE BAliON.

Enfin vous reprenez haleine ! cela est heureux. Mais juste Ciel ! que tirez- vous donc encore là de votre poche ?

LE MARQUIS

C'est un cahier imperceptible !....

LE BARON

Oh ! c'est trop fort , j'en ai bien assez de deux.

LE MARQUIS

Vous m'avez envoyé , il y a quelques jours , les Mœurs, de M. Toussaint; je les ai lues, et je vous demande à mon tour de me permettre de vous lire quelques maximes détachées.

LE BARON

Cela sera-t-il long ?

LE MARQuis.

Non ; et je vous promets , si vous m'écoutez attentivement , de ne vous plus proposer désormais de lectures , et de ne vous plus donner d'extraits.

LE BARON

A cette condition , je vais être tout oreille.

LE MABQUIS.

Ce sont quelques maximes tirées de l'Ancien et du Nouveau-Testament.

LE BARON

Si je ne suis pas converti à la fin de cet entretien , ce ne sera pas votre faute.

LE 3IARQUIS.

A présent écoutez : « La crainte du Seigneur

( ^'SS ) >. l'sl \v commencement de la sagesse ( Prow, " cliai). (i) (a).

(a) Et raiiiour en est le complément. 11 faut reniarqu(;i (ju'aucune religion, excepté la véritable, n'a fait un commandement de l'amour de Dieu. Les païens recommandoienl de craindre h's dieux ; ils n'ont jamais prescrit de les aimer «;t de les prier ; ils leur rendoient des hommages , mais ils ne les ])rioient point. M. de La Harpe (dans son Coun de Littérature) cite une phrase du philosophe Toussaint , qui prescrit daimer Dieu et ses semblables. M. de La Harpe ajoute : « Remarquons, avant tout, ce larcin fait au christia- >) nismc par un ennemi du christianisme. Aimer Dieu ! Voilà w bien le chrétien qui se montre dans le déiste , sans que le » déiste ait l'air de s'en douter. Aimer Dieu ! Il eût été cu- •» rieux de demander à Toussaint où il avoit pris ce précepte «fondamental. Qu'auroit-il répondu si on lui eût dit : Un » homme aussi instruit que vous ne peut pas ignorer qu'on w parcourroit toute l'antiquité païenne sans rien rencontrer » qui ressemble ou qui conduise à ce dogme de l'amour de » Dieu ; tous les moralistes , tous les philosophes , tous les » législateurs ont voulu qu'on honorât les dieux avant tout , » mais pas un n'a parlé d'aimer Dieu, pas même Socrale, ni ^ Platon. Cela n'est donc pas, à coup sûr, dans votre religion, naturelle , puisque personne au monde ne l'y a jamais vu,

') et qu'il n'y a rien de semblable dans toutes les religions » dont la loi naturelle a été le seul fondement. Vous ne pou-

» vez pas ignorer non plus l'immense latitude de ce pre-

« mier dogme, ni son extrême importance.

» L'amour de Dieu est par lui-même un sentiment sou-

Dverain auquel tout doit être subordonné; un sentiment

» pur, seul capable d'épurer tous les autres. Comment encore

» Le Seigneur est patient , il est grand en puis- » sance , il diffère à punir ; mais il punil à la fin » (^ISahiun , chap. i ).

« Celui qui est incrédule n'a point 1 ame droite, « mais le juste vivra de sa foi. Comme le vin » trompe celui qui en boit avec excès , ainsi le » superbe sera trompé , et il ne demeurera point » dans son éclat, parce que ses désirs sont vastes w comme l'enfer, qu'il est insatiable comme la » mort , et qu'il travaille à réunir sous sa puis- » sance toutes les nations, et à s'assujettir tous » les peuples ( Habacuc. chap. i ).

» Ecoutez, mon fils, les instructions de votre » père(Pro^. chap. i). Celui qui honore sa mère " est comme un homme qui amasse un trésor. Ce- » lui qui honore son père trouvera sa joie dans ses >> enfans , et il sera exaucé au jour de sa prière. » Il jouira d'une longue vie. Celui qui craint le » Seigneur honorera son père et sa mère , et il » servira comme ses maîtres ceux qui lui ont D donné la vie ; honorez votre père par actions, » par paroles et par toute sorte de patience.

» La bénédiction du père affermit la maison

» a-t-il mis ce précepte , à l'abri de toute interprétation abu- » sive ? en nous l'expliquant de manière à ne pas laisser lieu » à l'erreur? Celui qui ni aime, garde mes commandemens . ■> Il n'y a pas d'autre amour de Dieu. »

( ^87 ) » (les ciifans, et la malédiction delà mere la dé- " lu lit juscju'aux foiulemcns.

» Mon fils , soulagez votre père dans sa vieil- » lesse, et ne l'attristez pas durant sa vie. Que » si son esprit s'alïoiblil, sup[)orlez-le et ne le mé- » prisez pas à cause de l'avantage que vous avez » sur lui ; car la charité dont vous aurez usé en- » vers votre père, ne sera point mise en oubli.

» Dieu vous récompensera pour avoir sup- »> porté les défauts de votre mère. Il vous établira » dans la justice , il se souviendra de vous au » jour de l'affliction , et vos péchés se fondront » comme la glace en un jour serein.

» Combien est infâme celui qui abandonne »j son père, et combien est maudit de Dieu celui » qui aigrit l'esprit de sa mère ( Ecclésiastique , » chap. 3 ).

» Enfans , obéissez à vos pères et à vos mères, » en ce qui est selon le Seigneur , car cela est » juste. Honorez votre père et votre mère afin » que vous soyez heureux, et c^ie vous viviez " long-temps sur la terre (saint Paul aux Ephé- » siens , chap. 6 ).

« Enfans, obéissez en tout à vos pères et mères, » car cela est agréable au Seigneur ( saint Paul , » aux Colossiens, chap. 3). Profitez de mes le- » çons , dit le sage , de peur que vous ne disiez >i un jour: Pourquoi ai-je détesté la discipline.

» et pourquoi mon cœur ne s'est-il point rendu y> aux remontrances qu'on m'a faites ? Pourquoi » n'ai- je point écouté la voix de ceux qui m'en- » seignoient , ni prêté l'oreille à mes maîtres » ( /^roi^. de Salomoji, chap. 5 ) ?

w Celui qui aime la correction, aime la science ; » mais celui qui hait les réprimandes est insensé » ( Pro^^. chap. 12).

LE MAKQUIS , s'interrompant.

Croyez- VOUS qu'il soit indifférent aux pères , aux mères et aux instituteurs, que les enfans connoissent ces maximes en les regardant comme sacrées.

LE BA.RON

Vous les avez bien choisies.

LE MARQUIS

Il n'y a point de choix dans l'Écriture-Sainte. Les préceptes ne s'y contredisent jamais, et sont tous également bons. En voici maintenant sur les devoirs des pères et des époux : ( 11 lit tout haut.)

« Élevez bien votre fils , et il vous consolera » et deviendra les délices de votre âme ( Proi^. » chap. 29).

^> Celui qui instruit son fils y trouvera sa joie w et se glorifiera en lui parmi ses proches ( Ec- » clésiastique , chap. 3o ). »

»» Corrigez votre enfant et n'en désespérez pas » ( Prov., chap. ug ).

» N'irritez point vos enfans ; mais ayez soin de » les bien élever en les corrigeant et les inslniif) sant selon le Seigneur ( St. Paul aux Ephé- » siens y chap. G).

>» Celui qui a trouvé une bonne femme a re- » çu du Seigneur une source de joie ( Prow.., » chap. j8).

» Que les femmes soient soumises à leurs ma- » ris , comme au Seigneur. Et vous maris, aimez « vos femmes comme Jésus-Christ a aimé l'Église, » jusqu'à se livrer pour elle.

» Que chacun de vous aime donc sa femme » comme soi-même , et que la femme révère son « mari ( St. Paul aux ÉpJi. chap. 5 ).»

Voici les conseils à la jeunesse : « Ce qui rend » la vieillesse vénérable , n'est pas la longueur » de la vie , ni le nombre des années ; mais la '^ prudence de l'homme lui tient lieu de cheveux » blancs , et la vie sans tache est une heureuse '/ vieillesse ( La Sagesse , chap. 4 )•

» Ecoutez en silence, et votre retenue vous ac- >j querra beaucoup de grâces ( Ecclésiastique , » chap. 32 ),-

» Ne parlez, jeune homme, qu'avec peine dans » ce qui vous regarde. Quand vous aurez été w interrogé deux fois, répondez en peu de mots.

» Conduisez-vous, en beaucoup de choses,comme » si vous les ignoriez, et écoutez en silence ou » en faisant des demandes.

» Lorsque vous êtes avec les grands y ne pre- » nez point trop de liberté ; et ne parlez pas » beaucoup où il y a des vieillards. On voit l'é- » clair avant que d'entendre le tonnerre; et il y » a sur le visage de l'homme modeste une grâce » qui le fait estimer avant qu'il parle. »

Ecoutez ce que l'Écriture enseigne aux souverains :

« Le prince qui écoute favorablement les faux » rapports , n'aura que des méchans pour mi- » nistres (^a).

i> Le prince qui foule les peuples excite des » séditions et des révoltes. La miséricorde et la » vérité sont la garde des rois , et la justice est l'or- » nement des trônes. La justice illustre les peu- >^ pies. Un roi juste rend ses États florissans. Un

[a) Et tout rapport qui accuse sans preuves positives ^ incontestables, non - seulement /?e«^ être ^ mais est vraisemblablement faux. Les orateurs chrétiens ont admirablement parlé contre la guerre et les conquêtes ; et dans un de ses sermons , après avoir fait une peinture terrible de l'injustice des conquêtes et de la barbarie de la guerre , Bossuel ajoute : « Un prince doit faire des conquêtes dans son propre y) Etat , en gagnant les peuples a soi , en les gagnant à Dieu » et à la justice , en déracinant les vices. Bossuet. »

y p(Mij)le nombreux fait la gloire du sijiivcr.im.

•> /Voi'.

» Vou^ devez le trihut aux princes, parce

» qu'ils sont les ministres de Dieu Rendez

» donc à chacun ce qui lui est dû ; le tribut à qui « vous devez le tribut , les impots à qui vous de- ») vez les impots , la crainte à qui vous devez la » crainte , l'honneur à qui vous devez l'honneur w ( iSV. Paul aux Romains , chap. 1 3 ). »

Et ces admirables préceptes pour les maîtres et pour les domestiques :

« Serviteurs, soyez soumis à vos maîtres, avec » toute sorte de respect, non-seulement à ceux » qui sont bons et doux, mais même à ceux qui » sont d'une humeur difficile ( Première Ép. de » St. Pierre , chap. i ).

» Serviteurs , obéissez avec crainte et respect, » dans la simplicité de votre cœur , à ceux qui » sont vos maîtres selon la chair, comme à Jésus- » Christ même. Ne les servez pas seulement lors- » qu'ils ontl'œilsur vous, comme si vous ne pen- » siez qu'à plaire aux hommes ;mais faites de bon M cœur la volonté de Dieu comme étant serviteur » de Jésus-Christ et servez-les avec affection , re- » gardant en eux le Seigneur et non les hommes; » sachant que chacun recevra du Seigneur laré-

» compense du bien qu'il aura fait Et vous,

) maîtres , ayez de même de l'affection pour vos

IQ..

( ^92 ) » serviteurs , ne les traitant point avec rigueur » et avec menaces , sachant que vous avez les uns » et les autres un maître commun dans le Ciel , » qui n'aura point d'égard à la condition des perw sonnes. ( Epître de saint Paul aux Éphésiens , » chap. 6 ). »

LE BARON

Voilà sans doute des sentences très-morales; mais il y a d'ailleurs dans la Religion une sécheresse qui en éloigne naturellement les âmes sensibles.

LE MARQUIS

11 faut connoître bien peu la Religion pour l'accuser de sécheresse. Premièrement , vous avez vu la tendre humanité qui règne dans toutes les lois et tous les dogmes de l'Ancien-Testament; vous avez vu que l'Evangile est surtout, <l'un bout à l'autre , une loi d'amour.

LE BARON

Oui , d'amour divin , mais qui exclut toutes les affections humaines.

LE MARQUIS

où prenez-vous donc cela ? La Religion règle toutes ces affections, et loin de les exclure lorsqu'elles sont légitimes , elle les fortifie en les sanctifiant. Elle ordonne aux époux de se sacrifier l'un pour l'autre , quand ce dévouement est

nécessaire. C/esl elle encore qui prescrit les plus touchaiis devoirs de l'amitié fraternelle et de la simple amitié. C'est elle encore qui dit :

« Le frère qui est aidé par son frère est comme » une ville forte {Prou. , chap. i8).

M Qu'il est avantageux et qu'il est doux a » des frères de vivre dans l'union {Ps. de Da- » vid , 1 33 ).

» Ne dites pas à votre ami : Allez et reve- » nez ; je vous donnerai demain , lorsque vous » pouvez lui donner à l'heure même ( Prov. , » chap. 3 ).

)^ Celui qui est ami, aime en tout temps, et » le frère se connoît dans l'affliction ( Prov. , » chap. 17).

» Le parfum et la variété des odeurs sont la » joie du cœur, et les bons conseils d'un ami » sont la joie de l'âme. N'abandonnez point » votre ami , ni l'ami de votre père ( Prov. , » chap. 27).

» L'ami fidèle est une forte protection ; celui » qui l'a trouvé possède un trésor {Ecclésias.^ » chap. 6 ).

» Rendez à tous l'honneur qui leur est dû ; » aimez vos frères , craignez Dieu , respectez le » Roi [Première Ép. de St. Pierre). »

Et tant d'autres traits admirables sur tous nos devoirs , et sur toutes les vertus ; sur la

bonté , la charité , la vérité , la sagesse , la vieillesse, la chasteté , et contre l'avarice et l'orgueil.

« Achetez la vérité, et i:e la vendez point; )) et faites de même à l'égard de la sagesse , » de la doctrine et de l'intelligence ( Prov. , » chap. i6).

)) La vieillesse est une couronne d'honneur, » lorsqu'elle se trouve dans la voie de la justice w (^Prov., chap. 3).

» La femme sainte et pleine de pudeur est » une grâce qui passe toute grâce ; tout le prix « de l'or n'est rien au prix d'une femme vrai- » ment chaste ( Ecclés. , chap. 26 ).

» La femme modeste sera élevée en gloire » ( Prov.^ chap. 11). Comme le soleil , s'élevant » dans le Ciel, qui est le trône de Dieu, éclaire, » embellit l'Univers, ainsi le visage d'une fem- » me vertueuse est l'ornement de sa maison.

» La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine; ;) la femme qui craint le Seigneur est celle qui » sera louée ( P/ot^. , chap. 3i ). La bonne con- » duite de la femme est un don de y)ieu. Une >j femme de bon sens est amie du silence {^Ecclés., y> chap. 2 5).

» Abstenez-vous de tout ce qui a l'apparence » du mal {St. Paul aux Thessaloniens, chap. 5).

)) f.a toi qui iTa pas Us oL'uvrcs est morte en » e\\c-invinc(Éj). de St. Jacques^ chap. 'j.k

» Que votre vie soit exempte d'avarice (Sf. Paii/ » aux Hébreux^ chap. 3).

» A.yez soin de vous procurer une bonne ré- » putation , car ce vous sera un bien plus stable » que mille trésors grands et précieux ; laboime w vie n'a qu'un certain nombre de jours , la ré- » putation demeure éternellement ( Ecclcs. , » chap. i4 ).

w Où sera l'orgueil , là aussi sera la confusion; )> mais où est l'humilité, là est pareillement la » sagesse. Le Seigneur détruira la Maison des » superbes (P/'or. , chap. ii et i5).

' >i Le commencement de l'orgueil de l'homme » est de commettre une apostasie à l'égard de » Dieu , parce que son cœur se retire de celui qui » l'a créé ; car le principe de tout péché est l'or- ^>' gùeil. L'orgueil n'a point été créé avec l'homme, » non plus que la colère avec le sexe des fem- » mes (^cc/e.y., chap. i8).

» J'ai vu l'impie aussi élevé que les cèdres du » Liban ; j'ai repasse , et il n'étoit plus [Ps. 36).

» Aimez vos ennemis , faites du bien à ceux » qui vous; haïssent, et priez pour ceux qui vous » persécuteht et qui vous calomnient , afin que » vous soyez les enfans de votre père qui est 31 dans les cieux , qui fait lever son soleil sur les

(^96) » bons et sur les méchans , el fait pleuvoir sur » les justes et sur les injustes {E\^, St. Mathieu , » cliap. 5 ).

» Ne négligez pas l'hospitalité , car c'est en M l'exerçant que quelques-uns ont reçu chez eux » des anges sans les connoître. Souvenez- vous 5} de ceux qui sont dans les chaînes , comme si j> vous étiez vous-mêmes avec eux ; et de ceux M qui souffrent, comme étant vous-mêmes dans » un corps mortel ( Ép. de St. Paul aux Hé- 3j breux , chap. 1 3 ).

» Quand je parlerois toutes les langues des » hommes et des anges mêmes, si je n'ai point la « charité, je ne suis que comme un airain son- » nant et une cpnbale retentissante ; quand » j'aurois le don de prophétie, que je pénétreoî rois dans les mystères, que je posséderois » toutes les sciences, et quand j'aurois toute la » foi possible, jusqu'à transporter les monta- » gnes , si je n'ai pas la charité , je ne suis » rien

» La charité est patiente, elle est douce et » bienfaisante ; la charité n'est point envieuse ; 3j elle n'est point téméraire et précipitée; ellenç « s'enfle point d'orgueil ; elle n'est point dédaiy) gueuse ; elle ne cherche point ses propres iny> téréts; elle ne se pique et ne s'aigrit point; elle »> ne pense point le mal ; elle supporte tout ; elle

( '-^97 ) »> espère tout ( St. Paul aux Thcssalonlens , » chap. 5 ) ».

m; baron.

Enfin, vous avez entrepris de me faire entendre toute rÉcritiire-Sainte.

LK MARQUIS

Pas du tout , car il faudroit la lire d'un bout à l'autre pour en connoître toute la sublime beauté.

On pourroit faire aussi , et dans votre genre , "un magnifique recueil de sentences philosophiques.

LE MARQUIS

Je le sais ; mais toutes ces belles sentences seroient pillées de la Bible, et formeroient d'incompréhensibles contradictions avec d'autres préceptes qui se trouvent aussi dans vos ouvrages philosophiques ; voyez donc combien la morale évangélique est admirable , utile et nécessaire , et combien la vôtre est inconséquente , insensée et pernicieuse.

LE BARON

Mon cher marquis , il y a plusieurs points capitaux sur lesquels vous ne ramènerez jamais les âmes fortes , élevées et courageuses.

LE MARQUIS

Quels sont donc ces points capitétiix ?

LE BARON

Par exemplt*, la crainte, qui fait le fondement de votre doctrine; F humilité^ que tout ^eVo^doit pousser à l'excès , et qui n'est au fond qu'un langage et qu'une pure hypocrisie; car, comme le dit fort bien le grand Corneille :

Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?i> LE MARQUIS.

Je vais vous répondre par ordre : D'abord, sur la crainte y qu'il ne faut pas confondre avec la terreur , « il peut y avoir une sorte d'abaissement » dans la terreur qu'inspirent les tyrans, parce >^ qu'on ne sauroit s'en affranchir par la pureté )^ de sa conduite et par la vertu. La crainte fonw dée d'un mal affreux , auquel on peut se sousjj traire par une conduite vertueuse, non-seule- » ment n'est point une foiblesse, mais est au >i contraire la preuve de la raison la plus esti- )j mable. Une telle crainte est le seul garant so- » lide du devoir et de l'obéissance légitime, celle » que nous devons à Dieu, aux lois et aux chefs >^ des nations. Si la crainte n'existoit pas parmi » les hommes , la licence et l'anarchie seroient au » comble. Si l'on craint avec raison les rois éclai-

( ^91) ) n lés ol viijilans, est-il donc insensé dr ( raiiulit; j» le Souverain suprême qui sonde les cœiiis , et » qui sait découvrir jusqu'à nos plus secrètes

pensées (a) ?

Ouant à Vliumiliti' ^ voici ma réponse : « T.ors- " que rEvaui:;ile nous recommande Thumilité , » c'est-à-dire de ne point aimer les louanges et « de cacher nos bonnes œuvres, il ne nous de- » mande rien qui ne soit parfaitement conforme » à la justice. Nous sommes sans cesse obliges » par bienséance, et même, pour éviter le scan- » dale de dissimuler nos foiblesses; ainsi, celui » qui dit tout le bien qu'il fait, quoiqu'il ne » mente pas, n'est qu'un hypocrite, parce qu'il » cache, autant qu'il le peut, beaucoup d'actions » et de sentimens condamnables, de sorte qu'il » ne se montre jamais qu'en beau , et qu'il doit » donner de lui une opinion avantageuse que l'on » n'auroit pas, si Ton connoissoit ses fautes se- >j crêtes. Ce même raisonnement doit faire sup- ^j porter la calomnie, non-seulement sans aigreur. » mais avec une parfaite résignation. Nous de- » vous toujours la regarder comme un juste châ- 5> timent que \ious inflige la Providence; car, si » l'on dit de nous le mal qui n'est pas, nul ne

[a] Etude du Cœur humain ^ pag. 85.

■ ( 3oo ) » peut dire ou savoir tout le mal qui existe (a). ^

LE BARON

Enfin, vous êtes donc bien persuadé qu'il n'y a de l'esprit et du génie que dans la Bible.

LE MARQUIS

Certes, et savez-vous pourquoi? c'est que je l'ai lue , relue et méditée.

LE BARON

Ainsi, à vous entendre, ce siècle-ci ne doit rien à la philosophie?

LE MARQUIS

Il lui doit le renouvellement de beaucoup d'erreurs , et une épouvantable confusion d'idées morales.

LE BARON

Vous niez donc les progrès inouis dans les sciences, dans l'histoire naturelle par exemple? Buffon n'est pour vous qu'un esprit médiocre.

(a) Étude du Cœur humain , pag. 98.

D'ailleurs le véritable chrétien ne peut jamais être orgueilleux , puisqu'il sait que tout ce qu'il a de bon lui vient de Dieu , et ne peut être obtenu que par la foi , la prière et l'humilité ; et que la présomption lui feroit perdre ce don de la grâce. Admirable et sublime doctrine qui rend la vertu la plus parfaite, inséparable de la modestie î

( it"' )

LE MARQUIS

liulion est le plus grand écrivain de ce siècle, un observateur admirable.

Il est philosophe pourtant.

LE MARQUIS

Ne vous en flattez pas; il n'a voulu être d'aucun parti , et tout le monde sait qu'il méprise beaucoup les philosophes modernes.

Le BARON.

Ah ! Buffon est dévot !

LE MARQUIS

Non , il n'a pas ce bonheur ; mais du moins il n'est point impie. Il est vrai qu'il a imaginé quelques mauvais systèmes qui ne s'accordent point avec la Genèse ; les savans s'en sont moqués, et la Sorbonne les a censurés : alors il s'est rétracté avec toute la bonne foi qui est dans son caractère. Il a sans doute fait un bel ouvrage , mais cette éloquente histoire pourroit avoir une grande supériorité de plus ; l'auteur n'a pas toujours la verve, l'abondance et la chaleur qu'on y desireroit; la piété manque à son génie!...

Combien il seroit à désirer qu'un Bossuet , profond naturaliste , entreprit de nous donner l'histoire des minéraux, des végétaux et des ani-

maux , en ne perdant jamais de vue , ainsi que ce grand homme, Dieu et la Providence ! Il n'auroit à redouter, ni l'éloquence , ni le talent des écrivains qui, de nos jours, ont traité cette matière ; il suivroit une autre route ; son ouvrage n'auroit rien de commun avec les leurs, et surtout avec ceux de quelques botanistes modernes. Combien d'idées nouvelles naîtroient naturellement de ce plan! car la vérité seule donne tout; profondeur et finesse d'observations, résultats neufs, utiles et lumineux; c'est elle uniquement qui peut donner à l'imagination toute sa force , à l'âme toute l'élévation dont elle est susceptible , et au style d'un écrivain cette énergie qui entraîne et ce ton qui persuade.

LE BAROIN".

Mon ami, vous avez de l'esprit et de l'imagination , je suis bien sûr que vous deviendrez auteur ; mais je vous avertis que, si vous conservez lamanie de vouloir mettre la Religion à tout, vous n'aurez point de succès; croyez-moi, cette mode est passée ; il faut écrire pour le temps où l'on vit, et soyez persuadé qu'on se moqueroit beaucoup d'une histoire naturelle écrite d'im bout à l'autre dans l'esprit dont vous parlez.

LE MARQLIS.

Cependant , si , dans le récit des actions des

( WS )

hommes, un historien n'envisageoit ses j)ersonnagcs que comme desmacliiues, dirigées par une invisihle falahté , gui<lées vers le hien par une pente irrésistihle, entraînées dans le crime par (les passions insurmontables, que résulteroit-il d'urie semblable lecture? (Quelle impression produiroit-elle sur le cœur et sur l'esprit , et quel fruit en pourroit-on retirer? Ceux mêmes qui ont tout fait pour propager ces déplorables doctrines , en ont si bien senti l'odieuse absurdité, qu'ils les ont toujours abandonnées dès " qu'ils ont écrit l'histoire.

Mais lorsqu'on veut nous expliquer les merveilles de la Création, a-t-on le droit de nous intéresser davantage en oubliant toujours le Créateur , que dis -je, en révoquant en doute son existence ?

Comment l'étude des cieux et de l'Univers ne conduit-elle pas à l'idée sublime de la Divinité ? Est-il rien de plus étrange , de plus révoltant qu'un astronome impie, qui, les yeux sans cesse élevés vers les cieux, ne contemple les astres que pour blasphémer? qui, se privant luimême du bonheur d'admirer, et dépouillant cette science majestueuse de son charme et de sa grandeur , la réduit aux froides combinaisons des calculs?

Eh! que m'iniportent tous ces prodiges qu'on

( 3o4 ) me découvre dans les trois règnes de l'histoire naturelle , s'ils ne sont pas produits par une sagesse infinie , et par une puissance protectrice et sans bornes? Pais-je admirer avec enthousiasme des phénomènes sans résultats, un ouvrage sans plan et sans but, un spectacle où rien n'est fait pour l'âme , puisque rien ne s'y rapporte à l'homme ?

En vain voudroit-on , par un appareil scientifique , ennoblir ou déguiser la sécheresse et le vide d'une si vaine étude; si, dans tous ces objets créés, on ne montre pas la Providence qui les protège et qui les conserve ; si l'on ne cherche pas à m'initier, non dans les mystères de la suprême intelligence , mais dans tous les secrets de sa bonté , je méprise la science; car en supposant qu elle ne fût pas corruptrice, il est toujours évident que, ne pouvant élever mon âme et contribuer à mon bonheur , elle m'est au moins inutile. Alors je ne vois dans la botanique qu'une assommante et fastidieuse nomenclature. Le règne animal, ainsi que le règne minéral, ne m'offre plus que des modifications de la matière et l'idée stupéfiante du néant; j'aime mieux m'endormir doucement d-ans le sein d'une paisible ignorance , que de consumer ma vie par de malheureux efforts d'imagination ( qui ne produiroient que des monstres ) ; par des recherches

pénibles sans résultats bienfaisans , et par des veilles et des travaux sans gloire. Oui , la gicjire dans la littérature et dans les sciences ne sauroit s'allier avec l'irrélii^ion bautenîent professée. L'impiété est ('gaiement vile et stérile; elle n'a pu dans ces derniers temps que répéter ce qu'elle a dit dans les siècles les plus reculés. Conament pourroit-elle être ingénieuse? Elle flétrit le cœur et dessèche l'imagination ; elle a même trop de bassesse pour inspirer une véritable audace. L'impie se tait , se cache ou se déguise lâchement, quand il croit qu'il seroit dangereux pour lui de se montrer à découvert ; mais lorsqu'il pense qu'il peut impunément lever le masque, jI étonne par son manque de pudeur et par l'excès de son effronterie; il fait du bruit alors; l'indignation, la surprise, et l'approbation du vice et de la folie forment sa célébrité passagère. Son orgueil jouit pendant quelques instans d'une honteuse réputation; mais il n'a jamais eu, il n'aura jamais de renommée durable.

C'est la contemplation de l'Univers qui ,méme dans la littérature , a fait naître toutes les idées du beau, et ces lois si justes qui prescrivent la simplicité dans les moyens , l'unité dans le plan , la variété dans les détails, la liaison dans les diverses parties, l'harmonie , l'accord , la majesté dans l'ensemble, la morale et l'utilité dans le but.

( 3o6 ) La Création entière fut Toiivrage d'une seule pensée {a), mais d'une pensée divine qui, par son étendue et par sa profondeur, en fait naître une infinité d'autres. Dieu voulut que ce grand ouvrage offrît toujours à l'homme coupable et déchu le souvenir ou la réalité d'une punition paternelle. Dieu mit sur tout l'Univers l'empreinte auguste et touchante de sa justice, de son amour pour ses créatures, et de sa bonté suprême. Il répandit sur la terre beaucoup moins de maux que de biens ; il y prodigua les richesses réelles, il y sema les maux avec mesure , et, toujours à côté d'eux, il plaça les remèdes ou les dédommagemens. La classe des animaux paisibles est infiniment plus nombreuse que celle des bétes féroces; et il est bien remarquable que les animaux qu'il étoit le plus facile de soumettre au joug , soient précisément ceux qui pouvoient rendre le plus de services à l'homme, tandis que les animaux farouches, incapables de prendre de l'attachement pour un maître, ne hii seroient d'aucune utihté dans la vie domestique. Ainsi , Dieu ne s'est pas contenté de donner à l'homme tous les moyens de force , d'a-

(a) L'Homogénéité qui se trouve dans les trois règnes , et la chaîne qui les unit, causeront toujours la plus vive admiration à tous ceux qui auront fait de l'histoire naturelle une étude un peu approfondie.

dresse cl criiiciusli ie nécessaires pour se ressaisir (le son j)iimilif" empire sur les animaux. Il a clai- <^nv lui |)réparer des conquêtes faciles, véritablement utiles et sans danger, et les lui désigner eu douant tous les animaux devenus domestiques d'un instinct doux el trancjuille ; et si i'ammal le plus sensible n'offre rien d'utile à nos besoins physiques, c'est pour lui un bienfait de la nature ; il falloit que l'homme ne dût jamais être tenté de faire une victime du chien fidèle , son compagnon , son gardien , son défenseur.

Parmi les végétaux, le nombre des plantes salutaires surpasse de beaucoup cehii des plantes vénéneuses; et, dans les heux où se trouvent ces derniers , on trouve aussi leurs antidotes. Par exemple, le contre-poison certain du fruit du mancenilier, est l'eau de la mer bue sur-le-champ, et ces arbres ne viennent jamais que sur le bord de la mer. C'est ainsi que , sur le sommet des Alpes, croissent toujours ensemble le thora , dont le suc est un venin mortel , et X antl-thoi a^ son contre-poison , le seul efficace que Ton connoisse ; et c'est ainsi qu'au Choca^ dans l'Amérique méridionale , où les serpens les plus venimeux se rencontrent par milliers , se trouve cette plante miraculeuse , le guaco - dont le suc e^t un

( 3o8 ) préservatif certain contre le danger de leurs morsures.

Sur la terre, les précipices, les volcans, les antres affreux n'occupent qu'un petit espace , ainsi que les écueils et les gouffres dans la vaste étendue des mers.

La divine Providence ne se manifeste pas moins dans les soins qu'elle prend pour conserver tout ce qu'elle a créé : l'anatomiste , le botaniste et le naturaliste l'admirent également ; Tun en examinant la structure du corps humain, et les autres en étudiant l'organisation des végétaux et celle des insectes et de tous les animaux. Ceux qui sont assez malheureux pour ne voir dans ce grand spectacle que l'effet d'une puissance aveugle et du hasard , sont privés de tous les senlij/^ens éleve's que cette contemplation inspire naturellement aux âmes religieuses. Quelle idée noble et grande a jamais pu naître d'une telle croyance ? L'impiété , absurde dans ses erreurs, est toujours abjecte dans ses systèmes. Ici la foi devient une lumière ; seule , et dépouillée des secours des sciences humaines, elle peut découvrir, dans l'étude de la nature, des rapports admirables , des desseins sublimes que l'orgueilleuse incrédulité n'apercevra jamais.

( 3oç)) Li: B\noiT.

Au milieu de toutes vos lumières, il faut convenir que vous montrez un orgueil peu commun , en pensant boiuiement que l*Univers entier n'a été fait que pour vous.

LE MARQUIS

Ah! vous voilà humble; mais on sait ce qu'on doit penser de l'humilité des philosophes. La Providence n'agit que relativement pour les brutes , et elle cesseroit d'agir , si elle n'avoit pas, pour objet de s^^s soins, une créature raisonnable , animée dune âme immortelle; car cette Providence , n étaut autre chose que la justice et la bonté divine, toujours indispensablement unies ensemble , qu'auroit-elle à punir ou à récompenser sur la terre , si l'homme n'existoit pas ? L'homme est donc fait pour y régner , puisque non-seulement il y est nécessaire, mais que, sans lui, toute l'harmonie, toutes les beautés en seroient anéanties. Le seul être qui puisse connoître Dieu , peut seul vivifier la Création. Sans la connoissance de Dieu, il n'y auroit ni morale , ni lois raisonnables; et, sans culte, ni liens, ni rapports entre Dieu et l'homme, qui ne peut jouir de la souveraineté qui lui est confiée, qu'en puisant à la source intarissable de la perfection et des lumières, et qu'en méritant, par la reconnoissance,

( 3.0 ) tous les bienfaits de l'amour et tous les secours d'une protection suprême.

LE BAROiV.

Vous parlez très-bien, mon cher marquis ; mais je vous avoue qu'il me semble que, dans votre propre système , vous rabaissez infiniment la majesté divine, en la supposant sans cesse occupée d'une multitude de petits détails , la conservation des plantes, des insectes

Ce sont au contraire les philosophes modernes qui n'ont pas d'idée de la suprême puissance. Sans doute le souverain d'un vaste empire ne doit s'occuper que de l'ensemble du gouvernement , parcequ'il ne pourroit suffire aux détails. Dieu voulut borner l'ambition de l'homme sur la terre , en lui refusant la possiljilité de gou- -verner seul un grand État.A mesure que l'homme étend sa domination , il est forcé de confier à d'autres le pouvoir de régir et de commander : il conserve les honneurs de l'autorité souveraine ; mais il en perd le véritable droit , celui d'ordonner tout lui-même.

Dieu suffit à tout : d'un seul regard, il voit l'ensemble et les moindres détails de ses ouvrages; il n'a besoin ni d'effort , ni d'application , pour veiller sur tous les êtres qu'il a créés , et pour

préparer en même temps les révolutions drs cmpiivs.

1/histoire naturelle cessera d'être une science aride , quand on y cherchera les traces si multij)hées de la bonté divine ; la science alors produira le plus noble, le plus doux sentiment du cœur humain , Tadmiration fondée sur la reconnoissance ;et l'histoire de la nature, en montrant toujours l'homme en rapport avec Dieu, donnera la vie à tous les objets créés , et l'intérêt le plus j)uissant à toutes ses descriptions. Quel charme alors dans cette étude ! Voir Dieu partout dans l'Univers , c'est anticiper sur les joies du Ciel où l'on ne verra que lui.... Ces vérités seront toujours combattues par une aveugle impiété ; mais , aux yeux mêmes des incrédules, qui ont conservé de l'élévation d'âme , elles valent mieux, à ne les considérer que comme une hypothèse, que le système ignoble et dégoûtant qui nous représente l'homme comme un animal perfectionné, qui peut et qui doit dégénérer et redevenir, avec le temps , un quadrupède ou le plus vil insecte.

LE BAROX.

Je vous le répète, mon ami, vous dissertez à merveille ; mais si vous vouliez bien mettre un terme à toutes ces déclamations anti-philosophiques , vous obtiendriez facilement la bien-

veillance d'une société nombreuse éclairée et puissante , et je vous en réponclrois. Vous avez de l'instruction , du talent , et vous desirez sans doute de la célébrité.

LE MARQUIS

Moi! point du tout ; et celle que je vois à de certaines personnes suffiroit pour m'en dégoûter.

LE BAROIN.

Parlons franchement : tout homme d'esprit aime la gloire. Je ne vous demande point ce que vous appelleriez une apostasie; mais cessez de déclamer contre les philosophes et surtout contre leur chef; employez votre belle imagination a faire des ouvrages d'un genre agréable , et ne TOUS érigez point en réformateur. Alors je vous promettrai d'éclatans succès; car, il ne faut pas s'abuser, ce sont les philosophes, et uniquement eux , qui font aujourd'hui les réputations. Contentez-vous de plaire; soyez moraliste , si vous voulez, mais sans attaquer et sans offenser des gens redoutables et pleins de génie. Prenez avec moi cet engagement , et nous vous élèverons aux nues.

LE MARQUIS

Je préfère votre estime à votre indulgence.

Vous vous en repentirez.

le ( nurhrr du soleil; car r'cxt sa seiilo couverture ^ e'est ^nn vêtement pour couvrir sa peau; dans quoi cnucheroit- ^ il? Rends-la lui donc ^ afin que ^ donnant dans son vete- » ment, il te hêniise , et que tu sois trouvé juste devant VK- V ternel ton Dieu. Si au contraire , // vient à crier vers moi, ^j'e l'entendrai ; car je suis miséricordieux («)... Le légisï> lateur veut que les pauvres soient invités aux réjouiss-inccs des fiâtes, aux festins religieux. Dans ces fctcs ^ dit-il, tu ^Jcras des festins , et tu mangerai devant F Éternel ton Dieu, > toi et ta famille , et le lévite ciui est flans tes portes , et la " veuve , V orphelin et l'étranger qui demeurent avec toi (b). » Ainsi plusieurs fois , chaque année , les riches et les pau- • vres se trouvoient assis à la même tabie , unis par les liens ') des bienfaits et de la reconnoissance... L'étranger , dit le » Seigneur, qui habite parmi vous, sera comme celui qui » est né parmi vous : vous l'aimerez comme vous-mêmes ; V) car 7)0us avez été aussi étrangers en Egypte. Je suis VE- )' ternel votre Dieu (c)... Le législateur prcscrivoit de traiter »les animaux mêmes avec douceur. Il défend de présenter » à l'autel la mère avec le petit, et de tuer le petit sous les » yeux de sa mère. Tu n'enlèveras point à In mère , dit-il , » le petit qu'elle allaite; tu ne tueras point l'animal pour- » suivi qui se réfugie comme un suppliant dans ta mai- « son {d\.. Jamais les tortures barbares de la question ne » furent connues dans la législation mosaïque (e\ Les pères » et mères doivent apprendre à leurs enfans les principaux » statuts et les ordonnances de la législation ; c'est une obli-

(n) Exod. Peut.

(h) Lévit.

(< ) Lévit.

(d) Dent.

(e) Deut.

» galion que le législateur leur impose , dans les termes les «plus forts. La loi ordonnoit à celui qui avoit séduit une » fille, de l'épouser et de lui faire un douaire; et, si le père » de la fille refusoit de la donner au séducteur , ce dernier ^ étoit obligé de payer au père une somme considérable... » Les lois sur la pudeur é toi ent très-sé-v ères. La femme ^ > disent-elles, ne portera point l'habit d'un homine , et » Vhomme ne se vêtira point de la robe d'une femme. Ho- ■D nore ton père et ta mère , afin que tu prospères et que tu •vives long-temps sur la terre que l'Éternel , ton Dieu, va te )> donner («)... Que chacun de vous craigne son père et sa » mère [Eœod., Levit., Deut.). Maudit soit celui qui a » méprisé son père et sa mère, et tout le peuple répondra ^^ Amen [Exod., Levit. j Deut.). Quiconque maudira son >) père ou sa jmère, sera puni de moït [Exod.). Vous ne » ferez aucun tort à la veuve ni à l'orphelin ; si vous les of- » fensez en quelque chose, ils crieront vers moi, j'écouterai "leurs cris [Exod. ). Lorsque vous verrez le bœuf et la bre- » bis de votre frère égarés, vous ne passerez point votre » chemin ; mais vous les ramènerez à votre frère , quand il » ne seroit pas votre parent, et quand même vous ne le w connoitriez pas. Vous les mènerez à votre maison , et ils » y demeureront , jusqu'à ce que votre frère les cherche et M qu'il les reçoive de vous. Vous ferez de même à l'égard de « l'âne ou du vêtement, ou de quoi que ce soit que votre » frère ait perdu ; et, quand vous l'aurez trouvé, vous ne le -'> négligerez point , comme étant à un autre et non à vous.

(a) Ce fiit nn des coinmandemens que Dieu dicta de vive voîx à son peuple , et qu'il écrivit sur la pierre. C'est le seul coruiuandement auquel il attache une promesse de récompense particulière dès cette vie, dans lancienne et la nouvelle loi , et la promesse qui intéresse le plus les hommes.

"Si VAiis voyez l'àne ou h; bœuf de votre fnn- tombé dans " lo rhcmin, vous ne passerez point sans vous en nuifrc en » j>eine ; mais vous l'aiderez à le relever [Dent. , cbap, xi . .. Vous ne livrerez i)as l'eselave qui s'«'st réfugié vers vous, w entre les mains de son ni.iirre ; il dc.'nicurera auprès de vous >. où il lui ]>laira ; et il se tiendra en repos en l'une de vos «villes, sans que vous l'attristiez en aucune ehosc [Deut. cliap. i?t ).

» Lorsque vous aurez coupé vos grains dans votre champ , w et que vous y aurez laissé une javelle par oubli , vous n'y w retournerez pas pour l'emporter; mais vous la laisserez «prendre à l'étranger, à la veuve, à l'orphelin, afin que le » Seigneur vous bénisse dans toutes les (cuvres de vos mains. » Dieu fait le même commandement pour les fruits des oli- Mviers , pour la vigne, etc. [Deut.).

» Quand vous scierez les grains de votre terre , vous ne » les couperez point jusqu'au pied , et vous ne ramasserez «point les épis qui seront restés; mais vous les laisserez » pour les pauvres et les étrangers [Lévit, chap. 23).

» Le prix du mercenaire qui vous donne son travail , ne ■> demeurera point chez vous jusqu'au matin.

» Vous ne parlerez point mal du sourd (Z<?W^., chap. lo). u On pourra juger , d'après cet extrait, si c'est avec justice que les détracteurs de la Religion répèlent , depuis trente ans, que ces lois sont absurdes, barbares et féroces. Mais ce n'est qu'en lisant ce Code divin tout entier, qu'on peut connoître à quel point ces calomnies sont extiavagantes. Les lois qui assurent les propriétés , ne sont pas moins admirables. «Dans quelle législation ancienne, dit » l'auteur des Lettres de quelques Juifs ^ trouve-t-on rien de •» comparable à ces lois en faveur des pauvres , et à ces ex- ' hortations de secourir les malheureux? Quand on se les

» galion que le législateur leur impose , dans les termes les îjplus forts. La loi ordonnoit à celui qui avoit séduit une » fille, de l'épouser et de lui faire un douaire; et , si le père » de la fille refusoit de la donner au séducteur, ce dernier ii étoit obligé de payer au père une somme considérable... » Les lois sur la pudeur é toi ent très-sé-v ères. La femme ^ > disent-elles , ne portera point l'habit d'un homme, et » V homme ne se vêtira point de la robe d'une femme. Ho- » nore ton père et ta mère , afin que tu prospères et que tu w vives long-temps sur la terre que l'Éternel , ton Dieu , va te » donner («)... Que chacun de vous craigne son père et sa » mère (Exod., Levit., Deut.). Maudit soit celui qui a » méprisé son père et sa mère, et tout le peuple répondra ^^ Amen {^Exod.y Levit. j Deut.). Quiconque maudira son » père ou sa mère, sera puni de mort [Exod.). Vous ne » ferez aucun tort à la veuve ni à l'orphelin ; si vous les of- » fensez en quelque chose , ils crieront vers moi , j'écouterai "leurs cris (Exod. ). Lorsque vous verrez le bœuf et la bre- » bis de votre frère égarés , vous ne passerez point votre » chemin ; mais vous les ramènerez à votre frère , quand il « ne seroit pas votre parent, et quand même vous ne le » connoitriez pas. Vous les mènerez à votre maison , et ils » y demeureront , jusqu'à ce que votre frère les cherche et «qu'il les reçoive de vous. Vous ferez de même à l'égard de :» i'àne ou du vêtement, ou de quoi que ce soit que votre » frère ait perdu; et, quand vous l'aurez trouvé, vous ne le » négligerez point , comme étant à un autre et non à vous.

{a) Ce fut un des commandemens que Dieu dicta de vive voix à son peuple , et qu'il écrivit sur la pierre. C'est le seul commandement auquel U attache une promesse de récompense particulière dès cette vie , dans lancienne et la nouvelle loi , et la promesse qui intéresse le plus les hommes.

^> Si vous voyez l'âne ou le bœuf de voire frère tombé dans » le rliemin , vous ne ])asserez point sans vous en mettre en » ])eine ; mais vous l'aiderez à le relever [Driit. , chap. 0.1 '. ») Vous ne livrerez pas l'esclave qui s'est réfugié vers vous, » entre les mains de son maître ; il demeurera auprès de vous on il lui plaira; et il se tiendra en repos en l'une de vos «villes, sans que vous l'attristiez en aucune chose [Deut. chap. 2 3).

» Lorsque vous aurez coupé vos grains dans votre champ , w et que vous y aurez laissé une javelle par oubli , vous n'y » retournerez pas pour l'emporter; mais vous la laisserez » prendre à l'étranger, à la veuve, à l'orphelin , afin que le » Seigneur vous bénisse dans toutes les œuvres de vos mains. » Dieu fait le même commandement pour les fruits des oli- » viers , pour la vigne, etc. [Deut. ).

» Quand vous scierez les grains de votre terre , vous ne » les couperez point jusqu'au pied , et vous ne ramasserez « point les épis qui seront restés ; mais vous les laisserez » pour les pauvres et les étrangers [Lévit, chap. aB).

» Le prix du mercenaire qui vous donne son travail , ne '> demeurera point chez vous jusqu'au matin.

» Vous ne parlerez point mal du sourd (XeViV., chap. ig). u On pourra juger , d'après cet extrait, si c'est avec justice que les détracteurs de la Religion répètent , depuis trente ans, que ces lois sont absurdes, barbares et féroces. Mais ce n'est qu'en lisant ce Code divin tout entier, qu'on peut connoître à quel point ces calomnies sont extiavagantes. Les lois qui assurent les propriétés , ne sont pas moins admirables. «Dans quelle législation ancienne, dit » l'auteur des Lettres de quelques Juifs ^ trouve-t-on rien de » comparable à ces lois en faveur des pauvres, et à ces ex- >> hortations de secourir les malheureux? Quand on se les

«rappelle, ces exhortations et ces lois, où l'humanité, la i> bonté du cœur le plus tendre se font si vivement sentir , » peut-on , sans souffrir , voir ce grand homme et toute sa » législation taxés de férocité et de barbarie par un écri- » vain célèbre qui se dit impartial !...»

Après avoir prouvé avec autant de clarté que de profondeur, que les sciences, dans l'antiquité, n'ont pu venir que d'une révélation divine^ et non de la succession des siècles, M. de Maistre ajoute :

« Observez qu'il est impossible de songer à la science œo- » derne, sans la voir constamment environnée de toutes les w machines de l'esprit et de toutes les méthodes de l'art. Sous » l'habit éti'iqué du Nord, la tète perdue dans les volutes » d'une chevelure menteuse , les bras chargés de livres et )) d'instrumens de toute espèce , paies de veilles et de tra- )> vaux , elle se traîne , souillée d'encre , et toute pantelante , » la rouie de la vérité, baissant toujours vers la terre sur 5) son front sillonné d'algèbre. R.ien de semblable dans la « haute antiquité. Autant qu'il nous est possible d'apercevoir » la science des temps primitifs à une si énorme distance, » on la voit toujours libre et isolée, volant plus qu'elle ne » marche, et présentant, dans toute sa personne, quelque 3) chose d aérien et de surnaturel. Elle livre aux vents des » cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale; Véphod 5> couvre son sein soulevé par l'inspiration; elle ne regarde que » le ciel , et son pied dédaigneux semble ne toucher la terre » que pour la quitter. Cependant , quoiqu'elle n'ait jamais « rien demandé à personne, et qu'on ne lui connoisse aucun w appui humain , il n'est pas moins prouvé qu'elle a possédé M les plus rares connoissances ; c'est une grande preuve que :» la science antique avoit été dispensée du travail imposé à » la nôtre, et que tous les calculs que nous établissons sur

^ i'eiprricncc moderne, sonf <e qu'il esl possihlo «l'imaginer ■ i\r pliis faux. (Soirt'cs ilc Saint^Pctersiour^ ^ hnu. \'^ ^

vpag. lo/,.) ^

» l^a barbarie du peuple hébreu est une des tlièses favorit<*$ u du xvui'' siècle ; il n'est permis d'accorder à ce peuple » aucune science quelconque; il ne connoissoit pas lamoin- » dre vérité physique ni astronomique; pour lui , la terre n'é- » toit qu'une platitude, et le ciel, un baldaquin ; sa langue, « dit-on , d('rivc d'une autre , et aucune ne dérive d'elle ; il » n'avoit ni philosophie , ni arts, ni littérature; jamais, avant w une époque très-retardée , les nations étrangères n'ont eu la » moindre connoissancc des livres de Moïse ; et il est très- ^> faux que les vérités d'un ordre supérieur qu'on trouve dis- » séminées chez les anciens écrivains du paganisme, dé- » rivent de cette source. Accordons tout par complai- » sance {a). Copiment se fait-il que cette même nation soit » constamment raisonnable, intéressante , pathétique , très- » souvent même sublime et ravissante dans ses prières? La ' Bible, en général, renferme une foule de prières dont on a !j fait un livre dans notre langue; mais elle renferme de plus , ') dans ce genre, le livre des livres, le livre par excellence, » et qui n'a point de rival , celui des psaumes. ( Soirées de

^> Saint-Pétersbourg ^ tom. II, pag. 55)

» Les odes de Pindare sont des espèces de cadavres dont

(a) C'est ea effet une extrême complaisance , car il est certain ' i», que l'hébreu est la plus belle des langues, et qu'elle a produit deg chefs-d'œuvre; les sublimes poésies d'Isaïe , de Job, d'Habacuc, d'Osée, la Sagesse, les Proverbes de Salomon, les belles Élégies de Jérémie, les: Psaumes sublimes de David, V Ecclésiastique , etc.

( 3ao )

» l'esprit s'est retiré pour toujours. Que vous importent les » chevaux de Hléron ou les mules d'Agésias ? Quel intérêt » prenez- vous à la noblesse des villes et de leurs fondateurs, « aux miracles des dieux , aux exploits des héros , aux » amours des nymphes ? Le charme tenoit aux temps et aux M lieux ; aucun effet de notre imagination ne peut le faire «renaître. Il n'y a plus d'Olympie, plus d'Élide, plus d'Al- » phée ; celui qui se flatteroit de trouver le Péloponèse au Pé-

V rou , seroit moins ridicule que celui qui le chercheroit dans » la Morée. David , au contraire , brave le temps et l'espace. w parce qu'il n'a rien accordé aux lieux, ni aux circonstances : » il n'a chanté que Dieu et la vérité immortelle comme lui. » Jérusalem n'a point disparu pour nous : elle est toute où > nous sommes j et c'est David surtout qui nous la rend )) présente ( Soirées de Saint-Pétersbourg , tom. II , p. 59). » Il faut lire dans l'ouvrage même les explications admirables des psaumes, dont le texte latin est toujours cité.

(2)' « Quand on aura mis à nu toute la pauvreté d'esprit » de nos soi-disant philosophes (et ce n'est pas celle de l'É- ))vangile), tout ce qu'il y a, dans leurs écrits, de profondé- « ment inepte, caché sous un vain appareil de mots abstraits » et de phrases ampoulées , qui en imposoient à l'ignorance » et à l'inattention; quand on aura détaillé , au moins en » partie , l'incroyable quantité de bêtises , proprement dites ,

V enfermées souvent dans une seule phrase (et je dis bêtises, «par respect pour le mot propre, qui est de devoir, et sur- » tout ici), on aura honte pour le siècle où nous vivons , » qu'il ait pu être si long-temps la dupe de charlatans si » méprisables , qu'ils n'étoient pas même en état de défendre -û leur masque , leur enseigne et leurs tréteaux , s'il y eût eu » quelqu'un pour faire la police en philosophie , comme on la

V faisoit au Parnasse. Il faudra expliquer toutes les causes

>* (le celte tranquille et imperturbable possession de l'absurde «pendant laiit d'années, de cette longue et ineomprébcn- » sihie inipniiitc, dont le vertige rcvolutionnain; a été la » suite, et dont il doit vive aussi !<• iLinède ( Cours de LU- » tératut-e de M. de La Harpe). »

Il est bien certain <jU(; IVl. de Voltaire a écrit des inepties qui eussent couvert de ridicule tout autre que lui. Peut-on concevoir que , pour nier scicntijiquement le déluge universel , il ait prétendu (avec gravité) que les énormes coucbes de coquillages que l'on trouve sur le sommet des plus hautes montagnes, ne sont que des débris et des dépouilles de quelques pèlerins (a).

M. de Voltaire n'a mis le mot patrie dans son Diction^ naire que pour se moquer de l'amour de la patrie ; l'auteur n'y croyoit pas davantage qu'à l'amour de la vertu. Au mot Bannissement il dit :

« Ceux qui ont écrit sur le droit des gens se sont fort tour- » mentes pour savojir au juste si un homme qu'on a banni » est encore de sa patrie ; c'est à peu près comme si on de- » mandoit si un joueur qu'on a chassé de la table du jeu est » encore un des joueurs. » Voilà une comparaison bien ridicule et bien fausse; car des joueurs n'ont pas pris, depuis leur enfance , des engagemens sacrés avec la table de jeu. Quand il seroit possible que la patrie entière nous fît une injustice , il fjiudroit encore conserver de l'attachement pour le pays où l'on a reçu le jour, et c'est un sentiment naturel à toutes les belles âmes. Mais si l'on est injustement banni , c'est seulement l'iniquité d'un tribunal ou d'un gouvernement ; la patrie n'y est pour rien. Ainsi ce ne seroit donc pas une raison de l'aimer moins.

(a) Ou sait que M. de Buffon se moqua de cette absurdité avec autant de sel que de justesse.

Une des choses que l'on doit le moins pardonner aux philosophes, c'est leur dénigrement pour la France : tantôt Voltaire appelle les Français des Welches , tantôt il s'écrie que ce siècle en France est dans la boue ; et , en disant du mal de toutes les autres nations, il les élève sans cesse , et surtout l'Angleterre , au-dessus de la nôtre. En 1766, il écrivoit à d'Alerabert : « Je mourrai bientôt, et ce sera en » détestant le pays des singes et des tigres , où la folie de ma » mère me fit naître il y a bientôt soixante-treize ans [a). »

Peut-on exprimer le mépris et la haine avec plus d'animosité ? D' A-lembert lui répondoit : « Il est sûr que cette France » m'est bien odieuse ; et si ma raison est pour elle , assuré- 2) ment mon cœur n'y est pas [b). v

Ainsi , dans les innombrables inconséquences de Voltaire, on peut compter ce vers de Tancrède :

« A tous les cœurs bien nés , que la patrie est chère ! »

On pourroit citer une infinité d'autres traits de ce genre , je n'en rapporterai plus qu'un seul , mais tiré d'un ouvrage sérieux, et que les partisans de M. de Voltaire ont loué outre mesure le Siècle de Louis XIV.

En parlant de l'exécrable Brinvilliers , M. de Voltaire raconte que le mari de cette femme eut l'imprudence de loger chez lui l'Italien nommé Sainte-Croix (qui , par la suite , en devenant l'amant de la Brinvilliers , l'engagea à empoisonner toute sa famille), et M. de Voltaire ajoute : qu'zV en résulta ce qui devoit naturellement arriver avec une femme jeune , belle et sensible ï

Xjnt femme sensible ^ qui , sous prétexte de charité , es-

(a) Lettre de Voltaire , 1 766.

(*) Lettre de d'Alembert , i7('.r,.

saya ses poisons sur lotis les maladies de l'HôtcI-Dieu , pour finpoisoiirur nisiiilc sou pt-rc , sa mère, ses frères et son jiiari!. .. Il est plaisant aussi (Icfablir en maxime (jue tout mari qui loge un liommc chez lui s'expose à être le t<'rnoin et la victime de ses crimes. Je ne crois pas qu'on ait jamais fait imprimer une inoptic aussi extraordinaire et aussi extravagante. Que seroil-ce, si l'on ajoutoit à ces incompréhensibles distractions de M. de Voltaire, non-seulement ses innombrables mensonges historiques , mais ses bévues dans ce genre? comme, par exemple, lorsqu'il transforme en homme le titre d'un ouvrage (du Sadder) , ce qui prouve que M. de Voltaire n'a jamais lu le Sadder. Ce fut M. l'abbe Foucher qui lui apprit que le Sadder est un poème et non un homme.

On trouve dans la Philosophie de l'Histoire cette savante remarque : « Jean Castriot étoit le fils d'un despote , c'est- » à-dire , d'un prince vassal ; car c'est ce que signifioit » despote , et il est étrange que l'on ait affecté le mot de » despotique aux grands souverains qui se sont rendus ab- » solus. »

M. Larcher , et beaucoup d'autres auteurs , n'ont pas manqué de relever cette méprise, qui est en effet fort étrange; car le mot despote a toujours signifié , non un prince vassal ^ mais un maître absolu qui commande à des esclaves.

On lit dans la Raison par alphabet , que les Juifs empruntèrent le nom de Jehovah des Syriens, et dans le Dictionnaire philosophique ., qu'ils empruntèrent ce mot de Jéhovah des Phéniciens, et dans la Philosophie de l'Histoire , qu'iVi" empruntèrent ce mot des Egyptiens. Tout lecteur verra dans ces diverses opinions au moins deux bévues; mais les savans en ont trouvé trois, et l'ont prouvé, ce mot étant hébreu , et par conséquent n'ayant été em-

prunté ni des Syriens , ni des Phéniciens , ni des Égyptiens. Le même auteur a écrit, dans sa Bible enfin expliquée , qu'«wcM« prophète n'a dit que le Messie serait appelé Nazaréen , parce que, ne sachant pas l'hébreu , il ignoroit que le nom de Nazaréen , Notzzi , a la même racine et la même signification que celui de Notzcr, qu'Isaïe donne au Messie [a^. C'est avec la même érudition que M. de Voltaire appelle la ville de Cariât de Sépher, un pays , et qu'il dit ( Défense de mon Oncle ): « Si l'on cultivoit alors les » sciences dans la petite ville de Dablr , combien dévoient- » elles être en honneur dans Sydon et dans Tyr, qui étoient » appelées le pays des Livres, le pays des Archives. » Et, au contraire , jamais les villes de Sydon et de Tyr n'eurent ces noms; c'étoit la ville de Dabir qui s'appeloit la ville des Livres , la ville des Archives.

Le même auteur, par une distraction difficile à concevoir, dans la Philosophie de l'Histoire , met le Livre de Josué , et d'autres encore , dans le Pentateuque, oubliant jusqu'à la signification du Pentateuque , qui lui auroit rappelé que ce recueil ne contient que les cinq livres du législateur, et que ni le Livre de Josué , ni d'autres , n'en firent jamais partie. Forcée de me borner à un très-petit nombre d'exemples , je ne puis citer une infinité d'auti^es méprises , tout aussi singulières ; mais on peut , sur ce point , consulter les critiques que j'ai indiquées ; on y trouvera dans ce genre une foule de traits véritablement curieux.

M. de Voltaire a fait beaucoup de plaisanteries sur l'inconséquence et les contradictions de J.-J. Rousseau , et

{a) Réfutation de la Bible enfn expliquée , savant ouvrage en un volume , où l'on relève une foule de mensonges , d'erreurs et de méprise» inconcevables de M. de Voltaire. Cet ouvrage a paru en 1781.

c'est un droit qu'assurément il n'avoit pas , lui qui sn conti'cdit si souvent , cl d'une manière si fraj)j)ante et si p^ossière; lui qui dit que/r/y/vv Dunirl nr j/a.s.w j)(is jtoiir un his" toricn assez profond et assez hardi , mais qu'il passe j>()ur un historien trvs-veridique ; qu'il peut errer quelquefois , mais qu'il n'est pas pertnis de l'appeler un menteur. Et celui qui porte cf juj^emirnt , dit ailleurs quo le père Daniel est un indigne historien , qui insulte à la vèrilc et h ses lecteurs. M. de Voltaire a été un des j,'rands panégyristes de Pope ; c'est-à-dire du fonds de sa doctrine , qui consiste à prouver que tout est bien. M. de Voltaire appelle Pope un philosophe sublime , qui a porte le flambeau dans l'abtme de l'être; et dans plusieurs ouvrages , entre autres dans le poème sur la destruction de Lisbonne, le poëte français rejette formellement ce même axiome.

M. de Voltaire a écrit que la croyance de l'immortalité de l'àmeest une croyance utile , salutaire, sainte, nécessaire aux hommes; et, dans une multitude de volumes, il a nié cette vérité, entre autres dans ses Lettres de Memmius , et son A B C ^ où l'on trouve cette conclusion si formelle : Parlons plus franchement ^ il n'y a point d^âme ; ce système est le plus hardi, le plus étonnant de tous , et au fond le plus simple.

On lit dans plusieurs ouvrages de M. de Voltaire, les plus pompeux éloges de Zoroastre , qu'il appelle un grand homme , un sage législateur. Il assure que ses écrits sont admirables et fort supérieurs à tous les livres des Juifs. Et dans d'autres ouvrages , il dit que Zoroastre n'est qu'un fou dangereux , et que JSostradamus et le Médecin des urines sont des gens raisonnables en comparaison de cet énergumènc. Il ajoute que ses écrits ne sont qu'un fatras abomi-

nahle , dont on ne peut lire deux pages sans avoir pitié de la nature humaine.

Dans ses lettres au roi de Prusse , l'auteur réfute avec force le système de la fatalité ; et dans les articles Chaîne des événemens , Destinée y Liberté.^ du Dictionnaire philosophique , il y soutient la^ fatalité absolue.

Son inconséquence a été la même avec une infinité de gens de lettres; entre autres J.-B. Rousseau , Pompignan , Maupertuis et le président Hénaut, qu'il a commencé par louer excessivement , et qu'il a ensuite déchirés et calomniés sans relâche. Desmahis , auquel il adressa d'abord une de ses plus jolies pièces fugitives , qui commence ainsi :

Tos jeunes mains cueillent les fleurs Dont je n'ai plus que les épines ;

et qu'il appelle ensuite un fat et un polisson ; Gresset qu'il a traité de même, et tant d'autres.

(3) Page 3i8. Dans aucun siècle il n'y a eu autant de plagiaires que dans le xviii<^ siècle et dans celui-ci. J.-J. Rousseau s'est approprié sans scrupule les idées d'une infinité d'écrivains, particulièrement de Locke , qu'il eut l'injustice de critiquer avec mépris ; de Richardson , de Sénèque , de Montaigne , et de beaucoup d'autres qu'il ne cite jamais.

Nos philosophes (comme on l'a déjà dit) n'ont inventé aucun de leurs systèmes [a). Fontenelle prit celui des Mondes dans Jordanus Brunus , un Napolitain antérieur à Gassendi,

(a) Helvétius a trouvé le sien dans de vieux livres; d'AIembert a emprunté de Bâcou tout le plan de son Discours préUminaire de l'Ency^ chpédie, etc.

Hobbcs , etc. , tt qui le premier a (Ut que les planètes étoicnt des mondes habités {a),

l.rs plaj;Iats de M. de Voltaire sont iniioiiibr.iblcs. C'est apparemment pour les expier qu'il a tant inventé quand il a écrit l'histoire ; mais d'ailleurs , dans tous ses autres ouvrages , il met à contribution tous les auteurs , les anciens , les modernes, et même les contemporains; M. de la Baumelle a relevé les nombreux plagiats de la Hcnrîude ; ceux de ses tragédies sont encore plus audacieux ; car il a osé piller les tragédies les plus célèbres et les plus dignes de l'être. Polieucte , par exemple, dont il a fait l'Orphelin de la Chine {b)', Bajazet qu'il a eu la prétention de refaire sous le titre de Zulirne ; Atrée et Thyeste , qu'il a refait avec aussi peu de succès ; sa Mérope , composée de la Mérope de Maifei , et de la tragédie à'Amasis de la Grange-Chancel ; Oreste , Sémiramis et Rome sauvée , pillées des tragédies de Crébillon ; Alzire , sujet dérobé , dit-on, à M. de Pompignan [b) ; les plus ingénieux traits de Zadig ^ pris dans Y Histoire des Cérémonies religieuses , et le chapitre entier de V Ermite ^ traduit littéralement de l'anglais , du docteur Parnell. Ce qui est moins connu , c'est qu'il a volé en totalité le sujet de Nanine à Fontenelle. Cette pièce volée se trouve sous le titre

{a) Jordanus Briinus fut matérialiste : aussi est-il loué à l'excès dans l 'Encyclopédie.

(J) Je suis le premier écrivain qui ait remarqué cet étrange plagiat, il y a trente-sept ans , dans les Annales de la Vertu ; et tout le monde convint alors qu'il n'en est point de plus frappant. M. Geoffroy en a parlé depuis dans le Journal de l'Empire , peu de mois avant sa mort.

(c) Il fut d'abord très-lié avec M. de Pompignan. auquel il écrivit les lettres les plus flatteuses sur ses talens. Plusieurs écrivains assurent que M. de Pompignan lui confia une pièce dont le sujet étoit les Améri ' cains et que Voltaire en fit Alzire.

à' Henriette dans les OEuvres de Fontenelle. Il y a dans iVanine une tirade qui ne pouvoit convenir qu'à un sujet mythologique , et qui est bien déplacée dans une comédie française ; c'est dans la première scène entre le comte d'Olban et la Baronne.

Je vous l'ai dit (répond le comte) , l'amour a deux carquois j L'un est rempli de ces traits tout de flamme , etc.

La Baronne trouve cette comparaison fade , et elle n'a pas tort ; c'est une singulière manière de se justifier dans une explication sérieuse; mais tout ce morceau est pris à' Iphigénie en Aulide , d'Euripide : le chœur dit que l'amour a deux sortes de traits [a).

« Par l'un , il fait le bonheur de la vie ; par l'autre il jette » le trouble et la confusion. Écartez, charmante Vénus, î) écartez de nos cœurs ces traits empoisonnés ; faites-nous i) goûter vos douceurs ; garantissez-nous de votre ivresse. »

M. de Voltaire s'est beaucoup moqué des tragédies anglaises , surtout de celles de Shakespeare ; cependant il en a pris une infinité de choses : plusieurs des beaux traits du rôle d'Orosmane sont empruntés iï Othello. Il doit à Dryden un grand nombre d'idées qui se trouvent dans la pièce de Jules César.

Dans la pièce de Brutus , il n'a pas dédaigné de prendre mot à mot une réponse très-frappante qui se trouve dans la tragédie de mademoiselle Barhier, sur le même sujet ; et il termine cette pièce par des vers imités de Rotrou. Le dénouement de Brutus et celui de fVcnceslas offrent la même

(a) Ce qui vaut mieux que dtux carquois qui seroient fort em^rrassans à porter.

situation ; ri «laris frcnreslas , \c malheureux pi-K! , en envoyant son fils à la mort , lui dit :

Ailicii, sm r«'cli;if.iii»l porlr/. h; cœur il'im piinto, Kl failrs y douter à fout»* la pioviurc , Si, nr pour coinniiimlnr «M drslinr si ii.iut. Vous uioiitPz sur uu Irôut* ou sur un «•cli.tlauii.

Les beaux vers que dit Gusman (dans Jlzirc) avant d'expirer, sont dus à l'histoire. Le duc de Guise , assassiné par Poltrot (un calviniste) lui dit en mourant :

« Des deux religions que nous professons , rcconnoissez » laquelle est la meilleure. La vôtre vous a commandé de >» m'assassiner; et la mienne m'ordonne de vous pardonner. ■

Des dieux que nous servons connois la différence ; Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance, Et le mien , quand ton bras vient de m'assassiner , M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.

Il seroit trop long de détailler les plagiats de ses contes et de ses pièces fugitives ; il a même pillé les Lettres de Voiture ; il en a copié une presque d'un bout à l'autre ; il a tiré d'un roman de madame de Villedieu toutes les idées du mondain.

Sa jolie pièce de vers qui commence :

De desseins en erreurs, et d'erreurs en désirs, Les mortels insensés promènent leui- folie ,

est une traduction littérale d'un monologue d'Aureng-Zeb , tragédie de Dryden; et traduire est piller, quand on n'indique pas la source où l'on a puisé.

Nous avons dit que M. de la Baumelle , dans ses notes sur la Henriade^ cite un grand nombre de plagiats de M. de

Voltaire. En voici quelques-uns qui lui sont échappés , et que M. de La Harpe rapporte dans son Cours de Littérature» Agrippine, dans Bntannicus ^ dit :

««J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée,

» Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus,

»Qui depuis... Rome alors estimoit leurs vertus.»

Voltaire imita ces vers dans la Henriade :

«Et Biron, jeune encore, ardent, impétueux, » Qui depuis... ; mais alors il étoit vertueux. »

La description du cheval , dans la Henriade , est imitée d'une belle stance de l'ode de Sarrazin, sur la bataille de Lens.

M. de Voltaire a imité, aussi dans ce même poème ^ une strophe entière d'une ode de J.-B. Rousseau.

Dans son poème sur la loi naturelle, on trouve les trois vers suivans :

"Dans nos jours passagers de peine et de misères,

>> Enfans d'un même Dieu , vivons du moins en frères ,

» aidons-nous l'un et l'autre à porter nos fardeaux.»

Voltaire ne se doutoit peut-être pas (ajoute M. de La Harpe) qu'il traduisoit ici mot à mot saint Paul : «Portez les far- » deaux les uns des autres , et c'est ainsi que vous accom- « plirez la loi de Jésus-Christ («), »

(a) Combien les auteurs des siècles derniers ont profité dans leurs ouvrages , même profanes , des beautés sublimes de rÉcriture-Sainte ! L'admirable monolog;ae de Phèdre :

où fuir? où me cacber? Dans la nuit infernale !...

est tiré mot à mot d'an psaume de David,

( ^'i' ) Voici encore un plagiai cll«- par M. do La llaipc :

Nul limons n'a vécu sans coiiiioîtir 1rs l.nnirs. Dr la .s(»cit'tc' les sefourables flianiics Ciiusolcnt nos d()ulc'ur.s au moins (jueUjUPs instans , Remède encor trop foiblc à tlos maux si constans. Ali! n'empoisonnons pas la douceur qui nous reste! Je crois voir des forçats dans leur cachot funeste Se pouvant secourir, l'un sur l'autre acUamés, Combattre avec les fers dont il--» sont enchaînes.

Celte lieureusc comparaison est de Pope , et ce n'est pas le seul emprunt que l'auteur ait fait à cet illustre Anglais.

M. de Voltaire a même pillé un obscur et mauvais auteur, Scévole de Duryer. M. de Voltaire en a pris des vers , que dit Jocaste , dans Œdipe.

(4) i^<^S^<^ 3'20. Voici d'excellentes réflexions sur le goût , par M. de Voltaire : « Comme le mauvais goût , au physique, » consiste à n'être flatté que par des assaisonnemens trop » piquans et trop recherchés ; aussi le mauvais goût , dans » les arts, est de ne se plaire qu'aux ornemens étudiés , et de » ne pas sentir la belle nature. Le goût dépravé, dans les ali-

Le dialogue si frappant dans Iphigénie :

irHIGÉNIE.

Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille ?

A.GAMEMNOK.

Hélas !

IPHIGÉME-

Vous VOUS taisez !

AGÀMEMNOÎT.

Vous y serez ma fille.

Ce dialogue est pris de l'entretien d'Abraham et d'Isaac snr la montagne , où le saint patriarche se disposoit à sacrifier cet enfant chéri.

» allmcns, est de choisir ceux qui dégoûtent les autres hommes. > Le goût déprave dans les arts , est de se plaire à des sujets ■» qui révoltent les esprits bien faits , de préférer le précieux » et Taffecté , au beau , au simple et au naturel. On dit qu'il » ne faut pas disputer des goûts ; on a raison , quand il n'est i> question que du goût sensuel. Il n'en est pas de même dans u les arts. Comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon 3) goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore (a). V Le goût peut se gâter chez une nation. Ce malheur arrive » d'ordinaire après les siècles de perfection.

y Les artistes craignant d'être imitateurs, cherchent des •» routes écartées , ils s'éloignent de la belle nature. Le pu- » blic amoureux des nouveautés court après eux ; il s'en dé- » goûte bientôt , et il en paroît d'autres qui font de nouveaux » efforts pour plaire ; ils s'éloignent de la nature encore plus » que les premiers ; le goût se perd , on est entouré de nou- » veau tés qui sont rapidement effacées les unes par les autres. •» Le public ne sait plus où il en est : il regrette en vain le » siècle du bon goût qui ne peut plus revenir; c'est un dépôt » que quelques bons esprits conservent alors loin de la foule. » ( Encyclopédie, mot Goût.) lime semble que cet article n'est pas complet et qu'on pourroit y ajouter les réflexions suivantes:

Le goût dans les arts est un sentiment vif et naturel de l'harmonie , de l'accord et des proportions d'un ouvrage ; et de plus , en littérature , c'est une délicatesse exquise sur tous les genres de convenances. Le goût est pour les artistes et les gens de lettres une qualité d'autant plus nécessaire, que

(a) Comment concevoir que l'auteur de cet article soit aussi celui du poème intitulé la Guerre de Genève , des six volumes du Dictionnaire philosophique, de tant de brochures infâmes dont le cynisme le plus dépravé , et les fictions les plus baroques font tout le sel ; et de tant de libelles où les injm-es les plus grossières sont prodiguées à chaque pag^

prosquo en tout il lii'iit à la morale ; la raison ilcsaprouve fout ce qu(î le goût condamne. Des colonnes trop fn'les pour soutenir un lourd bAliment forment un rdiflce de mauvais goût, et la raison dit que cette structure paroit manf|uer de solidité , défaut qui la choque le plus. Le goût est blessé si les figures d'un groupe de sculpteur ou d'un tableau ont des attitudes forcées , et la réflexion suffiroit pour faire connoitre que ces attitudes sont fausses ; c'est ainsi que le goût est toujours l'instinct de la raison. Dans la société , dans la littérature, le goût prescrit la simplicité , le naturel , la modération , la modestie ; toujours sage, il n'en est pas moins opposé à la fadeur et à l'insipidité ; ennemi de tout excès vicieux , il réprouve également les lieux communs et la bizarrerie , l'enflure et la bassesse , l'insolence et la lâcheté , le burlesque et le sérieux pédantesque , la sécheresse et la prolixité. C est lui qui grava sur les portes du temple de Delphes , cette sentence : Rien de trop.

Le goût n'est donc pas une chose frivole ; il ne donne pas seulement 1 élégance , il donne encore l'aversion de tout ce qui est faux , de tout ce c[ui manque de convenance, d'honnêteté , de délicatesse. On a reconnu pendant long-temps que les Français étoient le peuple de l'Europe qui avoit le plus de goût : c'étoit reconnoitre qu'ils possédoient aussi les qualités les plus sociables , les plus aimables et les plus attachantes...

Nous ne pouvons terminer cette note sans rapporter encore une excellente page de M. de Voltaire , sur l'afTectation du style ; ce passage se trouve malheureusement dans un ouvrage infâme, de l'aveu même de ses amis.

Voici ce passage :

"■ Que seroit-ce qu'un ouvrage rempli de pensées recher-

i> cliées et problématiques? Combien, sont supérieurs à toutes >' ces idées brillantes ces vers simples et naturels :

» CInna , tu t'en souviens , et veux m'assassiner ! etc.

» L'envie de briller et de dire , d'une manière nouvelle , ce » que les autres ont dit , est la source des expressions nou- » vclles comme des pensées recherchées. Qui ne peut briller » par une pensée, veut se faire remarquer par un mot... Si » l'on continuoit ainsi, la langue des Bossuet , des Racine , » des Pascal , des Corneille , des Boileau , des Fénélon , de- » viendroit bientôt surannée. Pourquoi éviter une expression » qui est d'usage , pour en introduire une qui dit précisément 1 la même chose? Un mot nouveau n'est pardonnable que » quand il est absolument nécessaire, intelligible et sonore; » on est obligé d'en créer en physique ? Mais fait-on de nou- » velles découvertes dans le cœur humain? Y a-t-il une autre w grandeur que celle de Corneille et de Bossuet? Y a-t-il >' d'autres passions que celles qui ont été maniées par Ra- » cine(fl), effleurées par Quinault? Y a-t-il une autre mo- « raie évangélique que celle de Bourdaloue ; ^etc. ( Dic- V tionnaùe philosophique , mot Espjit^. )j

(a) Des passions maniées ne sont pas une heureuse expression.

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