‹ Les directions pontificales, politiques et socialesChapitre 7 sur 8 · IÔ · texte numérisé non relu

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droits de chacun, car les membres d'une société ne pourraient pas poursuivre librement le bonheur temporel, si leurs efforts pouvaient à chaque instant être contrecarrés par les autres associés.

Il devra, en second lieu, aider aux ùiiérèts généraux des citoyens, aux intérêts matériels comme aux intérêts moraux et religieux, car ces deux éléments concourent à la prospérité véritable, au progrès réel de la société et de ses membres.

Il ne doit pas pour cela, bien entendu, s'occuper des intérêts matériels de chaque citoyen ou de sa direction morale. Il ne peut se substituer ni à l'initiative privée, ni à la mission de l'Église.

« Ce qu'on demande aux gouvernants, remarque Léon XIII, c'est un concours d'ordre général, qui consiste dans l'économie tout entière des lois et des institutions ; Nous voulons dire qu'ils doivent faire en sorte que, de l'organisation même et du gouvernement de la société, découle spontanément et sans efforts la prospérité tant publique que privée. »

Pour que la nation soit prospère, les lois doivent favoriser la probité des mœurs, la bonne or-

— i63 ganisation des familles, la pratique de la religion et le respect de la justice, la modération et l'équitable répartition des charges publiques, le progrès de l'industrie, du commerce et de l'agriculture. Cette action d'ordre général sera déjà favorable aux travailleurs.

■ Il faut aussi remarquer que les ouvriers constituent une classe de citoyens et même la plus nombreuse.

L'autorité publique se doit à toutes les classes, à toutes les parties de la société, comme le remarque saint Thomas (2. 2, q. 61, a. 1). Il est donc juste qu'elle prenne les mesures voulues pour sauvegarder le salut et les intérêts de la classe ouvrière.

Pour les biens temporels, d'ailleurs, dont jouit la société, c'est le travail de l'ouvrier, travail de l'usine ou des champs, qui en est la source féconde et nécessaire. « L'équité demande donc que l'Etat se préoccupe des ouvriers et fasse en sorte que, de tous les liens qu'ils procurent à la société, il leur en revienne une part convenable. »

Les avantages généraux que l'Etat doit procurer à l'ensemble de la nation, comme le règne

de la religion, de la justice et des bonnes mœurs, et le développement de générations robustes et prospères, il doit aussi veiller à ce que la classe ouvrière n'en soit pas privée. S'il arrive, par conséquent, que les grèves menacent la tranquillité publique; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers en ne leur facilitant pas l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; qu'on compromette leurs mœurs par la promiscuité des sexes ou d'autres excitations au vice dans les usines ; qu'on les écrase sous le poids de fardeaux iniques ; qu'on attente à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; en tous ces cas, la loi doit intervenir, autant qu'il est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers. (III, 49.)

Est-ce tout? Non. L'Etat doit encore favoriser la petite propriété, spécialement par ses lois fiscales et successorales, parce que c'est un des meilleurs éléments de la stabilité des nations.

Et pour le salaire? L'Etat doit-il intervenir? Il ne doit pas le faire d'une manière inopportune. Les corporations sont plus à même de veiller à ce que

- i65le salaire réponde aux lois de l'équité, mais l'Etat peut au besoin leur prêter son appui. (III, 57.)

Quant aux institutions de prévoyance pour le chômage, les accidents, la maladie et la vieillesse, elles doivent être ordinairement l'œuvre des corporations. La charité mutuelle en sera l'âme, l'action de l'Etat en fausserait l'esprit. L'Etat doit seulement, en règle générale, favoriser et protéger les corporations et mutualités. (III, 65, 67.)

Mais nous n'avons pas dit assez encore en affirmant que l'Etat doit se préoccuper du bien moral et matériel des ouvriers comme de celui des autres classes. Il faut ajouter qu'il doit s'en occuper d'une manière spéciale, parce que les travailleurs sont faibles et indigents et qu'ils ont besoin d'une protection particulière. « La classe riche se fait un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à titre tout particulier, la providence des iravaillettrs , qui appartiennent à la classe pauvre en général. » (III, 49.)

Il s'agit là, bien entendu, d'une providence gêné-

raie, qui s'exerce par les lois et non d'une providence spéciale à chaque individu.

Cette protection spéciale due aux travailleurs est enseignée par la raison elle-même et d'une manière plus pressante par l'esprit chrétien. Ce n'est pas autre chose que ce qui est réclamé d'ordinaire par les programmes de la démocratie chrétienne.

Les associations.

Turgot et toute l'école libérale ont condamné les corporations. Ils n'ont envisagé que la liberté du travail et les avantages de la concurrence. Leur campagne contre les associations a été une réaction exagérée contre les abus des corporations anciennes.

La destruction violente des corporations est, en fait, un attentat contre le droit naturel et la liberté. Les abus qui peuvent se glisser dans l'exercice d'un droit ne justifient pas la confiscation de ce droit. Vouloir empêcher l'union des faibles, c'est méconnaître la nature de l'homme, ses besoins et les conditions fondamentales de la société.

Aussi Léon XIII montre-t-il dans la suppression des corporations une des causes du mal social. « Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour les ouvriers une protection ; tout principe et tout

sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, laissés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. »

Voilà les conséquences de la rupture des liens corporatifs : l'oppression de maîtres inhumains et la concurrence effrénée.

Le régime corporatif a de belles pages dans l'histoire. Il a produit l'affranchissement des communes aux XIe et XIIe siècles, l'arrivée des métiers à la direction des villes aux XIIIe et XIVe, la création des manufactures et l'expansion coloniale aux XVe et XVIe.

« Nos ancêtres, dit Léon XIII, éprouvèrent longtemps la bienfaisante influence de ces corporations ; et tandis que les artisans y trouvaient d'inappréciables avantages, les arts, ainsi qu'une foule de monuments le proclament, y puisaient un nouveau lustre et une nouvelle vie. »

La liberté absolue, au contraire, et l'individualisme nous donnent aujourd'hui un état de fermentation constante et de mécontentement général.

La concurrence effrénée aboutit au monopole

industriel, commercial et financier, en faisant disparaître la petite industrie et le petit commerce, qui sont la force des nations. C'est la guerre des grands contre les petits, des forts contre les faibles, guerre qui est menée souvent par des moyens

inavouables, comme les monopoles collectifs ou

la vente à perte momentanée pour ruiner les maisons rivales, suivie du relèvement des prix pour rançonner le consommateur.

Que faut-il conclure de ces considérations? Il faut conclure, avec Léon XIII, que les corporations et syndicats doivent être encouragés parce qu'ils sont un moyen offert par la nature aux travailleurs pour organiser leur propre défense contre toutes les oppressions et l'assistance dans tous les besoins dont ils souffrent. Il faut conclure en second lieu que ces associations doivent être adaptées aux conditions nouvelles de la société. Elles doivent tenir compte de la liberté du travail et de la concurrence en ce qu'elles ont de bon.

Cette liberté n'empêchera pas de combattre les excès de la spéculation et de l'agiotage, et de soustraire dans une certaine mesure le salaire de l'ouvrier à l'action de la concurrence.

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Les corporations remédieront à bien des souffrances causées par l'individualisme.

M. de Mun, résumant l'Encyclique dans son fameux programme de Saint-Etienne, d'ailleurs pleinement loué par le Pape, énumérait ainsi ce qu'on peut attendre des corporations :

« L'organisation professionnelle, pour laquelle nous demandons la liberté la plus large, donnera le moyen d'assurer la représentation publique du travail dans les corps élus de la nation, de déterminer dans chaque profession industrielle ou agricole le taux du juste salaire, de garantir des indemnités aux victimes d'accidents, de maladies ou de chômages, de créer une caisse de retraites pour la vieillesse, de prévenir les conflits par l'établissement de Conseils permanents d'arbitrage, d'organiser corporativement l'assistance contre la misère, enfin de constituer entre les mains des travailleurs une certaine propriété collective à côté de la propriété individuelle et sans lui porter atteinte. » (Discours du 18 décembre 1892.)

Le droit de propriété, son origine et sa vraie notion.

Ici encore l'enseignement pontifical rencontre bien des contradictions. L'adversaire capital, c'est évidemment le collectivisme. Mais il y a aussi de fausses théories du droit de propriété qui, en défendant ce droit d'une manière insuffisante, ouvrent la porte au socialisme. Il y a enfin la conception païenne du droit illimité de propriété.

Le Saint-Père s'étend tout particulièrement sur la nature du droit de propriété et son origine, afin de ne laisser aucune échappatoire aux collectivistes.

La propriété est de droit naturel. Elle répond'à la nature et aux besoins de l'homme, delà famille, de la société.

L'homme est un être intelligent et prévoyant. Sous la haute direction de la loi divine, il est sa providence à lui-même, il doit pourvoir à son en-

tretien et à son perfectionnement. Il peut donc, il doit même s'approprier soit les objets de consommation, soit les biens permanents qui sont utiles à sa subsistance actuelle ou à ses besoins à venir. Mais il doit évidemment respecter le même droit chez les autres hommes.

L'homme devient chef de famille, il doit pourvoir à l'entretien et à l'avenir de ses enfants ; à ce titre encore il peut et doit s'approprier ce qui lui sera utile.

La société enfin réclame la paix et le bon ordre ; or, l'indivision des propriétés laisserait la porte ouverte à toutes les jalousies, à tous les mécontentements, à toutes les discordes.

Et qu'on n'en appelle pas à la providence de l'Etat pour l'administration générale de tous les biens, car l'Etat est postérieur à l'homme et à la famille. Avant qu'il put se former, l'homme déjà avait reçu le droit de vivre et de protéger son existence, la famille avait le droit de se procurer un patrimoine. Si les individus, si les familles entrant dans la société y trouvaient, au lieu d'un soutien, un obstacle, au lieu d'une protection une diminution de leurs droits et de leurs libertés les plus

— i73 — légitimes, la société serait bientôt plutôt à fuir qu'à rechercher. (III, 28, 29.)

Mais quelle a été l'origine concrète de la propriété? Comment le droit de propriété a-t-il été réduit en acte? Il l'a été par l'occupation et le travail (1).

« L'homme, dit Léon XIII, conformément à ses inclinations naturelles, consume les ressources de son esprit et les forces de son corps pour se procurer les biens de la nature. Il s'applique pour ainsi dire à lui-même la portion de la nature corporelle qu'il cultive, et y laisse comme une certaine empreinte de sa personne au point qu'en toute justice, ce bien sera possédé dorénavant comme sien et qu'il ne sera licite à personne de violer son droit en n'importe quelle manière. »

La propriété n'a donc pas son fondement dans un contrat primitif ou dans la loi, comme le voudraient Grotius, Hobbes et Montesquieu, le prétendu contrat social est une supposition gratuite démentie par les données de l'histoire. Les lois de

1. Nous parlons ici, bien entendu, de la première occupation dans un pays neuf. Dans une société organisée, la propriété se transmet par les moyens légaux, vente, donation, succession, etc.

— i74 partage n'ont pas existé davantage, du moins généralement. Ce qui s'est fait de notre temps pour l'Amérique et les autres pays nouveaux s'est fait autrefois pour la vieille Europe, les colons ont occupé ce qu'ils pouvaient administrer.

On peut nous objecter que l'occupation par tribus et en commun, comme elle a lieu chez les Arabes, paraît plus naturelle. Nous répondrons que cela est naturel pour des peuples nomades et qui n'aspirent à aucun développement de la civilisation. Mais c'est là une exception manifeste, et les races qui aspirent à une vie sociale plus civilisée ont un besoin instinctif de la propriété privée. . « Qu'on n'oppose pas non plus, dit Léon XIII, à la légitimité de la propriété, le fait que Dieu a donné la terre en jouissance au genre humain tout entier, car Dieu ne l'a pas donnée aux hommes pour qu'ils la cultivassent confusément tous ensemble. Tel n'est pas le sens de cette vérité. Elle signifie uniquement que Dieu n'a assigné de part à aucun homme en particulier, mais a voulu abandonner la délimitation des propriétés à l'industrie humaine et aux institutions des peuples. — Au reste, quoique divisée en propriétés privées,

- i75 la terre ne laisse pas de servir à la commune utilité de tous, attendu qu'il n'est personne parmi les mortels qui ne se nourrisse du produit des champs. Celui qui en manque y supplée par le travail, de telle sorte que Ton peut affirmer, en toute vérité, que le travail est le moyen universel de pourvoir aux besoins de la vie, soit qu'on l'exerce dans un fonds propre, ou dans quelque art lucratif dont la rémunération ne se tire que des produits multiples de la terre avec lesquels elle est convertissable. »

Et par ces dernières considérations, Léon XIII a réfuté du même coup le socialisme agraire et le terrianisme absolu. La nature ne demande ni la socialisation de la terre, ni un partage égal par familles.

Quant au droit de propriété illimitée des païens, il est bien entamé par les lois chrétiennes que Léon XIII rappelle à maintes reprises.

Celui qui a reçu en partage les biens de la terre est le ministre de la Providence à l'égard des autres. Il doit abdiquer son droit de propriété devant la nécessité extrême de son prochain. Il doit exercer les devoirs du patronage envers ceux

qui travaillent pour lui. Il doit faire part de son superflu à ceux qui sont dans le besoin. Il concourt, suivant son pouvoir, à la fondation d'institutions en faveur des nécessiteux.

« Sur l'usage des richesses, dit Léon XIII, voici renseignement d'une excellence et d'une importance extrême que la philosophie a pu ébranler, mais qu'il appartenait à l'Eglise de nous donner dans sa perfection et de faire descendre de la théorie à la pratique. Le fondement de cette doctrine est dans la distinction entre la juste possession des richesses et leur usage légitime. La propriété privée est pour l'homme de droit naturel ; mais, pour ce qui est de l'usage des biens, l'Église répond sans hésitation : wSous ce rapport, l'homme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais bien pour communes, de telle sorte qu'il en fasse part facilement aux autres dans leurs nécessités. C'est un devoir de stricte justice d'assister le prochain dans les cas d'extrême nécessité ; c'est un devoir de charité de verser son superflu dans le sein des pauvres... » (III, 37.)

Ajoutons encore, avec Léon XIII, que c'est un devoir pour l'Etat de favoriser la petite propriété

— i/7 — par des mesures législatives et fiscales, devoir de bonne administration, devoir aussi de prudence et de sagesse, pour remédier à l'esprit révolutionnaire et à la propagande socialiste.

« Que Ton stimule l'industrieuse activité du peuple par la perspective d'une participation à la propriété du sol, et l'on verra se combler peu à peu l'abîme qui sépare l'opulence de la misère et s'opérer le rapprochement des deux classes ! »

Les droits de l'ouvrier.

v< Les droits où qu'ils se trouvent, dit l'Encyclique, doivent être religieusement respectés, et l'Etat doit les assurer à tous les citoyens, en prévenant ou en vengeant leur violation. Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des indigents. » (III, 49.)

Ces droits ont-ils été sauvegardés jusqu'à présent ? Il faut bien avouer que non. Lamennais disait avec humeur : « Les puissants ont fait des lois pour leur avantage — et les ont maintenues par la force. — D'un côté le pouvoir, les richesses, les jouissances, de l'autre toutes les charges de la société. »

Léon XIII a dit de même : « Le corps social est divisé en deux classes : d'une part, la toutepuissance dans l'opulence : une faction qui, maîtresse absolue de l'industrie et du commerce,

détourne le cours des richesses et en fait affluer en elle toutes les sources ; faction, d'ailleurs, qui tient en sa main plus d'un ressort de l'administration publique. De l'autre, faiblesse dans l'indigence: une multitude, l'àme ulcérée, toujours prête au désordre... » (III, 57. 1

Mais quels sont ces droits de l'ouvrier ? En deux mots : C'est le droit de tendre librement à leur fin. C'est le droit de pratiquer librement la religion, le droit de voir respecter à l'atelier les règles de la morale et de l'hygiène ; c'est le droit de tirer des produits de leur travail une part qui réponde équitablement à la plus-value qu'ils produisent et aux exigences de la vie humaine.

Léon XIII descend dans le détail : « Si les liens de la famille se relâchent parmi les travailleurs, si on foule aux pieds la religion des ouvriers en ne leur facilitant pas l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; si la promiscuité des sexes ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité ; si les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes ou dégradantes ;

s'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument appliquer, dans de certaines limites, la force et l'autorité des lois. » (III, 49.)

En d'autres termes, l'ouvrier a le droit à l'existence, à une vie humaine ; il a le droit de mener une vie morale et religieuse ; il a le droit de remplir ses devoirs d'époux et de père, ses devoirs de famille ; il a droit à une juste part des fruits de son travail. D'autre part le régime actuel du travail n'entraîne que trop souvent la violation de quelques-uns de ces droits quand ce n'est pas de tous. Dans l'ordre économique actuel, fondé sur l'individualisme, sur la lutte des intérêts privés, les travailleurs sont abandonnés sans défense à la merci du plus fort.

Le Pape énumère avec complaisance quelquesuns des droits de l'ouvrier qui réclament spécialement la protection de la loi. En cela il propose un remède efficace aux législations modernes.

De l'aveu des principaux jurisconsultes, notre code est, sous ce rapport, d'une pauvreté stupéfiante. Il y a deux articles au titre du contrat de

louage, qui parlent des domestiques et ouvriers, et c'est tout : rien qui protège les ouvriers honnêtes contre les excitations des meneurs ; rien qui leur assure la liberté de remplir leurs devoirs envers Dieu ; rien qui garantisse leur santé et leur vie contre « ces spéculateurs qui, ne faisant point de différence entre un homme et une machine, abusent sans mesure de leurs personnes pour satisfaire d'insatiables cupidités. »

Le Saint-Père développe longuement ce droit qu'a l'ouvrier d'obtenir des conditions de travail conformes à l'hygiène. « Exiger une somme de travail, qui, en émoussant toutes les facultés de l'àme, écrase le corps et consume les forces jusqu'à l'épuisement, c'est une conduite que ne peuvent tolérer ni la justice, ni l'humanité... Ainsi, le nombre d'heures d'une journée de travail ne doit-il pas excéder la mesure des forces des travailleurs. . . Enfin, ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un enfant. L'enfance, en particulier, ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura suffisamment développé en elle ses forces physiques, intellectuelles et mo-

- i83raies; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrir par un travail trop précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux ouvrages domestiques... Le droit au repos de chaque jour, ainsi que la cessation du travail le jour du Seigneur, doivent être la condition expresse ou tacite de tout contrat passé entre patrons et ouvriers. Là où cette condition n'entrerait pas, le contrat ne serait pas honnête, car nul ne peut exiger ou promettre la violation des devoirs de l'homme envers Dieu et envers lui-même. » (III, 55.)

Telles sont les droits qui réclament, contrairement aux données et aux usages de l'école libérale, des lois nouvelles sur le contrat de travail, sur la journée maximale, sur le travail des femmes et des enfants, sur les conditions d'assurances ouvrières contre le chômage, l'invalidité et la vieillesse, et sur quelques sujets analogues à ceux-ci.

Le salaire.

Ici encore les enseignements pontificaux vont aller à l'encontre de toute l'école libérale. Il n'y a qu'une loi qui règle le salaire, dit cette école, c'est celle de l'offre et de la demande. Le travail est une marchandise, il a son marché comme le reste.

Un pareil raisonnement, dit Léon XIII, n'est pas conforme à l'équité, parce qu'il n'embrasse pas tous les côtés de la question, et il en omet un particulièrement important, c'est la fin nécessaire du travail humain, qui est de faire subsister l'ouvrier sobre et honnête dans les conditions normales de dignité et de famille.

C'est là le plan divin. L'homme doit trouver dans le fruit de son travail de quoi satisfaire aux exigences morales et physiques de sa vie, entretenir une famille dans des conditions normales et préparer des réserves pour le temps du chômage, de la maladie et de la vieillesse.

Le plan divin correspond à la stricte justice.

Quel est, en effet, l'apport de l'ouvrier dans les éléments de production ? Il apporte sa vie humaine qui contient les énergies propres à produire tout ce qui doit conserver cette vie et la continuer par la génération suivante. L'employeur qui use cette vie à son profit doit donc fournir à l'ouvrier tous ces équivalents.

Léon XIII insinue ici qu'il y a encore d'autres faces de la question. Il les indique en d'autres endroits de l'Encyclique. L'ouvrier n'a pas seulement un droit à l'équivalent de la vie qu'il dépense, mais, à un autre titre et pour sa part de causalité dans le produit, il a droit à une participation équitable dans les bénéfices. Léon XIII n'indique pas les données de cette proportion à établir, il se contente de flétrir « les hommes avides de gain qui exploitent la faiblesse de l'ouvrier, qui spéculent sur l'indigence, qui imposent un joug presque servile aux prolétaires, qui usent de l'homme comme d'un vil instrument de lucre ». Il demande que l'Etat se préoccupe des travailleurs et fasse en sorte que de tous les biens qu'ils procurent à la

société, il leur en revienne une part convenable.

Outre les exigences de la vie humaine, il y a donc dans les conditions habituelles du salaire d'autres éléments d'injustice, et l'ouvrier n'a pas toujours une part équitable des bénéfices qu'il aide à produire. En quoi est-il frustré ? Le Saint-Père nous le laisse à déterminer.

Les conditions du salariat actuel sont si anormales, qu'il faudrait tout un traité pour en indiqu r toutes les iniquités. Le salarié d'autrefois, le compagnon, au sein du régime corporatif, était assuré, grâce aux rapports de la vie commune avec le maître, grâce aux institutions et au patrimoine de la corporation, d'avoir le nécessaire pour vivre et de participer à la prospérité du métier. Le salarié d'aujourd'hui jouit en théorie des avantages d'une sorte d'assurance. Sa paie fixe lui est servie régulièrement avant tout bénéfice. Mais, en réalité, il n'est assuré ni contre les diminutions de salaire, ni contre le renvoi et le chômage. Il faut attendre de la réorganisation corporative et de la réforme des mœurs une situation meilleure pour l'ouvrier.

On a discuté avec passion la question de savoir

si le Saint-Père avait prescrit le salaire familial. Il y a eu là surtout des malentendus. Le salaire est évidemment personnel, mais il est fait pour une personne qui a ordinairement des charges normales de famille. Comme l'a dit le cardinal Zigliara, le salaire de l'ouvrier ne lui est pas donné directement en vue de sa famille, mais il lui est donné pour qu'il puisse vivre honnêtement dans les conditions normales de la vie de l'ouvrier, c'est-à-dire avec une famille.

Déjà, au 20 octobre 1889, dans un discours agréé par le Pape, au pèlerinage des ouvriers français, le cardinal Langénieux avait dit : « Vos enfants, Très Saint-Père, osent supplier Votre Sainteté de ne point se lasser, malgré les difficultés spéciales de notre temps, de rappeler au monde les lois de la justice et du droit dans les rapports nécessaires des hommes entre eux, afin de garantir à l'ouvrier, dont le travail est la seule ressource, la stabilité de son foyer, la facilité de nourrir sa famille, de l'élever chrétiennement et de faire quelque épargne pour les mauvais jours. »

M. de Mun, dans le discours de Saint-Etienne, si

chaudement loué par le Pape (9 mai 1894), disait également : « L'ensemble de nos revendications doit tendre à assurer au peuple la jouissance de ses droits essentiels, méconnus par le régime individualiste ; la préservation du foyer et de la vie de famille ; la possibilité pour chacun de vivre et de faire vivre les siens du produit de son travail... » Il n'y a aucun doute, Léon XIII entend qu'avec son salaire personnel, l'ouvrier puisse vivre dans des conditions normales de famille.

L'abus du capital.

Nous vivons sous le régime capitaliste. Le capital règne en maître. Il impose sa loi aux entrepreneurs et tire des profits du travail, alors même que celui-ci n'en donne pas. Par le jeu de la spéculation, le capital devient productif par lui-même, contrairement à sa nature.

Léon XIII ne condamne pas le capital : « La concorde, dit-il, est nécessaire entre le capital et le travail ; il ne peut y avoir de travail sans capital, ni de capital sans travail. » (III, 33.) Mais il condamne tous les abus du capital sous le nom de l'usure moderne.

Le capital se présente à nous soit dans ses rapports avec les travailleurs, soit dans les contrats entre capitalistes et entrepreneurs, soit enfin dans les contrats de spéculation entre les capitalistes eux-mêmes.

Dans le premier cas, nous avons déjà signalé, avec Léon XIII, les pratiques usuraires qui résultent soit de l'oppression de l'ouvrier et de la violation de ses droits, soit de l'injustice dans le contrat de salaire.

Dans le second cas, les principes de stricte justice exigent que le capitaliste demeure engagé et responsable dans l'opération de production dont il prétend tirer profit. Or, dans le contrat moderne de crédit, le fournisseur du capital en transmet à celui qui le reçoit le domaine complet ; il se décharge juridiquement sur celui-ci des risques, charges et obligations de toute nature que comporte la propriété, et malgré cela, il prétend tirer profit de ce capital qui n'est plus sien et qui n'affecte plus sa responsabilité.

L'injustice usuraire ne peut être éliminée de ces contrats modernes de crédit appliqué à la production, que si ces contrats sauvegardent entre les parties le lien essentiel d'association et prennent la nature d'un contrat de société au lieu de celle du prêt à intérêt.

N'y a-t-il donc aucun intérêt légitime à tirer du prêt ou du placement d'argent? A ceci, nous ré-

pondrons que la doctrine pontificale laisse évidemment subsister les titres exceptionnels admis de tout temps par la philosophie et la théologie. Mais faut-il y ajouter un titre nouveau ? La tolérance des Congrégations romaines en face des prêts modernes est-elle une pure tolérance, comme le prétendent les rigoristes ? Est-elle la reconnaissance d'un titre nouveau, qui résulterait soit de la loi, soit des risques plus grands que courrait aujourd'hui l'argent prêté, soit de la facilité qu'on a de l'échanger contre des biens productifs ou de le placer d'une manière rémunératrice aux caisses d'épargne et dans une certaine mesure aux emprunts d'États ? Cette question subsidiaire reste pendante. On peut continuer à la discuter librement.

Dans le troisième cas, dans les contrats entre capitalistes, la spéculation s'exerce en dehors de la sphère proprement dite de production. Les gains s'obtiennent en dehors de tout travail utile, ce qui est déjà une injustice usuraire.

De plus, les manœuvres de la spéculation faussent la valeur des choses, occasionnent des crises générales et entraînent des ruines particulières,

désastreuses pour les intérêts de la production sociale et pour la vie des travailleurs.

Ces spéculations induisent en erreur l'appréciation du public sur la valeur des marchandises, non seulement à l'aide de tromperies et de fausses nouvelles répandues par toutes les voies de la publicité, mais aussi par la forme même des combinaisons employées, telles que les marchés fictifs, la vente au-dessous du prix de revient, etc. Enfin, grâce à ses manœuvres, la spéculation domine le marché de vive force, par les accaparements et les monopoles.

Sous le régime du capitalisme moderne, la direction de la vie économique n'est plus confiée aux capitalistes immédiatement producteurs qui, par leur intelligence, par leur persévérance, par leur contact de tous les jours avec les classes ouvrières, forment le groupe des entrepreneurs sérieux et sont le nerf du progrès national, mais à la classe des capitalistes improductifs, qui s'imposent aux premiers par la domination de la banque et de la bourse.

Voici d'ailleurs comment Léon XIII a stigmatisé le capitalisme contemporain : « Le dernier

siècle a détruit, sans leur rien substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour les hommes des classes ouvrières une protection : tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, laissés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l'Eglise, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et d'une insatiable cupidité. A tout cela, il faut ajouter le monopole du travail et des effets de commerce devenu le partage d'un petit nombre de riches et d'opulents, qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. » Et plus loin : « La violence des révolutions politiques a divisé le corps social en deux classes, et a creusé entre elles un abîme immense. D'une part, la toute-puissance dans l'opulence : une faction qui, maîtresse absolue du commerce et de l'industrie, détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources; faction,

d'ailleurs, qui tient dans sa main plus d'un ressort de l'administration publique; de l'autre, la faiblesse dans l'indigence : une multitude, Tàrne ulcérée, toujours prête au désordre. »

Le tableau est tracé de main de maître.

L'initiative ouvrière.

Est-il bon, est-il au moins licite et juste que les ouvriers se groupent, étudient, s'entendent pour demander eux-mêmes, soit aux patrons, soit à l'Etat, une meilleure organisation économique dans laquelle leurs droits seraient mieux sauvegardés ?

Il semble qu'une pareille question ne devrait pas se poser. Pourquoi les ouvriers ne s'occuperaient-ils pas de leurs intérêts et de leurs droits comme les autres. Il y a cependant des groupes de patrons libéraux et conservateurs, qui ne veulent pas entendre parler de cette initiative ouvrière.

Pour eux, « toute la question sociale doit se résoudre par le patronage. Les devoirs attribués au patron ne correspondent pas à des droits chez l'ouvrier. Les avantages destinés aux classes populaires leur sont dispensés par les classes dirigeantes, à titre de don gratuit et volontaire, par

obéissance aux prescriptions de la charité, non à cause d'une obligation de justice. » (Revue cath. des 1ns Util tions , 1890.)

Ce n'est pas la pensée de Léon XIII. « Il voit avec plaisir se former partout des sociétés, soit coi?iposées des seuls ouvriers, soit mixtes et réunissant à la fois des ouvriers et des patrons ; il désire qu'elles accroissent leur nombre et l'efficacité de leur action. » (III, 59.)

En attribuant à l'ouvrier des droits, qu'il peut étudier et défendre, Léon XIII n'innove pas, il suit tout simplement le décalogue. C'est le premier commandement qui donne à l'ouvrier le droit d'observer sa religion; c'est le troisième qui lui donne le droit de se reposer le dimanche; le cinquième et le sixième lui donnent le droit de voir respecter sa santé et ses mœurs par le règlement de l'atelier et les conditions du travail; le septième lui donne le droit d'obtenir un salaire juste et normal.

Pourquoi ne pourrait-il pas étudier ces droits, les revendiquer, les faire valoir par la presse, par la propagande, parla discussion du contrat de travail, par l'action politique ?

On objectera sans doute que les syndicats ouvriers sont souvent imbus d'idées révolutionnaires. Favorisez donc les groupements chrétiens ; au lieu de les exaspérer en méconnaissant leurs droits, encouragez-les, aidez-les.

Léon XIII bénit les congrès ouvriers chrétiens et envoie les lettres les plus paternelles aux groupes d'ouvriers démocrates de Lille, de Paris, de Reims et de Tours.

C'est au retour de Rome, après avoir vu et entendu plusieurs fois le Saint-Père, que Mgr l'évêque de Liège traitait d'une façon si lumineuse cette question de l'initiative ouvrière.

« Les ouvriers, disait-il, éprouvent le besoin d'être considérés et d'avoir quelque chose à dire dans le contrat de travail. — Cette aspiration a toujours existé, car elle est naturelle à l'homme libre et intelligent ; mais elle est devenue plus vive et plus générale, parce que le niveau intellectuel s'est considérablement élevé chez beaucoup de membres de la classe ouvrière. Il s'est formé dans son sein comme une bourgeoisie de travail ayant conscience de sa valeur industrielle et des avantages que la société en retire, et qui de-

mande en conséquence à être admise à débattre ses intérêts et à faire valoir ses droits. — Les socialistes ont parfaitement saisi cette opinion plus grande que les ouvriers ont conçue d'eux-mêmes, comme le dit Léon XIII; et ils ne négligent aucun moyen de l'exploiter au profit de leurs entreprises iniques. Ils n'ont déjà que trop réussi. Aussi est-il plus que temps que les catholiques s'unissent pour travailler de concert à arrêter le recrutement de cette armée, en enrôlant les ou-. vriers dans des associations chrétiennes, où ils trouveront une protection efficace de leurs légitimes intérêts; il est plus que temps qu'ils s'emparent de cette force populaire qui va grandissant, afin de la rendre chrétienne, c'est-à-dire soumise à la foi et à la morale de l'Evangile et d'en assurer ainsi le concours à la cause de l'ordre et de la religion. »

Monseigneur de Liège aborde aussi directement l'objection de certains patrons.

« Mais, nous demanderez-vous, ne faudrait-il pas que les patrons et les ouvriers soient réunis dans ces associations ? — Certes il serait à souhaiter qu'il en fût ainsi, que la généralité des patrons,

leurs employés et les membres des conseils d'administrations fussent assez pénétrés des sentiments religieux et catholiques pour entrer dans ces corporations à base religieuse et donner à leurs ouvriers l'exemple d'une vie conforme aux préceptes de l'Évangile : le socialisme ne vivrait pas six mois. — Mais, il faut bien le reconnaître, tel n'est malheureusement pas notre' situation. Il y a plus : en présence de l'agitation qui règne dans la classe ouvrière et de ses aspirations à améliorer son existence matérielle, nombre d'entre les patrons craignent de voir ces aspirations dégénérer en esprit de révolte et en prétentions exagérées; de leur côté, les ouvriers craignent de rencontrer chez leurs maîtres des dispositions peu favorables à leurs espérances. Peut-on croire, dès lors, que les patrons prendraient l'initiative d'associations où leurs intérêts se débattraient entre deux parties, les maîtres d'une part, et les ouvriers de l'autre? Pourrait- on amener les ouvriers à entrer dans des associations où ils craindraient, même à tort, soit la partialité, soit la prédominance, soit le mécontentement de ceux dont dépend leur pain quotidien?... Nous estimons donc que là où les patrons

sauront, grâce à des circonstances particulières, organiser ces corporations mixtes à base religieuse, ils feront une oeuvre excellente pour eux et pour leurs ouvriers, et les prêtres de leur paroisse ne sauraient trop se dévouer à les seconder; mais là où, pour une cause quelconque, elles ne seront pas établies, nous souhaitons avec le Pape qu'on puisse créer des associations entre ouvriers seulement. Que les patrons ne craignent pas de les voir se former; qu'ils s'y intéressent au contraire, qu'ils les favorisent, qu'ils en soient les chefs, qu'ils s'y rendent tantôt pour écouter, tantôt pour faire entendre le langage de la raison et de l'expérience des affaires, en même temps que le langage du cœur, et ces associations deviendront un élément d'ordre, de conciliation et de paix. Leur montrer de l'hostilité ou seulement de l'indifférence serait, dans les circonstances présentes, une erreur, un tort et une manière bien regrettable d'entendre ce qui peut sauver d'une crise redoutable la religion et la fortune publique, l'Eglise et la patrie. » (Lettre pastorale du 14 janvier 1894.)

Qu'on ne dise pas que ces pensées de Mgr l'évêque de Liège lui sont personnelles. Dans la même

lettre pastorale, il ajoutait : « Dans l'audience que Léon XIII daigna nous accorder, au mois de mai dernier, nous lui avions exposé les craintes que les associations professionnelles inspiraient à plusieurs, et il nous a répondu par cette exclamation dont nous n'oublierons jamais l'accent pénétrant : « Veut-on donc laisser aller les ouvriers au socialisme et à la révolution ! »

Ce mot résume toute la question.

Démocratie chrétienne.

Les mots ont la valeur que leur donne l'usage.

Dans le sens strict, la démocratie, c'est le gouvernement de la nation par les classes populaires. Personne ne l'entend ainsi dans la démocratie chrétienne.

L'organe des ouvriers démocrates chrétiens du Nord, le Petifile, disait dans son numéro du 12 mars 1896 : « N'avez- vous jamais, camarades, entendu dire contre nous ces paroles : Les otwriers démocrates préparent tiue guerre de classes; ils veulent s'unir entre eux et ne songer qti'à ettx au détriment des autres. Vous savez, camarades, à quel point cela est faux. Nous nous unissons entre nous pour étudier et défendre nos droits. Nous ne faisons rien là que de légitime. Et ceux-là seuls peuvent s'en trouver froissés qui n'ont pas le souci de la justice. »

La France libre, organe démocratique, disait à son tour, dans son numéro du 30 mai 1896 :

« Démocratie ne veut pas dire : gouvernement du peuple français par les ouvriers, par les membres de ce qu'on appelle quelquefois les classes inférietires, comme certains timorés le croient encore. Démocratie, cela veut dire : gouvernement de la France par tout le peuple français organisé. »

Le 13 avril 1897, le même journal disait : « Personne parmi les chrétiens ne veut la lutte des classes, les démocrates moins que les autres. Certes, il est bon de se garder de l'excès démocratique, qui consisterait, selon le programme socialiste, dans la substitution du gouvernement des classes prolétariennes au gouvernement des classes bourgeoises. — Mais y a-t-il rien dans notre programme qui ressemble à pareille prétention? »

Ainsi voilà qui est clair et qui est entendu : la démocratie chrétienne ne demande pas en politique la domination des classes ouvrières, elle demande seulement que ces classes aient la facilité de faire valoir leurs droits comme les autres, soit par le suffrage universel organisé, soit par la représentation des intérêts. Et c'est précisément ce que Léon XIII déclarait fort légitime dans son Ency-

clique du 20 juin 1888 : « Préférer pour l'État une constitution tempérée par l'élément démocratique n'est pas en soi contre le devoir. »

Mais le programme de la démocratie chrétienne s'étend au delà de la politique, il est surtout social et économique.

A vrai dire, ce programme a été tracé d'abord par Léon XIII dans l'Encyclique Rerttm novarum. Quand M. de Mun l'eût formulé dans son discours historique de Saint-Étienne en 1892, il put ajouter : « Tels sont les principaux articles du programme social que je conseille aux catholiques d'adopter. Ils ne sont autre chose que l'application des principes posés dans l' Encyclique sur la condition des otivrie'rs, » Et M. de Mun, acceptant le mot « démocratie » aussi bien que la chose, disait, en terminant son discours : « Voilà votre œuvre, celle que vous commande Léon XIII, voilà pourquoi il faut que vous ayez un programme social, pourquoi il faut que vous étudiez la vraie doctrine, que vous vous pénétriez de l'Encyclique sur les ouvriers, que vous vous affranchissiez des théories de l'ancienne orthodoxie économique et que vous vous fassiez les apôtres de l'économie

catholique... Voilà pourquoi il faut que vous soyez dégagés de toute préoccupation politique, et qu'acceptant les formes, les habitudes de langage et les institutions de la démocratie, vous n'ayez plus qu'une idée, la rendre chrétienne. »

M. de Mun avait baptisé l'économie chrétienne du nom de démocratie chrétienne.

Léon XIII, trois mois plus tard, disait aussi à Monseigneur de : Liège« On ne peut nier l'existence d'un mouvement démocratique ttniver sel , qui sera, selon le zèle que nous déploierons, socialiste ou chrétien. »

Le nom de démocratie chrétienne est resté, pour beaucoup de disciples de l'Encyclique, comme l'expression de l'idéal à poursuivre aujourd'hui dans la rénovation sociale.

Au fond, ces mots expriment un régime social dans lequel, selon l'esprit de l'Evangile et selon les enseignements de l'Encyclique, les petits et les pauvres sont les préférés et les plus avantagés.

Au second congrès de la démocratie belge, tenu à Bruxelles les 24 et 25 septembre 1893, M. Hellepute a précisé ainsi le sens du mot démo-

cratique : « La démocratie catholique, a-t-il dit, c'est le parti de ceux qui veulent, sans empiéter sur le droit des autres, rendre au travail la place à laquelle il a droit; c'est le parti qui veut obtenir les réformes nécessaires sous la bannière de l'Eglise et du Christ. »

Mais il est bon de redire ici ce programme démocratique, qui a été tracé par M. de Mun à Saint- Etienne d'après l'Encyclique et qui est resté à peu de chose près celui de tous les groupes démocratiques chrétiens.

« A mes yeux, l'ensemble de nos revendications doit tendre à assurer au peuple la jouissance de ses droits essentiels, méconnus par le régime individualiste : la représentation légale de ses intérêts et de ses besoins, au lieu d'une représentation purement numérique ; la préservation du foyer et de la vie de famille ; la possibilité pour chacun de vivre et de faire vivre les siens du produit de son travail, avec une garantie contre l'insécurité résultant des accidents, de la maladie, du chômage et de la vieillesse ; l'assurance contre la misère inévitable, la faculté pour l'ouvrier de participer aux bénéfices et même, par la coopération, à la

propriété des entreprises auxquelles il concoure par son travail; enfin la protection contre les agiotages et les spéculations qui épuisent les épargnes du peuple et le condamnent à l'indigence pendant que, suivant les paroles de l'Encyclique, une faction, maîtresse absolue de l'industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources. — Deux forces doivent concourir à la réalisation de ce programme : l'organisation professionnelle et la législation.

« L'organisation professionnelle, pour laquelle nous demandons la liberté la plus large, donnera le moyen d'assurer la représentation publique du travail dans les corps élus de là nation, de déterminer dans chaque profession industrielle ou agricole le taux du juste salaire, de garantir des indemnités aux victimes d'accidents, de maladies ou de chômages, de créer une caisse de retraites pour la vieillesse, de prévenir les conflits par l'établissement de Conseilspermanents d'arbitrage, d'organiser corporativement l'assistance contre la misère, enfin de constituer entre les mains des travailleurs une certaine propriété collective

à côté de la propriété individuelle et sans lui porter atteinte.

« La législation protégera le foyer et la vie de famille par la restriction du travail des enfants et des femmes, l'interdiction du travail de nuit, la limitation de la journée de travail, l'obligation du repos dominical ; dans les campagnes, en rendant insaisissables la maison et le champ du cultivateur, les instruments et le bétail de première nécessité.

« Elle facilitera la vie de l'ouvrier et du paysan par la diminution et la réforme des charges fiscales, particulièrement des impôts qui frappent La subsistance ;

« Elle favorisera la participation aux bénéfices, la constitution des sociétés coopératives de production ; dans les campagnes, l'association de métayage ;

« Enfin, elle protégera la fortune nationale, l'épargne populaire et la morale publique par des lois sur l'agiotage, sur le jeu et les opérations de bourse, sur le fonctionnement des sociétés, sur l'exclusion des étrangers de l'exploitation et de la direction des grands services publics, sur l'in-

terdiction pour les fonctionnaires, les représentants de la nation et les agents du pouvoir, de participer aux spéculations financières. »

Et ce programme recevait de Léon XIII une approbation vraiment exceptionnelle : « Cher fds, disait le Pape, vous comprendrez sans peine que, connaissant votre piété filiale et le zèle intelligent avec lequel vous vous employez à seconder Nos desseins, à rendre Nos enseignements populaires et à les faire pénétrer dans la pratique de la vie sociale, la lecture de votre discours Nous ait été souverainement agréable. Tandis que Nous Nous plaisons à vous donner des éloges justement mérités, Nous vous exhortons à poursuivre votre généreuse entreprise. »

Plus récemment l'illustre sociologue italien, M. Toniolo, a voulu analyser le concept de la démocratie chrétienne et il l'a fait avec une grande lucidité dans la Rivïsta intemazionale . Il distingue le concept essentiel de la démocratie et ses applications accidentelles. Résumons-le brièvement :

« Tout le monde est d'accord pour reconnaître la nécessité d'un renouvellement social... On

cherche une expression synthétique qui résume tout le programme chrétien. On a exclu le titre de socialisme catholique, on a proposé ceux de catholicisme social, de parti social catholique, pour désigner cette nouvelle chevalerie qui tout en se proposant le bien commun montre une préférence pour les multitudes populaires. Un groupe s'est arrêté au titre de démocratie chrétienne. Cela paraît un progrès, parce que, en fait, cette bannière est bien celle des grands initiateurs de la réforme chrétienne : Ketteler, Windthorst, Decurtins, de Mun, Harmel, Gibbons, Manning, — et quant à Vidée, le mot marque bien le dessein de rompre avec le cojiservatorisme libéral, imbu de rationalisme.

« Mais le sens de cette expression a besoin d'être bien défini, pour qu'elle ne devienne pas un sujet de division et de conflit. Il faut d'abord distinguer et séparer le concept de la démocratie chrétienne de celui de la démocratie païenne de la Grèce ou de Rome, de la démocratie pseudoreligieuse des presbytériens et des puritains, de la démocratie révolutionnaire de 93, de celle des socialistes.

« La démocratie chrétienne a un concept précis et harmonique qui répond à des arguments de raison, qui est confirmé par la doctrine de l'Évangile et par l'expérience des siècles chrétiens.

« Au point de vue de la philosophie sociale, la démocratie dans son concept essentiel peut se définir : Une organisation civile dans laquelle toutes les forces sociales, juridiques et économiques coopèrent au bien commun en refluant à l'avantage principal des classes inférieures.

« L'essence de la démocratie est définie par sa fin. L'ordre social, fondé sur le devoir, a été établi par Dieu pour l'avantage de tous. Mais le devoir incombe à chacun en proportion de sa capacité et de ses aptitudes. Il se déploie et s'exerce envers les autres en proportion du besoin qu'ils ont d'être secourus. Ainsi ces devoirs grèvent surtout les classes supérieures et refluent surtout au profit des classes inférieures. — Qui peut plus, doit plus. — Qui peut moins, reçoit plus. C'est l'essence de la démocratie.

« Ce concept a été à peine entrevu par les philosophes, mais il revient à chaque pas dans l'Ecriture sainte. Les dogmes, les préceptes, les

exemples, les sanctions promulguées dans l'Écriture imposent la sollicitude envers les humbles, les faibles, les pauvres, la multitude. — La législation théocratique de l'Ancien Testament assuraitl'avantage des petits par le sabbat, le septennat et le jubilé. — L'Evangile accentue cette tendance. Le Christ semble oublier l'universalité de sa mission pour s'incliner spécialement vers les humbles, les pauvres, les déshérités : Venez à moi , vous tons qiùi souffrez. Il revendique pour tous la dignité d'enfants de Dieu et il veut que le bien des petits et des pauvres soit procuré par le ministère des classes supérieures, gouvernants, savants, puissants qui représentent l'autorité royale et paternelle de Dieu. Les riches doivent se dévouer aux pauvres, les secourir, les honorer, honorer le Christ en eux. L'ordre social chrétien devient une organisation des forces sociales en faveur dît bien commun, dans laquelle, en ver Ut de la justice et de la charité, le bien-être des classes inférieures tient une place prédominante.

« L'histoire confirme ce concept général. — L'Eglise a des soins maternels pour toutes les classes. Elle légitime et consacre les rois ; elle

bénit la chevalerie ; elle encourage la bourgeoisie qui prend la défense de la civilisation chrétienne dans les croisades et dans le guelfisme italien. — Mais sa plus délicate et plus abondante sollicitude est pour les classes les plus humbles et les plus nombreuses. Il suffit de rappeler l'abolition de l'esclavage, du servage, les tribunaux épiscopaux, le droit d'asile, les communes populaires. — L'Eglise donne la vraie notion de la propriété, qui n'a pas seulement des droits mais des devoirs ; elle prohibe les pactes léonins, les monopoles, l'usure. — Elle se fait le ministre de la charité universelle par des œuvres de tout genre. Elle favorise les conseils provinciaux et nationaux, le patronat, la chevalerie. Le Pape s'appelle à juste titre le Serviteur des serviteurs de Dieu. En un sens, c'est le règne de la souveraineté du peuple.

« De cette source sort le concept accidentel et dérivé de la démocratie. Il ne faut pas confondre ce qu'elle doit être avec ce qu'elle peut être et incline à être. La démocratie essentielle ne se confond avec aucune forme de régime politique. La monarchie de saint Louis est plus démocra-

tique que la république de Cromwel. Toutefois, dans ses manifestations contingentes, la démocratie, en politique, incline à la forme de gouvernement populaire, en appelant en quelque mesure les classes inférieures à participer à l'administration publique, ou en fondant sur le nombre l'élection des représentants de la nation, des magistrats et même du chef de l'Etat. — Politiquement aussi, la démocratie se manifeste par les organismes autonomes des communes, des corporations, des universités, des groupements communaux, dans l'autorité féconde des coutumes juridiques locales. En résumé, la démocratie chrétienne peut influer sur la forme politique, mais elle lui est supérieure.

a Au point de vue strictement social, la démocratie chrétienne n'exclut pas la hiérarchie naturelle et historique des classes et ne les met pas en conflit. Elle suppose la hiérarchie des classes, mais elle impose des devoirs proportionnés. La noblesse trouverait sa préservation et sa vigueur dans la vertu de la démocratie chrétienne, comme la vieille chevalerie. Mais, comme effet accidentel, la démocratie chrétienne formera de plus en plus,

à côté de la noblesse de race ou de l'aristocratie de fortune, une noblesse populaire dont les titres seront les œuvres ou les services rendus. On tendra à la formation d'une chambre politique où, avec le clergé, les universités, les professions libérales et les initiateurs du progrès civil, serait représenté l'élément directif de la vie spirituelle de la nation.

« Enfin au point de vue économique, la démocratie n'exige pas l'égalité absolue des richesses. Elle rappelle le concept vrai de la propriété, la proportionnalité des devoirs à la capacité et la dispensation du superflu aux pauvres.

« L'Eglise, par ses préceptes et ses exemples, ne met pas en tète du problème économique la production de la richesse, mais sa juste répartition. Elle unit la justice distributive à la justice commutative. Elle entoure les pauvres de respect et d'honneur. Elle procure leur élévation graduelle. Elle oppose ces principes à l'égoïsme païen. »

Tel est dans l'ensemble le concept chrétien de la démocratie, soit dans ce qu'il a d'essentiel, soit dans ce qu'il a d'accidentel et de variable.

Dans son essence, c'est l'esprit de l'Evangile ; dans ses variétés, ce sont les formes diverses de l'organisation sociale, que l'on pourra préférer suivant son inclination, suivant les temps et les lieux, mais que personne ne peut taxer de subversives.

Dans la substance, nous le répétons, la démocratie chrétienne a pour programme les réformes demandées par l'Encyclique Rerum novarum. Nous avons voulu citer en entier le programme de M. de Mun et celui de M. Toniolo. Nous pourrions en citer plusieurs autres, celui de la revue la Démocratie chrétienne, celui de M. Naudet, ceux de la démocratie belge et autrichienne, celui de M. l'abbé Lemire, ceux des congrès ouvriers de Reims réunis par l'initiative du vaillant M. Harmel, etc. ; on retrouverait, en tous, les mêmes éléments substantiels. Beaucoup même sont plus modérés que le programme donné par M. de Mun à Saint-Etienne et si chaudement approuvé par le Pape.

Léon XIII a, d'ailleurs, agréé l'expression ellemême. Au mois de janvier 1896, M. l'abbé Six, directeur de l'excellente revue la Démocratie

chrétienne , a reçu de S. Éra. le cardinal Rampolla une lettre ainsi conçue : « Très honoré Monsieur, le Saint-Père a daigné accueillir avec une particulière gratitude les vœux qui lui ont été adressés, à l'occasion des fêtes de Noël, de la part des directeurs et de l'œuvre de la Démocratie chrétienne. Ce pieux hommage a été d'autant plus agréable à Sa Sainteté que l'auguste Pontife connaît le zèle avec lequel ces chers fils s'emploient à resserrer chaque jour davantage l'union si désirée entre les diverses classes sociales, ainsi que le prouvent les divers centres d'études, de propagande et d'action qui se sont récemment fondés, principalement par le concours du clergé et des ouvriers... »

Il y a quelques mois, comme un journal catholique de Turin malmenait fort la démocratie chrétienne, son directeur fut mandé à Rome et invité à changer d'attitude.

Au mois d'août, le Saint-Père accepta formellement qu'un groupe d'ouvriers de la démocratie chrétienne lui fût présenté par M. Harmel, et il bénit ce groupe spécialement.

Plus récemment, il faisait dire aux catholiques

français par le Supérieur général de la Trappe : « Je bénis toutes les œuvres, mais je bénis spécialement les œuvres démocratiques, parce que l'avenir est à elles et que ce sont les plus urgentes. »

Que tous les catholiques le comprennent donc bien, celui qui a mission pour gouverner l'Eglise leur dit que la démocratie chrétienne est seule capable de ramener le peuple à l'Eglise et d'enrayer le socialisme.

Mgr Tévêque de Tarbes, en voyant réunis autour de lui les hommes dévoués aux œuvres sociales, a eu raison de leur dire : « Vous êtes l'avant-garde de la démocratie chrétienne, telle que la comprend et la veut notre vénéré et bienaimé Léon XIII. »

M. Piou, un des clairvoyants de la question sociale, a eu raison de dire aussi : « La question n'est plus de savoir si la démocratie sera ou ne sera pas, il s'agit de bien autre chose. La démocratie sera-t-elle césarienne ou libérale, matérialiste ou chrétienne, socialiste ou fraternelle ? Tel est le problème de l'heure présente, et de sa solution dépend l'avenir de la France. » Et nous ajou-

tons : Si les catholiques de France sont dociles au Pape, ils se mettront à la tête de la démocratie, et alors elle ne sera ni matérialiste, ni socialiste, elle sera fraternelle et chrétienne.

Libéralisme et conservatisme.

L'opposition aux doctrines pontificales a été aussi vive sur la question sociale que sur la question politique. Les adversaires étaient généralement les mêmes : l'école libérale et les conservateurs.

L'école libérale est essentiellement individualiste. Elle n'aime ni les corporations, ni l'intervention de l'Etat et encore moins l'intervention de l'Eglise. « Ce n'est pas impunément, écrit M. Arthur Desjardins, qu'on commence à détourner le cours naturel des choses : le plus simple et le plus sage est de laisser à la liberté le soin de corriger les maux de la liberté. » (Revue des Deux- Mondes, 1894.) M. Leroy-Beaulieu affirme que « le temps et la liberté suffiraient pour résoudre toutes les difficultés sociales qui sont humainement résolubles » . C'est toujours l'ancienne éco-

nomie classique, qui régna longtemps sans conteste clans l'opinion et dans l'enseignement, à l'Ecole de droit et à l'Institut. Le libéralisme intransigeant est cependant entamé depuis le réveil des principes économiques chrétiens.

Quelques libéraux, avec M. Leroy-Beaulieu, M. Baudrillart, M. Jules Rambaud, ont fait certaines concessions à l'intervention de l'Etat. Une école nouvelle et mitigée s'est formée avec MM. Cauwès, Gide, Jules Simon, etc.

M. Paul Deschanel et d'autres plus récemment encore se rapprochent de plus en plus de notre idéal.

Un autre élément d'opposition, c'est le libéralisme bourgeois. Il n'y a pas à chercher là des doctrines philosophiques ou politiques. Ce sont les petits-fils de Voltaire et de la Révolution. Ils ont fait leurs affaires sous le régime libéral et ils sont devenus conservateurs de la situation qu'ils ont acquise. Ils ne supportent pas qu'on leur parle de la souffrance imméritée du peuple. Ils aiment à répéter que le peuple n'est malheureux que par sa faute. Ceux-là écrivent peu, c'est dans les conversations quotidiennes qu'on peut appré-

cier leur manière de voir. Ils opposent à toute réforme utile la force d'inertie.

Mais la lutte a été vive surtout de la part des conservateurs catholiques, imbus de gallicanisme et de libéralisme : livres, revues, journaux, tout a été mis en œuvre. On n'a pas souvent osé s'attaquer directement au Pape, mais on s'en prenait à ceux qui suivent les doctrines de l'Encyclique. Le plus souvent, on représentait ces doctrines comme entachées de socialisme. Des hommes, fort recommandables d'ailleurs et très méritants à d'autres points de vue, s'y sont laissés prendre. M. Charles Périn lui-même a dit : « Socialisme d'État, socialisme charité- justice, État-Providence, c'est tout un. » {Revue cath. des Inst., 1890.) M. Hubert- Valleroux dénonce les théories sociales de M. de Mun comme « une fausse route qui mène au socialisme ». (Ibid., 1893.) M. Claudio Janet voit dans ces doctrines le péril socialiste. {Correspondant, 10 déc. 1893.) M. Nitti, dans son livre : // socïalisiîio cattolico, conclut ses critiques par ces mots : « Le socialisme catholique de M. de Mun et des écrivains catholiques n'est pas moins dangereux que le socialisme démocra-

tique. » M. Théry, dans son livre : Exploiteurs et salariés, est particulièrement dur pour les doctrines pontificales et il s'est attiré une verte critique de la Civiltà cattolica.

M. Rambaud, dans ses Eléments d' économie politique, a été plus habile. Tout en malmenant le prétendu socialisme catholique, il est parvenu à obtenir une lettre d'approbation de Mgr Tarozzi, secrétaire des Lettres latines du Pape, lettre ramenée d'ailleurs à sa juste portée par un communiqué de la nonciature de Paris à Y Univers.

Quelques journaux, qu'il est inutile de nommer, ont mené la campagne, par esprit de gallicanisme régalien, avec une ardeur et une persévérance dignes d'une meilleure cause. Pour eux, comme pour Louis XIV, le Pape et l'Église n'ont rien à voir aux choses temporelles. D'autres journaux et Semaines religieuses ont subi l'influence de patrons, qui mêlent à des sentiments chrétiens un fond de doctrines libérales. Toute ingérence autre que la leur dans le régime du travail leur paraît une usurpation. Comme Louis XIV disait : « L'État, c'est moi » ; ils sont prêts à dire : « L'usine, c'est moi. » Les doctrines pontificales

les agacent, les abbés démocrates les horripilent et ils le laissent voir chaque jour.

En dehors de cette opposition bruyante, quelle opposition sourde a rencontré aussi l'enseignement pontifical dans une portion même du clergé !

Aux opposants catholiques, nous dirons avec le R. P. Antoine {Cours d'économie sociale) : « Le Souverain Pontife a approuvé la voie, encouragé l'entreprise poursuivie par les chefs du mouvement social chrétien . Après les lettres de Léon XIII adressées à M. Decurtins (6 août 1893), au comte de Mun (17 janv. 1893), à M. Verhaegen (V. Assoc. cath., 1893), à Mgr Doutreloux (26 fév. 1894); après la lettre du cardinal Rampolla, où celui-ci déclare, de la part du Pape, au comte de Mun : « La certitude que la voie où vous marchez est approuvée par le Saint-Père doit naturellement accroître votre courage et vous exciter à persévérer dans la même ligne de conduite » (9 mai 1894) ; après l'approbation donnée aux résolutions du Congrès des catholiques italiens à Rome (mars 1S94), le doute n'est plus possible sur la haute faveur accordée par le Saint-Siège au parti social chrétien. Aussi est-il étonnant d'entendre les accusa-

tionsde socialisme, de péril socialiste, de danger social, lancées (par des catholiques) contre des doctrines et une conduite encouragées et approuvées par le Chef suprême de l'Eglise . »

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