‹ Les disciplines de la FranceChapitre 13 sur 20 · L EPOUVANTAIL · texte numérisé non relu

L EPOUVANTAIL

lions réactionnaires de i885 troublèrent les groupes du boulevard attendant les résultats.

Badaud par besoin littéraire de documentation, j'étais assis ce soir-là devant un café avec quelques rédacteurs de la « Revue indépendante », dont M. Félix Fénéon. Nous discutâmes s'il convenait aux poètes de se mêler, ou non, de politique. Je défendis la négative d'abord. Puis M. Félix Fénéon développa les conséquences probables d'un triomphe clérical. Réalistes, nous exigions la liberté d'écrire tout. Il me convainquit du devoir que nous avions de combattre pour la liberté du livre contre la censure des cléricaux, pour toutes les libertés contre toutes les censures. Moi-même au cours du débat, je citai Chateaubriand, Lamartine, Hugo. Je rappelai que, si Charles X avait suivi les conseils du premier, la révolution de 1 83o n'aurait pas renvoyé définitivement les Bourbons ; que, si la France avait préféré Lamartine au Louis-Bonaparte du 2 décembre, elle n'aurait pas connu Sedan. Enfin, Hugo n'avait-il pas tout prédit ?

Nous conclûmes que l'esprit d'observation nécessaire au métier des écrivains les douait des vertus généralisatrices indispensables à la prévoyance de l'homme d'État. Gouverner c'est prévoir. Mieux que Charles X et ses ministres, que l'Assemblée de A8, que Napoléon HI et sa cour, Chateaubriand, Lamartine, Hugo avaient pré\Ti. Donc, nous devions, à l'exemple de ces penseurs, lutter en citoyens. Et nous nous levâmes. Nous nous rendîmes sous le balcon du « Gaulois » , où l'on affichait les résultats des scrutins. Nous vîmes des apprentis conspuer quelques messieurs arrogants et vêtus en chasseurs qui,

Paul Adam . — Disc. q

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sur le perron du journal, triomphaient trop vite de « la canaille ». Notre cœur fut conquis par ces enfants malingres et barbouillés de limaille. Ils nous représentèrent la souffrance du peuple. Dès lors, mon communisme chrétien surgit de sa quiétude littéraire. Je remplis les feuilles éphémères de ma prose politique. Je fondai même avec le conservateur actuel de La Malmaison, M. Jean Ajalbert, un petit journal, « le Carcan », qui n'eut que trois numéros. Dans maintes revues, je reprochai aux prêtres de renier le socialisme au lieu d'obéir à Jésus et à saint Bernard en divulguant la parabole des vignerons et le communisme cistercien. Dans la collection de la « Revue de Paris », que dirigeait alors Arsène Houssaye, on retrouverait de ces déclamations. Promettant au catholicisme sa chute s'il ne devenait socialiste, je ne me trompai guère.

Cependant, M. Wilson ayant été convaincu de vendre les croix de la Légion d'honneur, son beau-père, le président Grévy, fut contraint de donner sa démission. Les camelots ofiFrirent sur les boulevards des pantins satiriques en psalmodiant : « Ah I quel malheur... ah I quel malheur d'avoir un gendre 1 » Notre indignation ne connut pas de borne. D'ailleurs, au Cambodge, M. Constans, gouverneur, n'avait-il pas trafiqué de son autorisation pour le ieu des Trente-six-Bêtes. L'accaparement du cuivre s'opérait. Mille concussions étaient découvertes. Le général Boulanger fut acclamé à Longchamp. D'abord hostile à ce militaire amoureux je cessai de le combattre lorsque Naquet eut publié son « Programme de Tours » qui ouvrait la République à tous les partis, aussi bien conservateurs que socialistes. Je saluai l'avènement politique de

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mon idée chère : irsE frange où chaque secte respecterait

LES AUTRES, PERMETTRAIT LEUR ŒUVRE, DE MAMÈRE A FAIRE CONCOURIR TOUTES LES VIGUEURS DE LA NATION POUR

SA MEILLEURE VITALITÉ. C'était Ic dogmc dù « Parallélisme des Forces » . Etablir une nouvelle constitution sur ce principe, telle fut ma passion. Je me connus socialisterévisionniste.

Avec Maurice Barres, je fus prêcher, en Lorraine, ma foi sociahste et patriotique, ennemie de la concussion parlementaire. Aidés par un honnête citoyen de Nancy, M. Gabriel, nous remportâmes une des rares victoires du parti, puisque, sur trois circonscriptions, deux élurent nos candidats.

Toutefois cette intrusion dans le milieu de la politique active, l'obligation de tolérer ses trafics, ses combinaisons, ses moyens grossiers de propagande avaient ému nos cœurs de \'iHgt-six ans. Je rentrai dans Paris parfaitement déçu. Le peuple m'avait paru troupeau. Les meneurs étaient, pour la plupart, des aigrefins. Toutes les accusations portées contre le monde parlementaire, j'avais pu les vérifier.

D'ailleurs, le scandale du Panama brusquement justifia l'efiort du boulangisme vaincu. Entre Wilson et Baïhaut, la République parut sans gloire. Il fallait anéantir cette ohgarchie de courtiers, d'agents électoraux, de capitalistes avides, d'officiers défendant toute cette clique, le sabre au poing. Et nous fûmes de terribles anarchistes. Nous applaudîmes Vaillant qui voulut anéantir les parlementaires, Emile Henry, qui jeta la bombe sur les électeurs attablés au café Terminus, ces électeurs cause évidente de toute

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l'infamie dominatrice. En ce temps-là, M. Félix Fénéon fut acquitté avec les Trente du procès fameux ; mais non réintégré en ses fonctions au ministère de la guerre.

Alors j'écrivis mon livre, « Le Mystère des foules », afin de m'éclairer moi-même sur la mentalité de ma génération, de ses éléments disparates. L'étude et l'âge commençaient à nous assagir. Moins d'indignation naïve nous sautait hors de la gorge, quand nous apprenions les méfaits des gens. Nous discernâmes ce que la critique des partis exagère, et ce que la faiblesse naturelle excuse. Nous ne demandâmes plus aux mortels de posséder les vertus des dieux légendaires. Il fallait en rabattre.

A l'anarchie militante succédait l'anarchie théorique, logiquement consécutive au programme de Tours. Sa thèse des groupements divers autonomes, et sa négation d'un pouvoir centralisateur s'accordaient avec le parallélisme de toutes les forces nationales libres d'évoluer dans le sein de la République. Nous voulûmes la licence, pour les régions industrielles, de vivre selon les principes communistes, et la licence, pour les régions agricoles, de vivre selon les principes radicaux, enfin la licence, pour les départements réactionnaires, de vivre selon les disciplines ecclésiastiques ou militaires ; cela, réserve faite en faveur de quelques lois d'intérêt national.

Le résultat des explosions avait été vain. Les fauteurs des attentats avaient pensé que la masse, avertie par l'émotion générale, examinerait son cas d'esclavage économique, se rebellerait enfin, et ouvrirait l'ère nouvelle de l'altruisme. Ils se sacrifièrent et sacrifièrent quelques victimes à cet espoir chimérique. L'inertie des foules ou-

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vrières déconcerta les apôtres. Force fut de reconnaître que l'anarchie a seulement un millier de fidèles répartis dans les syndicats, les comités, les fédérations, les conseils municipaux et la Chambre. Ce millier de protagonistes ne jouit que d'une influence limitée sur les électeurs qui les choisissent. Après Ravachol, Vaillant, Emile Henry, la Confédération du Travail répète l'expérience maintenant. Il s'avère une fois encore, que le peuple ne se passionne point pour les idées de Marx et de Kropotkine jusqu'à vouloir engager la bataille.

Je me souviens d'un soir, au premier étage d'un cabaret, en plein faubourg du Temple. Le matin. Vaillant avait été décapité sur la place de la Roquette. Et l'image de cette fin obsédait les cervelles des cinquante ou soixante anarchistes entassés dans ce petit entresol fumeux, à l'odeur aigre. Les casquettes et les feutres touchaient le plafond. Une maigre dame à lunettes, en vvaterproof jaune, parlait derrière la petite table poisseuse. Au nom de Scandinaves libertaires, elle jura de venger le guillotiné en faisant sautçr les rois.

A l'entendre, il devait y avoir autant de cadavres couronnés que de martyrs de l'anarchie. De fait les présidents Carnot et Mac-Kinley, l'impératrice d'Autriche, les rois d'Italie et de Portugal n'échappèrent point à cette vendetta. Un jeune poète succéda, derrière la petite table, à la dame étique. La colère et l'émotion hachaient ses phrases imprudentes, étouffaient sa voix à demi. Sa candeur proposa : « Nous sommes dix mille à Paris, la plupart ayant fait leur service militaire. Organisons-nous comme une division d'infanterie. Ache-

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tons peu à peu des armes, des canons. Et le jour où nous serons prêts... » Unanime, la huée des assistants l'interrompit. Les soixante savaient bien que les dix mille révolutionnaires ne pousseraient pas leur convoitise jusqu'à la chance d'encourir la déportation pour se dévouer à des complots efficaces. Tout ce qu'on pouvait attendre d'eux, c'était l'éloquence du cabaret qui rassemble des auditeurs, des adulateurs, voire des amoureuses ; et ensuite la criaillerie dans les réunions publiques. Conspué, l'orateur s'éclipsa.

L'avortement de la propagande par le fait renseigna les principaux du socialisme. Dès lors, ils se contentèrent de dialectique. Au reste, le talent de M. Jaurès intronisait la doctrine à la Chambre. Le socialisme était une politique. Il ne varia guère depuis.

Nous assistons à ses progrès. Ils ne s'accélèrent point dans une mesure différente de celle qui fut particulière au développement du radicalisme par exemple.

Aussi les journaux grossissent bien à tort l'épouvantail de la G. G. T. Ils nous invitent à prendre une figuration de théâtre qui répète sa chanson pour une véritable masse populaire en fureur. La méprise est évidente aujourd'hui.

Prétendant conduire dix mille combattants aux grèves de Draveil, elle en réunit deux mille à peine, et que vingt coups de fusil dispersèrent. Annonçant pour le lendemain de l'échaufïourée une grève générale de quarantehuit heures elle obtint que ceux de l'électricité retardassent, deux heures, l'éclairage, un soir, à Paris.

Les électeurs socialistes s'en tiennent à la manifestation du vote légal. Avant qu'ils risquent la souffrance par la

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faim, et, surtout, avant qu'ils sachent s'entendre pour déterminer la grève générale d'un métier, beaucoup de temps s'écoulera.

Naguère les mineurs assemblés à Denain en congrès corporatif, s'excommuniaient les uns les autres. Les amis de M. Broutchoux invectivaient contre les amis de M. Basly. Prévoir qui l'emportera de ces deux noms aux prochaines élections législatives intéresse autrement ce congrès que ne l'intéresserait une conférence sur la meilleure manière de provoquer l'abandon du travail par tous les bouilleurs de l'Europe occidentale. Notre individualisme latin, notre sens critique acerbe nuisent infiniment à la sohdarité des groupes. Indispensables à une action sérieuse du prolétariat, la cohésion et la discipline lui manquent. La grève des dockers finit à Nantes sans qu'eussent bougé ceux de Bordeaux ni de la Rochelle. Les citoyens Mark et Yvetot furent incarcérés à la suite de péroraisons belliqueuses. Heureux jeunes hommes! Ediles, ils siégeront bientôt autour d'un tapis vert. Plus tard, députés, ils façonneront l'histoire.

C'est leur droit et leur devoir, puisque leur comiction semble sincère. On leur reprocherait injustement une ambition légitime et dont les efibrts serviront, dans la mesure ordinaire, le vœu des travailleurs. Cette mesure, la voici.

Un parti politique achève de se constituer, timiultueux, guère plus que ne le furent les étudiants républicains du second Empire, ni les blanquistes de l'Ordre moral. Il a ses sages et ses énergumènes ; ses hommes d'Etat et ses utopistes. Il compte dans ses rangs des so-

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ciologues comme MM. Millerand et Briand, des politiques comme MM. Jaurès et de Pressensé, des intransigeants comme MM. Guesde et Allemane, des militants comme MM. Griffuehles et Mark, des gens de génie comme M. Sorel qui pourrait bien être le Robespierre de ce jacobinisme. Leur hiérarchie se consolide à chaque heure. Ces fractions s'emboîtent à merveille. De M. Millerand à M. Sorel le jeu de nuances s'étale comme jadis il s'étalait de Gambetta à Clemenceau. Sans doute il faudra la même somme d'années qui sépara les avènements de ces deux républicains pour que M. Sorel, un jour, prenne place dans le fauteuil ministériel où M. Millerand peut, demain, se rasseoir. Sous l'épithète socialiste ils ne géreront point l'Etat très différemment. D'ici quelque vingt ans ils auront créé une dizaine de monopoles qui permettront d'assurer et de majorer les retraites ouvrières , de multiplier les hôpitaux et les maternités, de seconder les œuvres mutualistes et syndicales, les assurances. Souvent M. Turot démontre comment la République, en se réservant le monopole du café acquis, par grandes quantités, au Brésil, pour trente millions de consommateurs, gagnerait une centaine de millions à vendre exactement le prix aujourd'hui marqué. La France profiterait de son pouvoir d'achat considérable. Et puisque notre sol n'engendre pas la graine précieuse, nul ne se trouvera lésé, sinon quelques spéculateurs du Havre facilement indemnisables. Qu'on inaugure aussi le monopole du caoutchouc en cette ère d'automobiles et de cycles, le monopole du cuivre en cette ère de fils électriques, et généralement, le monopole des denrées produites dans les

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autres parties du monde, tout en maintenant la valeur notée sur la cote des Bourses de commerce. Alors d'énormes ressources ainsi créées subviendront en partie aux améliorations que réclame le peuple. Le simple pouvoir d'achat d'un État substitué aux pouvoirs d'achat de mille entreprises privées suffit à lui assurer la différence monétaire entre le prix de vente normal et les réductions que lui consentiront les pays d'origine. Rien de tout cela n'est terrible. Et la métamorphose économique s'accomplira très doucement.

Méfions-nous des farceurs. La Confédération du Travail est une troupe de théâtre. Rien déplus. Elle joue beaucoup de vaudevilles, parfois un drame, mais bref. De même, en période électorale, elle lance en chaque quartier des bandes de figurants qui n'y ont point le droit de vote. Ces bons acteurs simulent, dans les réunions, une majorité factice en faveur de l'unifié pour lequel chacun des choristes lève deux mains au lieu d'une, quand le président met aux voix l'ordre du jour ami. Fort adroitement ces chœurs d'apprentis aux belles cravates se massent sur la droite et sur la gauche de l'estrade. Ils cachent de leurs manifestations gesticulantes le reste de l'assistance plus timide, mais opposée à l'orateur. Et, pour les naïfs, ils semblent avoir partout l'indiscutable majorité. Toutefois, au jour du scrutin, le radical est élu.

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