‹ Les disciplines de la FranceChapitre 10 sur 20 · L HONNEUR ET L INTERET · texte numérisé non relu

L HONNEUR ET L INTERET

voyance. Ils comprennent ceci : « Tant que leur idée n'aura pas conquis le total ou presque de la nation, ils n'ont point le droit de se dérober aux devoirs essentiels de sa vie. Ce serait trahir et se déshonorer, c'est-à-dire subordonner toute une famille à Tégoïsme d'un seul, et accomplir ce que, précisément, Ils condamnent, lorsque toutes les vies d'un prolétariat sont asservies à la fortune d'un «patron. » L'antimilitariste français finira par suivre un tel exemple. Il lui faudra bien conclure que la France ne peut agir en internationaliste toute seule.

Jusqu'en ses socialistes, donc, l'Allemagne sedéclarebelliqueuse. Maintes personnes réunies en Congrès de la Paix essayèrent d'insinuer que, la fin des guerres européennes dépendant de la question unique posée par la conquête de l'Alsace-Lorraine, il siérait aux vainqueurs de restituer ce territoire ; car la paix générale vaut bien l'abandon des deux provinces. Aussitôt, l'officieuse « Gazette de Cologne » protesta que ces deux provinces seraient éternellement gardées, l'Allemagne dût-elle verser sa dernière goutte de sang. NuUe raison, nulle philosophie ne sauraient convaincre l'aristocratie prussienne de cette justice.

Aujourd'hui, vraiment, après toutes ces affirmations, l'antimilitariste doit renoncer loyalement à son espoir puéril. Sinon, nous aurons le devoir de le considérer comme un fou, un aliéné, dans le sens étymologique de l'épithète, comme un « étranger » (alienus). Il deviendra loisible de le conduire à la fontière ainsi qu'un perturbateur n'appartenant point à la patrie qu'il renie, et dont il menacerait peut-être à la longue la santé morale. Une loi d'exil frapperaii justement ce genre de prophètes dangereux, car Paul Adam. — Disc. 7

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ils sont sans honneur, c'est-à-dire sans faculté de percevoir l'intérêt général de la collectivité. Qu'on les dégrade civiquement. Qu'ils soient retranchés d'une communauté dont ils ne veulent point.

Peut-être assurent-ils avec raison que les hommes se détestent pour des rivalités de classe à classe, et non pas de nation à nation. Peut-être mesurent-ils exactement plus de fureur entre les ouvriers et les patrons de tous pays qu'entre les diplomates, les soldats, les négociants d'Allemagne et d'Angleterre. Tout de même, il faut que l'antimilitariste quitte son pays ou qu'il cesse de spéculer sur la lâcheté des faibles, des simples, afin de gagner des prosélytes, et de désorganiser ainsi la défense en un temps où la nation germanique maintient expressément le principe de guerre.

Nous avons trop négligé depuis vingt ans le culte de l'honneur. Notre jeunesse ricane trop vite si l'on prononce ce vieux mot sociologique. Le snob qui se plaît à imiter les façons, les idées de ceux qui lui semblent rares et magnifiques, rendrait à la France un service en remettant à la mode le goût de l'honneur, de la dignité chevaleresque. Moindre serait l'accroissement delà brutalité parmi les gens du monde, moindre l'accroissement de l'immoralisme parmi les bourgeois, et moindre l'accroissement de la criminalité parmi les plébéiens. Nous entretenons, à raison de cent francs par mois l'un, dans nos maisons d'arrêt, quelque vingt mille scélérats, et dans nos colonies pénitentiaires quelque huit mille assassins. Ces gens ont méfait faute d'honneur. C'est pourquoi la seule façon de les réhabiliter consistera quelque jour à former avec ces lascars une armée disciplinaire très fortement enca-

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drée, puis expédiée à la conquête de quelque Maroc où leurs vigueurs de larrons et de meurtriers trouveront dans la guerre un emploi ennoblissant de leurs instincts. Vers i8i3, les Anglais formèrent ainsi des régiments qui nous battirent en Espagne et à Waterloo. Devant Fennemi, les scélérats avaient récupéré le sens atavique de l'intérêt général, et oublié leurs appétits individuels. Ils eurent de rhonneur, aussi bien que les officiers de Wellington, aussi bien que ceux de nos marins naguère si crânes pour disperser à la baïonnette les tireurs fanatiques de Casablanca. Ils avaient compris que le principal de l'homme, c'est l'évolution, en lui, des joies et des idées spéciales à la race. Ils avaient compris que mourir, c'était encore assurer le triomphe de soi-même, partie transitoire de la collectivité.

Cela, les Chinois le veulent aussi qui préparent la guerre contre le Russe, au long de la frontière sibérienne, et qui demandent aux Japonais des leçons de victoire. L'honneur des ancêtres qui marchèrent avec les Gengis- Khan et les Tamerlan ressuscite dans les âmes pour sauver les Asiatiques de l'ingérence occidentale. Après avoir déprisé, quatre siècles durant, l'œuvre des militaires, les mandarins et les lettrés se voient contraints au chauvinisme agressif, tant les humilièrent et poignirent les Européens accueillis dans les ports. C'est une leçon de l'expérience pour ceux d'entre nous qui comptent avec naïveté sur l'embrassade prochaine des nations.

« Bien que l'attention publique ait été surtout accaparée, en ce temps, par le grief des viticulteurs méridionaux, il serait injuste de ne pas compatir au malheur d'autres citoyens, victimes de calamités pareilles. D'ailleurs, on ne saurait taire plus longtemps la nouvelle agitation corporative qui se prépare.

« A la mévente des vins succède la mévente des cercueils. En effet, à défaut des officielles, les statistiques réelles nous avertissent que la mortalité décroît.

« Depuis longtemps, les épidémies naissent inviahles, et disparaissent. La variole, sur laquelle on avait quelque peu compté naguère, trompe les espoirs suprêmes des producteurs qui confectionnent les costumes de sapin ou de chêne, qui cisèlent les poignées de métal, qui gravent les plaques comme morativ es , qui soudent les chemises de zinc. Il faut admettre une vérité cruelle. Progressivement se rétrécissent les débouchés nécessaires à des industries respectables, établies, dès les origines, dans toutes les communes de France. On conçoit l'importance des intérêts atteints par la raréfaction des pestes et des choléras.

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« Beaucoup prodiguent les invectives contre le sucrage, le mouillage, contre toute la chimicité des vins artificiels, concurrence déloyale et si funeste aux Noés sincères. Qui dénoncera Faction néfaste de la prophylaxie ? Chaque jour, elle arrache une clientèle indispensable aux ajusteurs de planches définitives. Elle retire aux marbriers le pain de la bouche.

« Devant la gravité de la situation, plusieurs syndicats se constituèrent puis se fédérèrent. Admis à la Bourse du Travail, ce groupement de fossoyeurs, de sculpteurs sur pierre, d'ébénistes et de jardiniers envoya d'abord aux citoyens emprisonnés par l'arbitraire des ministres, l'expression de ses vives sympathies, en flétrissant les procédés du réacteur Clemenceau. Ensuite, une campagne ardente fut menée. Nous connûmes certains de ses effets immédiats en lisant les vœux des jurys provinciaux qui réclament le maintien de la peine de mort et l'exécution des condamnés. Ainsi, quelques bières seront commandées par le service des Hautes Œuvres aux infortunés qu'affame la persistance des œg rotants.

a Toutefois, cette mesure et quelques autres du même ordre ne sauraient pourvoir aux nécessités de familles nombreuses et dignes du meilleur intérêt. Certes, il appartient à un gouvernement démocratique de combattre les tendances de la Faculté qui menace en leur existence même vingt-trois catégories d'ouvriers, de marchands et d'intermédiaires , électeurs pour la plupart, conscients tous des droits dévolus à l'homme par les principes de la Révolution française.

« Après une étude minutieuse de la question, le comité

d'initiative résolut de soumettre à M. le Ministre du Travail un précis des revendications, et un exposé des motifs justifiant une série de mesures législatives. Grâce à quelques réformes très simples, on peut espérer le relèvement de ces industries fort anciennes, et toujours reconnues d'utilité publique.

« Dès les premières lignes de son remarquable opuscule, M. le rapporteur général constate le mécontentement soulevé par l'imminence de l'impôt sur le revenu. La France ne veut pas de charges nouvelles. Comment la satisfaire, sinon en réduisant les dépenses, et particulièrement celles que ne rend pas obligatoires le souci de la défense nationale ? Or, on entretient, à grands frais, des commissions dites sanitaires, plus ou moins destinées à la surveillance des épidémies qui naissent dans l'Inde, au Mexique, en d'autres pays. D'abord, cette immixtion dans les affaires intérieures des nations étrangères peut devenir quelque jour la cause de conflits diplomatiques. Et l'on ignore toujours l'issue de pareils conflits. Les noms de Waterloo, de Sedan, de Fashoda, d'Algésiras sont là pour nous rappeler les conséquences de fanfaronnades imprudentes. M. Jaurès a maintes fois prouvé que la France n'a rien à voir hors des frontières. Enfin, il est injurieux de retenir au lazaret les voyageurs venus de loin qui nous font l'honneur de débarquer sur nos môles. Espère-t-on relever le commerce national en abreuvant de vexations les trafiquants partis de Bénarès, de la Mecque, de la Vera-Cruz, sous les vagues prétextes de choléra, de fièvre jaune, de peste bubonique ? Pense-t-on attirer dans nos docks le négoce mondial, si l'on commence par soumettre ses agents à d'in-

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fectes Jumigations ? Est-ce là ce respect de la liberté individuelle qui fit l'honneur de notre patrie et qui assure la puissance de l'Angleterre ? Évidemment non. Donc, il convient d'alléger le passif de nos finances en supprimant le budget des administrations dites sanitaires. Il ne sert qu'à pourvoir grassement des personnalités qu'un favoritisme audacieux loge en de scandaleuses sinécures. Cela prouve surabondamment Vinutilité de ces médecins dont Molière et M. Léon Daudet, autrefois démontrèrent suffisamment l'influence nocive. Il est invraisemblable que l'État persiste à subventionner des parasites. En tout cas, il serait convenable, ajoute Véminent rapporteur, d'imposer à chaque docteur en médecine et à chaque pharmacien le payement d'une patente annuelle de 20 000 à 5o 000 francs. Versées dans la caisse syndicale des ouvriers en couronnes et des ouvriers en cercueils, ces maigres sommes permettraient de subvenir, dans une petite mesure, aux détresses les plus déplorables d'une classe sociale si terriblement éprouvée par la disparition totale des épidémies.

« M. le rapporteur général du Comité d'initiative insiste en passant, et à juste titre, sur la nécessité qu'il y a, pour notre gloire intellectuelle, de fortifier le prestige du corps médical. Désormais, quiconque voudra pratiquer l'art, ou vendre les remèdes, sera tenu de posséder les diplômes d'agrégé es lettres et es sciences absolument indispensables à la culture d'un bon thaumaturge. En outre, le diplôme d'agrégé en droit sera nécessaire, puisque tout docteur peut être appelé à témoigner en justice sur un fait criminel. Quant au diplôme d'agrégé en médecine, lui seul atteste le minimum de science exigible. Trop souvent Jurent

constatées des erreurs de diagnostic. Trop souvent les thérapeutiques les plus contradictoires sont appliquées à la même maladie. Il convient que l'unité de doctrine assure l'excellence du moindre traitement. Le projet de loi invite ces messieurs à se faire conférer, avant six mois, les quatre agrégations, sous peine de se voir interdire l'exercice de la profession. A l'appui de sa thèse, M. le rapporteur cite plusieurs cas récents d'inhumation prématurée ; ce qui démontre comme les docteurs actuels ignorent même le moyen de distinguer entre la vie et la mort. Cette part'ie de l'opuscule est un modèle de la littérature ironique.

« Enfin, et pour obtempérer aux injonctions des comités de province, M. le rapporteur général déclare que les corporations atteintes par la mévente des cercueils se solidarisent avec les viticulteurs du Midi ruinés par la mévente du vin. Car la coutume de se désaltérer avec le jus de la treille quotidiennement procure à l'homme la joie et le courage, si elle dispose parfois à l'alcoolisme, ainsi que l'affirment inconsidérément tant de médicastres prompts à deviner la tuberculose dans la progéniture du buveur. Et quand même ? Ne vaut-il pas mieux rire et jouir de son mieux, l'esprit folâtre ; cela dût-il se payer de quelques crachements de sang ? L'essentiel de l'économie publique n'est-il pas cjue le vigneron prépare au menuisier un débit certain de la marchandise, et un salaire indéfiniment rémunérateur ? « Le « prolétariat, conscient de sa force, ne peut se laisser détruire « par l'exploitation de sa misère, au bénéfice des carabins « bourgeois, potards et autres « Purgons » .

« A l'exemple des syndicats de vignerons qui firent, jadis, déposer sur le bureau de la Chambre, uar leurs

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députés, un projet de loi fixant à un litre, par jour et par homme, la consommation obligatoire du vin dans les casernes, M. le rapporteur général conviera l'élu du Père-Lachaise à déposer un semblable projet de loi. Il y sera demandé que l'intendance militaire acquière pour ses magasins et en vue de la mobilisation possible, une quantité de cercueils égale au dixième des effectifs de guerre. Le budget de igog comprendra donc un chapitre affecté à cette dépense, si rationnelle en un temps où il ne sied plus d'enfouir les corps des citoyens morts pour la liberté sociale, avec un peu de chaux vive, dans une tranchée provisoire. A utant que leurs galonnés, les simples soldats ont droit au cercueil. L'égalité promise aux frontons des monuments publics doit être réalisée du moins sur le seuil du Néant. Or, à supposer que la mobilisation totale lève quinze cent mille hommes, ce sera toujours une commande ferme de cent cinquante mille bières, c'est-à-dire de l'ouvrage et des salaires pour les victimes de la mévente. L'État ne peut se dérober à cette obligation que lui conseillent ensemble le respect de ses héros futurs, et le souci de soustraire à la famine une multitude anxieuse.

« On appréciera la sagesse de cet exposé, bien que je le cite de mémoire. S'il me fut permis d'en parcourir les paragraphes, licence ne me fut pas octroyée d'en copier les alinéas principaux . Mais le lecteur n'aura qu'à se reporter aux revendications de même espèce publiées par les journaux lors de chaque crise tant industrielle qu'agricole. Les corporations du cercueil se bornent à suivre l'exemple offert par leurs pareilles, en des circonstances peu différentes et moins persuasives. »

Sans doute le document ci-dessus est-il une manière d'apologue rédigé par quelque ironiste de boulevard. 11 messiérait de le croire à la lettre. Toutefois, rien ne s'oppose à ce qu'une telle émotion n'agite les nombreux artisans qu'intéresse le mouvement des funérailles. Et s'il paraît absurde que les travailleurs mortuaires se rebellent contre la disparition des épidémies, ne paraît-il pas singulier que tout un peuple se soulève, bouscule, lapide, s'expose aux fusillades, incite la troupe à la rébellion, crée un anniversaire, le commémore en pompe au pied d'un monument, et renie son devoir militaire, parce que ce peuple subit les conséquences de sa propre erreur économique longtemps et mille fois dénoncée par ses amis véritables autant que méconnus ? L'absurde ne brille pas moins dans l'âme des viticulteurs narbonnais que dans celle probablement imaginaire de ces menuisiers pour deuil.

A la Chambre, on a parfaitement débrouillé toute l'énigme. Les exportations du vin méridional déclinèrent au delà de toute mesure, et cessèrent de rémunérer le producteur parce qu'il exigea, vingt ans, de ses députés, les lois protectionnistes les plus néfastes. Autrefois, les vins espagnols introduits en France formaient, avec le jus des grappes languedociennes, un mélange que se disputaient les buveurs de l'Amérique latine. Dans le fol espoir de faire accepter sa piquette toute pure, et de l'écouler seule au fond des gosiers argentins, brésiliens et chiliens, l'électeur refusa les suffrages à quiconque ne promit pas d'interdire l'entrée des liquides étrangers. Ayant obtenu la prohibition qui le ruine, le Gascon ne s'inquiéta point de savoir, dix années

durant, ce que ses concurrents fabriquaient. Il ne tira même pas un enseignement de ce fait que diverses maisons bordelaises allèrent fonder, en Espagne, des chaix afin d'efiFectuer l'unique mélange vendable au loin. Obstinément le viticulteur multiplia les ceps, créa cet affreux vin de plaine pour les sucreurs dont il demande aujourd'hui la tête. Car ce liquide anémique à six degrés d'alcool ne devient potable que si l'on ajoute cinq kilos de sucre par hectolitre. Cultivant, sarclant, soufrant, récoltant et pressant les fruits de sa terre, le prêtre de Bacchus savait bien travailler pour celui seul qu'il nomme aujourd'hui le falsificateur. Il invita même ses mandataires politiques à s'arranger avec les élus du Nord, pays des betteraves sucrières. Pendant plusieurs législatures, on vit les représentants du vin et ceux de la mélasse, les Gascons et les Flamands, soutenir de concert les ministres favorables à cette cuisine, puis tomber sans miséricorde les gouvernements plus sagaces. Le radicalisme et sa puissance furent élaborés dans le tonneau du fraudeur, comme dans l'alambic du bouilleur de cru. Plutôt que de vouer à la guillotine, par la caricature, le chimiste qu'ils appelèrent pour doter de valeur marchande un verjus débile, les tailleurs de ceps eussent agi mieux en condamnant les hommes qui, pour être revêtus de la dignité parlementaire, feignirent de partager l'ignorance des mandants, et ainsi destinèrent un million de citoyens à la ruine. Ces farceurs se prélassent, l'écharpe tricolore au gilet, dans les fêtes publiques. Ils jouissent de la considération régionale. Ils reçoivent les rois en frères ; ce qui est toujours flatteur pour un vétérinaire,

un avoué, un avocat de correctionnelle, ou un médecin de campagne.

Responsables de leur désastre, les citoyens du Midi ressemblent un peu au Catoblépas, animal fabuleux et tellement distrait qu'il se rongeait les pattes sans le savoir et en hurlant de douleur. Mais ils ajoutent à cette innocence l'astuce de vouloir mettre la nation en coupe réglée pour la punir de leur imprévoyance naïve. En effet, les parlementaires de l'Hérault et des circonscriptions voisines exigèrent une surtaxe du sucre jusqu'à quatrevingt-dix francs, afin que la piquette alcoolisée par le cristal de betterave coûtât plus cher au fraudeur que le vin naturel contenant le même degré d'alcool. Autrement dit, la mère qui sucre le lait de ses enfants, le soldat qui répare ses forces grâce à cet aliment tonique et réparateur, la grand'mère qui fait les confitures, régal des familles pauvres, le mineur qui sucre sa bistouille chaude, vous et moi, nous aurions dû, soit payer très cher le sucre, soit renoncer en partie à une friandise trop coûteuse. Et le Nord sucrier eût infiniment perdu selon le calcul du Sud vigneron ; mais cela n'est rien. Pour « suivre » le vin et le sucre dans le domaine du viticulteur et dans celui du raffineur, puis sur les chemins de fer et les routes, ensuite au fond des entrepôts, enfin chez le tavernier, il eût fallu une armée de gabelous appointés, une mobilisation de procureurs et de juges dont les traitements eussent été pris dans nos bourses déjà maigres. Bien plus, l'inquisition du fisc se fût introduite dans notre office, à toute heure du jour et de la nuit, pour constater l'emploi du pain de sucre enfermé dans le placard.

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Catoblépas abuse. Il entend molester l'univers quand sa bêtise le châtie. Cela seul peut apaiser sa peine. Catoblépas jusqu'au bout, il réclame le protectionnisme intérieur, après avoir été affamé par le protectionnisme des frontières.

Cette énorme inconséquence servira d'argument à ceux que n'enchante pas l'intelligence du peuple électeur. Jamais la masse n'offrit une pareille preuve de son inaptitude à se régir elle-même par le suffrage universel. Le tzar pourrait, évidemment, déléguer à la Douma tel de ses amis qui hrait un historique de notre crise viticole, en attestant cet exemple pour maintenir à tout jamais l'autocratie. Le syllogisme ne serait guère réfutable. Cette naïveté du vigneron égale celle de l'ouvrier repoussant toute expansion coloniale, seul moyen d'obtenir les débouchés nécessaires à la richesse des industries. Il veut puiser l'or dans la caisse de la fabrique, mais il défend qu'on la remplisse, au préalable, en vendant plus de produits à l'acheteur jaune ou noir.

Donc, l'Instruction prodiguée au peuple depuis vingt ans ne l'a point averti de son ignorance. A mesure que le professeur, que le savant acquièrent plus de connaissances, ils s'aperçoivent mieux de l'immense inconnu qui se dérobe à leurs investigations. Ils deviennent modestes. Ils vérifient sans cesse leurs jugements. On put espérer que la masse, en apprenant à lire, à compter, à s'assimiler les éléments de la Gnose, mesurerait Thumble force de son cerveau devant la complexité des phénomènes et de la vie générale. Point. La suffisance d'un paysan est formidable. Il s'estime merveilleusement, 11

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méprise les hommes de la ville, que nul diplôme ne saurait ennoblir à ses yeux. Je me souviendrai toujours d'un cultivateur énorme, obèse, à trogne enluminée, à rire coléreux, qui, pendant une conférence sur l'économie publique et agronomique, interrompait sans cesse l'orateur en répétant : « Dites donc par où que le blé pousse I » Et, autour de lui, trente gaillards mafflus s'esclaffaient informes dans leurs blouses ou leurs vêtements sales, portant au visage les signes indéniables de l'alcoolisme et de la brutalité. Renseignements pris, ces rustres étaient de riches propriétaires. Ils n'avaient même pas l'excuse de la haine provoquée dans les cœurs pauvres par l'aspect de celui qu'ils imaginent en opulence injuste. Et ces amants de la terre, si dédaigneux du savoir citadin, laissaient perdre le purin de leurs fermes dans le ruisseau, tant ils étaient ignorants de l'essentiel en matière de fumure.

Lorsque Pline l'Ancien consigna la miraculeuse distraction du monstre Gatoblépas, il définit la mentalité du campagnard protectionniste et de l'ouvrier anti-colonial.

Aux économistes qui les conseillèrent ainsi, qui leur décernent la catastrophe en flattant des appétits immédiats, il manque une suffisante mémoire des auteurs latins. Le terrible, c'est que ces villageois inconsidérés ne pâtirent qu'à demi de leur défaut. En menaçant de pillage et d'incendie, en brisant les vitres des gares, en assommant les gendarmes, premier signe de leur unanime fureur, ils intimidèrent le Pouvoir qui tira de nos poches le nécessaire pour contenter ces simples et leurs courtisans. Si les moyens politiques n'avaient pas réussi, nous eussions

Ml la mévente des vins entraîner les conséquences absurdes, promises par l'ironiste attentif à la mévente des cercueils. Tout Français majeur serait contraint de boire la lavasse des secondes cuvées, ou du moins à l'acquérir, dût-il pétrir avec ce produit le ciment des bâtisses, comme il advient en Espagne dans les régions où les puits mêmes sont rares, et où, les transports n'existant pas, le vin semble devenu le liquide sans valeur.

Ce cataclysme a prouvé une fois de plus que le producteur français, s'il néglige la perfection, échoue. Deux siècles d'expériences nous l'apprirent. Notre genre d'esprit est incapable de lutter avec ses rivaux dans la fabrication de la camelote. Nos vins médiocres étaient recherchés parce que les nectars du Clicquot, du Chambertin, du Clos-Yougeot avaient jadis enchanté les aristocraties du globe. Aujourd'hui, nous conservons la suprématie dans le négoce des automobiles, des instruments de précision, de la toilette féminine. Nous possédons les plus grands sculpteurs et les plus grands peintres vivants : Rodin, Bartholomé, Besnard, Blanche. Néanmoins, sur toute la planète, les commandes allemandes supplantent les nôtres, les outils américains supplantent les nôtres, les conserves anglaises supplantent les nôtres. Le destin nous condamne évidemment à pourvoir les éhtes de leur luxe. Artiste, couturier, carrossier, constructeur de microscopes, tapissier, sculpteur de meubles incomparables, orfèvre, faïencier, inventeur de mets savants, tuteur vigilant de crus non pareils, fier encore d'avoir, avant tous, ajusté les organes complexes des premiers submersibles, banquier des peuples industrieux, littérateur subtil, musicien raf-

fine, créateur de la synthèse organique en chimie, de la bactériologie et des expériences consécutives à l'isolement du radium, le Français ne réussit qu'en l'excellence.

L'élite instruite a raison ici contre nos masses inférieures aux masses des nations émules. Car les qualités moyennes nous font défaut. Le boutiquier comme le soldat, comme le laboureur, sont chez nous des vaincus. Nous ne civilisons pas les continents lointains autant que le fait l'Anglais, héritier de Rome pour le caractère de l'individu, la solidarité des citoyens, et le génie d'organisation. Nous ne progressons pas, dans l'intérieur, autant que le Teuton à la discipline active, laborieuse, opiniâtre vers un but. Nous ne tentons pas le grandiose comme les Américains énergiques, chiméristes et aventureux. La multitude française ne vise plus qu'à l'aise par le moindre effort.

Le peuple semble perdre le sehs de la socialité et des sacrifices que prescrit à l'individu cet idéal de cohésion supérieure. Constitué seulement, et avec infiniment de peine, par Richelieu, le syndicat de nos familles se désagrège à nouveau. Souvenons-nous de l'époque oh la Convention gardait onze départements fidèles, l'Anglais régnant à Toulon, la Normandie et la Vendée appartenant à la chouannerie. Si le génie du Directoire n'avait pourvu miraculeusement à tout, et sans rien, s'il n'avait reçu la France en cet état pour la rendre aux trois Consuls après la victoire enfin décisive de Zurich et la prise de Rome, Bonaparte n'eût pu cueillir le laurier replanté par ces « avocats » du Luxembourg qu'il voulut jeter à la rivière. « Sic vos non vobis... » a chanté Virgile. Nous traversons une période analogue.

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Puisse surgir une élite pareille et qui nous sauve de la foule, puis du héros.

Il faut bien, après soixante ans d'expérience, le constater : la foule ne semble pas le meilleur élément de la patrie. Elle ignore trop. Vaniteuse, elle refuse d'en convenir. Elle nie toute confiance en ses élites qui l'avertissent. Elle se mutile, en hurlant de douleur, sans apercevoir qu'ellemême est la tortionnaire de sa vie.

Parce que l'art des sociologues commence à naître seulement, le remède tarde. Pour établir les principes d'une thérapeutique, il siérait de comprendre clairement et d'enseigner partout la genèse de l'action politique.

Parmi les masses laborieuses, pauvres, peinantes, résignées, passives, des individualités se forment que l'ambition d'un meilleur sort travaille. Souvent une aventure inattendue détermine, en elles, une énergie latente jusqu'alors. Elles s'irritent. Elles protestent contre leur destin. EUes s'acoquinent aux âmes également vexées. Et ces gens composent une foule active. Lorsque la lutte révolutionnaire a valu quelques avantages à cette force, elle jouit en s'arrangeant. C'est l'avatar bourgeois de l'idée en évolution. Passifs, ces marchands, ces contremaîtres, ces commis se contentent pendant une génération ou deux. Encouragé par des chances partielles, leur espoir les incite à la conquête de la fortune selon les règles de jadis. Ces familles de\dennent celles des fonctionnaires, des magistrats, des officiers, des négociants. A la véhémence de la foule succède la sagesse organisatrice de la bourgeoisie. Ensuite, dans ce milieu, certains êtres se jugent lésés par les convenances, par les hiérarchies ambiantes. Paul Adam. — Disc. 8

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Ils critiquent. L'artiste, l'inventeur, le politicien se développent en combattant les préjugés de la caste originelle, et l'industriel en les asservissant à ses convoitises. Une élite active, à son tour, se constitue. Elle quitte les provinces. Elle s'agglomère dans les capitales. Des idées qu'apporte là chaque groupe de jeunesse, étudiants, rapins, poètes, de leurs idées qui se heurtent, une ou deux doctrines sont engendrées. L'artiste les vulgarise par l'image, le roman, le drame ou l'opéra. Le politicien les déclame au tribunal, dans les réunions, à la Chambre. Le professeur les justifie par la déduction philosophique et la comparaison historique. Le savant les accorde avec les dogmes de laboratoire. Les appétits de la foule aïeule, après une stagnation momentanée dans la phase bourgeoise, atteignent au maximum de leur vigueur efficace. Sous le visage de l'art, sous les panaches de l'éloquence, avec les armes de la science et de la logique, — évidence et astuce — , les aspirations premières triomphent.

Parmi l'élite active, les talents se sont distingués. Non parce qu'ils sont supérieurs à ceux demeurés obscurs ; mais, au contraire, parce que leur brillante médiocrité les rend perceptibles très généralement. Ce sont les héros, les apôtres, les lauréats, les illustres en tous genres. Parfois, entre les meilleurs de l'élite, méconnus, un homme réussit, par un effort très rare, à comparer les talents, à les envisager dans l'ensemble de la puissance qu'ils composent. Lui-même additionne ces courants parallèles d'idées. Il les totalise. Il opère leur synthèse. L'homme de génie se révèle, complexe après les simplistes : Montaigne au milieu des esprits que la Pléiade

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immortalisa, Pascal surgi d'entre les âmes qui déterminèrent Racine, La Bruyère, Corneille et Saint-Simon. Au dix-neuvième siècle, le mieux nanti, on comptera Michelet, Taine, Flaubert, Pasteur, Berthelot, en qui s'objectivèrent les totaux des connaissances acquises durant le dix-huitième. Michelet représente les talents de la Révolution qui fondèrent la critique nouvelle, Flaubert ceux des antiques et des modernes qui se querellèrent sous l'Empire et la Restauration, Pasteur, ceux des médecins animistes et matérialistes, Berthelot, ceux des alchimistes et des positivistes. Et il faut surtout nommer Auguste Comte qui présuma la synthèse rehgieuse des sciences et des philosophies.

De leurs ancêtres conçus par les foules en révolte contre le pacte de famine, de leurs aïeux fortifiés par l'aise bourgeoise de l'Empire et de la Restauration, de leurs pères associés à l'industriaUsme de l'époque saint-simonienne, et au romantisme des temps hugoUens, ces hommes reçurent le sang riche et, « entraîné » par un siècle d'exercices, le sang qui multiplia les moyens de leur mentalité. Ils créèrent au milieu de leurs égaux méconnus qui les inspiraient, et qui valaient plus encore. Témoins les miracles scientifiques apparus depuis soixante ans.

Voilà comment une élite est semée, germe, fleurit. Et cela si, chaque jour, on l'enseignait au peuple, Catoblépas, au lieu de se dévorer lui-même inconsciemment, écouterait peut-être les avertissements des élites, chair de sa chair, idée haute de ses humbles sentiments. Il ne dédierait pas ses votes aux médiocres, éternellement.

Il6 LA MÉVENTE DES CERCUEILS

C'est un grand malheur que les apôtres de i848, en inaugurant le suffrage universel, n'aient pas exigé des candidats quelques garanties de mentalité. Moins empiristes, ces parlementaires ne se contrediraient pas comme ils le firent, au Palais-Bourbon, pendant le débat sur la crise viticole. Tandis que M. Plichon, orateur du Nord, attestait une production de soixante-deux millions d'hectolitres pour une consommation de cinquante-cinq millions, et refusait comme inefficace, au nom de la betterave, et de ses raffineurs, la surtaxe prohibitive réclamée par les vignerons, M. Aldy, défenseur du Languedoc, déclarait une production de cinquante- six millions d'hectolitres pour une consommation intérieure et extérieure de soixante millions. Celui-ci jurait en outre que la (^llture du pampre diminuait, loin de s'accroître, puisque 2466000 hectares lui étaient consacrés en 1874, et I 724000 en 1907. Il criait que le jus débile provenait des ceps fichés dans la Marne, la Meurthe-et-Moselle et autres régions du Centre, de l'Est ; mais non du Sud. Donc, mieux vaut arracher les plantes chétives ailleurs qu'au Midi généreux, si le gouvernement ne sait empêcher les falsificateurs parisiens qui firent tomber, du maximum au quart, le chiffre des barriques demandées par la capitale, tant l'artifice se substitue à la sincérité pour abreuver Belleville, Saint-Ouen, La Villette et Vaugirard.

Sur une question aussi grave et qui suscitait un mouvement révolutionnaire et nettement antipatriote, les orateurs ont démontré leur incompétence par d'invraisemblables contradictions. Certes, le problème est compliqué, ses éléments sont divers et nombreux ; mais, si le Palais

Bourbon abritait une sorte de corps savant, au lieu d'éternels candidats trop frères de la foule et de sa naïveté, nous obtiendrions quelques lumières sur le chaos économique. Ne pourra-t-on jamais commettre le mandat législatif à des gens capables de subordonner l'imbécile dispute des partis aux calculs indispensables afin de préserver la nation de la ruine, de la sottise et de la déchéance ?

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