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Voyez les mémoires si curieux de Favier

LE BARON DE THUGI]t ET LE COMTE DE STADION . 73

il avait pris tous les moyens praticables, et rien d'étonnant qae le baron de Thugut eût été compris sur le livre des pensions que Louis XVI faisait en Europe pour assurer son influence diplomatique « méthode que T Angleterre suivait depuis trois siècles; les gouvernements amis ne s'en inquiètent pas davantage que de voir des honneurs ou des ordres étrangers briller sur la poitrine d'un de leurs agents. C*est de la réciprocité; et au demeurant mieux vaut celte application secrète des fonds de l'État pour s'assurer une bonne position en Europe, que des prodigalités incessantes qui , dans un système de Chambres ou de représentation publique, s*absorbent dans des combinaisons souvent sans but utile et pratique.

Tandis que M. de Thugut entrait si largement dans les affaires publiques, Philippe de Stadion, beaucoup plus jeune (né à Mayence le 18 juin 1763) , sortait de l'université de Goëttingue pour faire partie des bureaux du prince de Kaunitz. Philippe Stadion appartenait, lui, à une famille distinguée de Télectorat de Mayence : de bonnes études l'avaient fait remarquer à l'université, et le prince de Kaunitz aperçut bientôt chez lui des dispositions si parfaitement studieuses, qu'il l'envoya, à l'âge de vingt-quatre ans, conune ministre autrichien, à Stockholm, auprès de Gustave-Adolphe, ce roi chevaleresque qui venait d'opérer la plus merveilleuse révolution au proGt de la couronne. Gustave-Adolphe avait brisé le sénat, les chambres popu-

laires, en vertu de cette conviction profonde, « qu'il n'y a qu'un système de royauté une et ferme , qui puisse relever un État et le placer dans sa force et sa gloire. » Il rêvait donc un grand mouvement national pour la Suède, on mouvement qui l'eût placée indépendante de la Russie et de l'Angleterre. Le comte de Stadion put assister à cette régénération politique, je dis régénération politique, car une nation ne s'élève et ne se fortifie qu'en visant à l'onité dans les pouvoirs ; elle s'affaiblit et se perd sous la domination de la parole et Tanarchie des délibérations. De là peut-être ce sentiment de haine que le comte de Stadion porta toujours à la Révolution française. Nous appartenons nécessairement à nos premières impressions, et la vie pratique même les modifie difficilement.

Le comte de Stadion, jeune homme encore, se lia d'une vive amitié avec le baron de Thugut, qui venait alors d'exercer, au nom de l'Autriche, un grand pouvoir administratif dans la Moldavie et la Valachie. Ce fut après cette mission que le comte de Mercy , ambassadeur à Paris, demanda lui-même que le baron de Thugut lui fût adjoint comme ministre plénipotentiaire ; ces sortes d'association au pouvoir se font à Vienne, sans qu'il en résulte ni jalousie, ni heurtement dans les affaires; quand un ministre ne se sent plus assez fort, lorsque la vieillesse vient le glacer, ou que le poids des affaires est trop lourd, il s'associe une intelligence plus jeune et pratique, qui l'aide d'abord à supporter

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le poids des affaires» et lui succède ensuite ; de maDière qa*il D*y a plus d^mtervalle entre un ministre qui s'en va et un ministre qui vient. De là cet esprit de suite et de tradition : ce qu'on a voulu tout un siècle , on le veut dans le siècle suivant; on ne voit pas les idées et les honunes fuir comme des ombres, et se succéder avec la rapidité de la foudre. Tout système» pour être mené à bonne fin, eiige le développement d'un certain nombre d'années» et une fixité dans les hommes chargés de l'exécuter. Car, lorsque tout est incessamment mis en question, qui peut travailler pour l'avenir? Le conite de Mercy associa donc le baron de Thugut à sop ambassade, dans i^pe époque excessivement dilBcile, au milieu des nouveaux rapports que la {(évolution française allait créer en Europe.

On était en 1790 ; l'effervescence était grande en France; la reine Marie-Antoinette commençait une correspondance active avec Léopold II , son frère ; ses lettres passaient par les main^ du comte de la Marck , et alors M. de T)iugut' reçut mission de préparer à Paris une négociation décisive pour la monarchie : il s'agissait de conférer avec le marcpiis de Mirabeau , sur les ipoyens de sauver enfin cette maison de France , si violemment menacée par Tesprit de Révolution. Dans faris agité, M de Thugut jeta la première base de cette conférence secrète , qu'on appela depuis le comité autrichien, et dont Tinfluence fut si souvent reprochée comme un crime è la noble reine Marie-Antoi-

nette. Mirabeau, fati^é des révolotioDDaires» si facilement domptés si 1*00 eût osé aller à eux, et de cette lutte si faueste contre la monarchie, entrait en négociation avec la cour; homme d'État habile et ferme , il voulait faire du pouvoir après avoir Tait de la révolution ; c'est ce qui arrive aux esprits considérables ; et pour cela il n*hésita pas à négocier avec la cour de Vienne.

Ces négociations n'eurent qu'un résultat incertain , indécis, et M. de Thugut , pour les suivre , continua de résider à Paris jusqu'au commencement de 1792. De là vint sa première liaison avec Pellenc , le secrétaire de Mirabeau, qui, plus tard, émigrant en Allemagne , devint à Vienne le faiseur principal du baron de Thugut *. Pellenc que nous avons vu vieillard encore spirituel, mais aux idées arriérées; connaissant une partie des affaires de TEurope, mais ne les sachant pas toutes ; petite monnaie de M. de Gentz, contrefaçon de cet esprit si supérieur et à tant de ressources !

A cette époque, le prince de Kaunitz arrivé à l'extrême vieillesse et dépassé par les événements, désigna le baron de Thugut pour la direction générale de la chancellerie d'État. On le savait profondément instruit des mystères de la Révolution française; il en connaissait les hommes, et son séjour à Paris l'avait fortifié dans cette idée que malheureusement TEurope ne comprenait pas, « qu'il fallait marcher

1. M. Peltènc fût easaite rattaché à la France par Bf. Marei en iao9. Je Tai vu en 183i , il n*éuil que Tombre de lui-même.

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