CASIMIR PÉRIER
81 raffaire d*Anc6ne n'avait pas été habilement otténaée , expliquée par l'intervention sage, intelligente da roi, auprès du corps diplomatique , hélas! qu'en fât-il ré* solté , peut-être une conflagration générale?
La forte et impérative compression de l'esprit de désordre h l'intérieur devait avoir sa réaction. H. Perler avait dissous la Chambre afin de se donner l'appui du corps électoral; avec un dévouement dont il faut lui tenir compte, il avait consacré toute sa puissance de volonté à obtenir une majorité conservatrice. Eh bien! telle était la folie de l'esprit public, ou tel était le vice du système électoral, que la majorité revint plus incertaine encore, et lorsque, dans le dtscours de la couronne, le ministre s'exprima avec une certaine fermeté sur les affaires générales, le vote sur la présidence, disputé entre M. Laffitte et M. Girod (de l'Ain), De donna au ministère qu'une majorité de cinq voix. Remarquons bien que M. Périer, afin de gagner une popularité TQlgaire, avait voalu faire voir qu'il mettait en pratique, même matériellement, la maxime le roi règne et ne gouverne pas; à cet effet, de sa main il avait écrit le discours de la couronne, que le roi devait prononcer. On remarqua même qu'avec une affectation certes de très-mauvaise compagnie, le ministre suivait mot à mot, sur une copie qu*il tenait dans ses mains, le discours que le roi prononçait, comme pour dire : a Je ne veux pas qu'il en omette un seul mot». Cette manière de dictature, qui s'adressait à la po-
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pulanté de quelques-uns, ne grandit pourtant pas la force miuistérielter et le vote sur la présidence fot considéré comme uu échec } Iç soir même M. Casimir Périer donna sa démission. Le roi ne l'accepta pas, car mal^^ré Içs mauvaises formes du mipiitre, îl savait que sa main provideutielle était nécessaire pour ses desseins d'ordre et de couserv9tionr
S'ftiUeurs» la confiance de la majorité ne pouvait-elle pas se ref aguer par une attitude plus populaire daP3 les affairea de l'extérieur? Alors fut résolue Texpédition de Belgique , destinée h arrêter ripvasiou des Hollandais. Ce qu'il y avait de plus curieux et de plus contradictoire daus cette résolution subite, c'est que M. Périer était eu opposition manifeste avec sa maxime de nou-iutervention , et « si le saug français ne se devait qu'à la France », qu'allait doue faire Iç corps expéditionnaire dans la Belgique? Ici, évidemmept, M. Périer se donnait un démenti; ce n'était pas le premier que subissait cet esprit hautain , et la résolution d'entrer en Belgique était d'autant plus dangereuse que , d'après Taveu du maréchal Souitt rien n'était moins prêt que Tarroée qui se mettait en campagne » sorte de pêle-mêle sans artillerie, sans équipages de siège; mais il fallait 4 tout prix conquérir la P9pularité, aux dépens même de cette rigidité de principes, de cette force de volonté dont M* Périer se faisait justement gloire I
II y avait mèn^Çi dans cette belle faculté de V. Périer de^ parties fort inçoo^plëtes, et scuiveut dans les cbQ9e9 impor-
tantes ce ministre cédait d'uoa inanière sensible à tous. Par exemple, l'hérédité de la pairie, H. Périer ne 9ut ni la défendre, qi la saiiver; je Bm que c'était fort difficUe; l'opinion trompée avait essayé des manifestations dan9 le mandat în^pératif des députés. Uq ministre ferme eo tontes choses, dans les idées morales comme dans Içs idées matérielles, aurait opposé qne résistance calme et raisonnée , de manière i faire ajpumer la question jnsqn'i des temps moins passionnés. Au lieq de cela, M. Périçr en aida la solution; toyt çn protestant dçns son ^jjfosé des iDotiEs de ce qqe pouvait avoir d*utile et de bon la pairie héréditaire, il en abandonna le principe, il fit nommer trepte-six pairs, afin d*aider le vote du projet daqs la Chambre haute. Qu'aurait fait un ministre de fermeté et d'éoergie dans toute retendue du mot? il aurait soutenu ses propres convictions, et Iais3ant aller le jeu des institua Uops politiques dans leur composition présente, il aurait fait rejeter par la Chambre des pairs, sans eq modifier la majorité, le principe de la pairie viagère. Mais, je le ré^ pète, M. Périer n'avait pas les convictions morales ^ufP-* santés dans les questions de gouvernement politique ; il ne voyait de grave que les désordres matériels ; la hiérarchie des dignités dans TËtat, les idées de tradition, lui étaient étrangères, et peut-être vit-il avec une satisfaction mal dé- ^isée rabolition de rhérédité de la pairie ; l'aristocratie de la banque prenait sa revanche »^ur l'aristocratie traditionnelle*
En même temps que M. Périer cédait à Topinion électorale, au mandat impératir, Thérédité de la pairie, il proclamait en présence de la Chambre des députés la nécessité de lui accorder une majorité de conflance. Pour agir vigoureusementy il lui fallait assouplir la majorité, lui donner un corps , une âme , amener enfln la Chambre sous sa main à n'être qu'un instrument de forte compression. C'est ce qui le fit tant insister sur l'ordre du jour motivé, ordre du jour qui se résumait en cette pensée : « la majorité et le ministre sont inséparables, votre volonté c'est la mienne; donnez-moi la dictature, afin que je sauve la société de ses périls. D Ces périls étaient grands en effet : h Paris, Témeute grondait avec une violence épouvantable à l'occasion de la prise de Varsovie. M. Périer, le général Sébastian! , entourés, menacés dans les rues, ni plus ni moins que ne l'avait été M. de Polignac dans les journées de juillet, se virent aux prises avec une populace hideuse. M. Périer fut obligé de descendre de voiture, de haranguer ces furieux, et sa figure, déjà si fatiguée par la maladie, se colora cette fois d'énergie et de colère. En môme temps on apprenait que la grande ville manufacturière du royaume , Lyon , se révoltait à main armée ; ici c* étaient les prolétaires soulevés, les ouvriers des manufactures , fatal exemple dont M. Périer plus qu'un autre devait comprendre la portée , lui propriétaire de grandes usines. Le ministre devient donc implacable; il s'agit d'intérêts qui le touchent, de terribles principes
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doot Tapplication sera désastreuse pour la classe moyenne : les prolétaires sont les maîtres d*une opulente cité!
Dans ces circonstances si difGciles» les ennemis de M. Périer cherchent à lui enlever même la force morale résultant de son intégrité ministérielle; de là ces attaques répétées à la tribune contre les marchés des fusils accomplis en Angleterre; M. Gisquet est l'ami dévoué de M. Périer; il va devenir son préfet de police : les coups qui portent SOT le serviteur atteignent un peu le maître. Par suite de cette habitude qu'a prise M. Périer de n'avoir autour de lui que des iostruments passifs , il ne peut pas choisir des cœurs d*clite, des existences élevées; il prend à tort et à travers les bras qui le servent. Et c'est ici une grande faute pour les hommes d'État; comme ils ne peuvent pas faire tout par eux-mêmes, il faut qu'ils aient de bons et d'honorables instruments , sinon tout en restant eu dehors des trafics ite sont souvent compromis par les autres fâcheuses empreintes , qui toujours détrempent sur vous-même.
Au commencement de l'année 1832, le caractère de M. Périer devient d'une irascibilité plus grande encore; on loi en a fait un reproche, moi je l'explique : quand un esprit a conçu un projet, que ce projet se lie au bien général, qu'il en est profondément convaincu , alors tout ce qui lui fait obstacle le blesse au cœur ; l'homme d'État fait sa cause personnelle de son idée; il l'aime avec ardeur, comme le sculpteur sa statue et le poète son œuvre ; il prend en aver-
âion tout ce qui â*y oppose; il fait de ses adversaires ses véritables ennemis. Ce qa*ort appelle la passion du bien public est toujours ud peu violente, et c^ètait à ce parolisme qu'était arrivé M. Perler, ne souffrant désormais ni contradiction ni faiblesse ; sa voii était devenue retentissante comme la tempête ; il tapait du poing sur les tables, ouvrait, refermait les portes avec fracas. Quand sa pensée n'était pas fidèlement exécutée, il devenait menaçant jusqu'à rinjUre, jusqu'à des gestes qu'un homme de bonne compagnie ne pouvait supporter; on ne l'abordait qu'en tremblant; Ses lèvres convulsives frémissaient h chaque mauvaise nouvelle , à chaque tentative des passions qui menaçaient la société. Et c'est pourtant avec cette intelligence Irritable que le roi te plus habile , le mieux élevé de l'Europe , avait à traiter les questions les plus sérieuses , surtout sur la politique étrangère.
Ainsi en pleine paix, lorsqu'on venait d'obtenir avec peine quelques résultats difficiles dans l'affaire de la Belgique, on apprend que, d'après les ordres de M. Périer, Ancône vient d'être enlevé de vive force par les troupes françaises. Ce ( oup militaire et imprévu , a-t-il été bien réfléchi? M. Périer en a-t-ll compris la portée? La surprise d'Ancône n'a pas eu d'autres desseins politiques que de gagner un peu de popularité vulgaire en constatant la fermeté diplomatique du cabinet. M. Casimir Périer se met en contradiction avec lui-même , qui naguère a posé le principe de
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noth-mterYention. Sa condaite en diplomatie est inexplicable depnis nn an ; après être intervenu en Belj(lqde, il nie à r Autriche le dfoit dlntervenif dans les Légations, et enOn, il laterrient lal^même dans les Étabi da pape sans même j être appelé : conp de tête qni place la France dans «ne st«tnation dUBcile à l'égard de l'Europe. En vain le mi) qui ne partage pas ces opinions décousues, veut le rappeler aui oofiditioDs de la paix, M. Périer persiste dans le plein eiareice de sa souveraineté ministérielle, ici donc commence la lutte avec le corps diplomatique. Dirai-je toutes ses conversa^ tiens chaudes, emportées, soit avec M. Appony, soit avec le comte Po^zo di Borgo? A ce moment M. Perler» la violence personniOée, parle si haut qu'on l'entend de partout, même de son antichambre. Les conseils tempérés du comte Sébastian! ne l'arrêtent pas ; M. Casimir Périer n'écoute que le murmure patriotique de ses instincts ; il est arrivé ait pouvoir pour empêcher M. Laflitte d'engager la guerre avec PAutrlche , et lui-même va exposer le pays à cette terrlMe nécessité. Heureusement le prince est là, toujouit calme, toujours réfléchi, qui donne à l'Europe sa parole de roi, de . Bourbon, que l'occupation d'Ancéne , toute momentanée, ne sera point dirigée contre le souverain pontife ; au contraire, qu'elle est destinée à faire respecter son autorité légitime. \je corps diplomatique sait bien que la parole du roi est un acte, et que plus tard cette volonté prédominera sur le conseil.
C'est dans cette lutte qui dépasse la force huinaiue par son énergie passionnée, que la santé de M. Casimir Périer s'altéra profondément. On dit qu'il subit les premières atteintes du terrible choléra qui éclata sur Paris ; je crois que la maladie, vieille comme sa situation même, venait de ce chagrin profond, de cette tristesse ardente, qui depuis deux ans semblait développer son germe mortel dans cette existence si tourmentée. Chacun de nous porte sa tombe de ses mains, et la mort tend à se développer par les circonstimces; dans les uns l'attrait du plaisir ou l'abus de nobles facultés, dans les autres le fiel de la jalousie, les con> trariétés, l'opposition, les obstacles; la mort, toujours la mort plus ou moins hâtive I En vain M. Périer lutta par sa constitution robuste et son organisation , contre le feu de cette puissance d'orgueil et de commandement qui brûlait son Ame; il succomba au bout d'un mois et demi d'une maladie convulsive et douloureuse; les saignées successives qu'ordonna M. Broussais, les bruits de bourse, donnèrent à croire qu'il n'avait pas conservé jusqu'au bout cette raison droite et ferme dont il avait fait un si noble usage dans sa vie politique. Il paraît qu'alors, sans être privé de ses autres facultés, M. Périer avait gardé surtout ces irritations mentales qui avaient fait le désespoir de ses amis, de son parti, et même de ses admirateurs. Il mourut le 19 mai 1832, entouré de l'estime générale , et de cette renommée que donnent les grands services rendus à l'État.
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Les hommes publics doivent être jugés moins encore dans leur yaleur individuelle et al>solae, que par une certaine qualité de leur Ame devenue nécessaire à leur temps, à leur mission. Certes, dans une période d'histoire calme, mesurée, H. Périer n*eût tenu qu'une médiocre place; car il n'avait aacune faculté d'esprit éminente, peu d'études sérieuses et Qoe ignorance profonde de la valeur des hommes et des traditions; mais l'époque dans laquelle il vivait était tout eiceptionnelle ; la violence se déchaînait par tous les points contre un gouvernement dont la force et la nûssion étaient niées par les partis ; il n'y avait nulle confiance dans le pouvoir, nulle puissance dans l'autorité. M. Périer arriva donc comme une main providentielle, parce qu'il avait précisément les qualités et les débnrts qui pouvaient lef faire réussir. Pour contenir des partis bruts et désordonnés, il fallait QD pouToir rude, implacable cdère, et il surgit à point
M. Périer eût été parfaitement déplacé au temps actuel, où il n'y a plus que des nuances et presque pas de partis. Aujourd'hui la lutte est entre les idées morales , le développement intellectuel, et toutes ces questions étaient en dehors de la portée d'esprit de M. Périer. Il ne serait plus resté dans sa spécialité que les questions industrielles, et il y était trop mêlé par ses propres intérêts pour s*en faire des idées nettes et impartiales ; puis les questions diplomatiques , qui étaient étrangères à l'éducation , m. 5
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au formes i ft la tte entiëi-e da firésident dd ooiAtàl Oii fit des funérailles hautes et solennelles à itf . PéHër, et il les méritait; car, au point de Yue dont je tleM de parler, c'était an homme hors ligne. Les serrices qu'il avait rendus au pays étaient si considérables, qu'on devait les constater par les vastes pompes du tombeat. C'était au reste une démonstration du parti conservateur ; les honnêtes gens voulaient témoigner qu'il y avait encore des cœurs paisibles qui ne demandaient qu'on centre et un commandement pour se grouper comme une force. Toute opinion saisit une circonstance pour en faire un mobile de publicité; et ceci explique comment M. Royer-Gollard fit entendre une parole grave et mesurée sur le cercueil de M. Périer. Les conservateurs avaient besoin de dire leur pensée , ils cherehaient une occasion de témoigner que la France n'était pas un pays à jamais perdu pour le principe monarchique. On avait soif de se séparer de toute pensée désordonnée « Violente, pour rendre la sécurité aui esprits et auk intérêts. Autour de ce cercueil on voulut sceller comme un pacte d'alliance, prêter un serment d'honneur et de conservation. M. C. Périer fut donc un caractère type, an symbole; car tous les temps, quels qu'ils soient, se formulent toujours dans la personnalité d'un homme. Le ministre qui tombait avait marché k la dictature violente, parce que tout était violent autour de lut. A l'époque actuelle, on ne le comprendrait pas. M. Périer ne serait plus pour nos débats
GAfttMill PtAlBft. m
qif tth eareelère «xeetitrictiie ^ qu*Qne trop itide main pour te pattionft déionnais mieox aMouplies. Que pourrait coifipnmdre anjourdliiii 1H« Périar ant questions religieases et diplomatiques? Pourratt-il jamais sentir ces nnances qui distinguent les écoles de philosophie et de momie, tl né s'agit plus d'émeutes sur la place publique» de séditions à main armée qui appellent la gendarmée du pouroir et tes exécutions militaires dans la rue ; grâce an ciel nous en sommes préservés ; Tobéissance est partout dans l'armée, dans la hiérarchie administrative; nous n'avons plus de ces fonctionnaires singuliers qui discutaient avec l'autorité supérieure et niaient la légitimité du commandement et le devoir de l'obéissance. Tout est rentré dans la liiérarchie la plus parfaite; la société n'est plus menacée qu'au point de vue de l'ordre moral, partout attaqué par les doctrines rongeuses et parasites qui le minent et le creusent : est-ce que M. Périer aurait pu jamais apprécier l'état anarctiique des idées politique et sociale ? je ne le pense pas; il se contenterait de couvrir les pouvoirs positib et réguliers par des lois répressives; le reste demeurerait à découvert.
Et dans la diplomatie, M. Périer eût^il compris enfin qa'il y avait une politique traditionnelle dans les maisons royales inhérente à l'esprit monarchique? aurait-il senti qu'avec le besoin de la paix, chacun désirait aussi la garantie morale, que cette paix porterait avec elle-même
Tassurance d*an respect mutael des goavernements , incompatible avec les coaps de tête, les insultes, les brasqueries et les humears atrabilaires ? aaralt-il compris enfln , que pour que la royauté soit forte et respectée en France , il faut qu*elle gouverne elle-même, au-dessus du contrôle inquiet d'un ministre, fût-il intelligent et fort comme le cardinal de Richelieu ; et la mémoire de M. Perler ne peut pas prétendre d'être élevée jusque-là I
A Dieu ne plaise pourtant que je veuille rabaisser le mérite de l'homme. d'État qui rendit tant de services à notre France » fatiguée par l'anarchie : Dieu a réparti les destinées ; il tient un homme disponible pour chaque situation, et c'est déjà un beau rôle en histove que d'être un caractère providentiel.