LE COMTE SÉBASTIANI. SM
SOUS son influence, on le fasse naître en 1T75. Son origine était pauvre et simple ; le nom de la Porta qu1l a pris, n'est point seigneurial ; c'est celui de son village, et certainement pour un homme qui a professé si longtemps les principes d'égalité, cela l'élève et le glorifie ; le maréchal ne peut être que de mon avis. La Corse voyait ainsi en même temps, Napoléone Bonaparte , Pozzo di Borgo , Salicetti, Sébastian!, qui tous allaient jouer un rôle sur la vaste scène du monde. Horatio Sébastiani entra dans la légion Corse en 1790, à vingt ans, et il suivit la fortune de Bonaparte, son compatriote, qui jetait sa vie active au service de la Révolution et des Jacobins.
Entre Corses, il y a des amitiés ou des haines profondes, des attachements ou des répugnances inaltérables; c'est un pays vraiment primitif, où les sentiments restent dans toute leur vivacité, au commencement comme à la fin de la vie. Sébastiani était donc à côté de Bonaparte à la bataille d'Aroole, si glorieuse dans cette série de faits merveilleux qui donnèrent l'Italie aux Français: les Corses, les Méridionaux pullulaient dans cette armée envahissante; l'Italie était conquise surtout par les Provençaux, les Languedociens ou les Niçards, vieux sergents, volontaires à l'accent gascon, Masséna, Murât, Lannes, Cervoni, toutes existences qui appartenaient au Midi. Dans la journée d'Arcole, Sébastiani fut fait chef de bataillon ; à Vérone , colonel ; prisonnier à Verterio, il tomba au pouvoir des Autrichiens, et après son
échange, il fut appelé comme colonel de cavalerie à tenir garnison à Paris par le général Bernadette, alors ministre de la guerre.
C'était le moment décisif où le 18 brnmaire se préparait ; Bonaparte était à son retour d* Egypte; le parti républicain s'était confié à Bernadette pour la défense de ses intérêts, tandis que le parti consulaire commençait son moav^nent. Bonaparte retrouva Sébastiani à Paris à la tôte d'un riment; les deux Corses se pressèrent la main ; Napoléone et Horatio jamais ne s'étaient perdus de vue, et le colonel Sébastiani suivit Bonaparte dans la journée du 18 brumaire. La veille il avait fait occuper par 500 dragons à pied le ponttournant, et lui encore avec 400 autres dragons raccompagna de la maison de la rue de la Victoire aux Tuileries; partout Sébastiani servit la fortune de Bonaparte, Le pouvoir d'unité lui plaisait plus que ce gouvernement de paroles et de tribune : n'était-ce pas l'avis des légions depuis la vieille Rome? C'était une de ces fraternités nées sur la montagne au milieu des troupeaux de chèvres, sous l'ombrage grisâtre des oliviers ou des châtaigniers» au son des rudes instruments du pays.
A Saint-Cloud, voyez ces vieux dragons, leur jeune colonel en tète I ce sont encore les braves hommes de Sébastiani : à l'Orangerie, an Luxembourg, aux Tuileries, partout c'est toij^jours Sébastiani le sabre en main. Aussi devient-il l'honune de la plus extrême confiance de Bonaparte
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(car celoi-d a besoin de ces jeunes Ames déyonées, ardentes, brûlées par le soleil du Midi). Sébastiani est à c6té du consul k Marengo; il va traiter par son ordre l'armistice avec les Autrichiens A Trévise, et maintenant, aventureux jeune homme, il se trouve chargé d'une mission diplomatique de la plus haute importance. Bonaparte a remarqué chez son compatriote un esprit d'observation et d'enquête ; plus d'une fois il Ta envoyé pour surveiller l'ennemi, pour lui rendre compte des sentiments d'une population, ou même d'un corps d'armée. Sébastiani s'est toujours acquitté de ces missions, avec tout l'esprit et le dévouement d'un Corse.
Cette habileté, le Consul la met de noureau A l'épreuve I Le traité d'Amiens (1800) n'était qu'une simple trêve avec l'Angleterre, et de toutes parts on était prêt A reprendre les armes. Durant ce court intervalle de paix armée, Bonaparte à qui nul ne peut reftiser une immense prescience des événements, voulut pénétrer l'esprit du sultan Sélim, dont l'imagination était trës-exaltée pour la France; il voulut savoir enfin sur quoi il pouvait compter dans une nouvelle coalition. Il fallait donc un prétexte pour l'envoi d'un officier spécial auprès de lui ; il fut bientêt trouvé. Des différends s'étaient élevés entre la Suède et le bey de Tripdi; la Frapce s'offrit comme médiatrice. Sébastiani partit donc de Paris, porteur d'une lettre de Bonaparte A Sélim, Avec la mission secrète de pressentir le sultan pour le cas
SSa DIPLOMATES EUROPÉENS.
d'une guerre maritime. Quelle serait son attitude vis-è-vb h Russie et l'Angleterre en cas de rupture? Rece?rait-il volontiers à Constantinople des officiers et des artilleurs français qui lui prêteraient un appui vigoureux? Le colonel Sébastian! s*enquit avec une grande exactitude de tout ce qui se passait autour du sultan, et il ne vit que découragement et faiblesse. Pour donner un plus grand sens et une portée plus politique à sa mission, il quitta Ck>nstantinople pour rÉgypte ; il séjourna plus d'un mois dans Alexandrie sous prétexte de préparer Texécution du traité d'Amiens qui imposait aux Anglais Tévacuation de la terre égyptienne. A son retour il visita l'Archipel, la Grèce, afin de rendre compte au premier Consul des éléments possibles de résistance dans une guerre maritime. La Grèce pourraitelle fournir des hommes et des armes? L'Epire , la Macédoine, la Dalmatie, serviraient-elles les desseins de la France en Orient. Jamais Bonaparte n'avait renoncé à. ses desseins sur rÉgypte. Quand la pensée orientale s'est emparée d'un homme, elle lui apparaît avec tant de magnificence, qu'elle ne l'abandonne qu'à la mort; l'Orient plaît dans sa misère, dans ses fers, dans ses sables I L'Egypte donc était une passion pour Bonaparte, qui d'ailleurs avait tonjours le dessein fantastique d'attaquer les Anglais dans leurs possessions de l'Inde. L'itinéraire du colonel Sébastian! dut s'étendre même jusqu'à Saint-Jean-d'Acre, où U eut une entrevue avec Djezzar-Pacha, ce même barbare qui avait si
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héroïquement défendu aa ville tout ouverte contre les grenadiers de Bonaparte.
Ceux qui relisent aujourd'hui le Moniteur avec attention, pourront y trouver encore une relation curieuse qui précède de quelques jours seulement la rupture du traité d*Amiens ; cette relation contient le détail trës^xact d'une entrevue entre Sébastiani et le Pacha, racontée avec quelque naïveté ; on dirait que Bonaparte veut alarmer l'Angleterre sur ses desseins, et en finir avecrétat depaix ; car dans cette publication hardie. Il annonce presque sans déguisement ses desseins de conquête et d'occupation sur la Syrie et rÉgypte; et pour le cabinet anglais, un tel dessein, c'était la gueire '; il en prit prétexte pour refuser la cession de Malte, ce qui amena la terrible rupture.
n y a une chose pourtant qui étonne dans cette carrière déjà si remplie du jeune Sébastiani, c'est la lenteur de son avancement; déjà chef de brigade à Arcole, il n'est élevé an grade de général qu'au retour de sa mission. Qu'on remarque bien les dates; colonel, ayant servi avec dévouement Bonaparte, et huit grandes années d'intervaUe s'écoulent entre ces deux grades 1 Cela tient peut-être à une circonstance, j*ai presque dit à un malheur subi par le chef de demi-brigade Sébastiani, surpris et fait prisonnier avec sa troupe; et ces souvenirs, l'armée ne les oublie pas, alors
1. Voir mon travail sur V Europe moum le Contulat et V Empire de Ifapoléan*
9U DIPLOKATflB BimOPÉBNS.
même qa'il n'y a nulle tente à reprocher. Dans tonte la vie du général, même jeune homme, il y avait en de la mollesse, une certaine manière d'exécuter paresseuse et dolente ; quelques-uns disent avec ironie que le jeune officier, doué de beaucoup d'esprit, n'avait pas le sang-froid nécessaire aai batailles, le cabne du héros devant le feu ; calomnie vraiment, que toute une existence est là pour démentir 1
Le premier Consul comptait sur la finesse d'esprit de son compatriote de la Porta, et il l'employa dans ces raissiong qui demandent une certaine aptitude spéciale d'examen et d'aperçus. Ce r6le, le général Sébastiani le remplit toujours et partout; la politesse, les charmes même an peu prétentieux de ses manières, le servaient émerveille ; il savait, il pénétrait tout. A l'origine de l'Empire, il inspecte d'après l'ordre du nouvel Empereur les côtes de l'Océan, il examine l'état de leur armement, l'esprit des peuples, pour en rendre compte en observateur habile. Des oAtes de rOcéan, il est envoyé en Suisse, avec mission de voir de près l'armée autrichienne, d'en apprécier les forces, d'en connaître les desseins; la Corse a doté ses enfonts de cette admirable finesse qui pénètre jusqu'aux replis des hommes et des choses , et qu'exprime cet ceîl si plein de chaleiir et de vie. Ces observations servirent de premier élément à la campagne d'Austerlitz ; l'Empereur ne négligeait aucoo moyen pour assurer la victoire ; le jeune Sébastiani est pai^ tout, à l'étrange capitulation d'Uhn qu'il pourrait expliquer.
à la bataille d'Austerlitz, oà il commandait dans la cavalerie de Murât. Cette campagne fat belle pour le général Sébagtiani ; FEmpereur lui avait demandé des gages de bravoure, parce que des bruits circulaient dans Tarmée, et qu'il fallait qu*un officier distingué comme lui les effaçât par son cou* rage personnel ; ces gages, il les donna noblement. Au retour de cette campagne, où il fut nonuné général de division, Sébastiani fut désigné pour une mission très-importante, Tambassade de Constantinoide, Si j'ai passé rapidement sur les événements militaires qui n'entrent aucune^ ment dans le but de ces notices, je m*arrète sur le caractère diplomatique de la mission du général Sébastiani» qui révèle l'esprit tout entier de la politique française de 1807 è 1810. Napoléon n'était pas seulement un génie de bataille et d'administration publique; c'était surtout un esprit rusé, un Corse très-fin, trës4rompeur, qui gagnait ses victoires autant par la police et la diplomatie, que par la grandeur de ses conceptions; il ne dédaignait rien, parce qu'il savait que te succès justifie tout. Après la paix de Tilsitt, le continent étant pacifié, l'Empereur tourna toutes ses pensées vers un seul résultat, l'abaissement de l'influence de l'Angteterre. Cette influence, partout où il la rencontrait, le blessait profondément, lui si fier> si plein de sa gloire, et alors, à ne pouvoir en douter, elle était maîtresse de la Porte Ottomane. Le sultan Sélim n'avait jamais oublié que les Français, sans motif, sans déclaration de guerre, avaient
occupé rÉgypte en vainqueurs, et c'était par V Angleterre qae le pays du Nil était rentré sous la domination de la Porte. Cependant telle était la puissance du nom français à Constantinople, et la tradition que les souvenirs de nos rois y avait laissée , que le plus grand prestige était encore attaché à ce nom de franc si populaire dans les régions orientales. L'Empereur était prévenu que Sélim avait des dispositions favorables pour renouer nos anciens rapports, et dans ses desseins d'avenir, c'était immense. Le moment était venu d'agir, mais les Anglais, inquiets de ces démarches bienveillantes de la Porte vis-à-vis de la France, avaient redoublé d'action sur le divan ; enfin le cabinet de Londres déclara que si les vieilles relations se renouaient entre la Porte et la France, comme au temps des rois, l'Angleterre n'hésiterait pas à préparer un coup de main dans les Dardanelles, et sur Constantinople même.
C'est dans ces circonstances que Napoléon envoyait le général Sébastiani auprès de Sélim, avec des instructions secrètes, tout à fait en opposition avec les intérêts anglais, mission de confiance qui devait se développer avec les événements. Le général se rendit à Constantinople, lentement et par terre, afin de tout voir, la politique, et l'administration de ce bizarre Empire. Arrivé au quartier du Péra, il parvint avec un soin infini, une dextérité remarquable, à gagner la confiance de Sélim, et à grandir ainsi l'influence française. Les Anglais agirent de leur côté avec une inso-