LE COMTE D'ABERDEEN
De tons les diplomates dont le nom se voit encore en première ligne dans les transactions européennes des temps modernes, après le prince de Metternich, le plus ancien éridemment est lord Georges Gordon, comte d'Aberdeen *. Et je ne parle point ici de ces futiles transactions qui marquent le commencement de toutes les carrières diplomate ques, car fl faut une origine et un développement à toutes les existences; tel homme d'État aujourd'hui puissant a conmieneé par être simple conseiller d'ambassade. Lord Aberdeen n*a pas eu ce début lent et progressif. Dès la fin de 1813, c'estr-à-dire il y a déjà trente-cinq ans, on le voit
1. U porte le nom écosaato de Haddo MettiUc Tarrls et Kellie, Yieomte de Formarine*
IM DIPLOMATES BUHOPÉENS.
ambassadeur d'Angleterre à Vienne, et depuis cette époque 0 a conservé toujours une haute position dans la politiqae de son pays.
En France, nous ne comprenons pas ces longues existences. Nos hommes d'État durent si peu, et il s'en fait une 'consonmiation si grande ! Nous croyons bien sincèrement, et cela est dans notre caractère, que la mobilité est la première condition de notre rouage politique ; erreur capitale: les longues affaires seules forment les hommes. Indépendamment de ce qu'elles donnent une certaine habitude pratique des faits, elles adoucissent le caractère, elles leur enlèvent TApreté de leur individualisme, en les plaçant incessanunent au milieu des esprits de toutes sortes et des nécessités de toute espèce ; il n*y a pas d'intelligenoe absolue qui ne devienne malléable et mesurée , par la pratique des affaires et des événements.
J^ comte d* Aberdeen est de la grAnde race écossaise des Gordon, à laquelle appartenait la mère de lord Byroo, et dont luiHuéme est si fier. Les Gprdon, qui ont fourni des savants de premier ordre» des marins habiles et renommés en Ecosse, sont une des seize familles de pairie reconnues par la constitution anglaise. C'est dire assez que le jeuoe oomte d' Aberdeen reçut cette éducation aristocratique qui prépare les esprits d*élite pour la parole et les affaires. Il fut élevé au collège traditionnel de Harrow ; il est fastidieux de répéter les mêmes phrases sur la tendance de ces
LE GOMTS D'ABSBDBEN. 1«9
étodesqae Byron nous a fait connaître. )1 amt quinze ans lorsque la guprre éclata contre la France; et, dans l'examen des faits contemporains, il prit, comme toute Fécole torie, une profonde haine de la révolution francai3e : il se plaça donc au milieu des p)us ardents amis de la guerre, à l'école de Pitt et de GastlereagI) ; grande école qui prépara les hautes destinées de rAngleteire. Après quelques missions sans importance, le comte d*Aberdeen fut désigné d*an seul bond, à trente-deux ans, pour une négociatioq spéciale à Vienne. Il fiiut voir à que|le ^oque importante de la grande histoire européenne.
La campagne de Moscou venait de s'achever, si fatale pour Fempereur Napoléon ; la Prusse pénétrée de Fesprit allemand, alors si exalté, s*était prononcée déjà contre la France, et le roi Frédéric^Juillaume eptrait pleipement dans la coalition. Il était important pour rAngleterre de savoir ce qu'allait faire T Autriche, placée dans une situation presque semblable. La question était sérieuse, surtout parce qu*il fallait renverser Talliance de famille et d'intérêt qui semblait unir les deux dynasties depuis le mariage de Tarchidncbesse Marie -Louise avec Napoléon. Les tories n'avaient jamais cessé d'avoir des rapports avec la cour de Vienne, même an temps de la plus intime alliance de François n et de Napoléon; les tories, parti immense, aristocratique, étaient d'intelligence, comme par un fluide électrique, avec tontes les cours européennes, et alors même que
MO DIPLOMATES BUEOPÉENS.
les goayernements étaient forcés de subir la loi sapréme de Napoléon, les tories n'en exerçaient pas moins une sorte de police générale sur tous les cabinets de TEorope ; ils en connaissaient la force, la faiblesse, les passions et les intérêts. On l'avait vu à Pétersbourg, à Berlin, où des traités de subsides venaient d*étre conclus , et cette même influence se révélait jusqu'à la cour de Vienne.
A Londres, on venait d'apprendre les hésitations, les doutes de M. de Mettemich, que le chancelier exagérait peut-être, afin d'élever l'importance des services que 1* Autriche pouvait rendre à la coalition, et dont elle demanderait récompense après la victoire. Allait-elle enfin se prononcer pour ou contre Napoléon? question si capitale qu'elle devait nécessairement exercer son influence sur les destinées du monde. Ce fut donc pour étudier le véritable esprit de TAutriche, et afin de déterminer le prince de Mettemicfa à se jeter dans les intérêts de l'Europe, que le comte d*Aberdeen fut désigné pour une mission spéciale à Vienne.
Cette mission devait se motiver d'abord sur une offre de subsides considérables ; l'Autriche avait besoin d'argent ; l'Angleterre lui en proposa par grandes masses ; son papier était discrédité, l'Angleterre le prenait pour son compte, ou en garantissait le paiement; il n'y avait pas de sacrifice auquel lord Castlereagh ne fût déterminé pour arriver à ta fusion des intérêts allemands avec ceux de l'Angleterre, parce que l'adhésion du cabinet de Vienne en finissait avec