‹ Les diplomates européensChapitre 2 sur 117 · L'Ettrape depuis l^avé/umeni du roi Louiê^Philippe · texte numérisé non relu

L'Ettrape depuis l^avé/umeni du roi Louiê^Philippe

li DIÏ^LÔMATE^ EUROPÉENS.

en ne donnant pas jour par jour connaissance à la France, des progrès dé la négociation? Sur C3 point, j*ai cotisuUé bien des documents; il me parait en résulter que c6 qui détermina lord Palmerston à hfttcr la signature do traité du 15 juillet, c'est qu*il avait appris les négocia'ions étourdies que M. Thiers cherchait a faire prévaloir soit h Alexandrie, soit à Constantinople. Lord Paimerston savait bien tout ce qu*il y avait dcsurOsance et de légèreté politique dans la tôtc de M. Thiers ; puisque la France cherchait h prendre une place à part, on la lui laissait libre, en signant sans elle un traité à quatre sur les affaires d'Orient. Les actions se mesurent généralement sur les hommes, et lord Paimerston n*ugit dans les conditions d*une si grande fermeté militaire en Syrie, que parce qu'il ava t devant lui M. Thiers, Fespril le plus brouillon, le plus parleur, le moins résolu, qui remuerait tout pour aboutir a je ne sais quel résultat pusillanime; qui armerait 500,000 hommes, pourariiveràla note poltronne du 8 octobre, c'est-à-dire b la concession la plus complété , la plus absolue des points sur lesquels tout le monde était d'accord.

A cette époque on prêta beaucoup de mots a lord Palmerslôn, quelques-uns durs, impertinents; je crois qu*ils étaient dans son caractère et dons la connaissance parfaite qu'il avait de l'esprit du cabinet du mois de mars 18i0; il avait joie de voir rager ce cabinet ccmme un grand enfant à chaque coup de canon tiré en Syrie ; je crois qu*avèc un

LdHD VICOMTE f»ALliî^TOrf. 15

ministère plus imposant, il ne se fàl pas tant permis, parce qu'il y a toujours respect devant un pouvoir grave et une renommée ailslêre. Malheureusement nul ne prenait au sérieux M. Tliiers» ni ses menaces de guerre européenne; il irritait ^ns se faire craindre, ce qui est la plus mauvaise posilion pour un homme politique.

Aussi, dés que le mmislëre dofat M. Thiers était le chef Fiit remplacé par Une combinaison plus calme ( celle du m octobre ) , le premier, le plus grand désir de lord l^Àlmet^tofi Fût de voir la trance rentrer dans ce concert européen. Ici ce n*étalt pas seulement un sentiment tout ^èrsohncl qui le portait h cette démarché, À l'égard de II. Guizot, nouveau ministre des alfaircs étrangères, c*était encore la situation bien étudiée des intérêts anglais, la juste ptéoccupalion des hommes d*État. Sans doute (Wngleterré avait pu se détacher un moment de la France sur une question spéciale, et se rapprocher de la Russie; mais une telle situation ne pouvait être permanente; elle était contraire à Toplnion publique , aux intérêts bien entendus des deux pays, qu*une tendance irrésistible devait toujours porter l'un vers l'autre. Les deux politiques eurent hâte de se replacer dans leurs conditions naturelles, et lord Palmerstoh put s'en féliciter en pleih parlement. Il venait d'acquérir à ce moment une cerlainc ampleur d'homme d'État, pair une situation populaire bonne en elle-même, car c'était lord Palmerston qui avait mené à droite un ,

non-seulement la question d'Orient , mais encoi e la guerre de l*inde et de la Chine; il y avait dans tout ceci un souvenir de récole de Pitt et de Cauning ; les Anglais aiment k saluer ces deux noms.

Cette portion de force et de mérite venait exclusivement à lord Palmerston , sans rejaillir sur ses collègues ; le ministère Melbourne, dont il Taisait partie , commençait à être débordé par les radicaux d'une part , et par la tac* tique adroite et persévérante de sir Robert Peel» Thomme d'état bourgeois qui , peu à peu , gagnait les voix une à une, par ses idées d'économie, de tempérance, de modération. Sir Robert faisait alors un appel à tout ce qui laisse un pays dans des conditions médiocres, mais sûres et durables. Ces sortes d'esprits, par un travail patient, finissent toujours par triompher. M y eut donc un vote contre lord Melbourne , une dissolution de parlement et une majorité pour les tories ; toutefois pour les tories alors singulièrement posés , abdiquant leurs traditions, leur histoire, abaissant leur vieil étendard sous la bannière économique de sir Robert Peel.

Le duc de Wellington est un esprit sage et tempéré ; si par ses opinions et ses antécédents il appartient à la haute aristocratie anglaise, par ses tendances, son caractère essentiellement de transaction, il se Toit de la classe mitoyenne, et c'est ce qui explique Textréme condescendance qui lui fit accepter une position de second ordre

LORD VICOMTE PALMEUSTON. 17

dans la combinaison du ministère de M. Peel ; le noble doc se fit comme l'intermédiaire entre le ministre bourgeois et la haute aristocratie. Dès ce moment commença la singulière œuvre de sir Robert Peel ; avec une entière abnégation de lui-même, de ses antécédents, de son histoire , sir Robert se prit à démolir les garanties de la vieille Angleterre; il fit plus dans le sens novateur que n'auraient fait les whigs les plus aventureux , et cette politique singulière, fort applaudie par les médiocrités, et que j'ai étudiée dans ma notice sur Robert Peel, dénatura, alEiibUt considérablement l'ancienne attitude du parti tory. Or, la diplomatie du comte d'Aberdecn dut nécessairement s'en ressentir : la politique anglaise, à l'extérieur, cessa d'être dans les proportions hardies que lui avait données lord Palmerston. Le comte d'Aberdeen s'empressa de mettre une certaine tempérance dans les relations à Tcxtérieur, parce que sir Robert Peel exécutait un plan de réforme et d'économie qui ne permettait plus rien de grandiose. Tous les États qui se réforment trop perdent leur énergie et leurs forces vis-à-vis Tétranger.

Dans cette situation, quelle devait être Tattitude de lord Palmerston, jeté en dehors des affaires? Il n'avait pas, comme membre do parlement, cette consistance, cette clientèle, qui donnent une haute place aux Grey , aux Russell, parmi les wighs. Il avait donc peu d'amis, peu de ces commensaux de parlement qui grandissent un homme m. 2

la DIPLOMATES EUROPÉENS.

d'État eu Angleterre , où la hiérarchie est comptée encore pour qaelqne chose. L'importance de lord Palmerston |^ solta donc de deux faits incontestables : son administration de iShO avait amoureosement chatouillé l'honnear britannique; on y avait vu quelque chose qui ressemblait à l'an* cienne attitude de Pittet de Canning; des notes fermes au point de vue anglais, des expéditions conduites avec bonheur et résolution ; les boulets britanniques rebondissant sur les murailles de Saint-Jean-d'Acre» en Asie, presque sur les confins de la Chine; et celte situation était bonne pour gagner la popularité anglaise ; ensuite, soit que lord Palmerston eût acquis plus d'habitude de la parotei soit que le besoin de la défense et la grandeur des intérêts eussent aussi élevé son talent, lord Palmerston montra dans le parlement une ampleur dldées et d'intelligence qu'on ne lui avait pas reconnue jusqu'alors." Il flt plusieurs beaux discours; en Angleterre, cette sorte de mérite est comptée, parce qu'il n*y a nul danger à être éloquent, les partis étant comptés d'avance. La lutte est toujours entre deux fractions d'aristocratie.

On put voir, dès ce moment, quelle serait la tactique de lord Pabnerston ; il n'attaqua jamais le comte d'Aberdeeo et sir Robert Peel sur les affaires de l'intérieur : pourquoi l'aurait-il fait? Les tories marchaient avec autant de hardiesse dans les réformes que les whigs auraient pu le faire, et leur donnaient ainsi la sanction de leur repentir*

tOtD VIOOMTE PUMKMTQN. Il

M. Bed ^t dev^Qa w rtfpnwteur a« t«ut«9 cdoKii d«|HÛS le bant jusqu^au biui fl« lécli^Ue poU^QWit W pV oitçat 4« 100 passé coii9erYateur< G^ fut dooc ejudmv^» ment sur la ppUtiqqe étrangirQ que lord PalmwstOQ euti^ prit le comte d*Alberdeen. Celte politique^ U w la trouvait oi aaseï habile, ni astsez baate; lord Paloienitûn parlait avec toute Tautorité de son eipérience et d*aiie récanta ^iole pour les aroiea aaglaiaea. Et qu^avait à loi oppo* ler, de graqdeur et de «ervioe^i le comte d*Aberdaen?

Toutefois lord Palmeraton lavait q^e Tobatade la plqa vif i sa rentrée au souteniemeot du pays, c'était les «ntipa-tbies mes, inteiqpérantes, qu'on lui supposait pour lep idées et l'alliance française; cette alliance comptait un grand parU en Angleterre , et Ton craignait que sa simple présence au pouvoir 9e devint le signal de nouvelles mé* fiances. Cet obstacle , lord Pabnerston dut cbercber k le détruire par ses paroles au parlementi par ses conimuniGa<* tions inUmes avec le comte de Saint-Aulaire, Il voulut constater que ce qui s'était passé en 18'*0 n'était qu'ui) accl** dent, qu'un malentendu dans une situation générale, at que la base exclusive et principale de toute la politique anglaise était Funion avec la France. Par cet aveu plusieurs fois répété, il dut s'attirer la confiance d'une certaine partie d9 parlement qui voulait conserver les liens inUiues et rapipochés entre les deux pays.

A la fin delà session de 1^, l«rd Palipersten q| tow l«a

hommes de quelque portée en Angleterre déclaraient que la position du cabinet Peel-Wellington n'était plus tenable. Si Robert Peel s'aventurait avec son imperturbable sangfroid et sa folie remuante dans des réformes sans fin et des remaniements sans but, le duc de Wellington commençait à s'apercevoir que le temps était venu de s'arrêter; la vieille aristocratie d'État et d'Église menaçait de se séparer même de son chef, tandis que le parti d'O'Connell et des réformateurs peu satisfait, appelait de nouvelles hardiesses dans les changements de la constitution anglaise. De cette situation complexe devait surgir nécessairement un vote de coalition contre M. Peel ; les wihgs, par la tendance des choses, devaient reprendre la direction des aflîiires , et avec eux lord Palmerston obtiendrait de nouveau le département du foreign office qu*il avait naguère cédé au comte d*Aberdeen. Mais pour que cette révolution dans le cabinet ne produisit pas dans les affaires extérieures une commotion brusque ( le nom de lord Palmerston était un épouvantail pour certains esprits en France]; le noble lord résolut un voyage à Paris, d'apparat et de bienveillante communication, sorte de témoignage qu'on ne voulait ni les froids rapports, ni la guerre; qu'on avait mal compris, en ISiO, la nature des questions posées à Londres et la situation respective des États. En un mot, on voulait dire que si par un revirement parlementaire inévitable, lord Palmerston revenait aux affaires, il n'y

LOBD VICOMTE PALMERSTON. M

aaraît pas de changement notable dans la politique générale ; ce qae le comte d'Aberdeen avait vouin, lord PalmerstoD le voulait aussi. Tel fut Vobjet et le but du voyage i Paris , dont chaque détail fut annoncé dans les journaux avec riroportance d'un événement politique.

C*était dans le mois d'avril, au moment où la session parlementaire en France était le plus vive et où cependant les esprits fatigués n'aspiraient plus qu'au repos. Lord Palmerston choisit ce temps-là pour visiter Paris et ses salons politiques. En d'autres circonstances on ne l'eût peut-être pas aperça ; nombre d'illustrations du parlement anglais étaient passées à Paris, et M. Peel lui-même, sans laisser trace! Cette fois, lord Palmerston était plus qu*un homme politique , c'était un explorateur attentif qui venait voir et tàter le terrain pour organiser, j'ai presque dit justifier une administration nQUvelIe. Dans cette voie, lord Palmerston avait deux objets à remplir : effacer d'abord et peu à peu la première et mauvaise impression que jetait partout son nom propre; pour cela il se montrait aimable, abandonné, vif, causeur, et sa physionomie ouverte prêtait bien a ce rôle. Pais aux intimes, il exposait sa théorie de paix et de concorde avec la France, de manière à produire la plus favorable impression ; il vit tout le monde, il accepta des invitations courtoises de manière à se révéler et à se produire. Avec notre laisser-aller français, notre peu de rancune, nous nous montrâmes très-empressés autour de lui; on

11 DIPLOMATES EUEOPÉEKâ.

allait voif lord Palmerston , comme on accourait autonr d*Ibrahim*I*acha ; sH ne dtna point aut Tnileries, c'est qoe les convenances s'y opposaient, tant que sir Robert Peel aurait le département des affaires étrangères, tfais tord Palmerston écrivit au roi une lettre fort convenable au su- Jet de rhorrible attentat de Lecomte, et avec ses respectueutes félicitations , il ajoutait quelques expressions poUtiqUfîs qui pouvaient Taire pressentir la bonne position d'un nouveau cabinet vis-à-vis la France.

M. Thiers insista beaucoup f)Our voir lord Palmerston , et Ton fie s'explique que par l'étourderie de son caractère, cette persistance auprès de l'homme politique qui l'avait si impitoyablement raillé; lord Palmerston, avec bon goût, accepta cette abnégation , consentit à une promenade à cheval autour de ce mur d'octroi, œuvre du génie de 11. Thiers, qui ne tarit pas sur la stratégie; on sait que telle est sa manie ; il expliqua les plans de fortification et de campagne; il traça des lignes à ne plus finir; et lord Palmerston subit une promenade de cinq heures à cheval, autour de cet amas de pierres; il en riait encore le soir, autant que la fatigue pouvait le lui permettre. Cette grande journée lui laissa les plus magnifiques idées Sur la portée politique d'un ministre qui, pour empêcher les Anglais de canonner Saint-Jean d*Âcre , bordait ^aris d'une chemise en pierre municipale. Lord Palmerston, si railleur dé te ft6tnre , répétait avec cette âcééntuatiôn anglaisé dôht fl

LORD VICOMTE PALMERSTON. tS

n'a pu se défaire : « M. Thiers vient de n'expliquer la campagne de Syrie et de me montrer les causes qui lui flreot rappeler la flotte de TamiralLalande. » Presque partout lord Normanby accompagnait lord Palmerston , il causait mieux en français et avait tout à fait les manières d'un dandy, comme toute l'aristocratie anglaise qui se voue à la diplomatie et à la littérature.

A Paris, lord Palmerston voulut tout voir par lui-même • les établissements scientifiques, les chambres, le mécanisme de notre administration, les ateliers d'Industrie, les manufactures, et à toutes choses il donna des éloges et manifesta sa surprise sur la grandeur et la puissance de la France , mettant dans tous ses propos, sans doute, un peu d'affectation enthousiaste pour caresser notre orgueil de nation*.

Ce que lord Palmerston avait pressenti se réalisa à son retour à Londres. Sir R. Peel voyait bien que son cabinet ne pouvait plus aller; il avait beau se faire décerner des ovations par les manufacturiers des comtés et des villes d'industrie, c'en était fait de son pouvoir dès que le duc de Wellington lui retirait solennellement la protection que jusque-là il lui avait accordée. Le ministère subit des votes tellement douteux ou mécontents , qu'il fut obligé de donner sa démission; dès lors le triomphe deswhigs fut

t. U Ait acoompagné dans ses visites par an des neini»res les plus iiK

!»truils de l'Académie des sciences, avec qui un séjour commun i Rome m'a lié, lil. Dufresnoi, espril si distingué et si aimable.

2i Dn*LOM\T£S EUROPËENS.

complètement assuré. Ils s'étaient préparés avec soUicitode à former une administration politique.

Dans la circonstance d'un nouvel avènement an pouvoir, lord Palmerston dut se faire des idées nettes de sa position personnelle et de la politique générale de son pays. Des changements notables s'étaient opérés dans la direction et l'attitude des partis : depuis quelques années, les dénominations de îvhig et de tory avaient perdu beaucoup de leur valeur et de leur distinction sociale; ces deux écoles, qui autrefois étaient séparées d'une façon absolue , maintenant allaient se rapprocher et presque se confondre, pour préparer le triomphe d'un système de transaction. Il y a dix ans encore , un changement ministériel était une modification entière de système ; on allait dans un sens ou dans un autre d'une façon nette avec le caractère tranché de l'école Grey ou de l'école Castlereagh. Je crois que les hommes d'État d'Angleterre ne voient plus ainsi les questions : sir Robert Peel a marché plus avant dans la doctrine des whigs que ne~ le fera John Russell lui-même, et Iqrd Palmerston, dans la politique étrangère, a montré, en ^840. toute la fierté, toute la hauteur des vieux tories; d'où il résulte qu'il ne faut pas désormais attacher à un changement de ministère la signification tranchée qu'on y mettait autrefois.

Cette circonstance est heureuse à noter; elle résulte de ce que sur les questions sociales, tous les partis sont à peu près d'accord en Angleterre; les luttes sont attiédies; les

Page 1