DIRECTIONS SOCIALES ET ÉCONOMIQUES
Observations préliminaires.
Nous traiterons cette seconde partie plus brièvement, elle a déjà été élucidée par tant d'écrits de tout genre !
La crise politique, dans laquelle le Saint-Père nous a tracé la voie à suivre est spéciale à la France ; la crise économique et sociale est commune à toute l'Europe.
Nous avions pour nous guider dans la question politique, outre plusieurs Encycliques générales, deux Encycliques spéciales à la France, plusieurs lettres et documents divers.
Pour la question sociale et économique, l'Encyclique Revum novarum est à elle seule un code presque complet.
Les ennemis de la vraie doctrine sociale chrétienne sont d'un côté le socialisme et de l'autre l'économie libérale ou individualiste.
Tous les deux écartent l'action de l'Eglise. Le socialisme exagère l'action de l'Etat, il fait de l'État une association unique et tyrannique ; il supprime les associations libres, l'initiative personnelle, la propriété privée et même la famille.
L'économie libérale écarte l'action de l'Etat ou la restreint outre mesure ; elle écarte également les associations privées et l'initiative ouvrière ; elle exagère le droit de propriété et favorise le capitalisme et l'oppression des travailleurs.
Nous vivons depuis un siècle sous le régime de l'économie libérale. Ses conséquences désastreuses ont lassé ceux qu'elle opprime. Une réaction violente se produit. Cette réaction menace de nous jeter sous le joug de fer du socialisme. Léon XIII intervient pour nous dire : « Le salut n'est pas là, il est dans l'économie sociale chrétienne. »
Ses directions se rapportent à sept chefs principaux : i° L'action de l'Eglise ; 2° L'action de l'Etat ; 3° Les associations ; 40 La vraie nation de
- «45 la propriété ; 50 Les droits de l'ouvrier ; 6° L'abus du capital ; 70 L'initiative ouvrière.
L'économie libérale a été particulièrement oppressive pour les travailleurs. L'économie chrétienne est pour eux particulièrement libératrice et profitable. De là une tendance à donner au régime économique chrétien, combiné avec une certaine émancipation politique, le nom de démocratie chrétienne .
Les chefs principaux des directions pontificales, que nous venons d'énumérer, nous fourniront les titres des chapitres de cette seconde partie.
Mais il faut remarquer d'abord que tout l'ensemble de l'Encyclique répond à une erreur moderne assez répandue, à savoir que l'économie politique est indépendante de la morale. Ainsi l'enseigne généralement l'école libérale. D'après Stuart Mill, Bentham, Ricardo, Rossi, Cherbuliez et bien d'autres, quand on étudie les lois économiques on fait abstraction de leur valeur morale.
Certains économistes parmi lesquels d'éminents catholiques, Liberatore, de Pascal, Ott, Devas, etc., vont à l'extrême opposé. Selon eux,
l'économie sociale n'est pas une science distincte mais seulement une branche de la morale. Cela n'est pas exact. Les sciences se diversifient par leur objet. Quel est l'objet de la morale? \J honnête. Quel est l'objet de l'économie politique ? Uuh'le. Ce sont donc bien deux sciences distinctes. Mais il n'est pas moins vrai que l'utile est subordonné à l'honnête.
L'utile doit être recherché, distribué, consommé selon les lois de l'honnêteté et de la morale, par conséquent la science économique est dépendante de la science morale, elle lui est subordonnée.
Le but final de l'homme dans la vie sociale, ce n'est pas l'utile, ce n'est pas la richesse. C'est là un moyen donné à l'homme pour atteindre sa fin dernière. Il doit faire rentrer la richesse dans l'ordre de sa fin, et comment? par la loi morale, qui règle toute l'activité libre de l'homme. La science de la richesse ou de l'utile, encore une fois, est manifestement subordonnée à la science de la morale ou de l'honnête.
C'est ce qu'indique clairement Léon XIII dès le commencement de l'Encyclique : « Il faut, dit-il, préciser les droits et les devoirs qui doivent à la
— M7 — fois commander la richesse et le prolétariat, le capital et le travail. » Et toute l'Encyclique se rapporte à cette direction que l'économie politique dans ses diverses parties, production, répartition et consommation de la richesse, doit recevoir de la morale naturelle et chrétienne.
Puisque la morale commande dans le domaine de l'économie politique, c'est qu'elle n'est pas identique avec elle. Elle en est parfaitement distincte, mais non séparée. La morale est la maîtresse. L'économie politique lui est subordonnée et doit subir sa direction.
La situation présente : le mal individualiste et le péril socialiste.
Le préambule de l'Encyclique, c'est un regard attristé du Souverain Pontife sur la situation sociale et économique de notre temps. Et dès ce premier pas, il est en contradiction avec l'école libérale et même avec certains conservateurs catholiques, qui trouvent que tout est pour le mieux, puisqu'ils touchent encore d'assez beaux dividendes et que les travailleurs ne sont malheureux que par leur faute.
Ecoutons le Saint-Père : « Nous sommes persuadé, et tout le monde en convient, qu'il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misère imméritée. » Puis le Saint- Père développe sa pensée en esquissant le mal et ses causes.
Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour les ouvriers une protection ; tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprise? par le jugement de l'Eglise, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain, d'une insatiable cupidité. A tout cela, il faut ajouter le monopole du travail et des effets de commerce devenus le partage d'un petit nombre de riches et d'opulents, qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. »
En ces quelques lignes, le Saint-Père a dépeint tout le mal : les prolétaires sont tombés dans une misère analogue à celle des esclaves païens, parce qu'ils n'ont plus ni le secours de la religion et des associations, ni la protection de l'Etat, et parce qu'ils sont exploités par tous les abus de la propriété et du capital.
Le Saint-Père met en regard de ce malaise produit par l'individualisme, le péril socialiste : « Des hommes turbulents et astucieux cherchent à profiter de cette situation pour exciter les multitudes et fomenter des troubles. Les socialistes, sous prétexte de remédier au mal, poussent les pauvres à la jalousie et à la haine contre ceux qui possèdent, et ils tendent à bouleverser de fond en comble l'édifice social. »
L'école libérale et certains groupes conservateurs protestent contre ce tableau si sombre de la situation présente. Il n'y a, disent-ils, d'ouvriers malheureux que ceux qui le veulent bien, ceux qui se livrent à la paresse et à la boisson.
Il faut donc nous attarder quelque peu à répondre à ces braves gens qui sont désolés d'être troublés dans leur quiétude et qui laissent entendre journellement qu'à leurs yeux le Pape est un révolutionnaire.
Oui, le malaise social est immense. Le tableau en a été fait cent fois, et ceux-là seuls ne le voient pas, qui ne veulent pas le voir.
Les ouvriers ont été détournés de la religion par les lois elles-mêmes, par l'enseignement offi-
ciel, par la presse, par l'exemple de la bourgeoisie.
Les liens de la famille sont relâchés ou brisés. Les lois s'y prêtent et l'exemple d'en haut y aide puissamment. L'alcoolisme d'en bas correspond à la sensualité et à l'intempérance d'en haut.
La justice, l'honnêteté professionnelle ne sont plus en honneur. La spéculation et le jeu hantent tous les cerveaux.
Au point de vue économique, le capital et le travail sont désormais des ennemis. Le sentiment du devoir et de la responsabilité, d'un côté; celui de la fidélité et de la soumission, de l'autre, sont émoussés.
Qui oserait dire que la haine des classes ouvrières envers les classes supérieures et envers la société soit toute gratuite? Leur vie est bien dure. Leurs mansardes dans les villes industrielles ne peuvent plus s'appeler un foyer. Le salaire est court. La petite propriété a été dévorée par le fisc et par le chômage. La journée de travail est longue, la femme et l'enfant n'en sont pas exempts. La discipline de l'atelier n'a plus rien de familial, elle rappelle le régime de l'esclavage
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païen. Rien n'est prévu pour les temps de maladie et pour la vieillesse. Il y a bien quelques mutualités, mais elles sont insuffisantes. L'ouvrier n'est pas protégé par la loi.
Peut-il garder le repos du dimanche, remplir ses devoirs d'époux et de père, assurer le repos de sa vieillesse et l'avenir de ses enfants?
Les enquêtes officielles en Angleterre, l'enquête des sociétés de charité en France, les observations privées d'écrivains de toutes les écoles : Jules Simon, Lefébure, de Alun, Lehmkuhl, Brentano, etc., ont constaté partout le même malaise.
Et si l'ouvrier est, pour une part, le propre artisan de sa misère, la cause en remonte, en très grande partie, à ceux qui ne l'ont pas instruit, qui ne l'ont pas protégé, qui ne lui ont pas donné l'exemple.
L'action de l'Église.
Socialistes et libéraux combattent également cette action.
Le socialiste est un mécontent, doublé d'un idéologue. Il constate le malaise social et il en veut à tout ce qui, à ses yeux, représente le passé : à l'Église, aux associations, à la propriété. Les plus violents s'en prennent à l'Etat lui-même et veulent essayer de l'anarchie.
Ce sont là des doctrines de dépit, où les conclusions dépassent les prémisses. L'Etat n'a pas donné tout ce qu'on était en droit d'attendre de lui, est-ce une raison pour le détruire, ou ne vautil pas mieux le réformer? Les corporations avaient dégénéré au XVIIIe siècle par suite de l'ingérence royale, faut-il pour cela méconnaître ce qu'elles peuvent donner avec une meilleure organisation? L'Eglise, dans ces derniers siècles, n'a pas aidé au peuple autant qu'il aurait pu l'attendre; en
est-elle responsable, si elle a été entravée dans son action sociale par les fausses doctrines des légistes et des renaissants, et par l'intransigeance de l'État gallican ?
Toutes les nuances de l'école libérale écartent aussi l'action de l'Eglise. L'école libérale absolue est rationaliste. Elle a pour point de départ une fausse notion de l'humanité, elle ne croit pas à la chute originelle. Elle accepte comme un principe cet aphorisme de Rousseau : « L'homme essentiellement bon n'a qu'à suivre les tendances de la nature. » Le malheur est que l'expérience enseigne tous les jours le contraire. Dans l'ordre économique comme dans le reste, les mauvais instincts dominent chez l'homme, et s'ils ne sont pas contenus par la loi et surtout par la morale chrétienne, on verra bientôt régner en haut de l'échelle sociale toutes les convoitises et toutes les oppressions, et, en bas, toutes les souffrances et toutes les révoltes.
Adam Smith, Malthus, Stuart Mill ont été les coryphées de l'école libérale anglaise. Turgot, J.-B. Say, Cherbuliez, Bastiat, et, plus récemment, Garnier, Molinari, Frédéric Passy, Léon Say,
Maurice Block, Courcelle-Seneuil ont soutenu les mêmes doctrines en France.
Léon XIII répond à toutes ces écoles à la fois, en montrant la nécessité de l'action de l'Eglise pour la réforme sociale. Il indique d'abord sommairement toute cette action, puis il développe ce qu'il a esquissé :
« C'est avec assurance, nous dit-il, que Nous abordons la question sociale, et dans toute la plénitude de Notre droit; car cette question est d'une nature telle, qu'à moins de faire appel à la religion et à l'Eglise, il est impossible de lui trouver jamais une solution efficace. Assurément, une cause de cette gravité demande encore que d'autres agents fournissent leur part d'activité et d'efforts, Nous voulons parler des gouvernants, des maîtres et des riches, des ouvriers eux-mêmes dont le sort est ici en jeu. Mais ce que Nous affirmons sans hésitation, c'est l'inanité de leur action en dehors de l'Eglise. C'est l'Église, en effet, qui puise dans l'Evangile des doctrines capables de mettre fin au conflit ou au moins de l'adoucir, en lui enlevant tout ce qu'il a d'àpreté et d'aigreur ; l'Eglise, qui ne se contente pas d'éclairer l'esprit
— *5o — de ses enseignements, mais s'efforce encore de régler en conséquence la vie et les mœurs de chacun; l'Eglise, qui, par une foule d'institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des classes pauvres... »
Puis, le Saint-Père rappelle plus en détail les doctrines de l'Eglise ; comment elle honore le travail et le commande à tous; comment elle favorise l'union des classes par la pratique de la justice et de la charité ; comment elle exige des patrons le respect et la protection de l'ouvrier et le paiement d'un juste salaire ; comment elle interdit aux capitalistes toute manœuvre usuraire.
Il rappelle aussi comment l'Église recommande encore à tous la patience dans les peines de la vie, et aux riches l'usage modéré des richesses et le précepte de l'aumône.
« L'Eglise, en outre, pourvoit encore directement au bonheur des classes déshéritées par la fondation et le soutien d'institutions qu'elle estime propres à soulager leur misère; et, même en ce genre de bienfaits, elle a tellement excellé que ses propres ennemis ont fait son éloge. »
On ne peut lire ces pages sans reconnaître le
- i59 rôle érninent qui revient à l'Eglise dans la pacification sociale.
Comme le remarque encore Léon XIII, l'Église ne se contente pas d'indiquer la voie à suivre, mais elle y conduit les hommes par son action quotidienne. Elle pénètre les âmes, elle gagne les volontés, elle a pour cela des moyens d'une efficacité divine.
L'histoire du passé n'enseigne-t-elle pas que la société civile des hommes a été foncièrement renouvelée par les institutions chrétiennes et que ces institutions lui ont procuré des siècles d'une admirable prospérité? Si donc la société veut être guérie de ses souffrances actuelles, il faut qu'elle recoure à la même source de vie où elle avait puisé une si puissante vitalité.
L'action de l'État.
L'Eglise, nous dit l'Encyclique, estime que les lois et l'autorité publique doivent, avec mesure, sans doute, et avec sagesse, apporter à la solution de la question sociale leur part de concours.
Ici encore, Léon XIII rencontre les mêmes contradicteurs. D'un côté, c'est le socialisme qui ne se contente pas d'un concours mesuré de l'État, mais qui lui remet tout entre les mains ; de l'autre, c'est l'économie libérale et certains groupes conservateurs qui excluent toute intervention de l'État.
Pour avoir à ce sujet une notion exacte, il faut nous rappeler quelle est la fin naturelle de l'Etat et de la société. L'un et l'autre sont des moyens donnés à l'homme pour l'aider à accomplir sa destinée sur la terre, c'est-à-dire à se préparer au bonheur éternel.
Pour cela, l'Etat devra d'abord protéger les