‹ Les diplomates européensChapitre 74 sur 117 · L'Europe depuis V avènement du roi Louis-PhUippe · texte numérisé non relu

L'Europe depuis V avènement du roi Louis-PhUippe

afec laquelle il wit «¥ec pUw 4'iiitiaiUé. Ia motif réel eut de traiter dtfenes question qoi se rettachent wx dU^ ficultés toujoan reooaveléea entre la France et l'Àngteterre, ArabaMadear de fonûlle» ebaque fois qn'un point sérieux est è discater, le roi ILéq^ devient le «jsijbUh naire de paix , et cette aitoatîon se révèle encore dans tous les faits de la politique la pins active , la plus vivaœi le droit de visite, les missionnaires de Taîti, et dans une cir-' constance plus réeente encore :

Ai-je besoin de rappeler la ipiestion des mariages espar gnols qui préoccupa si vivement Tattention publique, U y a quelques mois , et qui la tient encore en éveil? Dans cette difficulté tout était sérieux , parce que l'alliance anglaise pournit en Mre profondément altérée. Genx qui snivaie^ la politique depnis 1830 étaient convaincus de ce ftit : « Que raUjamee angtoiflie avait été la base nniqpae d? 90s reports avec TEnrope. » Était-ce un bien, étaitrce un mal? Ce n'était pas à discuter; tf sniBsa^ de dire q/^ l'alUwce était fine nécessité impérative de la situation et qu'on .de^ vait la ménager de toutes les manières. Cette allianoe, «en quelques circonstances particulières , ava# été altérée, suspend«e« jamais complètement brisée. Ainsi, en 184^, Tafliaire d'Oricttt avait apporté une difficulté dans les transactions , et comme le {Nrincipe de Tattiance n'était pas méconnu, les choses graves avaient fini comme d'eUesHuèmes dès ra»énemenlt de II* Cu^mt. L'affaire Pritcbard et la

question du droit de visite étaient même plntdt des criailleries de parti, qu'une séparation de politique générale: on les terminerait par des concessions mutuelles. Il n'en était pas ainsi de la question que soulevaient d*une façon si c<HnpIiquée les mariages espagnols; dans celle-ci il s'agissait de l'ensemble général de la politique, du système toat entier entre les deux gouvernements, Tirritation ne tenait point à une cause passagère qu'on pouvait faire cesser immédiatement, mais à la lutte de deux principes hostiles qui devaient s'empreindre sur tous les actes du goiivemement.

Ce qu'il y avait de plus dangereux dans cette situation compliquée, c'est que les deux ministres dirigeants étaient engagés , en Angleterre et en France > dans des voies si séparées, avec un système d'individualité si aigre, si retentissante, qu'il serait très-difficile d'obtenir un rapprochement cordial ; je vais plus loin : je crois que la reine Victoria elle-même, personnellement en jeu dans une question de famille, s'était jetée dans des sentiments d'irritation irréfléchis qui s'associaient pleinement à la politique de ses ministres, les lords Clarendon et Palmerston. On disait même qu'elle s'exprimait avec ce ton de colère et d'emportement qu'on trouvait dans les reines Anne et Elisabeth; lorsque les fenunes couronnées ont des ressentiments, elles sont inflexibles, implacables, elles vont jusqu'à l'échafand. Rien jusqu'ici n'avait pu cahner l'irritation un peu capri-

LB moi LÉOPOLD. ISS

eieose de la reine , ni les lettres explicatives écrites avec ce ton de simpUdté et de calme , qni voulait convaincre et oe pouvait Tobtenir; ni l'intérêt bien entendu des denx peuples qni étaient à la paix, malgré les tarbnlences de quelques bommes d'État et de la presse.

Dans cette circonstance grave, il n'y avait plus que la voix du roi Léopold qui pût parvenir à atténuer , à calmer cette situation mal engagée et susceptible de produire des résultats désastreux. D'abord le roi des Belges fit quelques difficultés, et on se l'explique parfaitement ; quand les partis sont trop hostiles, et qu'on se place entre eux pour jouer le rAIe de conciliateur, il faut tout d'abord examiner si en 8e posant ainsi, il y a cbance de succès, et si en essayant un résultat sans chances probables, on ne compromet pas sa propre existence, son crédit, sa considération habituelle; teUe était un peu la position du roi Léopold. Dans cette nouvelle crise souveraine, iraitrO à Londres contrarier, irriter, par sa présence, la reine Victoria déjà colère et si violemment agitée? Y avait-il espérance de la jeter dans pne meilleure voie? Le roi Léopold hésita donc quelque temps avant de se charger d'une mission de concorde ; il se dédda enfin, sur la prière du roi des Français, avec ce bon esprit qui le caractérise, parce qu'il était profondément oonvaincn que l'alliance de la France et de l'Angleterre était un principe qu'un malentendu ne pouvait briser, que le royaume Bdge n'existait qu'en vertu de cette alliance et

m DIPLOHâl» BOlOPteNS.

qoe Miu elle tt deoietirmt MB0 garaotfa, et «pi'U B^^^ qu'à alNijqaer.

Le voilà donc eneore à Londres, puis h Paris et à Brweile»» «fin de orimer, d'apaiier Vesprit de 1« reine et des ministres. Ici l'événement était acomylif il o*]r avait plua à revenir, car le mariage était eonaonmié : MUitil maintenant déclarer la gunrre, se jeter dana des iioiidenes infinies? C'est donc enco» à ces boni conseils dn roi dai Beiges qu'on doit d'avoir efiboé faten de ftcfaenses miiMnes* sions au onar de la reine Victoria^ non pas toutes, mail qnelqaes-unes; il devait arriver enfin à faire eansidéier isf mariages espagnols comme one difficulté ordinaire de la potittqae générale, un point diplomatique qui pourrait to«^ joum se régler dans Tavenir, il y avait tant de chances I

Ce rôie important de pacificateur politique, le roi lié^Mld l'aeoepte toujours parce qn'il est dans ses godts, dans ses antécédents, fiî l'on récapitule cette eiistraoe ai pleine, an vnrra qu'elle se résnme par ee seul mot : négoeier. Sa vie militaire n'est rien en présenoe de aa vie d'études et d'affaires : assister à quelques grandes fcatailies à oMé de Teaipereur Alexandre, porter le costanne de général russe, forent les senk accidents desaiennesse,et Mae vouadèsce moment au service de rAllemagne ; à aon réveil, qnsnd ii vint tiabèter l' Angleterre afrè$ aan mariage avec la princsise Charlotte, et Mae posa sans hésiter au milieu des «higs : i darasMNitil étudia lee partis, examina les chances de sm-

U 101 LÉorouD. tu

jorié et de rahiorité daos le parimeiit. Ebi roi de la Grèce, désigné poar occuper le trftiie, U frit Mt eonditioos politt«<i qaes, et il kê pOM dans des limites qa*il ne Teotpas, qa*il ne peut pas dépasser sans se oondamer au yeax de ses amia et de lu-mèiiie. Sw le trône des Belges, il comprend largement sa mission* Gemme il goQTeme on peuple torlm* knt et beaogneu, dwrchenr de ressouces, il a*impose la Bûssion toQt anglaise de laisser triompher le parti de la anjorité, et d*y choisir le ministère sans s'inqnîéter de sa direction. Et c'est chose renuurqnable qa'après seim ans de règne il n'y ait eu en Belgique, pays si turbolent, ni séditiott m gnerre civile. 8i la wsère est grande dans cep* taines provinces, elle résulte d'un fait que tous les polfti* qœs du oeogvës de Vienne ayaient prévu et voulaient em* pêcher : la séparainm de la Belgique et de la Hollande, et de ee système d'isolement qui place la Belgi^ie, tout entourée de douanes hostiles, dans la nécessité de s'àbsopharenelie«iéme(oequiest la misère); et dussé-je être accusé d'hérésie dans les principes modernes, je crois que cette misère centrale, elle la doit un peu à ses chemins de Car, qui ne fsnt pins de la Belgique qu'un passage qà ehacun eaurt au clocher. Qni pourra Jamais dire <p]ieUes seront les destinées des villages, lorsque les yiHes principales ne seront plus que de simplea haltes pour courir aux extrémités delaManchéetduRhinf Mais c'est surtout comme médialemr que le rei LéepeM a

montré une capacité incontestée ; ce n'est point an esprit qui se passionne ardemment; froid, méditatif, c'est une intelligence juste, qui voit et apprécie bien tes positions; et une fois résolu à un acte, 0 se décide avec nne certaine ténacité qui tient à l'école germaniquel Le roi des Belges n'a point cette supériorité qui fait les grandes choses ; mais il a compris que dans sa royauté, soumise peutpétre dans l'avenir à quelques remaniements européens, il devait se conserver parfaitement bien avec les nations qui pouvaient entrer en grande lutte ; il ne heurte personne ; son blason ressemble à ces écus mi-partis dont les nuances touchent à toutes les couleurs ; il écartële moralement d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie et de France. Sa prévoyance est allée à ce point qu'il n'a pas renoncé à la pension de 60,000 livres sterling que lui a votée le parlement comme à répoux de la princesse Charlotte. Ce n'est pas ici un sor«dide intérêt qui l'a fait agir, dans une vie qui sera courte, car elle est déjà menacée par la maladie; son but est de conserver un pied dans les institutions anglaises au cas d'an remaniement européen.

Ce qu\ fait l'éloge du parlement britannique, c'est qae cette pension n'est pas l'objet du plus petit débat; notre chambre parcimonieuse, étroite, l'aurait supprimée vingt fois. Pourquoi le pariement la garde4-il? C'est qu'il a intérêt de laisser s'empreindre un caractère anglais sur le roi des Belges, il le tient ainsi et le maîtrise. Crtte situation

LE EOI LÉOPOLD. 1S7

fait toote la force du roi Léopold ; elle est dans son eq>rit ; et un pied constanuiient à Londres et nn à Paris, il se réserve toutes les chances. Pour sa position royale» les chemins de fer sont précieux * il peut donner et dîner entre deux négociations; véritable ressource pour TEurope entière, que d'avoir un roi presque entièrement dégagé des préoccupations spéciales de son propre gouvernement, et qui peut s'intéresser à tous ; avec la reine Victoria, Léopold est en famille; avec le prince Albert, il demeure dans la plus vive intimhé : à Berlin, à Pétersbourg, à Paris, il est encore en famille ; on lui confie les bonnes et les mauvaises paroles, fl atténue les vivacités, fl calme les ressentiments; il sait tout ce qu'il y a de violence presque enfantine dans la reine Victoria, et la portée de ses coups de sceptre qui sont qudquefois des coups d'érentail : il a pacifié les jalousies de ménage; il ccmnalt ce qu'elles peuvent avoir de triste et de malheureux. Et comme nous tous, dans quelque position que nous soyons placés, nous avons des infirmités intérieures, des faiblesses intimes, en un mot, ce que l'empereur Napoléon appelait du linge sale en famille, il en résulte pour celui qui est appelé à tout voir, et à qui Ton se confie, une sorte de supériorité; maître de beaucoup de secrets, il est tout-puissant. Le roi Léopold doit tout cela moins à son génie , à sa hauteur d'intelligence, qu'à l'art bien réfléchi de tout entendre, de tout écouter et de se poser comme ari)itre. C'est ainsi qu'on se rend d'à-

tSt DIPLOUATEB EUBOFÉENS.

bord nécessaire, et puis on gagne nne expMenee otOepoor les grands débats qni penrent éclater entre gonremenienti et peuples*

Comme roi des Belges, sa position devint de phu en phn délicate, malgré le de?oir qu'il s'est imposé d*être tonjoun rhomme et le soorerain de la majorité. Prince protestant, fl avait donné sa conBance an parti catholique ; et pourquoi cela ? C'est qu'il savut que ce parti, indépendamment de m force réelle, était le grand ennemi de la maison d'Orange, et que seul il rendait impossible un retour vers la domination de ces princes. Aujourd'hui, et pour céder à un antre mouvement parlementaire^ le roi Léopdd vient d'exdurele parti catholique des aflhires, et créer une administratioB qui s'intitule civile et libérale.

C'est bien. Je crois que M. Rogier est un homme essentiellement modéré ; il ne fera rien dans les idées et les intérêts révolutionnaires ; mais le parti catholique passant tout entier dans l'opposition, il faudra que le nouveau nnnistère trouve quelque part son appui, et comme il compte un très-petit nombre de voix personnellement dévouées, il devra recourir au parti orangiste comme les wlùgs en Angleterre avaient eu recours au parti irlandais d'O'CoDoell; c'est ici le danger du nouveau ministère, et je dirai pre»que de l'établissement tout entier de la monarchie belge. Les orangistes sont encore très-nombreux en Belgique; ils se rappellent ce temps heureux oà l'industrie, le wat

merce, avaient pris an heureax développement, où Anvers était le premier port du monde ; ils révent donc un retour, je ne dis pas à la réunion absolue, mais à un gouvernement séparé sous la direction d'un des princes hollandais ; là est leur but, leur tendance] et désormais M. Rogier ayant besoin de leur appui, ils le feront acheter par des concessions qui préparent un changement inévitable dans la souveraineté.

Le parti catholique pouvait être souvent incommode, exigeant, mais avant tout il était belge, ennemi des Hollandais parla croyance, séparé d'une façon irrévocable de la maison d'Orange ; et voilà pourquoi le roi Léopold, tout protestant qu'il est, s'était habilement appuyé sur cette force.

On peut donc prévoir une certaine crise pour la Belgique. L'état maladif du roi dont l'abdication ou la mort créerait une régence avec un jeune successeur plein de sangfrançais, l'opposition des catholiques, l'inévitable tendance des libéraux modérés vers les orangistes, toutes ces causes réunies peuvent détruire ou altérer l'œuvre des protocoles de 1831.

Les lecteurs attentife ou firivoles qai parcourent encore aujourd'hui le Bulletin des lois^ immense et fabuleuse collection (le Corpus jurU est bien petit à c6té), trouvent un Dom presque stéréotypé pendant quinze années, celui de M. Maret, secrétaire d*État du Consulat et de TEmpire. Sous le consul Bonaparte, il prend le titre modeste de H.-B. Maret; sous l'empereur Napoléon, sa dignité s'élève, il est duc de Bassano, duché qui a péri avec tant de fortunes fabuleuses. Quel que soit le jugement que Ton porte sur M. Maret, il est impossible de voir une plus grande constance dans la situation d'un homme public, pendant une période de despotisme, de caprice, de victoire et de revers: appuyer le même système, et soutenir le même pouvoir,

c'est là une de ces physionomies qui se rencontrent rarement dans le cours habituel de notre histoire si mobile.

Ceci tenait à deux causes : au caractère d'abord de Mpoléon qui s'emparait d'un homme, le dominait à ce point d'en faire son image en petit ou en grand ; il se l'attachait par des liens de fer et de diamant; il se reflétait en lui avec une telle poissance, que celui^d ne pouvait plus s'en séparer, comme s'il ne respirait que de son souffle. Cela venait ensuite d'une certaine moyenne d'esprit, d'une énorme souplesse de caractère, d'un sentiment d'obéissance passive qui ne savait pas résister ; enfin de l'absence absolue de tout système, de toute idée personnelle ; de manière que le ministre s'identifiait avec l' Empereur, le devinait, développait sa pensée, se gardant bien de toute réristance, de tout obstacle ; ce que l'Empereur voulait, M. Maret le voulait aussi ; ce qu'il pensait, U le pensait aussi, avec une telle naïveté, une telle bonne foi, que pour lui tonte idée individoelie eât été un crime : il ne pouvait même pas en supposer le possibilité diez les autres.

L'Empereur n'eut jamais que deux ministres de grande intelligence, M. de Talleyrand et Fouché, et tons deai il les brisa parce qu'ils avaient sous des points de vue divers à l'égard de la Franco, de ses partis, et de l'Europe, une politique è eux, une pensée qui n'était pas toujooR celle du maître. Or, quoiqu'ils prissent les formes les plus respectueuses, les plus soumises de langage, ieiui

LE DUC DE BASSAffO. 168

opiDions indépendantes se manifestaient dans le conseil; l'an et Fautre faisaient des observations, des résistances plus on moins directes ; au plus vite. Napoléon les secoua comme des vêtements trop lourds à ses pensées qui traversaient les temps et l'espace. Pour trouver Tobéissance telle qu'il la voulait, l'Empereur devait donc s'entourer de carac^ tères ployants, h l'esprit limité, traducteurs fidèles plus ou moins élégants de sa pensée ou de son système ; conums intelligents et capables de développer ses projets, et en réduisant le rôle de ses ministres politiques à ces proportions, ce rôle, sous Napoléon, était encore assez actif, assez considérable.

J*ai souvent fait cette remarque, que le commencement de la vie des hommes influe toujours sur leur caractère, leur opinion et leur destinée. Quelle fut à l'origine la carrière de M. Maret et quelle est sa spécialité? A quelle école prend-il ses premières impressions politiques? dans le journalisme et la sténographie. Eh bien , sa vie n'est qu'un cours de sténographie , ni phis ni moins ; if s'est accoutumé i saisir la pensée des orateurs de la Constituante, à la suivre dans l'improvisation rapide, spontanée, à la retracer par des signes, de manière à l'écrire aussi vite que la parole. De plus, il a Fart de déchiffrer les mauvaises écritures, celle des gentilshonmies tels que les Liancourt, Noailles ou Mirabeau ; celle des procureurs tels que Thouret et Lechapelier, Merlni ou Treilhard, dont souvent il arrange et abrège lea

discours pour son journal. Telle est aussi toute la tâche de M. Maret auprès de Tempereur Napoléon , dans des proportions plus agrandies si Ton veut, sur un théâtre plus vaste, avec des facultés et des talents plus distingués, auprès d'un génie plus puissant ; mais enGn il n'est que cela. L'Empereur dicte avec une rapidité qui n'a pas d'exenqrie; M. Maret saisit sa pensée, l'arrange même au besoin; il est assez bon littérateur pour ajouter quelques corrections à la phrase abrupte, saccadée, du Consul et de l'Empereur. Infatigable au travail, il est là, toujours sur la sellette; la nuit, il ne dort pas ; le jour, il attend les ordres ; sa santé est de fer; Napoléon, conmie tous les despotes, aime les machines qui ne s'enraillent jamais. L'Empereur n*a-t-i( pas aussi la plus mauvaise écriture du monde ? Ses caractères sont indéchiffrables, il ne sait pas l'orthographe; son style si admirable, garde des souvenira de l'Italie et de la Ck)rse. Il aime à écrire dans les journaux, à réfuter les manifestes, à discuter les propositions ; aujourd'hui il injurie un général son adversaire, un ministre son ennemi; sa parole alerte, impitoyable, n'épargne ni les rois, ni les plus nobles reines. M. Maret arrange tout cela, et devient ainsi Thomme indispensable, le secrétaire le plus précieux, la main même de Napoléon.

Il était né en 1763 à Dijon, ville d'étude, de travail et de parlement ; sa naissance était bourgeoise, flls d'un médecia de quelque renommée; ses études furent en conséquence

bien faites, quoique rapides, et son premier début fut à rAcadémie de Dijon, lors du concours pour Téloge de Vauban , que les États de Bourgogne avaient proposé. Ce concours vit plusieurs candidats célèbres» parmi lesquels Camot remporta le prix; le prince de Condé, protecteur éclairé de toute la jeune littérature (ce vieux prince que nous avons vu encore sous la Restauration colonel-géoéral de l'infanterie de France), le prince de Condé, président des États de Bourgogne, voulut lui-même décerner de ses mains le prix au jeune Camot, qui plus tard devait voter la mort du roi et la proscription de son protecteur ; il accneilUt en même temps M. Bernard Maret, qu'il recommanda à M. de Vergennes.

Cette époque de l'ancien régime qu'on a si souvent accusée de fermer toute carrière à ce qui tenait à la roture et à la bourgeoisie, l'ouvrait large à tout ce qui se distinguait. Veulron savoir la différence qui existe entre ce tempslà et le nêtre ? C'est que sous l'ancien régime il n'y avait pas cet envahissement de toutes les carrières, cette masse de médiocrités qui se coudoient pour arriver à un poste quelquefois sans issue, sans avenir; on n'avait pas un médecin sur dix habitants, un avocat dans chaque village, des postulants par corps d'armée; chacun avait sa carrière fixée par l'état de son père, et l'enseigne de son état. Lorsque dans ce concours général il y avait une intelligence, un esprit d'élite qui se distinguait, il avait immédiatement sa

place faite dans les proportions de f(»*taDe, d'honneur et d'avenir ; vérité d'autant mieux constatée, que toutes les intelligences de la révolution française ((Hiles dit si grandes !) avaient été préparées par l'éducation de l'ancien régime.

M. Maret vint donc à Paris sous la tutelle de M. de Yergennes * , qui l'aurait fait entrer comme commis aux affaires éifangères a|»*ës son éducation accomplie, si les évàiements de la Révolution française n'avaient pas poussé les existences et les hommes dans d'autres conditions. 11. Maret en 1789 n'était plus tout à fiut un écolier ; il avait 96 ans déjà» et comme il appartenait un peti à cette petite littérature qui appelait un changement dans le vieux régime, parce qu'elle ne croyait pas avoir une place digne de soo mérite, il fut tout de suite associé aux événements contemporains. C'était l'époque où tout le monde désirait faire m grand bruit, temps de discorde et d'étourdissement pour b France ; on sortait de la censure pour entrer dans la publicité; on s'y jetait avec un enthousiasme qui tenait de Fivresse, on avait une tribune, on en usait conune des enfants que le maître a longtemps condamnés au silence ; on avait des journaux , des feuilles publiques par milUers qu'on vendait dans les rues ; les représentants de la natioa étaient si glorieux de leurs paroles^ si fters du moindre retentissement de leurs doctrines, qu'ils n'avaient qu*un dé-

1. Pour cette administration de M. de Vergenaes, voyez mon trairall nrlotiifXFf.

LE DUC DE BASSilNO. I«r

sir, les réptadre par la presse sur Tanivers entier. Or, ira journal qui reproduisait textueUement les séances de l'asT senihiée devait natureUement exciter un vif intérêt, et c'est cette pensée que réalisa M. Maret» sons le titre de Bulkiin de rAssêmblée naiiomaie.

Ceux qoi ont exercé le métier de journaliste, mène de simple slâMgn^die, savent toute l'importance qn'acqinert invariablement celui d'entre eux qui se charge de prendre, d'édaîrcir on développer la pensée des dépotés. Les parleors possèdent on incommensurable amour-propre; ils ne veolent laisser perdre ni tomber aucune de leurs paroles ; si même vous leur donnez quelques mots d'esprit, si vous savei distribuer m quelques : bravos; bien! très-bien ! entre deox parenthèses, ib vous prennent en passion de tendresse, ils vous rendent en reconnaissance ce que vous leur prêtes en popularité. L'amour-propre est certainement ee qu'il y a de plus tendre et de plus intraitable à la fois, et quand nn sténographe sait parfaitement caresser les fibres d'orgueil qui dominent un député, il est sûr d'obtenir des pleurs de reconnaissance et une partie de son crédit. C'est ce qui explique comment M. Maret fut si bien tout d'abord avec MM. de Mirabeau, de Clermont-Tonnerre, Lally-Tol-lendal, Taiiget, Thouret, Lechapelier , les chefs du parti de la constitution anglaise dans l'Assemblée nationale ; ceuxci aidèrent prodigieusement la fortune politique du jeune sténographe. M. Maret, leur protégé , n'eut d'ailleurs d'an-

IM DIPLOMATES BII&OPÉENS.

tre empressement que de s'affilier aax clobs, et spécialement à celui qui plus tard était appelé a dominer tous les autres, la société des amis de la Constitution^ depuis le club des Jacobins. En 1791,. donc, M. Maret, un peu littérateur, bon journaliste, affilié de clubs, ami des députés, devenait un personnage de quelque importance. C'était assez pour lui assurer une bonne position dans les aBàires, et il choisit la carrière pour laquelle M. de Vergenues le desfr oait après de longues études ; je veux dire la diplomatie.

Alors cette diplomatie avait deux caractères : i"" l'esprit de la politique traditionnelle de la maison de Bourbon, et cette école devait bientôt s'éteindre; 2^ la diplomatie des clubs, de la propagande qui procédait par des émissaires envoyés sur tous les points du monde , afin de répandre les principes de la Révolution française, appelée à la régénération du genre humain ; toute modeste vauité des partis, comme chacun sait; nous voulons tous, en grand et en petit, renouveler l'univers et nous nous en croyons très-capables ; illusion que ik>ssède chaque siècle I

C'est à cette diplomatie que fut attadié M. Haret, nommé par le ministère des Girondins, ces déclamateurs médiocres et intrigants, secrétaire de légation à Hambourg, puis à Bruxelles , deux centres très-agités par la propagande jetée sur les populations flamandes et germaniques. C'est dans cette légation que M. Maret acquit l'intelligence assez profonde des intérêts et des opinions au milieu des

pays qu'il avait vos» examinés; et lorsqae après le 10 août 00 lioomie très-vulgaire» do oom de Lebmo-Toodo, fat orauné mioistre des affaires étrangères (singulier temps, siogulières geos ! ), M. Maret fut nommé chef de la première division aux relations extérieures, avec la direction de ia partie nord de l'Europe.

La dipl(miatie n'était alors qu'une grande propagande soutenue par les armées. Quand il s'agit de démocratiser la Belgique pour aider l'expédition de Dumouriez, M. Maret, qui quelque temps avait résidé à Bruxelles, reçut la mission étrange pour un gouvernement régulier, d'organiser les clnbs de liberté sur les pas de l'armée; et il fut rhomme de la parole à cAté de Dumouriez, qui était celui de l'épée. Je note cette époque, très-essentielle dans la vie de M. Maret, parce qu'elle le rattache dès lors au parti oiv léaniste, comme Dumouriezrétaitesseotiellemeot; et dès ce temps 00 le voit s'affectionner pour la branche cadette de la maison de Bourbon. Le centre de cette négociation con^ sidéraUe était la Belgique, d'où le mouvement devait partir. On sait que l'insurrection et la conquête des deux Flandres furent accomplies sous l'impulsion de Dumourtez, tandis que M. Maret i*ecevait à peu près dans le mtaie but une mission secrète pour Londres.

A cette époque, quelles que fussent les passions des conventionnels, le parti qui dominait les affaires voulait, après la proclamation de la République, obtenir à tout prix, au

17ê DIPLCMUIES EOHOFtENS.

moins la neotralHé de TAngleterre. Les meneurs safaient qu'en ce qoi timche les gfravernements des autres peuples, l'Angleterre slnquièle peu de leur nature et de leur teudauce, qu'elle s'accommode de Is république, du despotisme également, sans répugnance pour les pouvoirs de feit , quels qu'ils soient; ils savaient aussi la haine dePftt pour la famille des Bourbons; la chute de ce trtee était saluée par l'antique rivale, d'où les républicains concluaient qu'il serait possible d'obtenir la neutralité indiflérente du cabinet anglais. A cet effet, M. jde Talleyrand, M. Maret, de concert avec le marquis de Ghauvelin, durent agir à Londres (c'était entre le 93 septembre 1793 et le 3! janvier 1793, deux dates célèbres). Il est tomps de bien comprendre la sature et la tendance de ces négociations ; l'histoire de la Révolution a été si profondément défigurée! Je crois qu*à cette époque déjà il s'agissait à Londres d'iine substitution de la dynastie d'Orléans à celle du malheureux Louis XVI. Les négociateurs disaient h M. Pitt <r que la République n'était qu'un mot, une forme, qui passerait aussi vite que la pensée ; la déchéance du roi laissait donc le champ libre; le parti d'Orléans avait un chef militaire, le général Dumouriez, et avec le facile concours de l'étranger on voulait arriver à ce résultat d'empêcher les républicains absolus d'obtenir la victoire, d Cette négodation s'ouvrit avec M. Pitt et lord Granville; révélée à Paris, elle ne fut pas étrangère à la précipitation que mirent les r^u-

LB wc: K lASiàNa m

bUcains pors à hAter la oondimiMitioD de Louis XVI. Les JacdMos et les meoeiir» de partis de la Répiibli<iiie, instnûts des négociations de Londres , et pour couper court à ton* tes les espérances du parti orléaniste \ imposèrent le régicide, même au malheureux duc d'Orléans, afin que cette conduite le rendit odieux à TEurope. Le 21 janvier éclata CO0U1IB un coup de foudre, l'Angleterre déclara presque inunédiatement la guerre. M. Maret, le dernier, quitta Londres huit jours après MM. de Talleyrand et de Chau^ veUn ; il fut porteur de certaines paroles du gouvernement anglais, qui ne délaissait pas tout espoir des négodationa» mâBoe après la déclaration de guerre*

De retour en France, M. Maret trouva le ministère aux mains du parti de la Girimde et d'un ministre des affaires étrangères, aussi étrange, aussi médiocre que Lebrun- Tondu, du nom de Desforgues ; il n'avait plus que Tombre du pouvoir dans la direction générale desafifaires étrangères, que le comité de «dut public se réserva tout entier parce qu'U se composait tout aussi bien d'hommes de négociations que d'hommes de force. M. llaret fut nommé à l'ambassade de Naples, cette cour avec laquelle la Convention nationale renouait des rapports à sa façon, c'estrà-dire qu'elle lui envoyait un chef de propagande pour fraterniser avec les perturbateurs. Le même jour, M. de Sémonville recevait

1. Voyez les pièces diplomatiques dans le livre que j*ai publié sur VEurope pendant ta Révoiuîion françaiie.

17t DIPLOMATES EUROPÉENS.

Tambassade de Constantinople; je joins ces deux noms ensemble, afin de bien faire comprendre le drame politique qui va être joué.

Il y a deux versions sur la mission simultanée de MM. Maret et de Sémonville; je crois que ces hommes d'esprit ont voulu donner également le change , et, en raison des temps, faire croire à un caractère particulier mieux en rapport avec leurs intérêts actuels. Sous la Restauration, M. de Sémonville et H. Maret disaient et écrivaient que le but de leur mission à Naples et en Italie était d'obtenir quelques concessions pacifiques, en échange de la vie de la reine et de madame Elisabeth , que la Convention offrait par le moyen des deux ambassadeurs; négociation qui déplaisait à l'Autriche, et voilà pourquoi elle l'empêcha par un acte de violence, Tarrestation des plénipotentiaires. L'autre version soutient , et je la crois plus vraisemblable , que M. Maret et M. de Sémonville étaient chargés de jouer en Suisse, en Italie, dans les provinces lUyriennes, le même rôle que déjà le secrétaire de Lebrun-Tondu avait accompli en insurgeant la Belgique, c'est-à-dire propager le système d'insurrection , et assurer le triomphe de la démocratie firangaise. Le fait est qu*on saisit soixante-mille louis d'or dans leurs bagages , ce qui était une valeur trop considérable pour leur mission, en lui supposant un caractère régulier. M. Maret lui-même a longuement raconté dans des mémoires privés, l'arrestation des plénipotentiaires par les

troupes autrichiennes » leur captivité d*abord à Mantoue* puis dans la forteresse de Kuffstein en Tyrol. C'est unrédt animé qui touche aux émotions et à la personnalité d'un prisonnier d'État *.

J'ai entendu M. de Sémonyille soutenir que M. de Thugut connaissait le but de ses instructions, fort innocent puisqu'il s'agissait du salut de la famille royale; mais je pense que, si réellement ces instructions existaient, elles n'étaient ni les seules, ni les vraies. Ëtait-il raisonnable de supposer que le Comité de salut public , qui avait osé jeter à l'Europe la tète de Louis XVI, envoyât Umt exprès des ambassadeurs pour offrir d'échanger la vie des autres Bourbons, et que pour corrompre les chefs de cabinet, en ce temps de pénurie, soixante mtile louis étaient amoncelés dans les bagages des ambassadeurs! le persiste donc à croire que les deux agents avaient une mission de propagande et de corruption populaire. L'Autriche flt arrêter M. Maret parce que le tut de l'agent français était d'insurger Rome et l'Italie; l'Autriche fit arrêter M. de Sémonville , parce qu'elle avait un intérêt puissant à ce que l'ambassadeur républicain ne traversât pas Vlllyrie, la Grèce, et qu'enfin la France n'eût pas de légation à Constantinople. Dans cette mesure violente contre les deux agents français, elle ne viola pas le droit des gens: pour que le caractère d'un ambassadeur soit sacré, il fiiut

1. Il a été publié dans la Biographie wniversOle ^ M. Michaud.

m DIPLOMATKS BUROPABNS.

qae le gouvernement qu'il représente soit reconmipar les cabinets, et comme la Convention se plaçait au-dessos des formalités, MM. Maret et de Sémonville n'étaient qoe de simples voyageurs sans visa de passe-port pour les Ëtati qu'ils traversaient; les goutemants purent donc arrêter ces étrangers comme l'amnit fatt la France à l'égard de gens irrégulièrement envoyés. Leur captivité fut dore; M. Maret aimait à raconter comment, dans les longs et déplorables loisirs du cachot, il fit et joua seul des comédies et des drames; la paii de l'ftme, la quiétude de Tesprit ne l'abandonna jamais.

Sa captivité cessa au traité de Bâle où l'on sait qu'il IM itipidé dans les articles secrets, par l'intennédiaire de la Prusse 9 que les plénipotentiaires français seraient échangés comme madame la Dauphine. J'ai connu dans mon extrême jeunesse le marquis de Barthélémy (le signataire du traité de BAIe). Mon goût des choses sérieuses me faisait prêter une oreille attentilie à ses récits si attrayants sur les premières négociations de la République française ; il m'a souvent affirmé que la délivrance de madame la Dauphine Ait offerte de plein gré et sans conditions , par le nouveau Comité de salut public, et la correspcHKiance du marquis de Barthélémy, tout entier aux affaires étrangères, en est la plus puissante preuve *.

M. Maret revmt à Paris , on était en pleine réaction ré- 1. Cestuuedes^rUeslessilascurieiiflesdadôpôtdessaUresétrftDSèves.

pidiikaiiie, après ie 1& vendémiaire; le négociateur, è peine délivré « demeura qœlqœ temps dans l'inaction. Lorsque le parti modéré, et toujours un peu orléaniste, prit le dessus , il fut question un moment de l'appeler au départemeut des aflUres étrangères. M. de Talleyrand fut préféré; et , sans blesser la susceptibilité de II. Maret, je crois que le Directoire fit bien. Nul ne possédait à un degré plus haut qae M. de Talleyrand oet art de direction et d'impulsion fine, calme, iécohde, qui fait marcher les affaires, tandis que l'esprit 4e M. Maret devait être nécessairement conduit et mené par une intelligence forte et supérieure , si l'on voulait obtMilr an résultat et non des phrases. Toutefois, lors de l'étrange négociation française avec lord Malme»^ bury, M. Maret fat désigné pour faire partie de la commis- »on chargée de traiter avec les plénipotentiaires anglais. Ce ftat certainement la plus singulière affaire que cette négociation avec l'Angleterre : de part et d'autre on se jouait avec aigreur et colère, par une démonstration aui yeux du public à qui Ton voulait prouver que la paix avait été essayée; M. Pitt avait besoin de convaincre Topposition du Parlement ; le Directoire essayait de démontrer aux conseils des Cinq-€ents et des Anciens , qu'il voulait aussi la paix générale , et qu'il faisait pour cela des avances ; sorte de jeu à l'usage de la tribune et des harangues.

Ce qui dut être surtout remarqué durant cette négociation , ce fut la guerre que se firent les journaux des deux

pays ; et les articles que le Moniteur publia spédalement, sont rœuvre de M. Maret. Od n*a pas assez apprécié dans sa puissance hautaine ou asservie, tout le rôle que joua le journalisme durant la Révolution et TEmpire: on n'avait pas la liberté de la presse dans le sens absolu du mot; il était interdit à chacun de dire son opinion sur les affaires du pays; mais le gouvernement se servait de la presse à son profit, aujourd'hui, pour insulter un prince, dénoncer un partie le lendemain pour jeter la cal^Hnnie sur un gouvernement étranger, ^r un homme d'État, et cela sans scrupule, sans ménagement, sans vérité. Ce rAle odieux. Napoléon le continua avec la même impudence; ei c'est pourtant sur ces articles qu'on a écrit l'histoire contemporaine. La presse a toujours été la grande voix ao service des gouvernements, des partis ou des coteries; je crois que dans l'abaissement des âmes, il y a quelque courage à le lui dire; elle qui insulte souverains, lois» société; reine dévergondée, seule resterait^lle inviolable? M. Maret souvent tint la plume sous le Directoire pour ces sortes de diatribes écrites contre les gouvernements étrangers; quand les malheurs vinrent, ces flétrissures retombèrent sur la tête de Napoléon; la presse anglaise prit sa revanche de ces invectives : elle jeta ses ordures sur le souverain vaincu et abaissé.

Cette étrange négociation avec l'Angleterre ayant manqué son but, M. Maret rentra dans la vie privée et dans la

littératare, qui était pour lui une prétention. Au temps de sa grandeur, il voulait montrer son universalité ; rien n'était étranger à son domaine : la conversation des femmes, l'esprit de salon, le madrigal, les narrations longues et développées, qu'on écoutait parce que la puissance, même parleuse , sait bien s'imposer. Sous le Directoire, M. Maret fit même une tragédie. Une tragédie 1 et qui n'a pas eu cette fantaisie une fois dans sa vie? Cette maladie est passée tellement à l'état endémique qu'il y a eu un esprit assez malavisé pour laisser un prix de 10,000 francs à qui ferait la meilleure tragédie ! De là cette inondation annuelle de tragédies classiques, ces longues formules de vers qui ont la prétention de retracer les passions du cœur humain, Thistoire et le système politique de l'ancien monde. Je dois ajouter que la tragédie de M. Maret ne fut pas représentée.

A cette époque, d'ailleurs, se préparait uir drame bien plus puissant, et auquel il prit part avec un dévouement qui ne fut point oublié. La république française s'en allait. Ces systèmes si éphémères de constitutions éternelles, ces rêves creux de l'abbé Sieyès tombaient les uns sur les autres : aucun respect pour le droit, aucun culte pour les souvenirs; les finances épuisées, la prospérité éteinte, des bavardages de liberté et le despotisme le plus odieux , des paroles d'humanité et des exécutions sanglantes. Cette œuvre monstrueuse périssait donc, et l'^e d'un seul homme en nr. 12

17a DiPLoifAT«s BuaopÉras.

coupait la deroier fil. Ce qui fera la force traditionnelle et la gloire lûstorique de NafKdéoD» lorsque la postérité viendra forte et équitable pour lui, ce ne seront passes victoires et ses trophées, il en fat justement diâtié en exposant Iç^ noUe pays de France j^ deux inTasions* Mais ce qui fera, dis-je, sa grandeur, c'est qu'S balaya les restes iodpurs de 1792, c'est qu'avec la puissance de son génie, il reconstitua l'esprit monarcbique, il créa le respect pour l'autorité, la distinction des rangSi une miUease, «ne aristocratie, une religiQU de l'Etat, le culte au pied des autels, la majorité souveraine pour tout ce qui se rattachait au pouvoir ; il fit de la société un tout adnûraUe, secouant du pied cette liberté de presse, fatalité des temps raod^yrnes, qui tue tous 1^ sentiments no^es» toutes les émotions généreuses, et cette tribune politique où, par une triste condition de notre caractère national, on ne sait jamais s'occuper que de petites cho^s et de petits intérêts. Avoir réuni tous les éléments de force et d'intelligeDce sous sa main, voilà ce qui fera la gloire étemelle de Tempereur Napoléon, la plus légitime de toutes, car il ressuscitais royauté. Ce qui! avait refait par sou génie, la Restauration le détruisit par ses faiblesses. Le Consulat et l'Empire furent monarchiques, la Restauratio^ fut révolutionnaire. Cela peut paraître étrange et pourtant cela est vrai au point de vue de la grandeur et de l'unité du pouvoir. M. Maret s'associa de toutes ses forces i( l'ét44issea»ent

us DUC DB BASSANO. m

du consulat, à Taide du pai*ti des fatigués dont les chefs étaient Regnauld de Saint-Jean-d'Angéiy,Foudié,RGBderer, et quand ce mouvement eut triomphé, lorsque le Consulat se constitua sur des bases solides» quand Bonaparte eut rayé d'un trait de plume les imbéciles projets de Tabbé Sieyés, M. Maret fut nommé secrétaire général du gouvernement, avec le contre-seing de tous les actes émanés du mînistëre, position très-importante, qui peut se comparer au chancelier d'État dans les gouvernements d'Autriche et de Russie* Rien ne se faisait sans Tapprobalion ou le visa de M. Maret investi de toute la ^^ndeur de Napoléon, car il en était le bras et la plume. Deux conditions le rendaient assez propre à cette fonction : une incontestable habileté de travail, la grande habitude de rédaction, le souvenir de quelques vagues principes de la Constituante qui faisaient le libéralisme de ses phrases ; et au-dessus de tout un dévouement Incontesté aux mesures d'ordre duConsul et de l'Empereur. Cela jetait un peu de fouillis dans cette tête où se révélait un mélange de principes libéraux et d'idées despotiques. M. Maret se ût si bien & ce rôle qu'il devint l'homme indispensable, et par les secrets qu'on lui conGait, et par cette application de tous les instants à toutes les volontés du souverain. Cette souplesse était si grande, que tout en exploitant la phraséologie philosophique de l'Assemblée constituante, M. Maret contribua très-sincèrement à briser les derniers débris de la démocratie. Il

mettait les plus belles maximes libérales dans les actes et les lois du despotisme. En vantant les bienfaits de la révolution de 1789, il développait sans scrupule les décrets impériaux qui créaient des prisons d*État, et plaçaient la rédaction des journaux à la préfecture de police ; il développait le système de la noblesse à côté de Tégalité, les majorats avec les libres partages, les prisons d*Ëtatavecla liberté individuelle, la censure odieuse et le cartonnage des livres avec la liberté de la presse, la plus inquiétante police à côté des plus généreuses maximes ; il ne croyait pas être fort an apposition à Tesprit révolutionnaire dont M. Maret était Tenfant; la liberté de 1792 n'était-^Ue pas le plus odieux des mensonges?

Il n'est pas un seul acte de Napoléon auquel M. Haret ne soit associé : le bien et le mal avec la même indifiérence; en diplomatie, c'était le correcteur de tous ces manifestes qui paraissaient dans le Moniteur pour justifier les agressions violentes ou célébrer les injustices. Quelquefois il arrangeait les considérants des sénatus-consultes; ou une réponse aux déclarations de guerre des puissances étrangères, réponses qui souvent étaient Tœuvre de l'Empereur luimême ; il excellait à prendre ces dictées rapides qui sortaient de la bouche de Napoléon comme la foudre. Jamais il n'avait une opinion spontanée, précise et soutenue; quelquefois il lui arrivait d'exprimer son contentement personnel sur un acte ou une pièce que lui envoyait un mi-

LE DUC DE BASSANO. 18t

Distre ou an amtwssadear étranger; et le lendemain, si l^Emperenr désapprouvait cette pièce, il écrivait ane réprimande à celui dont il avait fait i'éloge la veille.

n fallait voir tonte Timportance que prenait alors M. Maret dans les choses de la vie; comme il avait vu les grands seigneurs de Tancien régime protéger les lettres, il daignait accorder sa bienveillance à ceux qui adoraient Tinmiensité de son esprit. Ses salons étaient pleins d'une foule incommenrarable; sa politesse incontestée faisait tomber sur voQs, de temps à autre, une de ces phrases d*encouragement de haut en bas, ou une protection de regards fort humiliants pour les âmes qui savaient les connaître. On Tentourait, car c*était la puissance; son cercle attendait avec anxiété les harangues démesurées qui souvent sortaient de sa bouche ; il parlait toujours sans qu*on pût l'interrompre ; il faisait trop de finesse pour n'être pas deviné, pénétré; honnête homme au reste , sincère , dévoué , l'Empereur avait bien placé sa confiance. Dans ce vaste territoire composé d'éléments si bizarres, qu'on appelait l'empire français, M. Maret daignait accorder sa protection, le patronage antique, à certaines villes, aux princes mêmes d'Allemagne; et pour prix de tous ces services, il fut décoré du titre pompeux de duc de Bassano, après le traité de Vienne en 1809, qui fut l'apogée de la fortune merveilleuse de Bonaparte, la fin de sa période de violence, de bizarrerie et d'ascension.

Dans le mois d'avrU 1811» M. Maret échangea la seerétairerie d'État pour le département des rdations extérieures, et il faut signaler cette modification parce qu'elle compte dans les {Aases de la période impériale. Napoléon s'était séparé presque violemment» dès Tannée 1806, des deux seuls hommes d'Etat capables de le conseiller dans des proportions sérieuses, larges, indépendantes, (tètes politiques considérables] M. de Talleyrand et Foncfaé. Après eux étaient yenus les hommes modérés, tels que MM. de Chanqmgny, de Caulalncourt, de Narbonne, qui à trayers les formes d'une politesse exquise, gardaient une certaine frandiise de paroles, en souvenir de l'esprit gentilhomme; Us obéissaient au souverain, mais ils disaient la vérité. L'Empereur avait hâte d'entrer dans une période d'illusion, dans un temps d'aveugle folie. A cette nouvelle époque de TEmpire, il ne fallait pas voir les choses telles qu'elles étaient, mais telles que Napoléon voulait qu'elles fussent. En 1811, à la veille de la campagne de Moscou, il (allait croire aux merveilles, croire que les Russes étaient de mauvais soldats, que la Suède allait se joindre à la France dans une campagne pour le système continental; que la Turquie se tournerait contre la Russie ; que l'Angleterre était ruinée, à la veille d'une banqueroute, qu'elle n'avait plus ni matelots, ni vaisseaux à mettre en mer ; que le peuple espagnol était sans énergie, sans esprit de réaction contre nous, et l'AUemagne sans griefs : trop heureuse de rece-

LE DUC DE BAS3AN0. Isè

voir des cotops de cravache des officiers français, tout entière eOe seconderait S. M. l'Empereur et roi ; que la Prusse et l'Autriche étaient pleinement satisfaites de servir, de scintiller autour de Tastre de Napoléon; qu*on pouvait détenir captif le Pape sans alanner les catholiques, déclarer Rome réunie h FEmpire comme la sous-préfecture de Carpentras ; qu'eA un mot on pouvait lever 500,000 conscrits chaque année, sans briser te cœur des mères de Aunille, sans exelMr un murmure, sans amener Tépuisement de l'Empire. Il fallait croire tout cela, sous peine d*ètre traité de niais et d'idéologue, et II. Maret était l'homme le plus admirablement propre à se faire ces illusions, à se plonger dans cette épopée, à vivre dans cet état léthargique. On voit immédiatement ce caractère se réréler lors de la fatale campagne de Russie.

Dans la première période de cette fabuleuse expédition (d'avril à juillet 1812], 11. Maret alors en Allemagne, avant son départ pour Wilna, daigne accueillir à son lever les princes souverains ; & peine accorde-t-il le pas aux rois de Bavière et de Saxe! Il se fait le reflet de son maître; moins colère, moins emporté, mais aussi impératif. II s'occupe des choses les plus futiles, et il néglige les affaires sérieuses; il sourit aux poëtes qui le flattent, il passe des heures à papillonner avec les femmes dont il aime la causerie , tandis que les princes et les diplomates se morfondent dans ses antichambres; il est à la fois diplomate, chef

d*armée, directeur des vivres, des subsistances; il écrit, il correspond avec les généraux chefs de corps, il donne des ordres à tort et à travers ; quand l'Empereur s'enfonce dans le cœur de la Russie, M. Maret reste à Wilna avec le corps diplomatique que Napoléon mène à sa suite. H accepte la mission d'organiser la Pologne, de la mettre à cheval; en oo mot, dinsurger les populations slaves contre les Russes. Pour cela, l'idée révolutionnaire revient au cœur de M. Maret. Les principes de 1792 se retrouvent dans chacun de ses actes; il préside et gourmande la diète; il veut que la Pologne se lève en masse, conune au temps des Jagellons; en attendant, il fait des réquisitions exorbitantes, il veut trouver des chevaux là où il n'y en a pas, des vivres dans les provinces ravagées. De ses immenses efforts M. Maret se repose en faisant jouer la comédie ; prince souverain à Wilna, avec une cour et des vassaux, il organise un théAti*e; et tandis que commence l'épouvantable retraite, on chante le vaudeville, on danse des ballets, et le ministre multiplie ses invitations au corps diplomatique pour les plus brillantes soirées. Plus tard il donna pour excuse à cet aveuglement qu'il avait voulu dissimuler les malheurs de la retraite : est-ce qu'il s'imaginait que ce corps diplomatique n'était pas mieux informé que lui-môme, et jour par jour, des pertes af&reuses de l'armée française et des calamités de cette campagne? à qui croyaitil donner le change, lorsque le canon des Russes se faisait

entendre par chaque c6té de la Pologne, et qae Varsovie même était menacée?

Le réveil de M. Maret fat bien triste; il quitte Wilna en fugitif, passe à Berlin où il se laisse tromper en enfant sar les desseins de la Prusse ; il visite l'Allemagne. Paisible comme par le passé , le voilà sous le charme des mêmes illusions ; installé de nouveau dans le cabinet de TEmpereur, entouré des plus étranges mensonges, c*est lui qui rédige les articles pour les journaux, ou qui écrit les notes adressées aux puissances; il croit à tout avec une naïveté enfantine : a La campagne de Moscou au fond est un événement heureux ! elle a fait connaître les amis et les ennemis ; la France n'a jamais été plus contente , plus prospère! qu'es^ce pour elle que 300,000 hommes perdus? Napoléon va tout réparer : l'Espagne sera conquise; TAUemagne et Tltalie marchent avec nous ; ni la Prusse ni l'Autriche ne se séparent de notre alliance 1 * » Gomme tout cela est vrai et juste!

C'est pourtant avec ces illusions qu'on conunence la campagne de 1813. La Prusse a pris en main la noble cause de l'Allemagne; l'Autriche est à la veille de passer dans la coalition européenne : H. de Narbonne l'annonce dans ses dépêches, et M. Maret ne veut pas le croire ; il fait des manifestes, rédige des proclamations railleuses, insultantes, et il s'est tellement compromis avec l'Europe et l'idée de la

1. VojeK les articles du Jf on^letir et les exposés au sénai.

M diplohauss ËtmopÉfiNs.

paix, que la première chose que demande I6 prince de Metternich, c*est de ne pas traiter avec le ministre des affaires étrangères qai & tenu I*étrange com* de Wilna. il Parce que, répëte4-il ^ M. Mliret n*a pas le sens safBsant de la situation nouvelle ; il déplatt aux hommes d'État par son passé de souveraineté impérative; la tendance de l'avenir est en dehors de lui-même. » Au congrès de Prague donc, M. Maret reste tout à fliit en dehors; le prince de Metlemich persiste & l'éloigner > parce que F Allemagne lai garde rancune, et qu'il le considère comme le partisan de la puissance impériale sans limites, et le flatteur des instincts secrets de Napoléon pour la guerre et les conquêtes. L^opinion publique, môme en France, était soulevée contre lui ; des hommes de grande importance , tels que M. de Talleyrand ou Caulaincourt, déclaraient haut que la politique remuante de M. ttaret était un obstacle aux négociations sérieuses. A tort ou à raison, on disait que les propositions de Prague avaient été rejetées par suite de ses conseils; et lorsque enûn de nouveaux malheurs accablèrent l'Empereur , il finit par comprendre que le rôle de M. Maret était fini, et qu'il fallait dans les négociations de la paix autre chose que la flatterie et la soumission absolue; le portefeuille fût alors donné à M. de Caulainconrt* , dont les formes, l'Instruction, les manières, plaisaient à l'Ea-

1. J'ai développé Thistoire de ce mouvement diplomatique dans VEu^ rope tout le contulat ei Vendre de Kapoléùn.

LE DUC DB BASSàm/ 117

rope. Toutefois, la conflanoe du mattre resta toujours à H. Haret; et pourquoi cela? C'est qtte, même dans ses malheurs. Napoléon aimait à trouver l'obéissance la plus abadue » et que , dans les négociations étranges de Ghâtillon, en 181&^ Napoléon donnait incessamment des ordres, des contre-ordres y et qu'il arait besoin d'un dévouement aveugle pour les exécuter.

Ici donc se présente la question que j'ai déjà examinée dans d'autres livres : à savoir si Napoléon accepta les conditions humiliantes proposées par les alliés dans le congrès de GbAtillon, conditions bien plus abaissées que celles qui furent imposées aux Bourbons; la correspondance de H. Maret m'en fournit la preuve incontestée. Void dans quel piège les amis de la renommée de Napoléon se sont pris sur ce point historique. Il fut un temps où M. Maret voulait prouver, pour l'explication de sa vie politique, qu'il n'avait pas conseillé la guerre ; qu'à l'époque du congrès de Châtillon il s'était montré modéré, conciliant, désireux de la paix ; et , A cet effet, il reproduisit les lettres qu'il avait hii-méme écrites au plénipotentiaire français, M. de Caulaincourt, sous la dictée de Napoléon. Du 25 février au 19 mars, Bonaparte donnait carte blanche à M. de Gaulaincourt pour accepter les conditions des alliés, pièces capitales qui restent maintenant dans le domaine de la grande his* toire, toutes les fois qu'elle se détachera des fantasmagories duGbque olympique. L'Empire pesait alors autant à l'Eu-

rope qu'à la nation française : il tomba aux applaudissements de tous. L'honneur de M. Maret (ut sa fidélité à Napoléon malheureux et proscrit; ministre loyal il assista aux adieux de Fontainebleau, et à cet honorable sentiment de fidélité venait se joindre sans doute la triste certitude pour lui qu'il n'avait d'autre place désormais qu'à côté de celui qu'il avait si noblement servi.

A tort ou à raison, pour le salon de H. de Talleyrand , M. Maret était l'expression personnifiée d'an système d'incapacité remuante ; on disait que par ses adorations de chaque jour, il avait aveaglé la fortane de l'Empereur; et, sous cette impression universelle, M. Maret ne pouvait espérer ni obtenir une situation dans le gouvernement nouveau. Aussi, sous la première restauration, il se place dans l'attitude d*un mécontent ; ses salons deviennent le centre, non-seulement d'une opposition permise, mais encore d'un complot qui avait ses ramifications à nie d'Elbe. Les réunions de MM. Maret, Regnauld de Saint-Jean d'Angély , de madame Hamelin, de la duchesse de Saint-Leu, devinrent le centre de mille projets formés pour le retour de Napoléon ; de là partent ces vieilles plaisanteries du Nain-Jaune^ les épigrammes surannées de M. Harel, et les caricatures des éteiguoirs; les émissaires surtoat qui, comme M. Fleury de Chaboulon , s*enquièrent de toutes choses et préparent tous les événements^

Lorsque le 20 mars éclata pour le malheur de la pa-

LE DUC DE BAdSANO. 1M

trie, lorsque Napoléon ressaisit moins son sceptre impérial que répée du jacobinisme , moins son diadème que le bonnet rouge, M. Maret retrouva sa position de secrétaire d'État , la même qu'il avait quittée avec ta fortune de Napoléon. Cependant, il ne fallait pas se le dissimuler : la position n'était pas la même et les sentiments identiques. M. Maret l'avait si bien compris, qu'il ne se lia que conditionnellement , et avec restriction , à la nouvelle fortune de r£mpereur. A cette époque, le vieil homme de 1792 était revenu; je rappelle que le commencement de la vie de M. Haret s'était mêlé à la Révolution française, aux projets d'une fraction des assemblées; et cette éducation première, M. Maret ne l'avait pas oubliée. En 1815, il s'était donc fait dans son esprit un mélange de révolution et de bonapartisme ; ce qui enlevait toute la force morale à la position nouvelle de l'Empereur; il lui fallait une dictature et on lui donnait un pouvoir mitigé, restreint dans toutes ses bases. A partir de ce moment, ce ne sont que remontrances , obstacles à Napoléon; M. Maret lui-même, autrefois silencieux et dévoué, met son veto à beaucoup de choses du gouvernement; et, ici, je me hâte de rendre hommage à son esprit, à ses facultés , à son cœur : les obstacles qu'il opposa , furent dictés constanunent par un esprit de modération, de tempérance, de justice. 11 empêcha bien des violences lors de la capitulation du duc d'Angoulême au Pont-Saint-Esprit;

190 DIPLOMATES BUROFâSKS.

il adoucit les réactions impériales que Napoléon voulut plus d'une fois déchaîner contre MM. de Talleyrand» de Vitrolles, d'Alberg. Il y avait dans les Cent-Jours, au sein des phu ardents bonapartistes» une crainte de représailles si grande qu'ils devenaient timides et modérés, malgré eux-mêmes et leur tempérament; on n'osait pas se hasarder dans la force , prendre la responsabilité terrible des actes et des événements; chacun disait : <c Que fera*t-on de nous si les Bourbons reviennent? » En un mot, souvent on était juste, parce qu'on avait peur de se compromettre. Ce système de timidité ne sauve pas les causes : quand on a crainte de contenir ou de réprimer un parti vaincu, c'est qu'on est faible. M. Maret suivit l'Emperour à Waterloo» et il manqua d'être prig avec les bagages et les voitures. A la fin de cette vie impériale, à l'aspect de cette seconde chute, M. Maret ne demeura pas avec cette fidélité honorable dont il avait fait preuve lors de la prenoûère restauration ; il devint même l'agent actif d'un mouvement dont il peut être curieux dç parler. Je répète qu'à l'origine de sa vie, H. Maret avait appartenu au parti de M. le duc d'Orléans; il était lié avec toute sa maison et spécialement avec la princesse Adélaïde. Dans les Cent-Joui*s, cette opinion qui avait pour chefs Fouché, MM. de Valence, Lameth, Flaugeiigues, Sébastian!, avait déjà examiné la question de savoir s'il ne serait pas possible de substituer à la dictature impériale et à la restauration de Louis XYIU, l'idée de 1688, d^

soumise secrètement aux alliés dans le congrès de Vienne. U. Haret était au fond du cœur dévoué à cette idée , il y trouvait des éléments de succès et des garanties pour tons. A regret il s*était rattaché au second retour de Bonaparte, de sorte qu'après Waterloo il fit des démarches actives pour le triomphe de la combinaison orléaniste, qui avait alors peu de chances. Dans son opinion» la dynastie impériale était perdue, il fallait se réunir à la monarchie de 1688. Les causes qui TempAcbèrent de triompher furent surtout le respect scrupuleux d*un prince éminent qui ne voulait rien tramer, rien conduire contre le principe héréditaire en vertu duquel régnaient ses aînés ; il attendait les nécessités, les circonstances qui créent des devoirs im||érieux ; il voulait être un monarque providentiel et non point un pouvoir improvisé par une conspiration. M. Maret se trouva sous les coups de la Restauration de 1815, et il fut porté sur la liste du 2^ juillet, dressée par Foucbé. 11 quitta donc la France pour la Suisse , où il fut presque enlevé par un parti ennemi. A cette époque de réaction , l'Europe gardait un amer souvenir de ceux qui lavaient si longtemps opprimée; M. de Metternich, toujours d'une grande convenance pour les hautes fortunes tombée», lui donna un asile en Autriche ; il vint habiter Lintz^ puis Grat2, comme Fouché habitait Prague, la cité silencieuse qui vit plus tard des proscrits plus illustres. 1^. Maret y fut rol^et d'attentions polies et de quel-

i^ DIPLOMATES EUROPÉENS.

que surveillance, parce qu'il avait été un des acteurs dans les Ceut-Jours. Pour la seconde fois^ il était ainsi à la discrétion de T Autriche ; mais la modération» la tempérance de M. de Metternich atténuèrent tout ce que cette position avait de triste et de malheureux. Le culte des belles-lettres devint la consolation de ces temps d'épreuves, qui cessèrent en 1820. M. Maret revint en France sous la tolérance générale de la maison de Bourbon. Il y vécut ignoré et constamment en dehors de tout complot ; tel était même son goût pour le pouvoir» son indicible attrait pour Tesprit de cour, que dans les derniers temps de la Restauration on le voyait chaque dimanche aux Tuileries pour rendre ses devoirs respectueux au noble roi Charles X; seul de tons, M. Maret avait conservé la coiffure à ailes de pigeon, rhabit habillé de l'ancien régime; il se plaçait dans l'embrasure d'une croisée, exposé le plus possible aux regards du roi, afin d'obtenir un sourire, une parole, et Charles X lui accordait très-affectueusement ce que le courtisan semblait appeler. A l'époque où la situation devint très-difDcile, où la lutte s'engagea vivace entre le pouvoir royal et lesfactions, le parti des coups d'État voulait placer sa confiance pour l'exécution des mesures violentes dans les débris du système impérial, et alors furent consultés simultanément le général Savary, M. Maret, et quelques chefs de Tarmée. On a beaucoup accusé M. Maret de la rédaction d'un mémoire qu'il présenta à Charles X afin de préparer ces coups d'É-

tat; j*ai lu ce mémoire S et en yérité je ne sais si i*on peut accuser an esprit de cette trempe si molle , si simple, dV 7oir rêvé des conps d'État. Ce mémoire est l'écrit le ph» vague, le plus médiocre, j'ai presque dit le pins innocent; il n'y a nulle pensée d'énergie, nulle élévation d'idées dans la direction gouvemementide. Que conseille M. Haretau roi Chartes X? De choisir des hommes sans antécédents, des esprits nouveaux qui pourront satisfaire les griefs de l'opinion publique: était-ce là le mojen de sortir d'une grande crise publique et de cette lutte vivace dans le parlement? Je crois qu'en dehors de Napoléon et du génie inné de Tannée, cette école impériale était bien vulgaire; peut-être aussi ïaut-il dire qu'elle était dépaysée au milieud es nouvelles formes et des nouvelles idées de la société depuis la Restwration.

Quand la révolution de Juillet éclate, M. Maret s« trouve dans Une situation très-favorable : une face tournée vers TEmpire, l'autre vers la Constituante ; sa vie appartenait aux deux partis dont la fusion avait préparé le triompha du drapeau tricolore, et par-dessus tout il avait eu des rapports avec la maison d'Orléans. Il fut porté par M. Casimir Périer sur la liste de la Chambre des pairs. Consulté plusieurs fois sur la situation, M. Maret répondit par des non* sens ou de vieilles formules; il aimait surtout procéder par antithèse, et par exemple il donna le conseil à H. Périer

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