‹ Les diplomates européensChapitre 53 sur 117 · Voir mon Histoire de ia Butauraiion · texte numérisé non relu

Voir mon Histoire de ia Butauraiion

le Doble roi Charles X lui confie une mission difficile, mais enfin qui n'est ni au-dessus de son courage, ni au delà de ses moyens. Il s'agit, pour sauver sa couronne, de porter à Paris les ordonnances qui constituent un nouveau ministère, dont lui duc de Mortemart a la présidence ; Paris est insurgé, il est vrai; la sédition est maîtresse de tous les points; on tfi^ quelques coups de fusil, comme dans les émeutes de la Fronde; mais il n'y a pas l'ombre, le simulacre de ces grands périls que le duc de Mortemart a su dignement afiîronter dans ses belles et grandes campagnes. Il est plein de force et de vie, car il a quarante-trois ans à peine; il commande une compagnie de vieux soldats, débris de la garde impériale (les Cent-Suisses). Sa mission q*^ riep d'^nposâibl0 ; m roi malheureux l'envoie ^ Paris jffH^ communiquer les ordonnances de retrait des coups d*Ét9t, soit aux Chambries, soit à la commission de THÔtel de Ville. Eh bien , je n'ai jaipais lu ce singulier itiuéraire dfi duc ()ç Mortemart sans être frappé du dé^rdre, de Tiih certitifde qui président à S9 conduite: il fai^t aller vite, et il 3'arréte partout; 1^ si f)raye, slnqqiète du murfuure ()es feuilles du bois de ^onlogne, de3 vents qui hii rapportent les bruit3 populaires de Paris; il entre timidement dans la iprande cité, comme s*il allait commettre une mauvaise action, et au nom d'une cause qu'il ne saurait avouer; il fait tout, hormis d'accomplir sa mission; il vague enfin dan point à un autre, jusqu'à ce qu'il se retire furtivement au

palais du Luxembourg. Cette contradiction dans la vie du duc de Mortemart est une de ces fatalités qui doivent vivement frapper les esprits dans l'étude des caractères humains. Il y a des moments où la faiblesse et Timpuissance de l'homme se révèlent d'une façon étrange, où il est impossible d'échapper à cette loi commune d'abaissement qui Doqs conmiande à tous; il y a des peurs qui nous saisissent on ne sait pourquoi, afin de témoigner de notre humaine nature. Enfin, je dois le dire, le populaire soulevé est une chose si efiîrayante, que les caractères les plus fermes, les plus décidés, n*osent pas quelquefois le regarder en face. Trêve à ces tableaux d'une époque déplorable; j'ai hâte de revenir à l'existence, si éminemment distinguée, de M. le duc de Mortemart.

Le nom de Mortemart appartient à la lignée des Rochechouart, si favorisée des dons de l'esprit et de la beauté; on sait que madame de Montespan était Rochechouart, et la spirituelle favorite ne démentait pas les beaux caractères de sa famille. Cette maison est d'origine de la Marche ; les généalogistes, souvent très-faciles, la font reAonter au x« siècle, jusqu'à son fondateur, Aimeri P^ Mais l'historien consciencieux sait que rien n'est plus incertain que ces sortes d'origines qui n'ont souvent d'autre similitude que la conformité de nom, ou, pour parler plus exactement, le surnom de la terre. Ainsi, qu'il y eût des vicomtes de Rochechouart au x* siècle, c'est incontestable, parce qu'il y

avait une vicomte et ane ville de ce nom. Le doute commence sur cette question, de savoir si les Rochechooart actuels descendent des vicomtes primitifs. Ici qu'on me permette quelques réflexions qu'autorise l'étude des vieilles chartes. Je crois que la maison primitive de Rochechouart s'est éteinte dans le xvi* siècle, et que c'est par alliance on par substitution que celle d'aujourd'hui porte les armoiries et les titres de l'antique lignée. Ces armes sont fascées et nébulées d'argent et de gueules, couronne de prince sur l'écu et couronne ducale sur le manteau. Les supports sont deux griObns de sable, colletés de gueules bordés d'argent, avec cette devise un peu ambitieuse, ante mare unda, et c'est à cause même de cette devise superbe que l'histoire critique peut se complaire à discuter les titres et l'antiquité de la maison de Rochechouart actuelle ; il ne faut jamais trop d'orgueil en ce monde.

Casimir-Louis-Victumien Rochechouart, duc de Mortemart, naquit à Paris, presque au berceau de la Révolution français^, c'est-à-dire le 20 mars 1787. Enfant, il ëmigra avec toute sa famille, et l'Angleterre fut le lieu de sa première éducation. Lorsqu'à l'époque du Consulat un peu d'ordre naquit en France avec l'énergie de ce gouvernement réparateur qui balaya l'idée de 1789, la duchesse de Mortemart revint avec son jeune fils à Paris ; la terre natale est si belle à saluer! son fils avait alors quatorze ans. Il y acheva ses études. Une des branches de cette maison

LE DUC DE MORTEMART. il

8'étant rattachée à l'Empire par Tacceptation d'une charge même dans le palais impérial, le jenne Mortemart à seize ans s'engagea dans les gendarmes de la garde, que commandait M. de Ségur. La guerre, c'était vraiment la carrière des gentilshommes sous Louis XIV. Dès la plus tendre enfance , n'allaient- ils pas s'essayer aux sièges et aux batailles? L'Empereur aimait ces noms de grande noblesse; il aurait voulu s'en entourer par tous les cAtés; on a dit plus tard que cette noblesse l'avait trahi, erreur d'histoire qu'il faut se hâter de démentir. Tous ceux qui loi restèrent fidèles jusqu'à la chute de son pouvoir, ceux même qui vengèrent sa mémoire^ les Las Cases, les Montholon, les Ségur, étaient gentilshommes; si l'Empereur fut trahi (les événements eurent tant de part à sa ruine), ce fut bien plutôt par les fils de la Révolution française , par les honmies qui, étant montés jusqu'à une fortune inespérée, craignaient de la perdre; tous fatigués de la guerre, voulaient enfin jouir du repos qu'ils croyaient avoir acquis par tant d'efibrts et de services.

Ce fut en qualité de simple sous-lieutenant que le jeune Mortemart fit la campagne d'Austerlitz jusqu'à Friediand , à Austerlitz il avait dix-huit ans, à Friediand , dix-neuf et demi ; il fut alors nommé lieutenant dans un régiment de cavalerie, décoré de la Légion-d'Honneur sur le champ de bataille, puis capitaine, ayant gagné tous ces grades un à un , en s'exposant avec courage dans les plus glorieuses

4a DIPLOMATES EUROPÉENS.

journées. A cette époque, il fut attaché comme aide de camp au général Nansouty, et toutes les cam|>agnes de la grande armée virent le jeune Mortemart. Comme je n'écris pas un annuaire militaire, je n'ai nul besoin de répéter la chronologie des batailles : elle se trouve partout écrite. Après les plus beaux faits d'armes dans la fatale campagne de Moscou, Napoléon le nonmia baron a?ec une dotation de 2,000 francs de rente. Je rapporte ce fait singulier, parce qu*il exprime ce qu'avaient d'étrange ces façons de l'Empereur à Fégard de la vieille noblesse. YoUà rhéritier des Mortemart , duc héréditaire par race , appelé sous le vieux régime à toutes les dignités de la cour, et qui reçoit le titre de baron , ni plus ni moins qu'un fournisseur d'armée ou un préfet; propriétaire d'un héritage immense, on lui assure un majorât de cent louis, les gages qu'un Mortemart aurait donnés à un huissier de chambre. C'est ce que ne pouvait comprendre le vieux roi Louis XYIII, si spirituel, si railleur; il s'expliquait parfaitement comment Bonaparte avait pris la couronne de France , c'était un Eût de gu^rrie et 4iS Tjéyqlution ; mais le monarque si fort en généalogie refusait de croire qu'un. gentilhomme se transformât aussi pleinement, qu'un duc ou marquis de nais^ sance devînt baron comme le dernier des parvenus dans la monarchie de Bonaparte. Pourtant tout ceci s'explique encore : l'Empereur, grand féodal, voulait rétablir un lignage nouveau, une noblesse à lui, dont sa couronne impériale

serait le sommet ; et en vertu de ce principe » il créait de grands et petits feadataires autour de lui. Par suite de cette étrange fusion, un Uortemart était l^aron, Fouché duc, et Cambacérës prince , dans ce bizarre assemblage qui formait comme la base de son organisation monarchique 1 11 fallait être Napoléon pour prendre les corps , les cœurs et les âmes, et préparer sous sa main de fer ce singulier chaos do passé et du présent.

H. de Mortemart, baron de l'Empire, fut ensuite attaché à la personne de l'Empereur comme officier d'ordonnance ; ce groupe de jeunes et fringants officiers, réuni autour de Napoléon, comptait tous les grands noms de l'ancienne monarchie. L'Empereur, conmie Louis XIV, aimait à dire * : Mortemari, Turenne, Praslin, Ségur, quand il donnait un ordre, et un nom de roture sortait difficilement de sa bouche. Singulière destinée que la postérité a réservée à Napoléon! c'est rhomme populaire que Ton offre à la démocratie comme souvenir et comme symbole , et personne ne fut plus aristocrate, plus dédaigneux pour les noms de bourgeoisie et de peuple; il aurait tout fait pour un enfant de vieille noblesse, et ne pardonnait rien à la bourgeoisie qui s*élevait. M. de Mortemart fit donc conune officier d'ordonnance les glorieuses et tristes campagnes de 1813;

il s'y comporta bravement, et fut désigné pour porter à

1. Cet esprit de remperear Napoléoo j*ai cherché à le fidre coasatlfe moo travail sur VEwrope pendant le Comutat et l'Empire,

l'impératrice régente les drapeaux pris à rennemi. A la fille des empereurs il fallait un nom de haute noblesse. Il vint alors à Paris dans toute la force de la jeunesse et de la vie ; puis il rejoignit l'Empereur qu'il ne quitta qu'après le dernier champ de bataille. A la Restauration , H. de Mortemart, baron de l'Empire, reprit son titre de duc, conune sous l'ancien régime; il fut élevé à une des premières pairies» et nonuné capitaine-colonel des Cent-Suisses de la garde, toujours par droit héréditaire si respecté par les Bourbons. Sa mère était une Brissac , et les Brissac , dans leur race , avaient la charge de colonel des gardes suisses depuis Henri IV, comme les Biron , celui des gardes françaises. Le dernier titulaire avait payé son devoir de son sang. Le duc de Brissac actuel avait préféré la carrière administrative à Tuniforme du soldat, et sous le titre de comte il avait accepté une préfecture des mains de l'empereur Napoléon ; les Cent-Suisses passèrent donc au duc de Mortemart avec la pairie dès que la maison du roi fut restaurée en 181&.

A cette première restauration , il y avait un étrange mélange de toutes choses ; du libéralisme de 1789, avec le système impérial, à peine tombé, le tout couronné de la pensée bourbonienne; le gouvernement de Louis XVIII se donna spécialement pour but de rattacher les gentilshommes qui avaient servi Bonaparte de leur épée ; sans manquer à la fidélité traditionnelle , ils y trouvaient tout à la fois un

soayeDir delà vieille monarchie et un véritable gage donné aox idées nouvelles, fusion qui plaisait considérablement an roi Louis XVIII. A son tour le duc de Mortemart accepta le conunandement des Cent-Suisses : on sait que cette compagnie ne portait ce nom étranger que par une forme traditionnelle : composée en majorité de vétérans de la garde impériale, les vieux soldats trouvaient là une retraite paisible et armée ; leur service consistait à la garde des portes du palais. 181& passa rapidement, et lorsque les Cent- Joars arrivèrent, M. de Mortemart suivit Louis XVIII à Gand avec une honorable fidélité : s*il avait servi Napoléon jusqu'à Fontainebleau* une fois délié de son serment il pensa ne devoir d*autre loyauté qu'à la vieille dynastie à laqneUe appartenaient son nom et sa famille.

A la seconde restauration , M. de Mortemart n'avait point encore acquis l'flge légal pour le vote dans la Chambre des pairs, il ne prit donc part à aucune des procédures de cette époque ; il eut le bonheur d'échapper à de terribles nécessités de réaction ; il ne s'associa que d'une façon très-indirecte ani travaux habituels de la pairie. Dans l'organisation de la garde nationale, le duc de Mortemart accepta le grade de major-général sous M. le comte d'Artois. Son nom , ses antécédents ne blessaient aucun parti. Les Mortemart, de sentiments libéraux et faciles, avaient été un peu partout.

De là cette grande tempérance de caractère, ces opinions calmes, ces principes impartiaux; et en le plaçant dans une

position si élevée aa sein de la garde nationale» on voulait donner un gage à la partie bourgeoise et modérée de la population de Paris. H. de Mortemart n'avait point cette ardente passion du royalisme qui animait la Chambre de 1815, et surtout ce qu'on appelait le pavilhm Marsan, l'oriflamme fleurdelisée. Monsieur, comte d'Artois. Par sa famille même , il était tout entier dans les opinions da duc de Richelieu, et par tendance il tenait un peu à toat k monde. A cAté de lui il y avait un Mortemart trësHmpérialiste par sa femme, dame d'honneur de l'impératrice Marie- Louise ; puis les Forbin-Janson , dont l'un était exilé* proscrit par la réaction royaliste; et l'autre* missionnaire ardent et tout à fait dans les intérêts de la royauté la pins exaltée. Un Rochecbouart conunandait la place de Paris, lors de l'exécution du maréchal Ney, et avait longtemps servi eu Russie; du reste, je répète que M. de Mortemart, de droite et de gauche, avait des proches, des parents, des amis dans toutes les opinions : et c'est une remarque à faire à l'égard de presque toutes les grandes familles d'aristocratie, elles s'arrangent si parfaitement qu'elles trouvent des frères, des cousins sous tous les drapeaux. Prenex les Montmorency, les Choiseul, comme les Mortemart, les Larochefoucauld , les Rohan, vous trouverez une division très -habile parmi leurs membres, de façon qu'il y en ait toujours un qui appartienne à un parti différent; et dans la même famille, des gentilahonmies légitimistes.

d'antres ralliés, de vrais iippérialistes , qnelquesmns fnsaDtméme le républicanisme. Pourquoi cela? Est-ce simple hasard, ou calcul habile, intéressé? Mon Dieu, il y a de l'un et de Pautre, et l'on s'explique d'ailleurs tout cela en présence des chances sf mobiles et si yariables qui agitent notre patrie depuis 1789. Ces familles, en effet, qui ont de grandes propriétés, des fortunes à conserver, désirent, sons quelque système que ce soit, un patronage qui les sauve de la crise. La légitimité triomphe-t-elle ? vite le parent royaliste efst invoqué. Est-ce la révolution? un autre cher cousin âiontre un peu son petit bonnet rouge. De cela il faut conclure que Tesprit est encore parmi les gentilshommes de France, et qu'ils n*out rien perdu de cette habileté tant célébrée par le cardinal de Retz sous la Fronde.

Le duc de îlortemart resta tout militaire à cette première époque de la Restauration ; on le voyait fort assidulnent à la têie de sa compagnie des Cent-Suisses, composée d'hommes à la taille colossale, sous de splendides uniformes, presque tous décorés, image de ce qu*avait de plus magnifique la vieille garde; ils défilaient la parade selon Pantique usage, avec les fifres et les tambours qm' jouaient la marche traditionnelle des gardes suisses. D'après la' hiérarchie du palais, toutes les portes intérieures, je le répète, étaient confiées aux Cent-Suisses; les gardes du corps étaient dans les appartements; les Cent-Suisses hors les iMttants, ocnÉme setitiiielles d'hoRneiir. Le duc de Mot-

temart avait pour lieutenant le marquis de Rongé S d*an royalisme ardent; mais il mettait un soin particulier i commander lui-même sa compagnie qu*il aimait comme sa création; dans la Chambre des Pairs* le duc parlait peu et avec une timidité extrême, en ménageant tous les partis; esprit essentiellement droit, avec des intentions excellentes, le duc de Mortemart n'avait qu'une portée très-limitée, et en vain on eût recherché en lui la grAce qu'on disait héréditaire dans les Mortemart ; sa conversation était douce, de bonne compagnie , ses manières afTables, mais il n'avait vraiment, ni dans sa parole, ni dans sa tenue, rien de sapérieur. L'heureuse obscurité à laquelle il se condamnait, était-elle une justice qu'il se rendait à lui-même? C'est ainsi qu'il passa les ministères du duc de Richelieu* de M. de Villèle, votant avec les opinions modérées, pa^ lant peu, très-dévoué à ce parti conciliateur qui voulait faire de la Restauration un système bienveillant de fusion entre toutes les flmes.

En 1828, une carrière plus vaste, plus large, s'ouvrit devant lui; car il fut initié aux affaires actives du gouvernement. Depuis 1818, l'ambassade de Russie était confiée au loyal comte de la Ferronnays, qui l'avait remplie avec probité , dignité et confiance. Lorsque Charles X résolut de former le ministère de M. de Hartignac, conmie une concession aux Chambres, il désira un ministre des affaires

Page 1