LA SUPREMATIE DU TRAVAIL
Ce fut une date celle où les fonctionnaires départementaux et les délégués du Gouvernement assistèrent aux funérailles des mineurs flambés par le grisou dans la fosse de Courrières. Sur les tombes des discours furent prononcés. Les journaux relatèrent l'émotion qui n'était pas due seulement à l'horreur inspirée par une rare catastrophe. Cette émotion officielle décelait enfin un état d'esprit auquel nous habituèrent trop peu les autorités de jadis enclines à tenir les ouvriers pour un vil bétail de production. Autrefois les homélies préfectorales émettaient de sèches condoléances marquant plus le souci de maintenir les distances que celui de témoigner une sympathie fraternelle. On réservait aux soldats tués pendant la bataille, le privilège de provoquer la douleur administrative. A Mars-la-Tour une cérémonie annuelle consacrait le deuil des généraux, des ministres et des évêques pleurant les prolétaires français morts pour la Patrie en 1870. Au contraire ceux qui périrent massacrés par les explosions du grisou, les éboulements des carrières, les chutes des échafaudages, les brûlures des métaux en fusion, les éclats
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des volants rompus, les morsures des courroies de transmission, les fragments de chaudières sautées, les émanations des vapeurs asphyxiantes, les roues des trains lancés, les éveils inopinés de la dynamite, les foudres de Télectricité, parles mille autres cataclysmes de la production plus redoutables, plus sournois, plus meurtriers que ceux de la guerre, ces victimes ne méritaient pas les pompes du chagrin national.
Sur les places des villes, nombre de statues rappellent aux générations les prouesses des militaires, les chances des politiciens. Dans les capitales, les ouvriers illustres de la science, de l'art, obtiennent parfois un respect posthume que leur dispute victorieusement la mémoire des rhéteurs parlementaires ; mais ce sont là des ouvriers heureux et bourgeois, envers qui, d'ailleurs, la province reste chiche de souvenirs. Aucun monument ne magnifie les martyrs du travail. L'homme du labeur manuel subit encore le mépris antique assuré à son prédécesseur, l'esclave. En vain il voua son existence à satisfaire l'aise des citoyens. En vain il leur permet la vie. Car vivre, c'est manger des aliments que l'agriculture prépare, s'abriter dans les maisons commodes et saines qu'élève l'habileté du maçon et du métallurgiste, s'habiller avec les vêtements tissés dans les filatures, Hre les volumes et les gazettes que compose la dextérité du typographe ; c'est acheter, c'est vendre les objets que l'artisan fabrique, dix ou douze heures quotidiennes, de l'adolescence à la vieillesse, entre les murs salis dun atelier méphitique où il racole les germes des maladies. L'ouvrier décède anonyme. Aux carrefours des cités industrielles, quelle pieuse
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épitaphe nous arrête jamais, disant : « Ici reposent quelques-uns morts pour la vitalité de la Patrie au champ d'honneur du travail » ? On cherche inutilement la sentence qui inviterait à la méditation. Les actionnaires pourvus d'opulence par le labeur du prolétariat ne songent même point à un hommage modeste de gratitude.
On objecte que, soldat, le prolétaire ne fait point payer son sacrifice, tandis que, travailleur, il reçoit un salaire. Sophisme dérisoire. Chacun le sait, aujourd'hui, la paye contente mal les besoins ; elle est aléatoire, soumise aux caprices du patron, aux vicissitudes du chômage. Au contraire, vêtu, nourri, logépar la nation, l'ouvrier militaire touche sa paye en nature. Pourquoi le pleurons-nous davantage, quand l'extermine le canon de l'ennemi, et le pleuronsnous moins quand l'anéantit la catastrophe de l'usine ? Dans l'une et l'autre occurrence, il donne sa vie pour la collectivité, pour l'orgueil et la grandeur de l'évolution sociale. Laquelle des deux tâches paraît inférieure ?
J'espère que cette vérité simple, mais omise jusqu'à présent, finira par émouvoir les orateurs officiels. Nous devons tout à l'ouvrier : la magnificence de nos villes, la succulence de nos repas, la beauté même des femmes, leurs toilettes acquises par l'or dérobé à l'ignorance de sa force. Il est le pacifique et le résigné. Point de nos sensations modernes qui ne dépende de son déplaisir. Le flacon que j'élève fut soufflé par sa poitrine malade, alors que, derrière lui, les flammes du four brûlaient sa peau, et que, devant lui, les portes ouvertes au passage incessant des manœuvres lui envoyaient un air froid propre à glacer les bronches. La brunissure du métal qui forme le