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LE MARQUIS DE NOBMANBT

mates, nous ne conservons pas toujours le calme et le sang-froid nécessaires dans Tappréciation des jugements que Ton porte sur nous-mêmes; les Muses sont charmantes, mais un peu prudes, colères et maussades; les artistes sont intempérants, emportés, très-souvent sans asage du monde sérieux. Ici se trouvera Texplication de bien des démarches inconsidérées dans la vie subséquente du marquis de Normanby.

Le jeune membre du parlement resta silencieux jusqu'à la formation du ministère de lord Goderich, en 1828, sorte de mixtion entre les tories et les whigs, manière de transition pour arriver à un cabinet plus nuancé dans une couleur ou dans une autre. Lord Normanby fit plusieurs discours remarquables en faveur des catholiques d*Irlande; il y montra du talent, du courage, et une volonté bienveillante pour Témancipation religieuse, choses dignes d'éloge. La culture des lettres donne de plus larges pensées sur l'esprit, la justice et le droit public des nations. Celui qui a beaucoup étudié le cœur humain est nécessairement libéral, non point dans le sens que donne à ce mot le parti révolutionnaire, toujours étroit et mesquin, mais dans cette large condition qu'imprime à Thonmie le sentiment moral et religieux. Ainsi, lord Normanby se déclara le partisan de l'émancipation des catholiques d'Irlande, si déplorablement opprimés sous le despotisme protestant; de remarquables discours lui donnèrent une

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place distinguée parmi les orateurs du parlement. H se fit aussi le défenseur de l'aflfranehissement des noirs, du bill sur le rachat des esclaves. De là une certaine renommée, bientôt acquise parmi les whigs, et» en 1832, lord Normanby fut un instant gouverneur de la Jamaïque, puis il accepta le sceau privé, dans le premier ministère de lord Melbourne , tandis que son ami lord Palmerston prenait lei affaires étrangères ^

Avant de pénétrer dans l'examen sérieux des questions diplomatiques qui s*agitèrent si nombreuses sous ce cabinet, il est besoin d*exactement caractériser une certaine école de dandysme anglais, antipathique à nos manières, à nos formes, à notre esprit, et qui se révèle spécialement parmi les hommes d^État du whigisme nouveau. Dans notre histoire diplomatique, à quelque point qu'on la prenne, soit avec Tancien esprit chevaleresque de la gentilhommerie sous Louis XIV, soit avec les formes rudes de la révolution française, ou les insolences du système napoléonien, on ne trouve rien de comparable à la suiBsance d'une certaine école de diplomatie anglaise, si longtemps représentée à Constantinople par lord Ponsonby, à Madrid par M. de Yiilers (lord Clarendon], à Londres par lord Palmerston, et à laquelle se rattachent la vie politique et les formes de lord Normanby. Ce dandysme consiste surtout en une si

1. Toyei mon travail wr VBuropt d$pfri$ raWnMwnl du fui Im^ PhUipi^.

LB MAftQUlSI DB miMAlIBY. f»

fsrfmte asBorance dani ses propres moyens, qu'il ne reste plus qoe le dédaîfi pour les autres ; puis des façons si ab- Mriuei dans les questkrtis politiques, qu'en daigne i peine lea trnter du bout des lèvres, et arec les formes de commandement et d'injonction; école au demeurant fort déplalsente. Ceci rend les relations du corps diplomatique extrêmement. diftciles avec les ambassades anglaises; queUes que soient la patience et la résignation des hommes priîs, ce ton de sui&saiice porte arec lui-même un mépris de toute sorte de concours qui blesse avec quelque raisen les susceptibilités les moins flères. Je crois que la plupart des Imtes de lord Palmerston, comme celles de lord Normanby, viennent de ces sentiments extrêmes: Tanité littéraire, manque de formes, orgueil de son pays, seDtimentaan reste très-bonorables, si- on laissait un peu la place aux autres légitimes amours-propres, et à la majesté d'autres nations qui peuvent se placer à l'égal de ^Angleterre, si haute et si fière qu'elle puisse justement se poser. J'ai résumé dans l'article de lord Palmereton Thistaire de cette première administration des whigs.

Lorsque M. Peel forma son cabinet, en 1835, le ministère <te lord Melbourne se retira tout entier, et le marquis de Normanby suivit la fortune du parti auquel 11 appartenait. Bn Angleterre, les choses se passent ainsi, avec une rectitude parfaitement exacte i il y a peu de transactions et de n^ttmge: le pouvoir est moins un moyen de fortune

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ce qui fait la fiprce et la puissance d'une institation, se renouvelle par le passage incessant de la bourgeoisie riche, capable, dans les rangs de la classe privilégiée , de manière que l'illustration vient à la fortune, et la fortune à Tillastration; et cela sans dédain, sans mépris, sans envie de fum^ ses terres , comme le disait avec un peu d'impertinence la gentilhommerie de France, fière et brave, spirituelle , mais trop dédaigneuse.

Par ce mariage, le fils du chancelier Phips devint lord Mulgrave, et membre de la pairie, où 0 commença de siéger un peu avant la révolution française. Je trouve dans les Annales des voyages que le premier baron de Uulgrave fut un des capitaines de la marine britannique les plus remarquables, non pas seulement parce qu'il se battit bien pour l'honneur de son pavillon (cela est commun en Angleterre), mais parce qu'il eut en lui cet esprit de découvertes, traditionnel dans sa famOle, et ce besoin d'intrépides aventures qfù le flrent aller jusque dans les mers de glace pour découvrir un passage aux pâles, à cette époque célèbre 'pour la navigation, et que venaient d'illustrer le d^itaine Cook et l'amiral Auson* A son retour, le capitaine Mulgrave devint membre de l'amirauté, et siégea constamment avec lei tories ; il mourut à liége, venant des eaux de Spa, en ITMv laissant, poiu* héritier de son titre et de sa pairie, son frère, qui portait le titre de marquis de Normanby, mattrs de l'artillerie, et père d^ l'ambassadeur actuel.

U MABOMO m NOUUHBY. 7

On me purdoBnera cette loQgae généelDgie. En Fraiiœ Doui comftâiifiooB mal les famlles anglaîsei, cette hûtoire des fHîgioes et des Misons ; je crois que pour bten pé* nébrer la ne des hommes poUtiqaes , il faut vemoater à kiirs races, à leurs antécédests ; on y découvre somreiit rciplicatfoa d'un caractère et la def de toute une carrière. Le iMrquîs de Normanbf , général d'artillerie fort distiogué , avait époosé non jenae fille du comté de Durham, danomdeSophie, fille de Christophe MnHing, lamère du lord IdNrpunby actuel. Celui-ci naquit le 15 mai 1797, et fut envoyé, comme les jepnes lords* è cette étemdle éoohi d'Barrow , ou tous les hommes politiques de FAngleterre opt été élevés. Il n*est pu un nom de pairie, de pviement qui ne se rattache au souvenir de ce collège c lord Byion, air Itobert Peel , Aberdeen , lohn Russel ; dans cette éeole nulle distinction de partis, d'opinions et de classes, caria riche bourgeoisie s'y mratre à cAté de l'aria^ tocratie aonfieniine. Us études d*Harrour-HiU créent même une aoMe de familiarité entre tous les rangs ; on s'm souvient dans les bonnes comme dans les mauvaises for*tunes 9 nt Byroo à Venise gardait mémoire de ses jeux , de ses maltrsa et de toutes les espiègleries de Robert Peel *.

Eacore enfant , déjà se révélait ehes le jeune Normanby un gaètd'art et de poésie ; il faisait des vers fort médiocres.

t. Voirlanattesarikn. Peel.

18 DIPLOMATES EUEOPÉBNS.

souverain le titre 4e marquis, uu des plus élevés ep Aj^ terre. Il s*opëre d^ps la noblesse (inglaise one sorte 4^ dér figuration incessante par les noms, les titreji, les palrayes» les cmcessions qui arrivent» soit par la puissance royale, soi( par l'I^érédité de ri^ce; tel l^onune d*État longtemps cpqnu sous un nom très-vulgaire, Jenkins, Pbips, prend un (itrp d'aristocratie, yien^ comme la conquête normande ; pourtant le nouveai} titulaire n'a riep de commun avec Tantique lign^ dont il usurpe l'illustrjitîon traditîQpnell^. Cette modification rend très-diSicile l'histoire des hommes 4*£ta( d'Angletepre, lorsqu'on n'est pas familiarisé avec le blasoo et l'histoire personnelle de chaque race.

£;epemlApt, la situation de lor() Normanbr en Irlande n'était pas complètement bonpe; les whigs pouvaient bien; jusqu'à up certain point, faire des concessiops au^ catholiques, serrer la main à O'Connell, mais chacun savait que le dessein définitif de l'agitateur était la séparation de l'Angleterre et de rirlapde, résultat révolutionnaire aqquel aucun cabinet ne pouvait souscrire. O'Copnell appelait un parlemept séparé, une administration à part; il imposait, enpn, le repeal du bill politique de M. Pitt qqi, durant la guerre de bi Révolution française et de l'Empire, avait cherché à fondre les deux nationalités, sous une même dictature, pour donner plus de force au royaume-uni -.

1. Aamoment oà j*écri8 ces Ugoes (Gènes, iS mai lSi7), O^CoDoell vient de moarir non loin de moi. Cétait un homme de physionomie assez vulgaire.

LE MÂIIQUIS DE NOBIfÂN«Y. 19

Eq ce qui touche la situation de rirlande, 0 fmt toqjouri djstîQguer tTQis pointa daps les 4ifBcu)té8 qni 8*aj^tçnt ; w religion, son biea-^tre et spn indépendance politique. S^ religiout nul ne peqt Ii)i refuser le droit de foir^ pea«er I'pih presaioQ qqi vient 4'nne époque 4e barbarie et de conquête [ rabaissement religieux de rirlQude était uue bcmte pqur VAfh gleterre, cette féod3Uté d^évèques et de pr^treu ftnglicfinSf ce système qui accablait le pays sou4 les dtmei, fqrniMt 1}^ eoseaibifr d'iniquités qui ne pouvait durer son^ we eivilir sation «ussi haute que celle de TAnglet^rre. Avec la lif^rté religieux, le gouvemepient devait incçssanunept 9*oçcuper du bien-être matériel de l'Irlande « parce qu'i) y 9vait quelque chose de sipistre et de saqvage dans cette condition d*nn pei^le condau^né à n^ourir de faim •' ^éljor^r les cuIt tares, muHiplier les moyens de communication, faPiUter |e transport deg produits de Tlrlandei «grandir son pQUuperce, tout c^la devait exciter Tincessante et vive sollicitude dll gouvernement. Le seul point donc qù devait commencer 1a véritable lutte politique, la division radicale entre les dei^\ écoles , c'était la question du repeal du bill , le dernier but, moins encore d'O'Connell que de ses amis extrêmes; par lui était un homme modéré : s'appartient-on jamais quapd OQ est la tôte d*un parti? Les souffrances même de cette popylation n'étaient expipjtées que pour arriver à ce dernier résultat, l'histoire, hélas! de presque toutes les grades Iqttes ; les ^^fs réels servent de pa^sp-rpqrt iW

La langue anglaise a cela de particulier qa*ayec des cadences sans rime , elle permet à tous la poésie, bonne ou mauvaise y à la hauteur des vers latins du collège, c*est-à-dire une suite de formules et de phrases coupées, sans pensée , sans inspiration : le jeune Normanby , envoyé au collège supérieur de Cambridge , s*y livra anssi passionnément à Tart de la comédie ; il jouait de fort jolis rôles , on dit même avec esprit et distinction. Tout cela entrait dans les mœurs de l'Angleterre , des hautes classes qui composent la société choisie. Lord Normanby fit ensuite deux choses très-sérieuses dans la vie : il se mit sur les rangs pour une élection politique , et il se maria. En Angleterre , où Texpérience des traditions garantit contre les excès de la jeunesse , on demande peu de conditions d*ftge ; à la majorité de vingt-un ans , on peut être membre du parlement , on s'y frotte déjà aux affaires ; si on est laborieux et travailleur, on entre dans les bureaux / et on acquiert ainsi l'expérience pratique avant un portefeuille ; si Ton veut conserver son dandysme de jeunesse, sa vie de voyage , on se contente de mettre sur sa carte de porcelaine , membre du parlement , et avec ce titre on va habiter Naples, Florence « partout où le caprice voos appelle» auprès du pacha d'Egypte ou d'un nabab de l'Inde, avec la même insouciance*. A vingt-un ans, le 18 août 18i8i

1. Je me rappelle avoir rencontré à Naples, à Rome, en Sidle, plos d*un membre du parlement que la session préoccu|>ait très-peu , je vous le jure, à Sorrente ou dans les ruines de Pompe!.

LE MABQUIS DB NOIM AlfBY. •

lord Normaoby se maria à miss Marie LiddeH, la fille atnée de lord Ravensworth.

Ce qoi avait éloigné le jeane Nonnaiiby de ses fonctions nouvelles dans le pariement tenait à ane cause politiqae qae nons ne comprenons pas bien en France , parce qne nos mœurs sont en complète opposition avec le véritable esprit traditionnel du système représentatif. En Angleterre tout est classé en partis , tout se divise avec une telle exactitude que chaque nuance trouve sa représentation, je dirai presque héréditaire; chaque ville, diaque bourg appartient de plein droit au parti tory ou au parti whig ; quand on est nommé par une cité ou par un bourg qui professe Tune de ces deux opinions , on ne peut plus s'en séparer; on n'a plus la liberté de son vote, et quand on se résout à voter pour une couleur autre que celle que vous représentez, il faut nécessairement donner sa démission. Ce sont là des mœurs publiques que nous ne comprenons pas bien.

n se trouvait donc que lord Normanby, tory de famille, éla par un bourg tory, était en complète opposition sur la question des catholiques avec le parti ministériel d'alors (le cabinet Liverpool), et sans hésiter il donna sa démission ; libre désormais de tout engagement, le jeune lord visita l'Italie et vint se fixer à Florence avec hdy Normanby. Dans cette vie de plaisirs et de distractions ,

et dans cette villeggiatura dissipée il attendait un temps et

iO DIPLOMATES EUROPÉENS.

ardentes exigences. Les souffpances de l'Irlande n'étaient qoe des moyens , des façons d'éloquence pour aboutir à la destruction de l'œuvre de Pitt qui avait marché , dans sa pensée vigoureuse, à l'unité des trois royaumes. Au point de vue d'une politique élevée, le plus beau résumé de l'his^ toire d'Angleterre n*étaît-il pas d'être parti de l'heptarchie saxonne pour arriver successivement à la grande fusion d'unité nationale? Détruire ce résultat c'était remonter à la barbarie; les wighs môme, les radicaux intelligents ne pouvaient aller jusque-là.

C'est parce que lord Normanby s'était un peu trop lié aux idées d'O'ConnelU qu'il ne fut point conservé dans cette viceroyauté d'Irlande ; lorsque les wighs arrivèrent pour la seconde fois au pouvoir, on craignait d'être débordé par le parti irlandais. Lord Normanby , leur ami trop ardent, fut donc ministre de la marine pendant quelque temps, spécialité pour laquelle il était fort impropre ; mais en Angleterre, avec les privilèges de l'amirauté, le ministère de la marine n'est jamais qu'une situation parlementaire. Quel était le caractère de lord Normanby? une certaine élégance de formes, une manière caustique, et toujours parfaitement littéraire, de voir et d'apprécier les questions, un pea de fatuité qui lui faisait trop dédaigner les longs services, les expériences dont il avait des exemples dans sa propre famille: les Phips, les Mulgrave avaient fourni d'excellents marins. Si la littérature donne une connais-

us MARQUIS DE NORHANBT. Si

sance superficielle, une œiiaine droiture d'esprit, une manière facile de juger les choses et les hommes, elle a aussi ses ioconvénieuts. On papillonne superficiellement) on dédaigne les spécialités, on se croit une science générale, une ODiTersalité souveraine qui prend indirectement toutes les fomies, se multiplie dans toutes les situations. Lord Normanby ne resta donc que quelque temps au ministère de la marine pour passer à celui de Tintérieur , plus dans ses goAts, dans ses attribution^. D'ailleurs en Angleterre, que font eo général les diverses natures des ministères à des hommes purement politiques, choisis dans le parlement par on revirement d*opinion , et si désignés qu'ils doivent nécessairement arriver à la position que leurs antécédents ont faite ? Une fois- membres du cabinet, leur préoccupation est de faire dominer l'idée qu'ils représentent, les amis qui les ont entourés. Quant à ce qu'on appelle le matériel des afliiires, l'administration positive, elle dépend moins d'eux que dessous-secrétaires d'État, hommes de bureaux et de dossiers. Ainsi la plupart des actes de chaque département se font par l'exclusive action des sous-ordres dont l'expérience est vieille et dont l'aptitude s'est longtemps façonnée. J'ai dit par exemple à l'article de lord Palmerston, qu'avant de devenir un homme politique, S. S. avait occupé plus de vingt ans le simple poste de sous-secrétaire d'État au département de la guerre, et qu'il s'y était montré actif et véritablement spécial.

«2 î)ît»LOMAtES feUROrtENS.

Le tUtnistefe de John Rudseli se retira tolit entier ^ar faire place atix tories et i M. Peel. Le tnarquis de NoN mâbby dofatid sa démission avec ses alnis ; li résolut de vistiër ëtieorë Une fois sa cbère Italie, bttendatit tout des dreonStaUbes et dé la beUe position que M. Pèel foisalt âtl parti thig par ses cohcessions. Il n'y eut riéU de plus éttratagàUt, déplus eU dehors des couditioUs d'Un honUne politittUë d*unë Certaine gravité que là conduite de sir Robert Peel daUs le^ trUis dernières àUnées de sôii ministère de 1^43. t*était niauqUër dé tftct et de seus (|ue de se jeter, lui avec teâ amis, dans UU libéralisme outré. H. Peel et les tories reâsèmblaieât un peu alors aux légitimistes français qiii, en abdiquant leUrs principes , appellent ou aident là rétiublique en exagérant les doctrines de liberté. Chaque hottuhô et chaque chose doivent être incessamment en rapport, et (Chaque Situation doit S'harmohisér avec les personnes : aui Conservateurs, Tordre, l'unité; aux novateurs, l*aUârchie , le désordre. Que si UU républicain exagère lès principes monarchiques , oU Un Ihonarchiste lès pHficipes républicains, Tun et l*autrë perdent alors là ValeUt* des principes et leur moralité personnelle. M. t^eet fit donc dû tort immense â son parti, et Un plus grand tort h luimême, dans ce ministère stérile et remuant qui mit en péril la constitution d'Angleterre. Lord Pàlmerstort et lord Normanby purent espérer , sans porter leurs prévisions trop loin, un prochain retour aux affaires; les

LE MÀRQUIâ ÛE NOEVAIffiY. IS

choses étaient cléjà prêtes lorsque l'un et Vautre visitèrent Paris à leur retour dltalie. Cette rencontre, en avril 1846, fut moins un hasard qu*un rendez-vous sérieux sur ce terrain de France [qu'on avait besoin de tàter , parce que là se faisaient les grandes affaires. Lord Pahnerston allait reprendre le département des relations extérieures et , dans sa pensée, lord Normanby accepterait Tambassade de Paris ; tous deux donc voulaient se poser en présence des hommes d'État et des corps politiques en France. Us virent beaucoup de inonde; charmants de manières et de discours, ils cherchèrent à effacer les préventions tScheuses que Ton gardait à leur égard depuis les négociations de 1840 , si maladroitement accomplies par M. Thiers.

Les choses étant ainsi préparées, à la formation du dernier ministère de 1846, avec lord Palmerston, le marquis de Normanby accepta l'ambassade de Paris, poste que Ton considérait comme très-important. Ici se présentent , sous un triple examen, le caractère du noble lord, la société dans laquelle il va résider, et enfin l'esprit du gouvernement auprès duquel sa cour l'accrédite. Lord Normanby , homme aimable, causeur vif, piquant et d'une éducation très avancée, aurait nécessairement un salon agréable ; ses habitudes littéraires, sa fréquentation d'un monde d'artistes, le souvenir de sa vie florentine , pourraient lui donner ce lustre, cette grâce parfaite, attrayante, mais souvent aussi cet oubli des grandes convenances du monde dont les

ii DIPLOMATES EUROPÉENS.

Anglais donnent trop souvent l'exemple lorsqu'ils ne sont pas dans rextrémité opposée ; sa condition d'homme de lettres, et il n*y avait jamais renoncé, avait laissé sm* lui rempreinte d*une susceptibilité, d'une vanité d'autenr, d*un amour-propre qui, je Fai déjà dit, est un peu notre caractère à nous tous, qui écrivons tant bien que mal sur les choses humaines. 11 devait en résulter qu'au premier choc, à la plus simple résistance, lord Normanby s'arrêterait, ferait la moue comme une belle femme blessée , ou bien le matamor comme un héros de ses romans fashionables. On voit ces choses-là chez les gens de lettres à un plus haut degré que chez les hommes politiques qui ont appris la patience. Après avoir créé des types fantastiques, lesromancierss'identifient avec le personnage qu'ils ont inventé; ils en devieiinent la personniQcation sincère, avec leurs pompes et leurs ridicules. Je ne fais de cela aucune application; lord Normanby, comme tous les auteurs, devait subir les effets de cette maladie de Timagination et de TorgueiL

Ensuite la haute société française dans laquelle lord Normanby allait vivre , est de sa nature peu patiente envers ceux qui méconnaissent ses droits aux égards et aux respects. Si elle va au-devant des étrangers avec une cordialité bienveillante , elle exige que par réciprocité ceux-ci respectent le pays et jusqu'à ses préjugés. Lord et lady Palmerston , lord et lady Normanby, avaient été comblés d'égards lors de leur passage à Paris avant la formation du ministère whig;

LB MARQUIS DE KORMANBY. fi

rambassadeor et TafirtNissadrice ToublièreDt an peu trop quand ils revinrent officiellement prendre possession de l'hôtel du faubourg Saint^Honoré; non pas que lord Normanby oessAt d'être un homme aknable , mais il manquait de cet usage du monde qui est la vie sociale; il restait trop Tartiste de Florence, avec le souvenir de Texistence étourdie et facile sous le soleil d'Italie. L'ambassadeur ne comprit pas assez les distinctions de rang, la hiérarchie si respectée pourtant en Angleterre.

Il faut encore ajouter que toute cette école des whigs s'était fait de fausses idées sur le caractère et Tesprit du pouvoir auprès duquel lord Normanby était accrédité : je ne parle pas du souverain, dont l'intelligence était trop supérieure et la position trop élevée pour que les petites irritations pussent l'attelndie, mais du ministre qui, par sa position spéciale au département des affaires étrangères, devait avoir à traiter des questions sérieuses avec lord Normanby. Halheihsement ses amis les whigs avaient pris comme type conunoii des hommes d'État en France, M. Thiers. En 1840, on avait vu ce ministre étourdi s'aventurer en aveugle puis reculer en enfant; et de là lord Palmerston avait conclu sans doute qu'avec tous les ministres français et dans toutes les questions , on pouvait agir de la même manière ; qu'ainsi que M. Thiers, H. Guizot s'aventurerait sans réflexion pour reculer ensuite avec faiblesse. Ici lord Normanby se trompait étrangement, et ses amis avec lui. Chaque honune a son

Ib diplomates européens.

type, chaqtle époque son caractère ; 11. Gùizot appartenait par son origitie è Técole de la Restauration, c'est-à-dire à mi gouvernement de dignité, de raison et de tempérance. Il he ferait donc pas une parade de stratégie , comme au cirque ; il n*ifayoquerait pas l'époque impériale (époque sûr laquelle ses jugements n*ont Hén d'enthousiaste); mais, conune toute l'école de MM. de Talleyrènd, de Riclielieu, de La Ëerronnays, il n'oublierait Jamais qu'il existait une France, digne, forte, traditionnelle, et que, si son goQtèrnement ne doit instilter personne ni ftivoriSër les idées de désordre, il ne doit point non plus se laisser insulter; H savait qu'un pouvoir sérient ne doit agir qu'après m&n délibération, mais aussi que lorsqu'il a pris un parti d'hoAneuf et de devoir, 11 doit y demeurer ferme. A tout cela J*aJoUte cette autre conviction fort élevée chez II. GUiîot, qu'un pays éclairé tel que l'Angletef re peut bien se laisser entraîner par des questions d'amour-propre, actives, Irritables, mais que tôt ou tard ce pays i^etient 9 ce qui est Juste et vrai. Non , 11 n'y avait pas , il be pouvait pas y avoir de divisions asset profondes entre deilt grands peuples pour qu'ils dissent prêts à adopter des colères sans motifs et des susceptibilités toutes personnelles.

Jusqu'à la question des mariages espagnols, lord Not^ manby se tint dans le meilleur rapport possible : ses salons furent ouverts, un peu confusément sans doute; en tous les cas, avec une extrême bienveillance. Les manières

LE ÉAftQbiS M NORttANBT. ïï!

fle B. S. tânoignantes , avec dei gestes nh péti italiens , plaisaient aumotide artistique; les affaires sembftietit moins dtcUpet Fambassadeur que la itatisique , là peinture , en an inotlà fie facile de Paris. L'ambassadeur affectait même ane grâce parilculièi^e i tecondé dans les hotmeUfs de sa tnaisôn par lady Normanby. Mais lorsque la question des mâriftges e^pagdols Dit soulevée, le caractère limpide et gracieux de 9. 9. B'altéra toUt d'un coup, et alors Tinrent cette cotrespondauce, ces rapports, qui depuis ont reçu la plus grande publicité. En généralisant ces dissentiments, on peut lë# placiet* dans Une sphët*e de térlté historique qui doit les dépoiiiller de beaucoup de sttigularités. En eBët , ië TTai point de la question (Ju'aucun débat tie poutait modifier, c'était là dissidedce essentielle, traditionnelle ^ qui à toutes les époques et datis toutes les situations, devaient elister entre la France et l'Arigleterre sur les mariages espagnols ; ni les justes convenances des personnes , ni les précautions de phrasés , ne pouvaient change!* la Uaturé des choses, la tradition des iutéféts. Quand on disait qu'on était d'accord sûr tous les points, c'était un mensonge oU ufae illusion \ pAr la force dé^ choses on devait ne pas tout se dfaré et agh* séparément. Lés caractères devaient donc ft'altêrer pnr la situatioh étrange d'une alliance dé principe et d'une séparation d'intérêts. Voici en effet deux gouvei^nements qui, placés pour chaque détail des affaires chacun dahs des positions hostiles, héanmoins doivent Vivte d^ac-

cord sur l'ensemble de la politique ; c'était une des pins grandes difficultés, parce que les deux situations s'excluaient Tune par Vautre; on devait s'entendre cordialement et marcher dans des buts divers. Voilà ce qui explique comment des caractères évidemment loyaux ont pu suivre une ligne de conduite secrète et séparée , et cela par la force des choses. D'ailleurs, et il faut bien admettre ceci en diplomatie , c'est que suivre et développer un système particulier utile à son pays et chercher à le faû-e triompher par des moyens de finesse et d'habileté, ce n'est que de l'art usuel, admis, reconnu.. La loyauté dans ces sortes d'afTaires ne consiste qu'à tenir la parole donnée, les engagements pris; sur tout le reste , on demeure libre de sa ligne, de sa politique, et l'habileté consiste à la faire triompher. Ainsi la France a pu très-librement soutenir et développer ce principe : <e qu'elle n'admettait pour le mariage de la reine Isabelle qu'un membre de la maison de Bourbon. » Ce principe posé, et pour le faire réussir, elle a pu légitimement employer tous les moyens qui rentrent dans les éléments et les labeurs de la diplomatie; ici elle restait pleinement dans son droit; elle n'eût trompé qu'au cas où elle aurait dissimulé son but ou changé de principe. De son côté , et je reste dans les conditions impartiales , la diplomatie anglaise a pu soutenir, appuyer un candidat de son choix , sans excepter le prince de Cobourg ; c'était son droit ; si elle n'a pas réussi, c'était sans doute parce que sa combinaison

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