‹ Les diplomates européensChapitre 4 sur 117 · CASIMIR PÉRIER · texte numérisé non relu

CASIMIR PÉRIER

Il j a dans les hommes politiques appelés à gouverner les États, certains caractères que f appellerai de circonstances» âmes et cœurs appropriés à une situation spéciale ; et en dehors de cette situation et de ces circonstances pour lesquelles ils sont admirables, esprits étroits, têtus, sans intelligence du passé, sans prévoyance de l'avenir; Dieu veut souvent qu'ils vivent et qu'ils meurent en quelque sorte avec le temps pour lequel ils sont faits.

Je ne sache personne qui dans une certaine limite d'idées ait rendu plus de services que H. Casimir Périer, dont le nom représente encore pour nous la pensée de répression et de Fermeté, à une époque où elle était un besoin si puissant pour le pays. Et pourtant rien de plus limité que cet

esprit, rien de plus atrabilaire, de plus en dehors de ces connaissances larges et fécondes qui constituent les hommes d'État. Certes, M. Casimir Périer consacra tontes les forces de sa parole et de sa volonté à reconstituer Tordre social, et à ce point de vue il rendit un incommensurable service à la France, livrée à Tanarchie et à la désorganisation. Hais en dehors de ces belles inspirations de la colère contre le mal, M. Casimir Pérîer n'était plus qu*un homme fort vulgaire; il connaissait imparfaitement les besoins moraux des sociétés, le but définitif qu'elles doivent se proposer, et peut-être eût-il été déplacé dans la tendance d'idées monarchiques qui devait suivre la première répression brute de l'insurrection et de Témeute. Qui sait même , M. Périer eût fait de l'opposition aux lois de septembre, et il sié^rait à c6té de ceux qui soutiennent Tabsurde maxime : «c que le roi règne et ne gouverne pas p. Il serait aussi arriéré que le centre gauche dans sa vie ministérielle.

C'est parce que ces idées sur le caractère de M. Casimir Périer ne sont pas absolument acceptées, que je dois pro^ céder avec une grande modération et une certaine lenteur d'examen dans la vie entière de H. Périer. Cette vie se divise en plusieurs périodes bien distinctes, bien séparées et souvent très-cootradictoires. M. Casimir Périer appartenait à l'ancienne province du Dauphiné, si remuante, si active, dans les premiers jours de la révolution française ; c^r reprit des aH)i^tagnqs ^ de sa nature impétueux, ar-

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dent; il était né le SI octobre 1T77 non loin de ce biiieu chAteau de Viâlle» où Tarent balbutiées les premières ptr<|ll0 de réflistance eo 1788. Les traditions sur ce berceau afité se conservaient religieusement dam la famille Périeri une des plus honorables et des plus respectées de la pro»- TiBce. Son père Claude Périer, à la tète d'une fortune coqt sidérable, Tavait conquise par l'activité de son iodustrie, et deux ans avant la révolution de 1788 il avait précisément acheté du duc de Villeroi ce château de Viiille qui devait retentir des premiers éclats populaires; Tagitation fut grande, et bientôt, sous la terreur de 1793» Claude Périer fat obligé de quitter lui-même le Dauphiné.

Casimir son fils était au collège de TOratoire i Lyon tors de ces événements ; il avait quatorze ans ; il ne faut jamais oublier que les oratoriens surtout préparèrent cette génération constitutionnelle qui se montra dans les premières assemblées ; les oratoriens faisaient du jansénisme , et c'était alors l'esprit d'opposition. Les terribles orages de cette époque engagèrent la famille Périer à venir s'établir à Paris, et le jeune Casimir suivit ses parents, assistant i

ainsi à ce spectacle d'anarchie et de violence qui marqua la |

terreur. Qaude son père, tout en restant à l'écart de la ré- Tdution, avait admirablement spéculé snr les assignats et les biens nationaux; sa fortune s'était accrue. ILa conscription de vingt ans fit enrôler M. Casimir Périer dans l'armée d'Italie, où il servit comme adHoint a« génie , posta

Si DIPLOMATES EUROPÉENS.

OÙ rayait porté son éducation plus avancée que celle des officiers de cette époque ; alors on recherchait les jeunes hommes de quelque instruction. M. Périer ne resta à Tarmée que deux ans (Fespace d'une campagne), suffisamment pour prendre quelque chose de cette énergie, de ce courage qui jamais ne lui manquèrent dans les circonstances décisives. Sous le consulat il fonda, de concert avec son frère Antoine-Scipion, un maison de banque, circonstance qui domina désormais la vie politique de M. Casimir Périer. L'esprit du banquier suppose plusieurs conditions, un besoin de régularité , d'ordre qui ne permet aucun trouble, aucune perturbation dans la marche régulière des affaires ; puis une certaine inflexibilité de cœur qui ne comprend pas les concessions aux nobles choses, aux idées de martyre et de dévouement. Dans la banque, tout se solde par des chiffres. La tendance de la banque est de faire de la vie d'un homme une sorte de mécanisme régulier où les sentiments exaltés n'ont que très-peu de place , les affections peu de prise, tout est addition ou soustraction ; mais, je le répète , il y a haine du désordre et des troubles publics. La banque a besoin de la quiétude des intérêts, qui n'arrive qu'avec l'extrême sentiment de l'ordre, et c'est déjà admirable dans la gestion des sociétés. Cela fait qu'un gouvernement de banquiers a son bien et son mal; sous leurs mains une société ne périt pas matériellement, mais quelquefois elle dégénère et se dégrade. Sans

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le sentiment de la vie morale d'un pays n*est plos qu'un grand agioteur d'or et d'argent.

Sous l'empire de Napoléon , la maison Périer fit beaucoup d'affaires, réalisa des bénéfices considérables; tou- | tefois la puissance et le développement de cette maison i ne commencèrent qu'à la Restauration de iSïh. La paix, le mouvement industriel, d'heureuses spéculations , con-> j doites avec une haute habileté par M. Casimir Périer^ i l'emploi sévère du crédit, donnèrent à sa banque un éclat qu'elle n'avait point encore sous Napoléon. Pendant le règne de l'empereur, en efTet, la Banque n'avait pas le pouvoir et la splendeur d'aujourd'hui. Napoléon , qui avait dans sa personne quelque chose du moyen Age féodal à la façon de Charlémagne, haïssait un peu les banquiers comme les barons haïssaient les Juifs ; il avait sa raison de popularité historique ; il procédait par avanies contre le crédit, et c'est ce qui faisait qu'avec les richesses les j plus considérables , enfouies aux Tuileries , et le revenu le l plus certain, Tempereur n'aurait pas trouvé l'emprunt de I quelques millions ; les banquiers et les avocate étaient , à ses yeux , des agioteurs et des bavards ; il ne sortait pas de celte alternative. La Restauration eut d'autres besoins et, par conséquent, d'autres idées; comme elle voulait mettre de l'ordre, et la plus scrupuleuse probilé dans l'acquittement de toutes ses dettes, elle eut recours à la banque, elle l'honora, l'éleva. Ceci explique en grande parai. 3

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tfé les fortones colossales qai se firent de 1814 ft lSl7. La maison Périer profita de cet heureot changement âùns la tendance des Idées, et bientôt elle monta ad premier ran^; M. Cnstmir Périer, avec les sentiments d'une haute et rigide probité, et d'one dureté in3eiib!c , Joignait une grands jaste.<se d*esprit , nne habile appr^clnllon du bon et du mauvais côté des affaires; il spécula beaucoup et heureusement ; on le voit, dès 1817« au sommet deà capitalistes qui !$*occupent do crédit public et des emprunta après la crise de Tinrasion élrangëre. M. Casimir Perler, qui appartenait par goût, par caractère et par orgueil, à la classe moyenne, se montra diè ce moment inquiet, vivomont enclin à Pesprit d'opposition : voilà pourquoi la Restauration asaX donné Tessorà une autre ariStOcrafie ; J'entends parler de l'esprit gentilhomme, qui difTérait essentiellement des goûts de la banque, âouâ TEntpire, on a\ait affaire & des sabreurs; respect donc h la force, et la banque ne murmurait pas le moindre mott sons la Restauration, on avait alTaîrc h une caste polie, tenant son rang de dignité et d'honneur ; vieux noms, traditions antiques, blasons du temps passé, et tout cela b!essait les fortunes nouvelles, qui s'étalent aussi armoriées : derrière le comptoir des banquier^, il y avait même des prir^ccsses de fratehc date, orgueilleuses et susceptibles ; la banque donc se jeta dans l'opposition, parce qu'elle était riche, puissante, et en même temps jalouse de ceâ

âA^tMTk rfiftitR. iS

OlnstfMrdnâ qnf se procIsmaFent elles seules, sans dTofr les ffldjens matértels de se Faire respecter oa ohélt Ld (iertfi fut pour bcnucoup dans Toppôsîtlot) politrquér dé il. CùîU mtrréner. Lui qui, plos tard, poarSufvaît, nret ane Juste coFérc el un dédain rélléchî, les écrivains de journaux, commença sa vie par faire des brochures; il n*est pas d*existenee t>o!Itiqoc sans un peu ou beaucoup d'écritures; c'est notre pente à tous. Ces brochures portèrent , il est vrai, suf îfl spécialité de ses études, c'est-à-dire sur les finances et les emprunts; que nous importe? La folle des Cent- Jours, dette conspiration de caporaux et de Jacobins mécontents, dralt coûté h notre pauvre France? plus d'un milliard; les étrangers étaient à Paris, ell^igcânt des contributions de guerre, et Torce était bien au gouvernement de songer k la libération du territoire p<lr Temprunt et fimpAt. De \h cette nécessité d*un budget plus considérable et d^'un système de crédit largement conçu ; à cette œuvre s^était consacré le ministre des finances d*alors, M. Corvetto.

tl faut attribuer à cette première et jeune Tougue d'opposition les idées singulières qui, en matière de finance, préoccupèrent a!ors M. Casimir Péricr. A ce temps de la Bestauration, personne n*était à sa place; le système représentatif avait donné la popularité au p.irli libéral, et le pouvoir aux royalistes De là cette majorité qui devait venir nécessairement & la gauche, et M. Casimir Périer, à la suite de ses brochures financières, fut porté au collège électoral

de Paris ; et le député pat dès lors proclamer à la tribune les principes et les idées d'économie politique qa*il avait développés dans ses brochures.

On s'étonne (quand on examine depuis la vie sérieuse et forte du ministre de 1831) de voir les étranges maximes que, même dans les matières de finances, M. Casimir Périer alors exprima à la tribune : ainsi, lorsqu'il s'agit d'acquitter l'effrayante contribution de guerre que les Cent- Jours nous avaient imposée, M. Périer, qui savait bien l'impuissance où se trouvaient les seuls capitalistes Trançais de réaliser un emprunt, repoussa le concours de M. Barring et des banquiers étrangers, qui , par un simple revirement de Tonds, s'offraient de souscrire la dette. S*imagine-t-on par exemple que H. Périer, si sérieux depuis , proposait de faire souscrire de petits coupons d'obligations par tous les citoyens français, afin de réaliser léft 700 millions imposés par l'étranger; tandis que l'expérience a prouvé (et on l'a vu depuis en 1831 et 1832) que ces souscriptions de rentes volontaires, même au milieu de l'enthousiasme, n'avaient jamais pu s'élever au delà de 30 millions. (Jn emprunt régulier appelle dans un mois les masses de numéraire de toute l'Europe. Mais alors les choses les plus étranges , poumi qu'elles fussent dirigées contre le gouvernement établi , étaient accueillies, saluées avec enthousiasme I

L'opposition de gauche, à laquelle appartenait M. Casimir Périer, se divisait en deux fractions bien distinctes. L'une,

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agitatrice , conspirait hautement contre le principe qae la restauration avait fait triompher en 1814, et celle-ci se plaçait sous la direction de MM. de Lafayette, Yoyer-d'Argenson , Manuel ; Tautre voulait la réalisation pacifique des principes de 1789 , par le mouvement naturel des institutions, sans violence, sans trahison, et je dois dire , à Thonneur de M. Périer, comme à celui du général Foy, que ces deux honorables caractères appartenaient à cette partie saine et respectable de Topposition de gauche ; ce qui n*enH péchait pas M. Périer d'être Tun des adversaires les plus considérables du gouvernement établi.

Ce caractère irascible se trouve engagé dans une voie singulière à l'époque on le gouvernement, averti par le double Tait de Télection de M.Grégoire et de l'horrible assassinai de M. le duc de Berry , veut revenir sur le principe de la loi électorale. M. Casimir Périer monte à la tribune à chaque instant; il ne voit pas que l'émeute gronde, que la société est en péril; lui, qui Tut plus tard l'homme de gouvernement et de force, se fait l'écho des mille calomnies que Ton prodigue au pouvoir. Si la main ferme et prudente du maréchal Macdonald fait mouvoir des masses de troupes dans les rues, afin de réprimer le désordre et l'émeute, c'est un sujet de plaitate et d'ardents reproches de M. Périer à la tribune. «La représentation est entourée de soldats, s'écriet-il, on ne délit>ère plus librement. » Telles sont les clameurs que pousse l'opposition de gauche, et M. Casimir

Périer s'y mêle d*uQe manière vive« saccadée , impétoeiise. Qaaad M. de Serres, on des mioûlres les plus honorables, déoencc les complots des sock^lés secrètes, les menées des facUeui, comme plus (ard le fit, en 1832 » M. Casimir Périer lui-même, ce!ui-ci s'écrie; «Nos têtes vous foot-elles obstacle, rai(cs-les tomber, mais que ce soit devant la loi.'j» £h au)ji Dieu j M. Casimir Périer savait bien que la Aestaurotion ^*avaii ni la force ni la volonté de f^ire tomber les têLesdes députés de la gauche, et ils avaient sur ce point to|ite impunité d'action et de paroles. II y avait un comité directeur, des ariiliatiaiis de carbonari, une conspiration Of^grimlQ» et, je le rëpi te» M. Périer n*en faisait point partie. U restait honorable, cjj dehors de tout complot ;seuteinenl; 00 vertu de son droit de parole, il luttait contre le gouver-* DeuKot établi par une opposition violente , injuste , implacable, qui rendant impossibles la paix et Tordre dans la pensée du pouvoir, favorisait les tentatives des factieu:^

Le gouverncjnent roj'alîste prit une tendance plus régulière sousleminisLercdeM.de Villélc: les ileetions repoussèrent la gauclie; ulurs Topposition, réduite h un trèspeiiit nombre de voii, ne put coujerver sa force d*opiuion qu'en se moU'pliant par les discours. M. Casimir Péjîcr parut chaque jour à ia tribune pour combattre les projets du gouvernement. Sa voi^p alors ri^teolisçonJte, sa (aille /orte

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