‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 33 sur 37 · TOUTES A LA FOIS · texte numérisé non relu

TOUTES A LA FOIS

Oui , oui.

LE CHEVALIER se lève, va feuilleter V Encyclopédie , et lit tout haut.

Carnation. « Les filles brunes qui sont sages , ^> et qui cependant aiment à plaire, ne portent » ni les blondes, ni le linge, ni les coéffes d'un )^ beau blanc, parce qu'il les feroit paroîlre d'un » coloris incarnat , noir et terne. »

LA DUCHESSE

Mais quelle folie!... Les filles brunes et sages portent du linge sale par coquetterie?

LA COMTESSE

Je crois qu'elles savent au contraire que les reflets d'un beau blanc sont très-favorables au teint des brunes.

LE CHEVALIER, continuant la lecture.

« Les femmes coquettes qui comptent plus

( 47^ ) j» sur leur intrigue que sur la l)eaul('' de leur car- )' nation, doivent [xnter les couleurs (jui jurent » avec le doux incarnai de la pudeur. Parexem- » pie, un lard de carmin pur, barioler leur vi- » sage de mouclies, noircir de couleur de jai )) leurs sourcils; en un mot, mettre sur toute » leur figure des enseignes qui appellent à grands » cris les passions. »

LA MABÉCHALE.

Cela est charmant.

M. DE PONDEVESI.E.

Vous allez nous lire à présent l'article Bosquet.

LE CHEVALIER

Assurément; c'est l'article à grandes prétentions, et les éditeurs le trouvent si beau, qu'ils Tout fait précéder de Téloge de la brillante imagination de l'auteur , qui est M. le baron de Tschoudy ; voici ce petit chef-d'œuvre, et madame la maréchale va sûrement retrouver dans ce morceau tout ce quelle a pensé mille fois, en se promenant dans la foret et dans les bosquets de Montmorency : (Il Ut.) « Où est celui qui n'a ja- » mais essuyé son front à la fraîcheur des forets, » et ouvert l'oreille à leurs concerts?.., »

LA MARÉCHALE

Je dois vous avouer. Chevalier, que je n'ai jamais sué dans la foret de Montmorency.

tA. DUCHESSE.

D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi \di fraîcheur invite à s^ essuyer le front.

LE CHEVALIER

N'importe ; écoutez , Madame , et vous allez sûrement vous reconnoître dans la description suivante :

« Ne voulez-vous que recueillir au frais des » oiseaux et vos pensées ?.... »

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Recueillir des oiseaux et ses pensées /....

LE CHEVALIER , lisant.

a Jetez des masses d'arbres et d'arbustes entre )) des sentiers sinueux , tels que ceux où les amans » et les poètes vont rêver si volontiers »

M. DE PONTDEVESLE.

Si volontiers ! comme cette expression vulgaire s'accorde bien avec le ton poétique de ce morceau !....

MADAME DU DEFIANT

Ainsi, quand on jette des masses d'arbres entre des sentiers sinueux , on recueiUe au frais des oiseaux et ses pensées /....

LA MARÉCHALE

Cela est bon à savoir quand on a un jardin

r.F. cnKVALIKR , lisant.

« Offrez, pour raisance de leur nit'naf;e , l'aubé- •) pine au rossignol, et le genêt au linol.... Là, » j'aimerois aussi à trouver la terre jonchée de » prunes bicarrées, à écarter du pied la pomme » et la poire, et à contester la cerise aux loriots.... » Les contrastes sont la coquetterie de la nature

» et le charme de l'art Je mèlerois jusqu'aux

» caractères des odeurs ; je chargerois les vents » de m'apporter leurs flots légers; elles éveillent » l'imagination.... Peut-être elles ouvrent l'âme à » la bienveillance par l'attrait du plaisir.... Moi, )) j'aime à écarter les branches en marchant et à )) cacher ma tête dans les fleurs.... Il est gracieux » d'apercevoir cette architecture svelte et ajou- » rée, où des cordons de verdure s'élancent en » colonnes w

LA COMTESSE

Comparer des coixlons de verdure à des co^ lonnes ! cela est neuf.

LE CHEVALIER , lisant.

« Je me plairois à voir la pâquerette entourer » le pied des arbres , et la jacinthe expirer sur le » sein entr'ouvert du narcisse...., tandis que le » chardonneret chante sur la flèche d'un arbre » comme un bouquet harmonieux.... ; une de ces » belles soirées, où un jour tendre caresse la vue.

(476) » OU les vapeurs odorantes ondoient mollement 3> dansun air tiède, et lorsque le soleil qui baisse » pénètre de ses rayons , rasant les pétales dia- » phanes, au centre du bosquet qui les réunit, » s'élèvent les arbres dont le vêtement est le plus 7) étoffé!... Une chaleur sèche et brûlante m'en- » vironne et m'accable : où fuir quand mes libres » sont relâchées , que ma poitrine manque de res- » sorts?... Voyez par-là ces bergères assises dans » l'eau , sous la voûte des saules ; et , par ici, leurs :» génisses à moitié cachées dans les roseaux qui » s'y tiennent immobiles , tandis que , sur la roche » voisine , à l'ombre de cet orme dont ses brebis M couronnent le pied, ce berger a jeté ses véte- :» mens et s'est couché près de son chien , dont

» la langue sort pantelante Ce bosquet est le

5) sanctuaire des ombres et l'urne des eaux ; il » sera aussi le temple de l'air »

LE DUC

Il me paroît difficile que le sanctuaire des ombres, qui doit être celui de l'obscurité, soit le temple de Vair.

LE MARÉCHAL DE P3IRON

Quelle extravagance et quelle puérilité !

LE CHEVALIER, lisant.

« Qui m'empécheroit de jeter dans un coin la » courge rampante, de fouler, parmi les herbes.

( 477 ) » le fraisier des Al|)es; de cueillir, en passant, sur )) k's rameaux qui s'inclinent, l'abricot, la prune » el la griotte?.... C'est vous que j'aimerois alors, » cèdres iminortcls, dont les branches' fourrées » nagent dans les airs comme des nuages î

» D'autres phis légères voltigent en banderoles » auprès de ces touffes épaisses qui se relèvent » comme les pans d'une robe enflée d'air; ainsi » on fait jouer les formes et badiner les acci- » dens.... n

LA MARÉCHALE

Des accidens qui badinent^ ^\ folâtrent ; quelle image gracieuse !....

LE CHEVALIER

Permettez-moi de vous citer encore un article d'un genre badin , plus charmant , s'il est possible , que celui que vous venez d'entendre.

MADAME DU DEFFANT

Quel est ce mol ?

LE CHEVALIER

Calentbourg.

MADAME DU DEFFAKT.

Je ne le connois pas.

LA MARÉCHALE

Ni moi non plus.

LA. DUCHESSE

J ai entendu dire qu'il est stupide.

LA COMTESSE

Et atroce.

LE CHEVALIER

Vous en allez juger ; le voici :

<f Ce seroit une platitude bien froide de dire: » cet homme-là mérite d'être cm; il ne faut pas le » cuire. Mais on sera sûr de faire rire avec la » même équivoque , en supposant un homme » condamné à être brûlé , qui , au moment où » l'on va mettre le feu au bûcher, veut parler » encore pour sa justification, et en admettant » un interlocuteur qui lui adresse ces mots : Va , » mon ami^ ce que tu dis là et rien y cest la même » chose ; tu ne seras plus cru. »

LE MARÉCHALE

Quelle horreur !

LA DUCHESSE

Cela est véritablement exécrable autant qu'absurde.

LA COMTESSE

Cependant les éditeurs étaient sûrs de nows faire rire avec cet article.

LE CHEVALIER

Permettez - moi de vous lire encore le moi

(479) Caractère peint , clans lequel il est dit que raies » têtes de TNéioii, de Cali<^ula, d'CJlliori et de » Commode (dans les médailles), semblent nous » décrire jusqu'à quel point les petits-maîtres » peuvent devenir scélérats.... »

LE MARÉCHAL DK RICHELIEU

Néron , pctU-rnaitrel

LA COMTESSE

On ne sait pas pourquoi on place Othon dans la classe de ces monstres. Othon fut peut-être un petit-maître, mais il ne fut point un scélérat.

LE CHEVALIER , continuant de lire.

« Dans les médailles de Vespasien, on croit » mesurer l'étendue de son avarice.... »

LA MARÉCHALE

Cela n'est pas facile à représenter dans une gravure.

M. DE MALESHERBES

On s'étonneroit que Vespasien , l'un des meilleurs et des plus grands empereurs , ne fut désigné ici que d'une manière injurieuse, si l'on ne savoit pas que ce prince si clément , si généreux, et qui protégea avec éclat les arts, les lettres et les sciences , fut obligé de chasser de Rome trois ou quatre philosophes insolens et séditieux.

LE CHEVALIER , continuant de lire.

« Marc-Aurèle paroîl être violemment attentif » à remplir tous ses devoirs. » oirmio: > »

LA MARÉCHALE

Voilà encore une chose qu'il est merveilleux de pouvoir représenter dans un profil; on a raison de louer le talent extraordinaire des anciens artistes.

LE CHEVALIER

Assurément, car l'un des nôtres pourroit à peine , dans une tête , nous donner seulement l'idée d'un prince médiocrement attentif à remplir un de ses devoirs.

LE MARÉCHAL DE BIROIN'

On ne conçoit pas comment des hommes qui ne sont pas imbécilles , peuvent insérer de telles choses , dans un ouvrage sérieux qu'ils appellent national.

M. DE pondevesltï:.

Il y a bien d'autres bizarreries dans ce siècleci , que l'on ne concevra pas un jour.

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Heureux les jours où l'on s'en étonnera !

M. DE MALESHERBES

Quoi de plus surprenant que toutes les folies et les bêtises que les encyclopédistes se permet-

(4Hi ) tent dans loiis les genres, et même a commencer j)iir Voltaire ; je m'en ra|)pelle une de lui ([ui n'a jamais été relevée et qui me paroît inouie.

« La langue prirniUvc^ dit -il, n'est-elle pas » une plaisante cliimère? que diriez-vous d'un » lionmie f|ui voudroit rechercher quel a été le » cri primitif de tous les animaux, et comment » il est arrivé que, dans une multitude de siècles, » les moutons se soient mis à bêler , les chats y> à miauler, les pigeons à roucouler, les linottes » à siffler {a) ? »

MADAME DU DEFFANT

Quel raisonnement inconcevable !

M. DE MALESHERBES

On en pourroit citer bien d'autres de la même force , du même auteur ; j'avoue que ce qui m'irrite le plus contre nos beaux esprits célèbres, c'est l'orgueil insupportable, qui leur donne une partialité, une injustice, une duplicité dont on n'a jamais, je crois, vu d'exemples : j'ai eu la satisfaction d'exprimer à cet égard ma façon de penser à M. d'Alembert d'une manière non équivoque dans une réponse à une de ses lettres {b).

[a] Dictionnaire philosophique de Voltaire, mot ABC ou Alphabet.

(h) Cette lettre imprimée est véritablement admirable;

LE DUC

On n'a jamais vu une secte entière aussi scandaleusement impie , obscène , séditieuse , et en même temps aussi burlesquement ridicule à tant d'égards.

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Cependant cette secte, si tous les bons esprits ne se liguent pas contre elle, cette secte audacieuse et turbulente bouleversera l'Europe : il y a déjà tant de gens corrompus par eux , et tant de sots

M\DAME DU DEFFAIVT.

Ah ! M. le maréchal , c'est voir trop en noir ; et cette crainte exagérée rappelle l'étonnante prédiction de l'abbé de Beauregard.

LA COMTESSE

Qu'est-ce que l'abbé de Beauregard ?

MADAME DU DEFFAINT.

Comment, Madame, vous n'avez pas entendu parler du sermon réellement insensé, prêché à Notre-Dame par l'abbé de Beauregard?

LA COMTESSE

J'arrive de File-Adam , où l'on ne parloit que d'amusemens et de fêtes.

elle fait le plus grand honneur à M. de Malesherbes , et se trouve dans la Correspondance de cL' Alembert,

L4 MA.RÏ:CIIALE.

On m'a bien dit quelque chose de cet ahbé, qui a toujours été, dit-on, très-vertueux et trèssage; mais qui a eu eu chaire luie espèce d'accès de folie.

MADAME DU DEFFANT

Son sermon imprimé a paru hier; il est sur le coin de ma cheminée.

M. DE MALESHERBES

Le voici.

MADAME DU DEFFANT

Le passage est marqué par une corne; de grâce. M, de Malesherbes, lisez-le tout haut.

M. DE MALESHERBES , lisant.

« Oui , c'est au Roi et à la Religion que les phi- » losophes en veulent! la hache et le marteau » sont dans leurs mains ! ils n'attendent que » l'instant favorable pour renverser le trône et » l'autel! »

LE 3IARÉCHAL DE RICHELIEU

Je suis tout-à-fait de cette opinion.

LE DUC

C'est la mienne aussi.

M. DE MALESHERBES , lisant.

« Oui, VOS temples, Seigneur, seront dépouil-

» lés et détruits, vos fêtes abolies, votre norrt » blasphémé , votre culte proscrit!.... »

LE MARÉCHAL DE BIRON

Cela est impossible.

M. DE MALES BERBES , lisant.

« Mais que vois-je !.... le pontife de Baal dans M la chaire de vérité {a) !.... »

L4 DUCHESSE

Ah ! c'est trop fort.

MADAME DU DEFFANT

Il va VOUS en dire bien d'autres ; je vous eu prie, poursuivez.

M. DE MALESHERBES, lisant.

ce Aux saints cantiques qui faisoient retentir » les voûtes sacrées, succèdent des chants pro- » fanes!.... Et toi divinité infâme du paganisme, » impudique Vénus , tu viens ici même prendre » la place du Dieu vivant , t'asseoir sur le trône » du saint des saints , et recevoir l'encens exé- » crable de tes nouveaux adorateurs {b). »

(a) Le comédien Monvel qui, dans la chaire de Notre- Dame, joua le rôle de grand-prêtre de la Raison. Il est à remarquer que, huit ans après, il devint fou-furieux, qu'il vécut deux ans dans une démence complète , et qu'il mourut dans cet état.

(b) Mademoiselle Aubry, actrice de l'Opéra qui,, presque

( 485 ) M-, r.irKvvLiF.n.

Voilà une cxagcTatioii ridicule qui va jusqu'à la folie.

LE MARÉCHAL DF RICnELTEC.

Les philosophes ne manqueront pas de crier 2i\x fanatisme.

nue et en déesse Raison , fut posée sur le grand autel de Notre-Dame , pour y recevoir solennellement les hommages du peuple. L'un des journaux du temps, en rendant compte de cette auguste cérémonie , disoit que la déesse jetoit sur le peuple des regards fiers et doux. Ce fut celte même actrice qui, sept ans après, jouant dans un opéra, le rôle ds Minen>e ^ et placée d^ins une gloire^ tomba du haut du cintre (toutes les cordes de la machine rompirent à la fois) : elle se brisa toutes les dents, se cassa une épaule, une jambe , et se défigura horriblement le visage. Deux petits enfans qui dévoient représenter aux pieds de la déesse , les génies des arts , furent arrêtés par un embarras dans la rue des Lombards ; ils entrèrent dans une boutique , et y restèrent un demi-quart- d'heure. Mademoiselle Aubry voulut les attendre pour monter dans sa gloire : le public ne le souffrit pas. On lui demanda quelques minutes d'à x'^nte; il les refusa : les enfans n'arrivèrent quà l'instant même de la chute. Nous étions à Paris , et nous vîmes le soir même trois personnes qui s'étoient trouvées à cette représentation : d'ailleurs tous les journaux en rendirent compte. Le pontife de la Raison devenant ybz^ , la déesse punie dans le même rôle , l'innocence épargnée dans les enfans,... et la prédiction del'abbé de Beauregard!... Quel sujet de réflexions!.*.

LA COMTESSE

Et, au fait, en ceci, ce ne sera pas sans raison.

MADAME DU DEFEANT.

Cependant M. l'archevêque a lui-même hautement blâmé cette étrange extravagance ; l'abbé de Beauregard devoit prêcher à Versailles, et n'y prêchera point; enfin il est interdit pour six semaines de toutes fonctions ecclésiastiques : tout cela est très-fâcheux pour la Religion , car cet inconcevable sermon sera pour les encyclopédistes un véritable triomphe.

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

Ce bon prêtre sans doute extravaguoit : on ne verra sûrement rien de semblable. \^t pontife de Baal ne montera point dans la chaire de vérité et l'on dira toujours la messe sur le grand autel de Notre-Dame.

LE DUC

Je connois un homme de finances , qui dîne quelquefois chez le baron d'Holbach et qui a entendu de ses oreilles la phrase suivante qui se trouvoit dans une lettre de ' ^oltaire adressée à d'Alembert : « Ce n'est pas assez que les servanii tes n'aillent ni à la messe ^ ni aux prêches \ il » faut engager la bonne compagnie à n'y plus i^ aller [a). » Ainsi vous voyez qu'ils ne veulent

id^j Correspondance de Voltaire et de d' AlemherL

( 487 ) ni (le la rcli^^ion catholique, ni de la protestante : c'est Vat/iêisine , sous le nom adouci du déisme^ qu'ils ont le projet d'établir dans toute riùirope.

LE MVRi'crrvL m: riciiilieu.

Je vous assure, M. le duc, que je ne doute nullement de la bonne volonté de ces Messieurs à cet égard ; je suis très-persuadé, comme je l'ai dit mille fois , que, si on n'agit pas fortement contre eux , ils amèneront une révolution qui changera la forme du Gouvernement; mais ils conserveront \\n fantôme de royauté, et ils ne parviendront point à abolir le culte public.

LE MARÉCHAL DE BIRON

Depuis l'invention de la poudre à canon, une révolution est impossible ; nos places fortes seront toujours vaillamment défendues et nos troupes toujours fidèles; d'ailleurs , notre nation est loyale et généreuse ; le peuple français est plein d'humanité; on ne verra jamais parmi nous les cruautés qui ont souillé l'Angleterre; les Français sont belliqueux, mais ils sont sensibles; ils aiment leurs Rois ; ils ne deviendront jamais parjures, barbares et féroces.

LE CHEVALIER

Les nations, comme quelques individus, peuvent quelquefois quitter leur caractère naturel.

Il est vrai qu'ils y reviennent facilement; mais, comme les arbres qu'un orage violent force à ployer avec impétuosité jusqu'à terre, ils ne se relèvent qu'après avoir écrasé ceux qui se trouvoient sous leur abri.

LE DUC

Le symptôme le plus effrayant de notre décadence est l'esprit novateur qui gagne tous les États.

M. DE MALESHERBES

« Surtout lorsque cet esprit remuant veut » changer les lois ; car la vieillesse des lois ( qui » ne sont point barbares ) est sacrée comme celle » des hommes est vénérable. On a un grand » avantage quand ce que l'on présente comme :» de plus conforme à la raison et à la justice , » se trouve appuyé de l'autorité des siècles pas- » ses. La prévoyance est une qualité si rare L.. » et cependant l'avenir est le meilleur des con- » seillers : les fous le dédaignent. Ah ! si les hon- » nétes gens pouvoient un jour se liguer!... Mais » ils craindroient par là de cesser d'être hon- » nétes (a). »

Cela est tout simple ; toutes les ligues jusqu'ici

[a) Pensées de Maleshcrhes ^ '

( 48o ) iTont été que des complots ténébreux inventés et dirigés par de /nal/io/i/n'lcs g('n,s\, des factieux, des impies....

LE CHKVALirn.

Quand verra-t-on une limite magnanime formée par des génies bienfaisans et des âmes vertueuses ?...

LA COMTESSE

Elle nous seroit bien nécessaire dans le moment actuel.

M. DE MALESHERBES

«Quel temps, en effet, que celui où Thon- )) néte homme se trouve heureux de pouvoir î> faire le bien impunément (aj, »

LA DUCHESSE

Avouons , pourtant , qu'il y a dans nos mœurs quelques changemens favorables; par exemple, nous sommes plus rapprochés de la nature , nous avons des goûts plus champêtres, nous aimons davantage la campagne.

LA MARÉCHALE

Oui , le goût de l'agriculture est , comme toute autre chose , une prétention ; tous les hommes , dans leurs terres ou dans leurs maisons de cam-» pagne, se croient des Cmcinnatus.

(a) Pensées de Malesherbes.

LE CHEVALIER

Il leur suffit, pour cela, d'avoir des chapeaux et des souliers gris et de se promener le matin ime heure dans les champs {a).

LA COMTESSE

A propos de cAawyP^, madame la maréchale saitelle si madame de la Ferté-Imbault est revenue de ses terres?

[a) Depuis la révolution , l'amour universel de l'argent n'a pas réformé les mœurs , mais cet amour matériellement solide a mis , à certains égards , quelque règle dans les conduites. Nos grands propriétaires ont calculé qu'il valoit mieux s'occuper du soin de faire valoir ses terres pour en mettre le revenu dans ses coffres, que d'y recevoir avec agrément et magnificence sa famille , ses amis et les étrangers. D'ailleurs, comme il n'y a plus de vassaux, et que l'homme est, libre, comme il n'y a plus de seigneurs , on n'est plus obligé de fonder dans ses terres des écoles pour les petits enfans , et des hospices pour les vieillards et les malades ; les paysans meurent souvent faute de secours , mais libres comme l'air. Ils sont rendus à la nature ; ils jouissent pleinement de la dignité àe leur être : que faut-il de plus pour être heureux? Dégagés de toute obligation envers cette classe rétablie dans tous ses droits d'hommes , les ci-devant seigneurs ne s'occupent plus que de leurs propres intérêts; ils sont devenus très-instruits dans l'art d'élever , non des orphelins, mais des mérinos : on n'a jamais en France tant parlé de troupeaux l Sans la politique , l'agiotage , la hausse et la baisse delà bourse , nos conversations seroient de véritables idylles.

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