L'HONNEUR ET L'INTÉRÊT
Personne de nous n'apprit avec étonnement la crânerie des matelots qui, débarquant, les premiers, à Casablanca, bousculèrent, de la baïonnette, les tireurs indigènes, sans brûler d'abord une cartouche. Cet emploi spontané de l'arme blanche pour répondre au feu de l'ennemi est une tradition de nos races. Les soldats de la Révolution marchaient contre les Impériaux en chantant le retrain : « On va leur percer le flanc ». En iSôg « la furia francese » anéantit les Autrichiens qui, derrière le talus de la voie ferrée, fusillèrent et canonnèrent inutilement la ruée des zouaves accourus sur Magenta pour emporter la position « à la fourchette ». Pendant la guerre des Boxers, nos petits paysans enlevèrent de la même façon les rues de Tientsin savamment défendues par les très bonnes troupes que des Européens commandaient. Il est plaisant que nos conscrits de 1907 aient cédé au même besoin d'élan que ceux de 1792, de 1869 et de 1900. De nos jours l'école dresse encore, pour l'honneur, des âmes pareilles à celles enseignées par les maîtres d'autrefois.
Cette constatation importe en un temps où les jour-
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naux les plus sérieux traitent trop copieusement de l'antimilitarisme. Soutenue par un millier de simplistes épars, propagée par un apôtre naïf et que la rengaine ne semble guère lasser, cette théorie ne méritait point qu'en la blâmant on la pourvût de célébrité. L'erreur paraît évidente, puisque matelots et officiers se débattirent très vaillamment au milieu des fanatiques excités, par les féodaux marocains, contre nos malheureux ouvriers au travail pour seconder la population pastorale du pays dans son trafic vital de cuirs, de laines et autres produits agricoles. Le récit de M. Ballande, lieutenant de vaisseau, confirma que la France n'a rien à craindre de l'antimilitarisme. En cas de péril suscité par la barbarie allemande même, et devant Toul comme devant Casablanca, nos garçons de Bretagne, de Touraine ou de Flandre chargeraient avec allégresse les envahisseurs sortis de la forêt germanique. D'ailleurs, la précellence de notre état-major et de nos artilleurs vaudra très vite toute confiance à la bravoure traditionnelle du fantassin qui sut étonner le monde, jadis, de Jemmapes à Moscou, d'Amsterdam à Naples. En 1870 fut vaincue l'ignorance de nos généraux, mais non la constance de nos troupes, encore moins l'honneur de nos armes.
L'exemple de notre énergie au Maroc influença de façon manifeste les opinions. Au congrès socialiste de Nancy, à celui de Stuttgart, M. Jules Guesde préconisa victorieusement la thèse qu'il sentait acceptable pour les électeurs français. Loin d'admettre la grève des réservistes, lïnsurrection préalable et toute l'inutile lâcheté des antimilitaristes, le prophète du collectivisme a con-
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seillé la prise d'armes, la discipline durant la guerre, puis, la paix conclue, un essai de révolution par le peuple aguerri, muni de cartouches et de canons. Cette manière d'agir est la seule efficace. Elle paraît l'unique chance de triomphe prochain pour les socialistes, tandis que l'insurrection, à l'heure de couvrir la frontière, attirerait sur les traîtres le courroux général. Un juste massacre punirait ces imbéciles. La cause ouvrière deviendrait odieuse à ceux mêmes qui la vantent aujourd'hui. Le sens de l'honneur possède encore la plupart de nous, y compris M. Jules Guesde.
A Stuttgart, Bebel et* ses amis dénièrent toute complicité avec M. Hervé, héros de nos gazettes. Car l'internationalisme n'est point l'antimilitarisme, mais un vœu raisonnable justifié par la totalisation progressive des patries depuis cinq siècles. Evidemment les petits Etats tendent à s'agglomérer, à constituer de grandes nations. L'histoire contemporaine de l'Italie et de l'Allemagne l'atteste. En dépit de divergences presque inconciliables, la Hongrie, la Bohême et l'Autriche demeurent liées. La Suède et la Norvège n'ont divorcé que pour un temps, et sans approbations. Entre les peuples munis d'intérêts économiques, naît le besoin de sécurité que garantit seule une cohésion intime. Avant 1870, la Saxe et la Bavière pouvaient craindre une attaque victorieuse de la Prusse. Depuis, le commerce et l'industrie poursuivent leur développement miraculeux, parce que nul danger central ne menace qui arrêterait les transactions, la production tout à coup. La prospérité subite des « AUemagnes » est due à cette addition des royaumes.
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De même la prospérité des États-Unis persiste grâce au parentage accepté par quatre-vingt millions d'hommes, quelle que soit la dissidence des mœurs et des appétits en Californie, en Louisiane, en Nouvelle- Angleterre. Logiquement, l'Union des patries européennes déterminerait des avantages comparables. Les budgets écrasants de la guerre s'allégeraient fort. Leurs sommes accéléreraient l'amélioration de l'outillage, des transports, de l'assistance.
La guerre est absurde entre civilisés. Socrate Ta dit. Voltaire le répéta, puis d'autres. Par malheur, la plupart des hommes n'entendent point cela. Les cours, les ambassades, les aristocraties belliqueuses de l'Allemagne et de l'Angleterre résistent de toutes leurs forces à ces idées destructrices de leurs traditions, de leurs privilèges, de leurs souverainetés. A la Haye on s'en aperçut. Même il semble impossible de prévoir l'avènement de lère pacifique avant que le système républicain ait partout supplanté les systèmes monarchistes. Et comment une patrie agirait-elle en internationaliste, seule ? Pour danser le quadrille, il faut être plusieurs. Nos voisins refusent l'embrassade. Les dernières élections allemandes ayant prouvé que le parti belliqueux commande toujours à l'opinion, les mandataires du socialisme germanique surent, en majorité formidable, repousser, au congrès d'Essen, une motion de blâme déposée contre leur collègue M. Noske, qui du haut de la tribune parlementaire, affirma le patriotisme de la social-démocratie. D'unanimes applaudissements ont même salué ces mots :
« Autant que les bourgeois, nous avons besoin du pays
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où nous sommes nés, du sol sur lequel nous vivons et de la langue que nous parlons pour faire de notre patrie le pays le plus beau et le plus parfait qui existe au monde. »
Par cette phrase, les intérêts de caste abdiquèrent devant l'idéal historique delà nation. Le socialisme allemand considère son effort comme un moyen de grandir l'Allemagne, et non comme un moyen de contraindre le capitalisme universel à céder devant le prolétariat universel. Il semble que la proposition antimilitariste du parti français ait simplement persuadé la social-démocratie allemande tout entière de professer le chauvinisme avec éclat. Ce fut la défaite des syndicalistes, grâce à qui les ouvriers des deux patries rivales inclinaient vers l'obligation d'une propagande commune contre l'esprit de guerre. Et les socialistes d'outre-Rhin rompirent cette espèce d'entente parce qu'ils s'estimaient certains de perdre leurs électeurs en permettant qu'on les soupçonnât d'acoquinement avec nos Hervés.
Tel est le résultat de la campagne menée par « le Pioupiou de l'Yonne » et « la Guerre sociale » . Le tonnerre de bravos éclaté dans la réunion d'Essen pour saluer la déclaration germanique ôte aux internationalistes tout espoir d'aboutir avant un siècle. Le seul peuple dont l'adhésion est indispensable la refuse éloquemment. Il s'enrôle à nouveau sous l'étendard du vieil honneur qui prescrivait au citoyen romain de défendre la patrie en péril avant de songer à toute autre chose, et aux guerriers germains de marcher avec leurs hordes contre les gens d'autres races. La chevalerie chrétienne hérita de ces principes qui constituèrent l'honneur de la nation, c'est-
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à-dire son idéal de suprématie plus précieux que les wes individuelles. L'honneur, c'est le sens du sacrifice absolu pourTintérêt général, fût-il même lointain, pour l'intérêt de la horde, de la famille, du clan, de la nation, syndicats de défense contre les pillards et les fléaux naturels. De siècle en siècle, cette nécessité devint le sentiment patriotique si vivement ressurgi à Essen, dans les cœurs des sociahstes teutons, malgré leurs prophéties coutumières.
C'est que le sentiment prit naissance durant l'ère la plus lointaine de l'animalité vagissante. Chez les carnivores, le désir de se repaître pousse à l'attaque de la proie, à la lutte. De génération en génération cela devient lentement le désir de vaincre, de triompher, même si la victime n'est pas comestible. Le goût de la lutte émane de la vigueur reconnue sienne par le fort. A sentir la terre rebondir sous un pas élastique et ferme, à sentir l'air et les arômes pénétrer une poitrine saine, fouetter des joues fraîches, l'anthropoïde s'enivrait. La joie lui chantait aux entrailles, aux yeux. Il cherchait à la mesurer hors de lui pour constater le résultat, et s'enorgueillir dans un bonheur plus visible.
Le besoin de se « mesurer », comme on dit encore, le rendait cruel et délirant. Quiconque se trouvait sur son chemin devenait le but de l'effort. Que l'être rencontré \int à fuir, il « fallait » le poursuivre, sans raisonnement. La terreur du faible attirait la fureur du fort. Ainsi le jeune chien pourchasse tout ce qui s'élance, feuille ou chiffe surgies dans le tourbillon du vent. Il court, il atteint, il mord, il piétine, il détruit. Et son être se satisfait de vivre entre les débris. Il est fier de
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soi. Il se juge redoutable et glorieux. Il possède la certitude objective de son pouvoir. L'enfant lui-même recommence cette phase de l'évolution préalable à son ascendance humaine quand il joue. Bien que les biologistes prouvent l'identité, chez les cellules, entre le besoin d'amour et le besoin de nutrition, bien qu'ils nous montrent la cellule s'orientant vers la voisine pour l'absorber, l'aspirer, l'entourer d'une surface, puis se diviser, dans la suite, en deux cellules neuves et régénérées tant par la digestion que par la fécondation, nous comprenons mal encore la bestialité reparue chez un Soleilland qui tue en créant. Néanmoins, ce devait être l'acte fréquent des premiers faunes lorsqu'ils attrapaient la nymphe fugitive. Ils subissaient l'instinct de marquer leur excellence par les deux manières : destruction et production.
Peu à peu, les douceurs de l'amour firent épargner les femelles. Le mâle comprit que dompter l'instinct était une victoire profitable ; mais la pudeur féminine semble la survivance de l'effroi qu'inspirait à la dryade la course du satyre. Dès lors, le maître fut. Et les esclaves furent. Ils composèrent la horde. Le fort, le père, l'ancêtre domina le troupeau de mères dociles et d'adolescents tantôt craintifs, tantôt ardents. Lorsque le chef put calculer les services rendus par ses épouses et ses enfants, il cessa de tuer les autres faibles afin de les capturer. Ils l'aidèrent à la chasse, veillèrent sur son repos. Ils furent des frondeurs adroits, des oiseleurs agiles, des vanniers, des bourreliers. A cause de leurs mérites, le chef les protégea contre l'adversaire. Cet utilitarisme détermina la pitié. Une telle compréhension enorgueillit le maître. Il respecta
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ceux qui l'imitèrent. L'honneur fut de vaincre le fort, d'épargner les faibles. Les gens d'honneur se concertèrent. Comme la ruse était l'arme des captifs rebelles, l'honneur des maîtres, par contraste, répudia, peu à peu, la trahison, la surprise, le mensonge. Après une lutte, des limites furent consacrées ; et les domaines reconnus par ceux-là mêmes qui les convoitaient.
Le chef se distingua par le nombre de ses aides, femmes et serviteurs. Plus il se révélait robuste en triomphant des rôdeurs, plus les chétifs se rassemblaient autour de lui, de ses fils. Il gagnait à cette influence. Et la protection fut de mieux en mieux pratiquée. Admis au foyer, le passant devint sacré. Il put avoir confiance. Le meurtre fut interdit, à l'intérieur du camp, entre membres de la même horde. Les châtiments des fautes s'atténuèrent.
Sujet de querelles néfastes, la femme fut attribuée solennellement à un mari de qui, mère, elle perpétuerait les mérites et l'honneur propres, dans une descendance très pure. Les lois du mariage, de la fidélité, de la famille s'ébauchèrent. Car du chef l'honneur s'étendait au clan. Il seyait que le couple transmît, et sans mélange d'autre sang mâle, celui du héros. Ainsi le principe de sélection, d'atavisme engendra l'honneur du mari, cet honneur que l'on vengeait terriblement s'il était méconnu. L'honneur du chevalier protégeant les faibles, acceptant les défis, défendant ses serfs, et fidèle au suzerain, se créa tout entier, lors des origines, par le sacrifice constant de l'individu aux intérêts généraux. Risquer son existence afin de persister comme un exemple de courage et de dévouement ; répudier le mensonge et la
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ruse, moyens d'esclaves ; éprouver les peines, les joies, les craintes de la collectivité plus profondément que ses peines, ses joies, ses craintes particulières ; aimer souflfrir pour tous ceux qui renforcent la puissance des idées pensant par notre cerveau, parlant par notre bouche, s'exaltant par nos nerfs, s'imposant par nos bras, nos métiers, nos arts, nos sciences, et nos commerces : tels furent les principes de l'honneur à quoi les socialistes d'Essen rendirent hommage, à quoi nos antimilitaristes insultent bêtement.
Jusqu'au xviii* siècle, rien ne varia guère de la conception. Elle maintenait le loyalisme envers le suzerain, puis envers le roi représentant la garantie de chartes octroyées par le conquérant germanique aux castes autochtones. L'honneur résidait dans le serment du féal. Héritiers de la loi romaine, les bourgeois servaient leur ville, les ouvriers leur corporation, les clercs leur évêque. L'association hiérarchique de ces diverses puissances composait un tout extensible et réductible mais fidèle, dans une certaine mesure, à la dynastie qui avait su rassembler ces éléments, équilibrer les appétits, pacifier les querelles ruineuses, et garantir une armature religieuse, administrative, judiciaire. Ce n'était pas encore la nation ni la patrie ; c'était l'acceptation de l'arbitrage royal par un groupement de races émules pratiquant la même foi, redoutant les mêmes ennemis pillards, et recourant à la même chevalerie, à la même armée pour la sauvegarde des transactions que facilitait la géographie du territoire commun. Ce que nous appelons « la patrie » semblait plutôt alors la province d'une certaine étendue :
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Languedoc, Franche-Comté, Flandres, Bretagne, etc.. Parfois le hasard des guerres ou des dotations séparait l'une de l'ensemble, l'ajoutait en apanage à l'État voisin, ou lointain. La population changeait d'arbitre, de défenseur et de maltôtiers, en réservant toutefois ses privilèges. Sinon, la révolte armait les citoyens. Le nouveau maître se gardait bien de susciter ce péril. L'histoire des Flandres montre comment la ténacité des corporations luttait heureusement contre un pouvoir trop autoritaire. La première patrie, ce fut le diocèse, puis la pro\ince. On était successivement au duc de Bourgogne, à l'Empereur, au roi de France, mais sans perdre, en ces avatars exclusivement politiques, rien des traditions, des opulences, des facultés indigènes. La transmission de l'un à l'autre était affaire de princes. De cela les bonnes gens se souciaient à demi. Aux reîtres et aux lansquenets de débattre le problème à coups d'arquebusades, pour le divertissement des bourgeois qui jugeaient l'aventure du haut de leurs pignons. Les guerres de religion, au xvi* siècle, révèlent tout ce particularisme. Suivant les besoins économiques, chaque région s'avérait huguenote ou ligueuse, moins pour assurer le salut de ses habitants que pour se débarrasser de la gabelle ou gagner une amélioration du commerce. Richelieu, ses disciples Louis XIII et Louis XIV parachèvent Tunification entreprise par le génie de Louis XI. Et lorsque les latinisants, les hellénisants du clergé, de la cour, propagèrent les idées romaines et grecques sur la patrie, ils convainquirent assez vite une population appréciant les avantages de routes sûres, de courriers saufs, de marchés partout défendus contre les fourrageurs des partis.
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Corneille et Racine, les encyclopédistes rendirent la conscience latine aux négociants de Marseille et de Dunkerque, de Bordeaux et de Nancy. Le culte des lettres antiques pieusement gardé par les clercs durant le moyen âge, aimé par les gentilshommes et les artistes de la Renaissance, valut enfin l'honneur des Horaces et des Curiaces à nos races disparates comme à nos provinces concurrentes. Tout le xviii* siècle vénéra Cincinnatus et sa charrue. L'esprit romain unitaire submergea l'esprit germanique de la féodalité séparatiste. L'honneur ne fut plus de mourir pour sa foi comme au temps des croisades, pour sa ville comme aux xiii* et xiv* siècles, pour sa province comme au temps de la Ligue. On commença de se sacrifier en l'honneur du drapeau qui ne représenta plus l'alliance momentanée des provinces contre un ennemi provisoire, mais l'étroite connivence de tous les Français acceptant la responsabilité des ambitions royales devenues celles du pays. Bien que les troupes fussent mercenaires et obtenues par racolement, les populations commencèrent à souffrir si l'honneur des armes pâtissait, à s'exalter dans le cas contraire. Les adresses des municipalités en font foi. On fut unanime à blâmer la ugue de Condé parmi les Espagnols. L'honneur militaire et patriotique gagna toutes les castes, comme on put s'en apercevoir lorsqu'il s'agit, à la fin du xvn* et pendant le xYiu" siècle, de constituer avec les inscrits maritimes et les citadins des ports, une flotte capable de lutter contre les escadres anglaises. Colbert usa largement du sens patriotique éclos dans les âmes des Bretons, des Vendéens et des Basques. Les corsaires de Dunkerque et
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de Saint-Malo, les amis des Jean-Bart, des Surcouf témoignent du sentiment populaire devenu très vif, et qui, deux cents ans, immola tant de vies héroïques à Tintérét général symbolisé dans le drapeau flottant sur la corne des mâts. L'honneur de mourir pour les destins de la collectivité fut magnifiquement compris par des esprits très humbles. Que d'obscurs gratteurs de poisson, que de calfats misérables se firent sauter afin de ne pas amener le pavillon de la France. Ils savaient que l'essentiel d'euxmêmes, ce n'était pas leur corps vivace, mais la part de force que leur vigueur prêtait à l'ensemble des idées créatrices élaborées dans les millions d'âmes en travail depuis quinze siècles sur les terres gallo-latines. Ils savaient que leur mort sublime devant l'adversaire le rendrait respectueux et terrifié. Ils savaient qu'ils grandissaient étrangement la puissance de leurs concitoyens en leur donnant l'exemple de périr pour l'intérêt le plus général.
Ce sentiment ne fit que croître pendant toute l'ère qui précéda la Révolution. Les discours des orateurs, les leçons des journaux, des brochures, des livres annonçant la liberté, conviant les patriotes à l'inaugurer, puis à la propager sur le monde contre les « esclaves des tyrans » , toute cette éloquence d'une élite convaincue, toutes les démonstrations des événements, provoquèrent dans les cœurs de ces « patriotes » un élan nouveau. Ils prirent conscience de leur nation, c'est-à-dire d'une communauté mentale évidente et assez belle pour être sauvée au prix de mille et mille existences transitoires. Ce n'étaient plus seulement le sol, le clocher, la richesse des campagnes, les tendresses du foyer et le renom des citoyens pour quoi voulurent
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combattre ceux de Valmy, de Fleurus, d'Arcole, d'Aboukir, d'Austerlitz, de Saragosse et de Moscou. Ils voulurent risquer leur vie pour un, dogme conçu dans les cerveaux français. Ils se sentirent nation parce qu'ils coururent au canon afm de propager leur philosophie. Et ce fut le motif nouveau de l'honneur.
Qui défend sa patrie défend le sol matériel et les corps des siens.
Qui s'élance avec la nation lutte pour la mentalité.
Et c'est un honneur plus raffiné, plus subtil, plus glorieux, puisque sa cause, l'intérêt général, s'élargit.
Aussi M. Jules Guesde, proposant aux socialistes des congrès de Nancy et de Stuttgart la prise d'armes en cas de guerre, puis la lutte sociale consécutive, a-t-il raisonné en véritable sociologue. Il n'ignore pas que la nationalité perçue dans les camps, et sous la foudre des combats, vaut aux multitudes une vénération de leurs idées. La thèse socialiste occupant beaucoup d'esprits servira de but à leur excitation belliqueuse. Le lendemain de la paix, un peuple en armes, un peuple entraîné, un peuple énergique pourra vouloir plus intensément la transformation des choses.
Les vrais socialistes révolutionnaires, loin de s'opposer A la guerre, devraient la souhaiter de tous leurs vceux comme leur meilleure chance de réussite.
Jusqu'en 1807, les Allemands libéraux des villes accueillirent parfaitement les armées de la République française et de l'Empire. Ils les saluaient comme les fondateurs de la liberté prochaine. Les états-majors prussiens, autrichiens, russes ne trouvaient ni renseignements, ni four-
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rages, ni guides, ni espions, ni vivres. Les généraux du Directoire et des Consuls se procuraient fort aisément tout cela. Mais lorsqn'en 18 10, les peuples germaniques s'aperçurent du changement qui s'opérait en Bonaparte et en ses amis ; lorsqu'on le vit épouser Marie-Louise d'x\utriche, couronner ses frères et rétablir partout une autorité moins favorable à l'émancipation que celles des monarques vaincus, les « Allemagnes » aspirèrent à la délivrance. Elles s'unirent en nation. Les sociétés de Tugend Bund rallièrent les mécontents qui pourchassèrent les fugitifs de la retraite de Russie, depuis Leipzig jusqu'au Rhin et jusqu'à Paris. Durant cette revanche des peuples germaniques trompés par les ambitions du grand Parvenu, le sens de la patrie en eux se transforma, devint ce désir de la nationahté qu'ils réahsèrent à Versailles, en 1871, sous le sceptre de Guillaume I". L'honneur de la nation s'y exalta tant que la victoire mihtaire se doubla d'un triomphe économique sans pareil. Le courage fut égal pour vaincre et pour travailler. Les meurtres et les ruines de l'année sanglante semblent compensés par ce don fait aux hommes de l'industrie chimique et métallurgique, par l'expansion du commerce dans les Asies et dans les Afriques, par une collaboration à la tâche civihsatrice de l'Angleterre, des États-Unis, de la France. G'estl'attachement à l'honneur de l'Allemagne qu'applaudirent les socialistes d'Essen quand ils saluèrent la phrase de Bebel. A l'internationalisme européen, ils prétendent allouer le plus bel apport : celui de leur patrie très puissante, très populeuse, très productrice, très opulente. Et, avant que de s'unir, ils entendent pariaire ces suprématies, pour l'honneur.
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Nos syndicalistes visent à débarrasser l'Europe de la guerre en persuadant de déserter en masse les casernes. D'abord, ils obéissent au besoin d'apostolat qui lançait les jacobins hors des frontières, dans les sables d'Egypte, les marais de Hollande, les sierras d'Espagne, les steppes de Russie, et les plages de Corfou. Naïvement ébloui par son idée, l'énergumène français s'étonne qu'elle n'attire pas incontinent les peuples. 11 croit tous les types d'humanité identiques à lui-même. Il ne tient compte d'aucune divergence. Individualiste suprême, il ne conteste pas son excellence. Il en tire le motif de son honneur. L'intérêt général ne peut, à son avis, différer de son intérêt particulier. Et sa stupéfaction est grande lorsque, à Essen, il trouve des contradicteurs. Il ne s'explique pas comment la majeure partie des travailleurs préfère, au delà du Rhin, subir la restriction de la grève pour demeurer les citoyens de la plus glorieuse patrie. Qu'à l'intérêt général de toutes les castes allemandes, le social-démocrate sacrifie l'intérêt moindre de sa propre caste, qu'il ait ce sens invétéré de l'honneur, c'est un problème insoluble pour notre individualiste capable d'arrêter toute la production, toutes les transactions, toute la vie économique, capable de livrer son pays, son outillage et ses ressources à une race plus active qui l'évincera de l'atelier, du champ ou du bureau. Il sacrifiera sa patrie, sa nation, et sans le savoir, il est vrai, sa classe, avec lui-même, pour un rêve dont il se grise au point de ne concevoir ni l'impossibilité pratique ni les conséquences redoutables pourtant fort évidentes.
Les socialistes allemands jouissent d'une autre clair-