Voir la notice sur Posxo di Bargo
LK COMTE SÉBASTIANI. ii9
en si parfaite harmonie ! L'attention du comte Sébastian! fot alors d'attirer vers lui cette confiance royale qu*en tontes circonstances il avait méritée ; il devint le conciliateur modèle, Fesprit à ménagements au milieu de prétentions diverses et d'hostilités prêtes à éclater. Si bien que lorsque la force des choses obligea le roi de recomposer un ministère sous la présidence de M. I^ffitte, pour corriger les fautes, les écarts de raison que le parti révolutionnaire pourrait imposer à la politique , Louis-Philippe choisit le comte Sébastian! pour le département des affaires étrangèreSy si difficile alors, comme un esprit d'obéissance et de souplesse sur lequel le prince pouvait compter. Dans sa situation si embarrassée avec l'Europe, le roi voulait et devait faire beaucoup de choses par lui-même; il n'avait aucune confiance en M. Laffitte , pauvre capacité qui vingt fois aurait compromis la paix générale, par ses vanités ou ses illusions; il trouva donc pour le servir, le dévouement honorable du comte Sébastian! ; bien des dépèches furent heureusement cachées à ce conseil imprudent et bavard, qui mettait la rue dans sa confidence; le roi avait une diplomatie personnelle» tradition de Louis XIV; et le comte Sébastian! la servit avec le plus louable abandon ; il nous sauva ainsi de la politique tracassière et décousue de H. Laffitte : je dis qu'à cette époque comme toujours, la source de la paix et de la puissance du pays vint de la dictature morale du roi Louis-Philippe sur les affaires de la
France. A ce temps on aurait eu la guerre, sans la prudence extrême et Tobéissance exclusive du comte Sébastian!; c^est là son titre de gloire , et cje qui le reconunandera à h postérité des honunes d'État. Je vais en dter un exemple : la Belgique avait élu pour roi H. le duc de Nffliours; Tacceptation du prince entraînait nécessairement la guerre générale , môme avec TAngleterre. Le conseil fut d'avb d'agréer Toffre des Chambres belges; le comte Sébastiani seul s*y opposa de toute sa force ; il démontra, les larmes aux yeux, les périls de la situation, FEurope une fois encore prête à marcher contre nous. Son avis à la fin prévalut et la paix fut conservée.
Il dut garder cette même position dans le ministère do 15 mars, sous M. Périer, qui n'avait certainement pas les défauts de M. LafBtte, mais qui en avait d'autres d*orgueil et de despotisme, non moins nuisibles à la marche des affaires. M. Laffltte désirait le pouvoir pour le gaspiller et le laisser aller à la débandade^ dans les plus indiscrètes causeries ; M. Périer le désirait pour Tabsorber, le dominer d'uoe façon rude, colère, et le rendre insupportable à l'Europe et au roi. 11 fallait donc aussi ne pas tout lui dire ponr éviter les brusqueries soudaines, les résolutions irréfléchies, qui pouvaient compromettre la politique générale du roi: M. Sébastiani remplit ce rôle délicat avec un discernement d*autant plus digne d*éloge , qu'hors il était en butte à la colère» à la violence des partis.
L£ COMT£ SËBASTiANI. Ui
Qudie société I quel pouvoir et quelle époque ! Des émeutes chaque jour, des attentats contre la sûreté de l'Etat; à l'extérieur, la guerre de la Russie contre la Pologne, le soulèyement de Tltalie, et avec cela une tribune dénonciatrice qui ne laissaR aucun repos , aucune liberté aux hommes de {^uvemement. Ce qui fait l'honneur du comte Sébastiani» c'est qu*il conserva au milieu de tous ces excès Qo admirable sang-froid, une sincérité d'expressions louable. Après la chute de la Pologne , il osa prononcer à la tribane ces paroles graves , européennes , Vordre règne à Varsovie/ et cette phrase tant reprochée, n'était que l'image de la vérité absolue, a L'ordre règne à Varsovie » voulait dire que l'émeute des Polonais était un grand trouble dans la paix européenne ; qu'indépendamment du danger qu'elle avait fait naître à Textérieur, les partis en France faisaient éclater leur sympathie pour la Pologne, moins pour favoriser cette noble nation, que pour seconder d'autres coupables projets, a L'ordre règne à Varsovie I » voulait dire enfin que les traités de 1815 ayant donné légitimement la Pologne à l'empereur Nicolas, ce prince avait pu réprimer la rébellion à Varsovie, comme le gouvernemeut français avait réprimé les émeutes de Paris et la sédition de Lyon !
La tribune à cette époque n'avait pas ce caractère tempéré qu'elle cherdie à garder aujourd'hui, et le plus dédamateur de tous, dans ce grand caquetage politique, le gé-
t68 DIPLOMATES EUROPÉENS.
néral Lamarque, rbomme des conviones et de léloquence apprise, attaqua si vivement le comte Sébastian!, que œ débat de paroles devint la cause d*an duel. Le ministre se souvint ici de son métier de soldat ; lès choses se passant avec discrétion et honneur : on en revint au combat plus pacifique de la tribune. Le général reçut comme nouvelle marque de la royale confiance, Tintérim du département de la guerre, au moment où les préparatifs se développaient dans de si graves prescriptions pour les hostilités avec l'Europe. Tant d'efTorts et de labeurs avaient épuisé la santé du comte Sébastian! ; il en ressentit une première atteinte d'une façon brusque, inattendue (on dit une attaque d'apoplexie) ; le voyage et le repos lui furent commandés; il visita les eaux de Bourbonne, habita quelque temps Nice, puis parcourut Tltalie, autant pour réparer sa santé que pour voir et examiner l'état des opinions et des gouvernements. Tous les honmies d'État qui l'approchèrent alors à travers les faiblesses de sa santé , aimèrent à reconnaître en lui des pensées bien arrêtées , très-conservatrices sur la situation respective des cabinets et des peuples. A son retour, le roi lui conféra le titre de ministre d'État, avec les entrées au Conseil, sans portefeuille, parce que le prince s'était accoutumé à cette main souple et gantée, qui servait aussi bien à concilier les membres du cabinet, souvent en discorde, qu'à pacifier par ses sages conseils les rapports de la France et de l'Europe.
LE COMTE SÉBASTIANI. lU
Le général SébasUani reçut parieroentairement un grave échec à roecasion du vote sur le traité conclu avec les États- Unis. La Chambre rejeta une première fois Tindemnité réglée pour les prises américaines, qu*avait confisquées le gouvernement français durant les guerres de la Révolution et de TEmpire. J'apporte trop d'impartialité dans Texamen des événements contemporains» pour ne pas dire inmiédiatement que le traité était mauvais, et la créance des États- Unis véreuse, incessanmient repoussée par la Restauration qui la considérait comme frappée de déchéance. Mais depuis Juillet, les choses avaient changé de face; tout le parti LafBtte et Lafayette, admirateur de la république américaine, soutenait les droits des chers États-Unis, dont le gouvernement était considéré comme le modèle de tous, depuis spécialement qu'il avait accordé un million à M. de Lafayette. Le traité très-populairedanslagauche fut doncsigné, ratifié, sur les instances de M. de Lafayette, et ainsi devenu an fait admis dans la diplomatie. Les Chambres avaient-elles le droit de refuser la ratification de la signature royale? question très-grave, parce que ce doute jette mille incertitudes dans les rapports de gouvernements.
La majorité s'étant prononcée contre ce projet, le comte Sébastian!, signataire du traité, dut donner sa démission; il le fit sans hésiter, comme conséquence de sa position parlementaire Pour récompenser tant de services, et en même temps reconnaître et seconder le besoin de repos
S54 DIPLOHATBS EUROPÉBFfS.
que rétat de saoté da général loi imposait, il reçut Tambassade de Naples, admirable retraite, poste si eoTié par tout le corps diplomatique : le séjour du beau golfe n'est-il pas le plus enchanteur du monde? Le général n'y resta qu'une année suffisante pour reprendre quelques forces ; et comme les rapports avec l'Angleterre comnicsh çaient à devenir difficiles et confidentiels, le roi qui avait besoin d'un esprit sûr, et d*un intermédiaire discret è qui les dépêches personnelles seraient remises, confia au comte Sébastian! l'ambassade de Londres. Ici sa position restait presque la même qu*è l'origine de la révolution de Juillet; car il devenait la main d'exécution et l'intermédiaire attentif de tout ce que le prince ne voulait pas confier aox ministres responsables de son cabinet; et avec l'Angleterre, on avait d'intimes rapports.
Cette correspondance particulière du roi avec les ambassadeurs, sans le concours ministériel, est une habitude de la maison de Bourbon, et heureusement pour. la Franc», Louis-Philippe l'avait conservée; elle nous préserva de bien des périls , des entraînements et des folies ! Tandis qne les ministères étaient livrés è toutes les indisa*étions, aax maladresses bruyantes des hommes à la façon de M. TUers et du centre gauche, u'était-il pas utile que des rapports sérieux avec l'Europe pussent se faire directement entre le roi et les cabinets chargés du maintien de la paix? L'histoire nç pourra être sérieusement écrite qu'avec la connaissance
LE COMTE SÉBASTIANf. US
de ces dépéehes du rot, qui au dire de ceux qui ont été & même de les connattre, sont des modèles de prudence, de raison et de dextérité sur toutes questions et toutes choses. Sous le ministère du 12 mai, le général Sébastian! donna sa démission ; je cnrois qu'il ne voyait pas du même point de vue que le cabinet la question orientale (on s'exagérait alors d'une façon si étrange la puissance du pacha d'Egypte et le général par ses souvenirs savait ce qu'étaient les armées d'Orient). Surtout il ne voulait pas se séparer de l'Angleterre sur un point aussi capital que les affaires de Syrie ; il revint donc è Paris, et le roi Téleva à la dignité de maréchal de France, en témoignage de la haute satisfaction de sa conduite politique. Ce fut, sous le rapport actif, la fin de la carrière diplomatique du comte Sébastian!. Il n'en resta pas moins la main amie qui intervint dans plus d'une difficulté ministérielle pour apaiser les ambitions ou les amourspropres; il demeura l'homme tout è fait de la Chambre des députés, y défendant les idées du roi et la politic^uc extérieure avec indépendance. En séparant le comte Sébastian! de quelques vanftés qui tiennent généralement à l'école de l'Empire , vous trouverez un esprit droit et assez sincère pour dire la vérité aux partis, ce qui est un courage digne d'estime. Désormais fini pour les luttes politiques, avec une santé faible, maladive , il retrouvait son activité dans toutes les crises pour le service du roi qu'il aimait et qu'il admirait comme le symbole de la paix du monde. En 1846, pour
arrêter les progrès de sa maladie , il chercha qd soleil plus chaud et visita la Ck)rsey le lieu de sa naissance ; il y fut ao> cueilli avec un enthousiasme qui frappa vivement son coeur, parce qu'il aimait à y exercer une sorte de souveraineté. Parti d*un lieu obscur, parvenu si hautdans l'aristocratie qu'à deux époques de la vie il avait pu épouser deux femmes des plus grands noms , il se complaisait à ces démonstrations d'une joie animée que la Corse lui témoignait à chaque visite. Au temps du comte Pozzo di Boi^, il avait là un rival très-actif qui lui disputait toute influence ; depuis la mort du diplomate éminent, le comte Sébastian! resta complètement le maître, le vrai souverain, le bienfaiteur de la Corse ; et en cette qualité , dans ses voyages il fut salué par les volées de canon et les sonneries des cloches, ce qui répondait à ses habitudes d'une vanité enfantine.
En résumant la vie du maréchal comte Sébastiani, je dirai que si l'on ne peut y trouver les conditions de rhomme d'Étal supérieur, chez lui domine une qualité éminente, c'est rinstinct qui lui fit deviner la force d'intelligence do roi, et sa haute volonté de bien public. Quand cette conviction fut en lui profonde, il se voua à cette politique personnelle ; pour la servir, il dédaigna les petites clameurs, les oppositions malencontreuses; il sut se mettre même audessus de tous ces étroits scrupules constitutionnels qui ont tant rabaissé notre force de nation et de gouvernement; il voulut que le roi régn&t et gouvernât, parce que
LB COMTE SÉBASTIANI. / f»7
heoreosement ce règne serait long et le goQyemement habile, se séparant ainsi de cette petite école de brouillons qui Tealent ftdre de rétablissement de Loois XIV quelque chose qui ressemble à une république sans gloire et à une monarchie sans tète, car là où le roi ne peut pas tout ce qui est bien, il n*y a plus d'ordre, plus de durée, plus de régularité. Dans un système régulier, la majorité doit se faire gouyemementale, et le gouvernement se placer aux mains de la majesté souveraine pour recevoir sa suprême direction. En dehors vous n'aurez que du bas-empire.
Puis-je finir cet article sur le vénérable comte Sébastiani sans parler de ses derniers déchirements; sa fille chérie était pour lui un souvenir de gloire et de douleur. Née au Péra, quand le canon tonnait sur la flotte anglaise , son premier cri avait coûté la vie à sa mère : nous savons tous comment est morte cette fille tant aimée ; nous savons tous quel coup fatal ce funèbre événement a porté au cœur du maréchal ! Dans ce drame lamentable, il y a deux physionomies qui ressortent au milieu de ces immenses douleurs, c'est celle de la noble et vieille douairière de Praslin et celle du comte Sébastiani : une horrible catastrophe frappe leurs enfants le même jour; autour d'eux du sang, des larmes, le mystère d'une nuit affreuse ! quelles épreuves nous réserve la Providence I Le deuil privé d'une noble famille est devenu un deuil public, et l'émotion vive, profonde du roi nr. 47
t&g DIPLOMATES ECROPÉBIfS.
Loiiis-Philîppe loi^-méme, doit être nn motif de tion pour le maréchal dont la piété espère tfD monde meilleur dans le grand jugement des reaMadtéa de li tombe!
ht» COUTES CHARLBS-FRÉDtRIC ET GUSTFAVE
DE LŒVËNHIELM