‹ Les diplomates européensChapitre 78 sur 117 · LE COMTE D*ABERDEEN. SOT · texte numérisé non relu

LE COMTE D*ABERDEEN. SOT

Tîsité Athènes, et parcouru la Grèce ancienne une fois au moins. Cette société avait obtenu une grande popularité dans la patrie : ceux qui ont salué les riches manoirs de TAngleterre , ont pu reconnaître un goût généralisé pour les antiquités grecques et romaines qui ornent les parcs et les villas. Lord Elgin avait dépouillé le Parthénon et transporté à grands frais les ruines d'Athènes dans la Grande- Bretagne : de beaux vers de Byron dénoncèrent ce pillage. L'institution fondée par le comte d'Aberdeen correspondait donc h cette mode , à ce goût de la société élégante ; et, dans le loisir que lut laissaient les affaires, plus calme alors, le comte d'Aberdeen s'abandonnait à ce luxe élégant d'antiquités qui allait Jusqu'aux plus folles dépenses, chez quelques puissants lofds des trois royaumes.

Ami sincère de l'art grec, c'est avec ces préoccupations qu'il aurait dû s'occuper de l'émancipation des Hellènes ; il le fit froidement, sans oublier les traditions tories qui, toutes les fois qu'il s'agit des affaires du pays, se séparent de toutes ces fantaisies. Sous M. Canning , le comte d'Aberdeen fit même de l'opposition à ce système d'entraînement qui poussait le ministre à sacrifier les traditions de ralliance ottomane devant le jeune enthousiasme pour la Grèce. Lorsque le duc de Wellington , en 1828, fut appelé à former un cabinet, le comte d'Aberdeen accepta le département des afbires étrangères, avec la ferme volonté d'y soutenir les intérêts et les opinions des tories. Longtemps

aos DIPLOMATES EUROPÉENS.

ambaseadear à Vienne, le comte d'Aberdeen, d'accord avec le prince de Metternich, n'envisageait pas la question grecque de la même façon que la Russie et la France ; i\ savait bien qu'au point de vue russe, il s'agissait plus d'une question de prépondérance politique sur TOricnt , que de sympathie et d'humanité pour les Hellènes. Les tories avaient étudié les plans de Catherine II; le comte d'Aberdeen partageait la politique du cabinet de Vienne sur ta Grèce; mais, dans l'état des idées enthousiastes et chrétiennes du parti des saints et des méthodistes pour la délivrance des Grecs, le comte d'Aberdeen devait nécessairement s'associer à l'exécution fidèle du traité du 6 juillet 1827, qu'il voulait néanmoins réduire à des proportions véritablement européennes , sans blesser les intérêts de ta Porte ; car , plus d'une fois elle avait recouru aux antiques rapports de la Grande-Bretagne- Préoccupé de ces idées, le comte d'Aberdeen, le premier au Parlement, jugea dans son véritable sens la bataille de Navarin, que le duc de Wellington après lui appela presqu'une catastrophe; cette bataille se donnait au profit de l'influence russe dans la Méditerranée. Aujourd'hui que les passions sont plus cahnes, les esprits moins prévenus, et que l'histoire commence pour les événements contemporains, on doit dire que le comte d'Aberdeen avait vu juste et vrai. La destruction de la flotte ottomane portait un coup mortel à l'équilibre maritime des puissances dans la Médî-

Lfi GOMTB D'ABERÛEBN. iOd

terranée. Cétait le triomphe naval de la Rassie contre la Porte» auquel la France et TAngleterre avaient prêté la mai» avec assez d*étoarderie. Le comte d'Aberdeen voulait bien avec le monde chrétien, le triomphe paci6que de Tindépendance grecque, tout en maintenant la grandeur, la force, la prépondérance de la Porte Ottomane : « Du haut du ParthénoD, disait toujours M. de Mettemich, les Russes ont les yeux fixés sur Constantinople. » En effet, la bataille de Navarin préludait à la campagne sur les Balkans ; néanmoins, le respect des traités , la scrupulease obligation de remplir les engagements contractés par la convention du 6 juiHet , firent de lord Âberdeen le plus fidèle et le plus empressé des signataires de tous les protocoles relatifis à Torganisation si difficile de la Grèce. II inter- Tint dans chacun de ces actes, et contribua à ce passage de la présidence de M. Capo distrias à la création de la royauté en faveur de la dynastie de Bavière, avec d'autant plus d'empressement et de soin, que l'Angleterre, protectrice des lies Ioniennes, avait un puissant intérêt à ce que Tor* ganisation de la Grèce ne fût pas faite de manière à com- IHTomettre les intérêts particuliers de son protectorat.

(il politique du duc de Wellington , à cette époque , s'était déjà modifiée , si on la compare aux principes purs et primitifs du torysme ; son cabinet subissait l'influence de Topinion. Il n'y avait en Angleterre qu'un sentiment fort unanime , c'est que rien ne pouvait enlever à la Grèce son nr. U

SIO DIPLOMATES EUROPÉENS.

caractère d'indépendance , pour elle désormais no fait glorieux, qu'elle avait acquis par une lutte persévérante. Ce principe d'indépgndance , une fois admis et organisé, ks bonunes d'État d'Angleterre proclamaient unaaimement que l'existence de la Porte Ottomane était nécessaire à la balance générale de l'Europe; or, tout événement qui b diminuait ou l'altérait, était contraire à la politique générale. De là, cette épithète si grave de catastrûpke, appliquée par la politique torie à la babille de Navarin. Les feuilles libérales, toujours si mal inspirées , critiquèrent ces paroles avec amertume, eomme une expression contraire à ces sentiments généreux qui armaient toute la chrétienté en faveur de la Grèce ; mais la politique anglaise vopiit bien au delà de cet horizon borné : cette flotte turque et égyptienne, quoique relativement faible et impuissante, pouvait néanmoins servir d'auxiliaire dans une lutte méditerranéenne contre la Russie, et chaque force détruite de l'empire ottoman, jetait la Porte, comme par une inflexible fatalité , dans les mains du cabinet de Pétersbonrg; ce qu'avant tout un homme d'État anglais devait empêcher. Dans ce pays où les affaires se pratiquent réellement, les opinions et les sympathies ne viennent et ne se comptait qu'en seconde ligne.

C'est ce qu'on vit encore dans la question du Portugal : le comte d'Aberdeen se prononça contre dom Miguel, v^ partageait se9 principes politiques. Ce fut cfaes les tories le

LB GQIITB D'ABBBDBBf. Ml

résultat de cette ooDTÎction profonde € qne la royanté de dom Miguel dierchereit son appai natorel en France an dé* triment de TAngleterre. p Et ici pour les hommes oon»id6» rables, que Fesprit de parti ne préoccupe point. Je ponr^ rai poser ce principe : «que tout le mal, toutes les fat* blesses de notre politique en France , par rapport à Tétran* ger surtout y ont toujours résulté de Tapplication pnérile des idées libérales que nos gouvernements sont forcés de sabir, a Ainsi , quand lord Aberdeen soutenait la diarte de dom Pedro en Portugal, avec le trône de dona Maria, 8'imagine4-on que pour lui il s'agissait d'un principe libé* rai, d'une forme politique préférable? C'est qu'avec cette charte, cette royauté, l'Angleterre pouvait librement dominer à Lisbonne, assurer dans les plus larges proportions les intérêts de son commerce, en un mot, maintenir le Portugal en l'état de colonie anglaise. Dès lors, que devait faire la France si elle avait suivi un système vraiment national? Elle aurait dû favorisera Lisbonne la cause de dom Miguel; peu importait le caractère abrupte, la valeur morale du prince, la question n'était pas là. Jamais les États-Unis d'Amérique n'ont fait entrer en ligne de compte ou de prédilection, le principe du gouvememeill avec lequel ils traitent, pourvu que leurs droits soient satisfaits ou garantis; en diplomatie, ce sont les intérêts qui dmninent généralement, et cela est si vrai, je le répète, que le comte d'Aberdeen, un des tories les plus avancés, se fit

iU DIPLOMATES EUROPÉENS.

Fennemi acharné de dom Migael, eipressioii da royalisme absolu ; qu'importe eu Angleterre la satisfaction que donne la conformité des principes politiques. Dom Miguel fat proscrit, parce que, prince éminemment national avec son type primitif, il pouvait réveiller le vieux parti portugais, préférer l'alliance française; et c'est ce que TAngleterre voulait empêcher à tout prix.

Cette politique des tories se développa avec liberté sous le ministère du prince de Polignac, et Ton a même accusé le cabinet anglais d'avoir conseillé ou favorisé les ordonnances de juillet. Je m'explique, car on confond l'esprit des événements et des hommes. A cette époque, le comte d'Aberdeen avait vu tomber avec quelque plaisir le ministère, de M. de Martignac, et avec ce ministre surtout , H. le comte de La Ferronnays , trop dévoué à la politique de la Russie. Les crises intérieures de la France n'occupaient la politique anglaise qu'à ce point de vue. Ce qu'elle voulait, ce qu'elle souhaitait, c'était un rapprochement entre la France, l'Angleterre et l'Autriche dans la question d'Orient, pour empêcher le développement immodéré des intérêts et de l'influence russe; et, dans des négoéieUous de cette importance, on s'occupait très-peu des formes plus ou moins constitutionnelles; l'Angleterre voyait dans M. de Polignac un ministre, moins dévoué aux idées de l'empereur Nicolas que le comte de LaFerronnays; il lui importait peu qu'il Ot des coups d'État dont la valeur

LE COlfTE D'ABBRDEEN. S13

et la légalité ne seraient examinées que par rapport à la perturbation quUls pourraient amener en Europe.

11 y avait eu également des explications , par un échange de notes entre la France et l'Angleterre , sur le point ca* pital de la conquête d'Alger; ce qui Gt Tobjet d'une correspondance particulière entre le comte d'Aberdeen et le prince de Polignac. C'est même le trait caractéristique que j*ai signalé dans la politique des tories, que cette préoccupation spéciale des intérêts anglais * , sans distinction de parti et de couleur politique. A Forigine de la question d* Alger, le comte d'Aberdeen parla d'abord un langage impératif et hautain. Avant que la mort eût ravi le noble duc de Laval, il fallait l'entendre raconter les souvenirs de ses conférences an Foreing-office, en juin 1830. Dans cette crise véritable de politique extérieure, il y eut, de la part do comte d'Aberdeen, des colères, des menaces, auxquelles il fut répondu avec une dignité parfaite, soit parle duc de Laval, soit par le prince de Polignac lui-même, qui se connaissait en matière de dignité. Ce sera Téternel honneur de la diplomatie sous la Restauration , que cette mesure extrême dans les affaires, ce ton de parfaite modération et de dignité, qui caractérisait nos rapports à l'extérieur ; car la maison de Bourbon, à travers toutes ses vicissitudes, fut la plus noble, la plus française, la plus digne de commander à une

Page 1