‹ Les diplomates européensChapitre 46 sur 117 · IV · texte numérisé non relu

IV

Venise, ce jeune homme voyait beaucoup les Anglais ses compatriotes 9 les recevait avec affection dans sa délicieuse villa. On ne pariait que de lui et de sa toute jeune femme, qui faisait les honneurs de son salon d'une manière parfaite. Ce couple d'heureux époux était lord et lady Normanby dont tout Florence s'occupait alors.

C'était véritablement une vie d'artiste que celle du jeune lord Voccupant de tableaux, de statues, d'antiquités ; écrivant quelquefois de petits sonnets, récitant les vers italiens da Tasse et de Métastase avec un goût parfait ; puis en intime comité, lord Normanby jouait la comédie, et il la jouait bien ; il excellait dans les petits maîtres; la journée on la passait à cheval dans des courses lointaines à travers cette délicieuse campagne qui sépare Pise de Florence, où la vigne pend en guirlande sur l'olivier. Un jour on allait saluer le Campo Santo, les fresques de GiottOj la campanille , le dôme ; le lendemain on se jetait sur la route de Rome ; enfin , deux fois par semaine , lord et lady Normanb; recevaient grande compagnie d'artistes, de peintres et de poètes. J'ai cru nécessaire de bien faire connaître les commencements de la vie de lord Normanby , aQn d'expliquer un peu ses manières actuelles ; les Anglais qui ont trop longtemps habité l'Italie prennent des habitudes d'artistoi souvent sans tenue, sans convenance, sans appréciatioD des devoirs et des formes dir monde; de la raideur ils passent à la désinvolture t ils sont firoids, guindés, on bien

LE MABQUIS I» HORMAHBT. S

ils s'abandoDuent à tout le laisser-aller de la vie italienne. Cette observation n'est pas indifférente dans la suite de reiistence de lord Normanby.

Quelle était l'origine du lord si fastueux» si gfii, si fadte artiste? qui l'avait porté à quitter rAngleterre pour M retirer à Florence 7 Était-ce pure fantaisie , ennui» fiittgue des émotions» ou bien, oe goût entraînant qui pousse les familles anglaises à s'éparpiller en oiseaux voyageurs? Y avait-il une cause particulière , sérieuse » politique? Ce motif tout parlementaire existait; mais avant de l'examiaer avec l'attention qu'il mérite, il faut d'abord s*arréter sur la famille de sir Williams Phips, baron de Mulgrave» vicnnte, puis marquis de Normanby.

Les titres en Angleterre cachent souvent bien des ori* gines moyennes; on s'imagine toujours, lorsqu'on voit quelques noms fastueux dont le souvenir et le retentisse-» ment se mêlent à la conquête normande ou aux annales de Henri Vill » que les titulaires d'aujourd'hui remontent à ces souches antiques , à ces traditions héraldiques ; il n*en est rien pourtant , en Angleterre » et sauf quelques excep^ tîons , le plus grand nombre des titres anciens ont été' substitués» soit spontanément par un acte de la majesté royale , soit par mariage , alliance, achat de fief, de sorte que l'antique aristocratie se concentre aujourd'hui dans qudques familles historiques ; le baronnage et le pairage remontent péniblem^t à trois siècles.

i DIPLOMATES EUROPÉENS.

Le nom très -bourgeois do marquis de Normauby est donc celui de Phips ; son premier ancêtre connu, James Phips , était un armurier de Bristol , ouvrier solide et fort qui, à l'époque de Témigration pour les colonies, soos Charles T<^', dut partir, conmie Cromwell, pour laNourelle- Angleterre , afin d'y chercher fortune. Il y trouva l'aisance dans son travail , et surtout une postérité immense, car la chronique veut qu'il ait eu vingt-six enfants mâles. Le seul d*entre eux qui acquit quelque illustration , le plus jeune , Williams Phips, devint un savant mathématiden , et surtout un des industriels les plus habiles , avec une hardiesse de conception et de projets que rien n'égale. Depuis le XVI* siècle un esprit d'aventure et de découverte réchauffait toutes les tètes : on rêvait incessamment des projets étranges, fabuleux , des fortunes rapides. Or toute la génération ^es colonies s'occupait des moyens de pénétrer au fond des flots , afin de recueillir les débris des galions, de trouver enfin une machine qui pût fouiller les entrailles de rOcéan et servir l'art admirable des plongeurs. Cette découverte paraissait d'autant plus utile qu'alors les mers de l'Amérique étaient sillonnées par de nombreux galions, chargées de lingots d'or, de doublons et de quadruples, que le Nouveau Monde enVoyjait en Espagne. Sir Williams Phips eut le bonheur d'appliquer sa première invention à la recherche d'un de ces navires qui avait fait naufrage sur les côte^ de la Nouvelle- Angleterre, et ses efforts furent si

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henreux qu'il trouva de For en masse, comme dans les féeries , ou dans les trésors des contes arabes. Sa position grandit alors, et le gouvernement anglais, voulant favoriser et ennoblir cette curieuse industrie, lui conféra le privilège de ces pêcheries d'or : de plus , sir Phips recevait le titre d'écuyer, puis de chevalier, un des premiers degrés de la noblesse anglaise. Comme dans la Grande-Bretagne la fortune est la base de toute dignité , de tonte puissance , le chevalier Phips devint l'homme le plus important des colonies anglaises. Les idées aristocratiques s'emparèrent bientôt de lui ; il fit à sa mort un seul et nnique héritier qui vint avec un immense patrimoine s'établir définitivement dans la mère patrie.

L'aïeul et le père du nouveau chevalier Phips avaient été des industriels distingués ; celui-ci fut un jurisconsulte éminent, studieux élève des lois* ensuite chancelier de l'Irlande ; poste supérieur qui lui donnait la surveillance du code en* tier de ce pays d'exception : l'Irlande formait alors un royaume à part , avec son parlement , sa législation , ses coutumes ; et cette dignité de chancelier grandit si considérablement l'origine des Phips , que le fils du chancelier d'Irlande put épouser l'héritière des Sheffield qui possédait par substitution une partie des biens de l'illustre race des Buckingham. Voilà donc Tarrière-petit-fils d'un simple ouvrier qui s'élève au premier rang dans Taristocratie anglaise. Cette aristocratie profondément intelligente sur

La langue anglaise a cela de particnKer qu'avec des cadences sans rime , elle permet à tous la poésie , bonne ou mauvaise y à la hauteur des vers latins du collège, c*est-à-dire une suite de formules et de phrases coupées, sans pensée , sans inspiration : le jeune Normanby , envoyé au collège supérieur de Cambridge , s'y livra aussi passionnément à l'art de la comédie ; il jouait de fort jolis rôles » on dit même avec esprit et distinction. Tout cela entrait dans les mœurs de l'Angleterre , des hautes classes qui composent la société choisie. Lord Normanby fit ensuite deux choses très-sérieuses dans la vie : il se mit sur les rangs pour une élection politique , et il se maria. En Angleterre , où Texpérience des traditions garantit contre les excès de la jeunesse , on demande peu de conditions d*àge ; à la majorité de vingt-un ans , on peut être membre du parlement , on s'y frotte déjà aux affaires ; si on est laborieux et travailleur, on entre dans les bureaux / et on acquiert ainsi Texpérience pratique avant un portefeuille ; si l'on veut conserver son dandysme de jeunesse, sa vie de voyage , on se contente de mettre sur sa carte de porcelaine» membre du parlement ^ et avec ce titre on va habiter Naples, Florence, partout où le caprice vous appelle, auprès du pacha d'Egypte ou d'un nabab de l'Inde, avec la môme insouciance ' . A vingt-un ans, le 18 août 1818;

1. Je me rappelle avoir rencontré à Naples, à Rome, en Sicile, plus d*un membre du parlement que la session préoocu|»ait très-peu , je foos le jure, à Sorrente ou dans les raines de Pompeî.

LE MABQinS DE IfOUIAlfBT. •

lord Normanby se maria à miss Marie LiddeH» la fille afaiée de lord Ravensworth.

Ce qoi avait éloigné le jeune Nomanby de ses fonctkms nouvelles dans le pariement tenait à une cause politique que nous ne comprenons pas bien en France» parce que nos mceurs sont en complète opposition avec le véritable esprit traditionnel du système représentatif. En Angleterre tout est classé en partis, tout se divise avec une telle exactitude que chaque nuance trouve sa représentation, je dirai presque héréditaire; chaque ville, chaque bourg appartient de plein droit au parti tory ou au parti whig ; quand on est nommé par une cité ou par on bourg qui professe Tune de ces deux opinions, on ne peut plus s'en séparer; on n'a plus la liberté de son vote, et quand on se résout à voter pour une couleur autre que celle que vous représentez, il faut nécessairement donner sa démission. Ce sont là des mœurs publiques que nous ne comprenons pas bien.

n se trouvait donc que lord Normanby, tory de famille, élu par un bourg tory, était en complète opposition sur la question des catholiques avec le parti ministériel d'alors (le cabinet Uverpool), et sans hésiter il donna sa démission ; libre désormais de tout engagement , le jeune lord visita l'Italie et vint se fixer à Florence avec lady Normanby. Dans cette vie de plaisirs et de distractions , et dans cette villeggiatura dissipée il attendait un temps et

La langue anglaise a cela de particnlier qn*avec des cadences sans rime , elle permet à tous la poésie « bonne ou mauvaise y à la hauteur des vers latins du collège, c'est-à-dire une suite de formules et de phrases coupées, sans pensée , sans inspiration : le jeune Normanby , envoyé au collège supérieur de Cambridge , s*y livra aussi passionnément à l'art de la comédie ; il jouait de fort jolis rôles , on dit même avec esprit et distinction. Tout cela entrait dans les mœurs de FAngleterre , des hautes classes qui composent la société choisie. Lord Normanby fit ensuite deux choses très-sérieuses dans la vie : il se mit sur les rangs pour une élection politique , et il se maria. En Angleterre , où Texpérience des traditions garantit contre les excès de la jeunesse , on demande peu de conditions d*ftge ; à la majorité de vingt-un ans , on peut être membre du parlement , on s'y frotte déjà .aux affaires ; si on est laborieux et U-availleur, on entre dans les bureaux / et on acquiert ainsi l'expérience pratique avant un portefeuille ; si Ton veut conserver son dandysme de jeunesse, sa vie de voyage , on se contente de mettre sur sa carte de porcelaine» membre du parlement ^ et avec ce titre on va habiter Naples , Florence « partout où le caprice vous appelle, auprès du pacha d'Egypte ou d'un nabab de l'Inde, avec la môme insouciance '• A vingt-un ans« le 18 août 1818,

1. Je me rappelle avoir rencontré à Naples, à Rome, en SIdIe, plos d*un membre du parlement que la session préoccu|»ait très-peu , je tous le jure, à Sorrente ou dans les ruines de Pompeï.

LE MABQUIS I»C IfOUIAlfBT. •

lord Nonnanby se maria à miss Marie LiddeH, la fille aînée de lord Ravensworth.

Ce qoi avait éloigné le jeune Nonnanby de ses fonotions nouvelles dans le parlement tenait à une cause politlqne que nous ne comprenons pas bien en France, parce qne nos mœurs sont en complète opposition avec le véritable esprit traditionnel du système représentatif. En Angleterre tout est classé en partis, tout se divise avec une telle exactitude que chaque nuance trouve sa représentation , je dirai presque héréditaire ; chaque ville , chaque bourg appartient de plein droit au parti tory ou au parti whig ; quand on est nommé par une cité ou par on bourg qui professe l'une de ces deux opinions, on ne peut plus s'en séparer; on n'a plus la liberté de son vote, et quand on se résout à voter pour une couleur autre que celle que vous représentez, il faut nécessairement donner sa démission. Ce sont là des mœurs publiques que Dous ne comprenons pas bien.

n se trouvait donc que lord Nonnanby, tory de famille, élu par un bourg tory, était en complète opposition sur la question des catholiques avec le parti ministériel d'alors (le cabinet Liverpool), et sans hésiter il donna sa démission ; libre désormais de tout engagement , le jeune lord visita l'Italie et vint se fixer à Florence avec lady

Nonnanby. Dans cette vie de plaisirs et de distractions,

et dans cette villeggiatura dissipée il attendait un temps et

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m eabîoet platcoDfoPiiiasà ses opinioat, raieiiKm hannonie avec ses sympathies. Rien ne fat oublié poar donner de réolat à son séjour à Florence : mosiiiiie, bab, peiotare, et surtout le théâtre qui était resté la passion de lord Nonnàibf ; k cette époque se rattache une aventure de gdanterie et d'enlèvement qui fit quelque bruit; lord Normanby avait le goM décidé pour les épisodes romanesques ; il s'essayait dans le genre. Sevemi à Londres, et ae ptacwt avec netteté «ur le terrain de ses propres opinions, lord Normanby ae porta comme candidat vhig pour le boorg d'Qîgham; il fut élu, et vint siéger an parlement dans le fraocwigUsme, Il y paria pen, se donnant alors tout entiar à la vie d'artiste» d'écrivain; et puisqu'il fimt le dire, à l'art léger du rotnaaeier.

En Angleterre, il y a deux sortes de littératures : l'une populaire, gagnant aon pain quotidien avec de l'encre, dss plomes, et nu labeur journalier, telle qu'elle est un psa parmi nous ; l'autre aristocratique, qui sert comme de dis^ traction à une grande partie de la fiuhion la plus élégante. Ce sont les heures de loisir que l'on consacre A la poésie, ans lettres, A l'appréciation des raonirs du teoq». Dans ce pays, par la même raiscm qi|e les ministres écrivent des articles de joumaui, ou de longs cammentaires dans les revues, les jeunes lords font des romans, les ladies des petitei pièces de vers, ou des portraits de fantaisie, que l'on voit ensuite reproduits sous des couvertures de moire ou de ve-

LE MAHQUI8 DB HOBMAim. 11

kwn, dus les keepsak» de la htote artetoertUe. Lord N(Niiiaiiby pot done s'abandoûner i iw goûts avec toota liberté; il pat se livrer à ces Cuntaisies avec d'aatant plus f aisance qu'il était homme da grand monde, avec nne for* tone immense, et qu'il n'attendait pas un résultat d'argent de la publication de ses livres, et cela donne une vive allure de Kberté. Le besoin a fait fiiim tant de mauvais livres, et souvent un mauvais livra est une mauvaise action.

Le roman anglais, au derniers temps de Georges III, et aa conmiencement de Geoiges IV, avait été entièrement lonnié par le genre de sir Walter Scott, la peintive répétée des mœurs historiques, des légendes, des traditions. La place, à œ point 'de vue, était donc prise, et le sujet épuisé; il fallait quelque chose de neuf pour frapper les esprits , quelque chose surtout qui correspondit parfaitement aui habitudes et à la vie de lord Normanby, à cedMdyamedu nonde et d'artiste, et l'auteur prit pour texte les mœurs de ion temps. Les trois premiers romans de lord Normanby portent les titres de : Omi ei uaa, le Controiie , Maiilda. Le butdscet aortide n'estpas d'appréder le mérite littéraire de randbanadeur ; tant H y a que c'est toujours la même donnée, k même pensée qu'il développe, les moeurs du monde élégant qu'il décrit. L'imaginalion ne se met pas en gmds frais; ses personnages sont généralement froids, guindés; H n'y a ni événements d'invention, ni incidents fantastiques, on

dirait à la vue de tant de personnages roides, empesés, que

19 DIPLOMATES BOROFÉENS.

la plume a été tenue par uue niain si gantée, qn'dle n'a pu rien écrire en dehors de certaines idées et de certains mots. Il n'entre point, je le répète, dans cette notice d'envisager ^ le côté littéraire de lord Nonnanby ; ce travail, an reste, a été fait plusieurs fois dans les revues en Angleterre, et ceai qui ont quelque désir d'apprécier le mérite littéraire de Sa Seigneurie, n*ont qu'à parcourir les Keepsakes et les Annwah illustrés^ depuis 1838 jusqu'en 1831, ils y trouveront prose et poésies de lord Normanby à foison. En France, nous n'avons plus l'Almanach des Muses '.

Le succès de ses livres tenait plutôt au monde qu'il voyait qu'à la grandeur des conceptions. Je me borne donc à consigner ce fait littéraire dass la vie de lord Normanby, car la qualité d'auteur influera nécessairement sur sa vie politique; elle donnera à toutes ses notes diplomatiques, à tous ses écrits, une empreinte littéraire, ce qui n'est certes pas un mal. La diplomatie a besoin de littérature, parce que l'étude et l'élégance ne gâtent rien dans l'eipression de la pensée, et dans un débat même technique. *

Malheureusement le caractère d*autenr nous donne à nous tous un sentiment personnel démesuré, une irascibilité qui ne supporte ni le contrôle, ni la critique; Tamourpropre n'a pas de limites : et lorsque nous restons auteur dans la carrière des fonctions publiques, ministres ou diplo-

1. Au reste, un des romans de lord Normanby, C/orin<fe ou UCoUUf de perles^ eut un grand succès.

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