‹ Les diplomates européensChapitre 107 sur 117 · IV · texte numérisé non relu

IV

Le prince Frédéric-Guillaume s'occupait toujours avec une ardeur nouvelle des fortes études philosophiques , qui avaient fait la passion de sa vie. Dévoué au principe conservateur d'une religion d'État, il avait acquis, sous Tinfluence d*honunes éniinents, une grande rectitude d'esprit et une sincérité de conviction dans le protestantisme , qui est la religion de Texamen. Il voyait donc avec un sensible déplaisir l'action libre de la philosophie allemande à Berlio, devenir l'instrument et la cause d*une grande démolition de croyance : Schelling, Strauss, attaquaient la divinité du Christ et la Révélation évangélique publiquement dans les chaires, fondées par le gouvernement même, et rien ne causait une douleur plus profonde au prince royal qae cette mauvaise tendance qui allait conquérir le domaine de la science religieuse et cette liberté perverse sous l'influence de rÉtat.

De là cette habitude de discuter et de résoudre philosophiquement, comme un docte professeur, les questions les plus délicates de philosophie transcendante; puis, ce besoin incessant de développer sa pensée historique et traditionnelle dans l'allemand le plus pur; il devint ainsi l'un des hommes les plus savants de Berlin; sa phrase littéraire se ressentait d'une excellente éducation ; il étudiait les livres, les œuvres de l'esprit dans les conditions les plus diverses qui paraissaient en France , en Angleterre et en Allemagne. Sofis avoir des tendances catholiques , il sen-

tait la nécessité d'une religion po&itiYe et d'un dogme écrit, d'uD symbole de croyance en dehors de tout débat. La question religieuse avait été si fatalement engagée par le cabinet de Berlin à cette époque; le vieux roi, toujours sous le charme de la princesse de Liegnitz, avait commencé un système de violence contre les catholiques ; tandis qu'il laissait complètement dissoudre les liens du protestantisme en Allemagne, dans les controverses indéflnies de la raison libre, il imposait en même temps, par une rude tyrannie, aux catholiques de ses États, d'inflexibles commandements. Ainsi , par ses ordres, on arrêtait les archevêques , si respectés des splendides villes du Rhin ; on les traitait militairement et, sous prétexte qu'ils refusaient d'exécuter les décrets sur les mariages mixtes, on les jetait dans des forteresses, ni plus ni moins qu'un caporal prussien. Cette tyrannie pouvait enfin provoquer des troubles; il y avait mille périls pour la domination prussienne sur les rives du Rhin; la Belgique et la France étaient là prêtes à s'en saisir; d'anciens liens, de vieilles affections allaient se réveiller en vertu d'une sympathie de croyance.

Esprit sûr et réfléchi , le prince royal était loin de par^ tager les principes de cette politique violente; d'une part il ne croyait pas légitime la liberté de tout dire dans la question religieuse et de nier la Révélation comme Técole de Strauss : à quelle limite s'arrêterait la critique et l'examen? que de sectes et d'opinions différentes! de l'autre part il ne

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voulait pas Toppression des catholiques du Rhin, respectant jusqu'ici la souveraineté établie et qui, pour conquérir leur liberté religieuse , pouvaient se jeter aux bras de la Fnmce et de la Belgique.

Ce fut dans ces circonstances trës-sérieuses que le prince royal, appelé à succéder au roi son père, put en6n appliquer ses propres idées à la direction et au gouvernement de la société religieuse et politique. D'abord il n'y eut point de réaction. Le prince, fils respectueux, dévoué à la mémoire du roi défunt, ne commit aucun acte de violence ni même de persécution contre ceux qui avaient conseillé le précédent règne ; mais il se trouvait en tons points dans une position très-délicate. J'ai déjà parlé de ce parti du libre examen qui grandissait dans les universités de Prusse, et de là s'étendait dans toutes les classes civiles et religieuses de la société ; le prince royal l'avait combattu ; le roi déclara formellement le principe d'une religion d'État aux députés de la bourgeoisie de Berlin ; il se posa conmie le chef de la réformation dont le but définitif avait été la substitution du pontificat laïque des souverains au pontificat de Rome. De là il concluait qu'à lui seul et au synode, qu'il pourrait réunir, appartenait le droit de régler les choses de foi et de discipline : tout ce qui se ferait en dehors était coupable comme une rébellion de l'esprit.

Dans les choses d'administration , le roi, tout en se montrant décidé à garder son unité souveraine, croyait, avec

beaucoup de bons esprits» qu'on pouvait accorder quelquesunes des promesses de 1813, pourvu qu'on les renfermât dans des limites purement allemandes en dehors de la propagande; en un mot» qu'on séparât la légitime tendance vers les améliorations d*avec les besoins turbulents et révolutionnaires. Ceux qui avaient l'honneur d'approcher le roi depuis son avènement» pouvaient reconnaître dans sa conversation abondante» philosophique» le désir de donner à la Prusse une administration plus étendue» des États centralisés de manière à ce que la couronne pût écouter plus librement les plaintes des sujets, et régler un meilleur ordre politique; le roi apportait un charme particulier dans le développement de ces théories constitutionnelles. Nul n'était plus avancé» plus libéral, plus désireux de donner à la Prusse une voix connue et sincère» sans s'apercevoir que cette voix pouvait devenir bruyante et désordonnée par la tendance naturelle des esprits. Jamais personne, il faut le dire» n'apporta un plus loyal désir de bien public; il examina et balança tout. Cette triple nature du philosophe, du soldat et du roi» se combattait incessamment dans la préparation de l'acte constitutionnel.

L'œuvre capitale de son avènement fut la paciGcation des troubles suscités par la persécution contre les catholiques. Les archevêques de Cologne et de Posen furent mis en liberté; les églises rendues à leur ancienne splendeur. Dans un intérêt d'art et de tradition allemande , le

roi de Prusse voulut attacher son nom à l'achëvenient de la merveille de Cologne, la splendide cathédrale. Il visita les bords du Rhin , et pat se convaincre dans ce voyage, lorsqu'il faisait relever les vieux chftteaui et qu'il parait de mille ornements les ruines historiques sur les sept collines, combien sont douces et puissantes les choses de croyance. Le roi de Prusse , sans l'oser, sans le vouloir, fut alors catholique ; il le fut par ce principe d'autorité qu'A voulait imposer aux protestants ; il le fut par son goût d'art et de moyen âge. II y a certaines choses que nous n'osons avouer et qui sont pourtant plus vraies que la certitude même : Combien de protestants sont catholiques par la poésie, Thistoire, le sentiment du pouvonr et de Tautorité?

Le roi de Prusse s'étant décidé à donner son acte constitutionnel, il le médita conune une œuvre de philosophie et de conscience; on doit le dire, il fut pour lai une chose toute spontanée. Il ne consulta personne i Textérieur ; il ne suivit aucune impulsion pour le hiter ou le retarder. On a dit que le roi avait agi contrairement à l'influence de l'Autriche et de la Russie, très-opposées à toute concession. Je pense qu'il n'a consulté ni l'un ni Tautre de ces cabinets pour se déterminer à un acte de pure administration. La Russie ne craint pas le contact des idées allemandes; il y a trop de différence, des distinctions trop profondément marquées entre les peuples, et jamais une idée allemande ne pénétrera chez la natioo

LE Ba DE PRUSSE. SM

8bve. Il est possible qa*en frère et en ami, l'empereur Nicolas ait fait quelques observations au roi de Prusse, sur les fâcheuses conséquences d'un système de débats au milieu d*QD royaume dont la destinée est la force et la conquête. L'avenir prouvera peut-être que l'empereur Nicolas avait raison ; car Frédéric-Guillaume s'est créé bien des embarras. Un peuple, qui par sa nature est toujours l'arme au bras, s'affaiblit au contact des assemblées, de la presse et de la tribune. Le grand Frédéric se servait des philosophes, mais fl ne les prenait pas an sérieux. Il leur laissait faire de l'athéisme, le soir dans les petits soupers, pourvu que le sabre d'an caporal prussien leur inspirât l'obéissance. Jamais l'influence exercée à Berlin par la Russie n'est sortie de la question diplomatique ; l'empereur a même toujours mis une sorte de délicatesse à s'abstenir d'influencer les résolutions de la Prusse , en ce qui touche l'administration intérieure; et j'ajoute que la fierté allemande s'en serait blessée s'il en avait été autrement.

Quant à l'Autriche, elle s'est toujours trouvée sur un pied de délicatesse avec le cabinet de Berlin , en ce qui touche la question allemande. Plus d'une fois sans doute , de 1819 à 1838, les résolutions ont été prises de concert par la diète , spécialement lorsque la progagande d'écoles ou de sociétés secrètes s'était infiltrée jusqu'au cœur des populations germaniques, de manière à produire des agitations profondes. Mais dans cette circonstance nouvelle ,

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d'une constitution donnée par le roi à la Prusse» M. de Metternich répète, à qui veut l'entendre : c qu'il est demeuré entièrement étranger à toute observation , à toute critique de ce qui se passe à Berlin. » Je sais même que dans ses plus récents voyages à Johannisberg, le prince affectait de ne point visiter le roi de Prusse et de ne pas le rencontrer en bateau à vapeur» afln qu'on ne pût pas dire qu'il empêchait une œuvre» au reste» qu'il condamne conune ridicule et dangereuse : ridicule» au point de vue allemand; dangereuse » au point de vue européen. Comme beaucoup d'esprits sérieux» M. de Metternich peut penser que cette constitution donnée dans les circonstances actuelles est une faute» un moyen de troubles, au milieu de l'Allemagne travaillée par le communisme; mais cette opinion est pour lui une chose intime» un pur sujet d'examen. H. de Metternich ne voudrait pas qu'il fût dit une seule parole qui pût faire supposer son opposition à un acte totalement étranger à la diplomatie allemande» aux traités existants: chaque État n'a-t-il pas son indépendance?

Ce système négatif est d'autant plus facile au prince de Metternich, que la Prusse forme dans le corps germanique une population à part ; il n'y a pas risque actuel que l'Allemagne méridionale et catholique soit entraînée à une semblable tendance, et l'Autriche spécialement qui a des mœurs, des habitudes tout à fait en opposition avec la Prusse. Cette constitution ne change rien aux rapports , aux engagements

diplomatiques : la confédération germanique n'en garde pas moins le droit de prendre des mesures générales s*il y avait lieu pour réprimer l'esprit révolutionnaire, et la Prusse s'en chargerait elle-roôme avec sa vigoureuse résolution. Je crois qu'il viendra un temps on le roi Frédéric^uillaume , très-résolu, très-ferme, abandonnera ce goût de dissertations et de controverses de philosophe à philosophe , pour se convaincre que le premier devoir d'un prince est de régner réellement et de gouverner avec Tautorité suffisante. L'acte constitutionnel a formulé, au reste, des principes dans un cercle que le roi n^abandonnera jamais; je pense même que les maximes de conservation tant de fois proclamées par la confédération germanique seront respectées dans tous les actes de la cour de Berlin, et parmi ces principes les plus explicites sont ceux-ci : i"" que les États, quels qu'ils soient, dépendent pour leur convocation de la volonté exclusive du roi qui peut les proroger, les réunir tous les trois ou quatre ans, ou bien a des périodes indéterminées ; 2° qu'en aucun cas, les États ne peuvent refuser les subsides indispensables, et que le budget doit être examiné sans jamais être rejeté; en un mot qu'ils forment une partie de l'administration et non pas une branche politique de la Constitution. Avec ces garanties et ces précautions, je crois qu'il n'y a pas un excessif danger dans la crise actuelle que subit la Prusse; seulement il y a lutte. Le roi Frédéric- Guillaume aime l'Allemagne comme une maîtresse chérie ,

il parle à ses sujets ayec une tendresse affectueuse, et jamais l'esprit philosophique et religieux ne s'est développé chez ce prince dans un plus magnifique langage : le n» le sait bien. Il est le petit-fils du grand Frédéric, une épée est à ses côtés , et si jamais les États voulaient faire ce que les assemblées ont accompli en France en 1789, cette épée , il la tirerait du fourreau sans hésiter, pour ne pas amener de maux infinis sur sa maison et sa patrie. Ce qui se passe donc à Berlin est un essai, une épreuve décisive, qui va montrer une fois encore si le gouvernement représentatif en dehors de l'idée révolutionnaire est une bonne ou une mauvaise machine, surtout lorsqu'il est appliqué à un peuple dont les habitudes n'y sont pas façonnées.

Il y a une autre épreuve qu'il faudra subir, c'est de savoir si la Prusse, gouvernement représentatif désormais, pèsera du même poids dans la balance européenne. Ces assemblées plus ou moins sages ou turbulentes vont naturellement atténuer, affaiblir l'esprit militaire de la monarchie, et donner une nouvelle tendance à la politique prussienne. Chaque nation a ses mœurs, ses habitudes; on a vu dans les derniers débats qu'à travers des termes respectueux il y avait une volonté de résistance , et malheureusement une fois entré dans cette voie on ne s'arrête plus. Le roi Frédéric- Guillaume a suivi l'impulsion de son esprit considérable, peut-être un peu cette vanité qui porte les rois à se faire les fondateurs des institutions de leurs peuples. Il s'est vu

entouré d'an encens parfumé et des éloges flatteurs du parti libéral ; mais en même temps il a dû s'apercevoir que les partis sont ingrats, les novateurs insatiables, et qu'à travers les applaudissements il y avait des murmures, des intentions perverses ; et que , pour arrêter ces tendances , il fallait des sueurs nouvelles , des amertumes inconunensorables. C'est une peine qu il s'est imposée volontairement: mieux valait rester le petit-fils du grand Frédéric.

Déjà un système de calomnies commence ; les partis, toujours implacables, vont fouiller dans la vie privée du roi Frédéric-Guillaume ; ils lui supposent les habitudes de longs festins qui rappellent les souvenirs des soupers philosophiques de Frédéric-le-Grand, où le vin coulait à grands flots; ces bruits, la malveillance les propage pour enlever la force morale, l'énergie d*une résistance militaire. Tous ceux qui se proposent un grand œuvre doivent s'imposer une vie austère; elle évite de faux jugements, de légères paroles sur ces gouvernements à qui Dieu donne la tâche si rude d'empêcher la grande décadence des sociétés humaines.

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