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même. Grâce à cette combinaison, les mineurs de l'Allemagne saxonne et lorraine augmenteront leur activité productrice annuelle dans une belle proportion, certains d'accroître leur clientèle. Elle se multiplie, en effet, au Havre et à Nantes comme dans la Belgique et la Hollande.
Si les grévistes n'obtiennent pas cette aide occulte à leur insu, si leur agitation ne semble pas utile à l'entreprise rivale de leur employeur, la lutte devient très vite impraticable. Elle cesse promptement après la concession d'avantages très minimes. Gela s'est produit pour la grève de l'électricité ; pour la grève de l'alimentation, pour celle des terrassiers tant à Draveil qu'à Paris; aucune force financière n'ayant eu besoin, en ce moment, de ruiner les compagnies d'électricité, encore moins les boulangeries ouïes tavernes.
Car le socialisme français ne recueille pas de numéraire. Les adhérents aux syndicats payent à peine le tiers de leurs cotisations. A chaque congrès, on relève le déficit : il est énorme. Tant que l'ouvrier s'abstiendra de verser aux caisses syndicales, ses grèves ne bouleverseront pas l'ordre des choses. Possédant même des centaines de mille francs, les unions anglaises, faute de ressources suffisantes, ne s'émancipent pas davantage. Pour la même cause, les socialistes allemands perdirent la moitié de leurs sièges au Reichstag, bien qu'ils eussent gagné deux cent mille voix bénévoles lors des élections dernières.
C'est pourquoi la bourgeoisie a tort de s'effrayer. Bien des années encore s'écouleront avant la victoire objective des socialistes, s'ils ne prennent pas les armes. Or à
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Draveil, comme ailleurs, comme pendant la Commune de 1871, le nombre de leurs soldats est ridicule, à l'heure décisive.
La plupart redoutent d'engager une lutte probablement néfaste ; et ils ne comprennent pas que la guerre extérieure reste le seul moyen de s'armer puis, la paix conclue, de faire une révolution triomphante à l'intérieur.
Il sied aujourd'hui de considérer le socialisme comme un parti politique dont les violences ne dépassent guère la métaphore oratoire, et dont les aspirations doctrinaires se payent aisément d'espérance. Tout un personnel de députés, de conseillers municipaux, d'orateurs, de présidents, de vice-présidents, de secrétaires et de trésoriers s'est constitué, qui forme une caste sohde. Elle vit de ses compromis actuels entre sa véhémence verbale et ses transactions opportunistes. Les gâteaux budgétaires se coupent en tartines pour le votant qui l'élit, la pousse, la soutient. Tant bien que mal, et plutôt bien que mal, par comparaison avec son état antérieur de 1880-1890, cette phalange et ses alliés se contentent. Les uns savourent les joies de l'ambition que flattent les bravos des réunions publiques et les entrefilets des journaux. Les autres se prévalent des honneurs accessibles au sein des comités, par le moyen d'une hiérarchie progressive. Quiconque a du bagout, et se décide à lire attentivement, chaque soir, des gazettes, des re^Ties, des brochures peut se croire destiné au ministère du travail. Tel sera trésorier, quelque jour, de son comité, puis, de grade en grade, secrétaire d'une fédération, édile, et, la chance aidant, parlementaire. Chacun touchera des appointements garantis d'abord sur le mai-
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gre trésor des syndicats. Au fond, ces bonnes gens ne s'estiment pas très malheureux. Leur seule crainte est de participer obligatoirement à une tentative révolutionnaire dont l'échec provoquerait une réaction fatale. Alors ce serait fini de leur prestige, de leurs comités, de leurs émoluments et de leurs charges. Les lois hostiles détruiraient leur organisation et leurs situations, en somme agréables, pour d'anciens coiffeurs, cabaretiers, mécaniciens, typographes, instituteurs ou pions.
Ces messieurs deviennent, comme on l'a dit, « les Remparts de la Société » . Au fond de leur âme, ils souhaitent surtout que cela dure.
Si les plus jeunes essayent de justifier le choix de leurs amis en prêchant la grève générale, le sabotage, l'insurrection et toute la calembredaine, c'est surtout afin de conquérir une popularité capable de les substituer aux chefs en place, lorsque ceux-ci passeront, commeM. Millerand, M. Briand, M. Gérault-Richard, au parti de l'expectative parlementaire. Interrogez n'importe quel socialiste averti. Pour truculente que soit sa faconde, il haussera les épaules quand vous lui parlerez de la révolution ou de la grève générale. Il en avouera tout de suite l'impossibilité manifeste, à moins qu'il ne pérore sur le tréteau. Dès l'heure de la confidence, il approuvera Millerand, et trouvera trop imprudente la tactique de Jaurès. En somme et en dépit des programmes les plus incendiaires, l'élite entière des meneurs s'accorde pour maintenir le « statu quo », pour éterniser les questions politiques, comme l'anticléricalisme ou l'antimilitarisme, bien moins subversives que la mise au tableau des questions sociales. On
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n'imagine pas le bon sens pratique de ces prétendus énergumènes. Ils savent mieux que le gouvernement, et bien mieux que la bourgeoisie conservatrice, toutes les raisons de leur impuissance réelle. Ils mesurent exactement ce que leur éloquence et leur agitation comportent de « battage » selon leur propre mot. Ce battage est indispensable pour entretenir leur influence, maintenir l'électeur en éveil, et gêner tout de même un peu les ministres, en les empêchant de faire machine en arrière.
Loin de moi l'astuce d'insinuer que ce sont là de simples malins prêts à trahir leurs convictions d'antan. S'il leur était loisible d'agir à leur goût, ils instaureraient tout à l'heure bien franchement le principe de la caserne collectiviste. Ils prescriraient les vingt-huit jours de travail agricole, industriel ou mental, qu'il nous faudrait offrir à la production du nécessaire commun.
Mais, instruits des choses, ils envisagent la vérité. De même en Allemagne où Wolmar et Bernstein gardent l'influence effective, bien que l'importance nominale demeure à Bebel. De même et surtout en Angleterre. De même en Russie, où socialistes-démocrates et travaillistes finiront par se confier à la sagesse des Cadets, voire des Octobristes libéraux. Ici, comme ailleurs, les uns ni les autres n'ignorent qu'une part énorme des populations s'opposerait fermement à la métamorphose. On a calculé qu'entre la minorité conservatrice et la majorité radicale l'écart se chiffrait par deux cent mille suffrages à peine. Or, si l'élita admettait à la rigueur un changement politique, une substitution de personnes et de systèmes après quelques secousses brutales, le peuple serait
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autrement rebelle sous une autorité oligarchique décidée à la suppression immédiate de la petite propriété et à tous les cataclysmes partiels et généraux qu'entraînerait cette modification des mœurs. Les millions de cultivateurs, héritiers de lopins, se lèveraient comme un seul homme. Par leurs votes autant que par leurs émeutes, ces malheureux rappelleraient au pouvoir une élite capitaliste dont le premier soin viserait à détruire les organisations syndicales, et pour longtemps.
Ce risque, les leaders du collectivisme ne le veulent pas courir. Ils s'en tiennent à la politique d'espoirs et de promesses que suivirent les radicaux. Ils laissent aux générations prochaines la politique de réalisation. Saint Jean-Baptiste n'entend pas jouer le rôle du Messie. Il se contente de prophétiser et de baptiser sur les rives de tous les Jourdains. Parfois s'élève la voix du Précurseur empruntant l'organe de la Confédération du Travail. Le son enfle et remplit l'espace ainsi que les colonnes des journaux. Mais chacun sait ce que signifie le bruit de la trompette. Ce n'est point le Jugement Dernier. C'est la parade devant la toile. On s'amuse à terrifier le bourgeois et à fatiguer le miUtaire. Puis le son désenfle. Quelques ioyeux garçons passent de la correctionnelle à la prison oii ils recueillent les palmes du martyre qu'ils échangeront contre l'écharpe de député. C'est une étape de la carrière. Au bout du compte, les vieux leaders se réjouissent du nouvel échec, grâce auquel ils rafiermissent leur prestige miné par ceux de la Confédération qui les accusent de mollesse, de scepticisme et de pactes sournois : « Ah jeunesse !... Ah jeunesse 1... Vous voyez bien,
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jeunesse !... Et puis vous compromettez le parti, jeunesse ! »
De fait, elle le compromet. Les boutiquiers parisiens, qu'incommoda la grève de l'électricité, grondèrent après avoir ri. Ils appréhendèrent de ne pouvoir faire honneur à l'échéance, à la terrible échéance, trop angoissante pour la plupart, si les gaillards des secteurs s'amusent à plonger les magasins dans l'obscurité, et à proscrire la vente, quelques jours. De plus, on a constaté la facilité avec laquelle ces grévistes qui sont appointés, comme des lieutenants, reprennent le travail sans avoir obtenu grand avantage. Ils semblent avoir tenté une simple espièglerie coûteuse pour les marchands. Ce ne paraît guère sérieux. La mascarade comique des boulangers, la bagarre de Draveil confirmèrent le pubUc en ces sentiments. Il commence à s'apercevoir que le tragique est loin. On se moque de lui. On l'effraye avec des menaces de famine et de révolution. Et puis tout cela finit par quelques harangues ridicules entre dix compères et cent comparses, ainsi que sur la scène de l'Ambigu.
Nul n'ignore plus aujourd'hui qu'un socialisme international composé d'hommes un peu héroïques pourrait, en moins de six semaines, obliger les gouvernements de l'Europe à d'énormes concessions. Il suffirait qu'au risque de quelques algarades, les ouvriers et commis des mines, des ports, des chemins de fer, cessassent ensemble tout labeur de Vladivostock à Brest, d'Elseneur à Palerme. Les autres travailleurs continueraient leur besogne quotidienne et soutiendraient les chômeurs en partageant avec eux les salaires. L'arrêt des transactions et des livrai-
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sons, l'épuisement local des stocks, l'immobilité des machines à vapeur privées de houille, seraient les facteurs d'une telle ruine industrielle que les cotes de Bourse s'abaisseraient follement. Après un mois de cette inertie, les syndicats auraient certainement obtenu les huit heures, les retraites, le désarmement, le minimum de salaire, le logement gratuit dans les annexes des usines et des gares, l'habillement, etc..
Les ministres auraient eu beau confier aux soldats du génie la manœuvre des trains, et aux forçats le débarquement des marchandises, aucune initiative officielle n'aurait triomphé des entraves que des ouvriers habiles et courageux eussent opposées à l'exécution des ordres. Quelques mois de prison et quelques horions par-ci parlà seraient le seul inconvénient de la lutte à coup sûr heureuse pour les comités. Au lieu de créer cette entente relativement possible, bien plus aisée que celle jadis indispensable aux généraux et capitaines des armées jacobines combattant de Valmy à Marengo les « esclaves des tyrans », chaque congrès international demeure voué à d'ineptes disputes de préséance où Bebel et Bernstein s'accusent, où Jaurès et Guesde se taquinent.
Le socialisme manque de grands caractères. L'espritconcierge y domine. On se dispute comme dans la loge des papas et mamans. Et lorsque le bourgeois assiste à des sottises comme les grèves de l'électricité, de l'alimentation, des terrassiers, sa peur initiale se transforme en sourires avant de se transformer en un gigantesque éclat de rire.
Que les Précurseurs de la Confédération prennent
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garde. La multitude est bien proche de les tenir pour de simples clowns.
Déjà la petite bourgeoisie allemande, aux récentes élections, a manifesté son mépris de cette parade foraine. Elle a remplacé, au Reichstag, la moitié des socialistes par des libéraux.
Dédain logique.
A ce propos, que l'on veuille me permettre d'offrir en type la succession des idées politiques étudiées par ma génération de 1880 à 1900.
Cette confession très sincère peut avoir son intérêt.
Du lycée je sortis plein d'admiration pour les Encyclopédistes, pour leur critique de la société, sinon pour leurs théories fondamentales. J'admirais qu'ils eussent préparé la Révolution. J'adorais Siéyès, et je détestais Bonaparte qui lui emprunta la fameuse constitution pour la travestir en l'impérialisme autocratique et tyrannique de 18 10. Je professais en outre un extrême respect pour l'altruisme du Christ. Sublime me parut la parabole des vignerons payés du même salaire, soit qu'ils fussent arrivés dès l'aube, soit qu'ils fussent venus vers le soir afin de commencer leur travail. Le communisme des abbayes, l'art des cathédrales m'enchantaient. Ces deux sources de réflexions, l'encyclopédiste et la catholique, firent de moi une sorte de socialiste chrétien. A dix-sept ans je rêvai de construire par toute l'Europe des couvents laïques sur le modèle des couvents religieux. On y eût vécu en cellules et au réfectoire, avec, pour salon-musée, l'église, pour exercice physique, l'agriculture intensive du domaine commun. On eût joint à ces avantages ceux plus sensuels que
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Rabelais propose dans son tableau de Thélème. Un catholicisme socialiste d'après les paraboles du Christ, une vie conventuelle sans vœu de chasteté, l'art magnifié des cathédrales, la charité dans les hospices multipliés : telle fut mon espérance pour le peuple et moi. Un long voyage d'études que je fis alors en Italie, d'église en église, de musée en musée, de chartreuse en chartreuse, renforça mon goût pour ce programme de collectivisme artistique et chrétien. Lorsque Jules Ferry promulgua l'article 7, je m'indignai contre l'expulsion des Pères.
Cet état d'âme persista jusqu'en 1884 environ. Les premières grèves de Lens, auxquelles j'assistai, me convainquirent de la misère injuste dévolue au prolétariat. Ancien fonctionnaire du Second Empire qu'il blâmait, zélateur d'Adolphe Thiers et des opportunistes, mon père cependant ne leur pardonnait pas les massacres asiatiques de la Semaine Sanglante. Il avait servi l'évasion de plusieurs communards voués à la fusillade de Satory, bien que luimême, inspecteur des postes, eût su gagner Versailles, le 18 mars, en sauvant les fonds de ses receveurs, malgré les menaces des insurgés. Les émotions violentes de cette journée valurent à son arthritisme la maladie de cœur dont il mourut en 1878. J'avais donc été élevé dans la compassion pour les fédérés. Petit-fils d'un officier de Napoléon, je les félicitais de n'avoir pas voulu rendre les canons de Montmartre. Je vénérais la mémoire de Rossel qui avait eu le courage de dévoiler, à Metz, les ignorances de Bazaine, puis de vouloir continuer la guerre avec la garde nationale de Paris. Ainsi pensais-je lorsque les élec-