XVI PREFACE
absurde compréhension de sa logique, à désarmer son pays devant la menace de l'impérialisme allemand, à réprouver les expéditions coloniales qui préparent l'avenir de notre industrie et la majoration future de nos salaires, à soutenir les féodaux et les cléricaux marocains, assassins de nos ouvriers et de nos médecins, contre les troupes de la République. Quiconque a défendu la thèse contraire, se croit obligé maintenant à proclamer que, pour deux cents militaires plus ou moins justement molestés à l'heure de la lutte, notre armée n'existe plus, nos trente mille officiers sont las, nos soldats détestables, et tous nos capitaux en péril. Si quelqu'un tâche d'être raisonnable et de rétablir les choses en leur équilibre véritable les deux partis le déclarent traître.
Simpliste et unilatéral, le Français ne peut souffrir qu'on monte sur l'échelle pour regarder l'ensemble par la lucarne du moulin. Il faut grogner avec le troupeau dans la fange de l'étable où il se vautre, sans horizon.
Emu de ce mal dangereux, je tente une revision de nos principales idées émouvantes, avec l'espoir de persuader un petit nombre de l'urgence qu'il y aurait à nous munir de convictions multilatérales, et à répudier les simplismes des trois ou quatre troupeaux qui se partagent le pré de la France. Ils y pâturent copieusement jusqu'à stériliser le sol de ce pays fertile jadis en toutes sortes d'idées vivifiantes.
Si nous en croyons les plus savants travaux de l'histoire vérifiés par les méthodes du scrupule moderne, Saint Louis, Louis XI et Richelieu semblent les trois véritables fondateurs de la France intégrale, de sa personnalité.
En luttant contre les prétentions séparatistes de feudataires, en les soumettant à la loi latine restituée par les clercs et FEglise, en arrachant le sort des vieux municipes romains aux juridictions seigneuriales, en réduisant à rien les ambitions d'un Lusignan, d'un Téméraire, d'un Montmorency, celles aussi des huguenots, toute l'intelligence de ces deux Rois et du Cardinal a réuni en une seule nation les vingt races diverses semées dans les régions forestières et montagneuses par les tribus celtiques, aux anses de la mer par les navigateurs phéniciens et grecs, aux bords des grands fleuves par les légions de César, dans les vallées plantureuses par les invasions barbares du Nord, de l'Est; vingt races qui longtemps morcelèrent
Paul Adam. — Disc. l
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le territoire des Gaules selon les intérêts de chefs élus entre les vainqueurs goths et francs, voire anglais, La division dura près de mille ans, depuis la mort de Charlemagne jusqu'au triomphe de Louis XIV.
A l'auteur préalable de ce triomphe, à Richelieu, un illustre monument est dédié par les soins littéraires de M. Hanotaux qui, ministre, essaya d'agir sur l'Europe, selon les vues de son héros, qui, moraliste, éduque sans cesse l'énergie française dans maints ouvrages pratiques et diserts.
L'admirable de l'étude sur Richelieu c'est qu'il ne manque jamais d'y paraître comme une résultante de son pays, du climat, des atavismes, des mœurs et des conjonctures. L'historien ne se contente pas de dresser, dans le cadre somptueux et tragique d'un siècle, une haute figure drapée d'orgueil et de certitudes excellentes. Il s'efforce de montrer pourquoi chaque geste d'Armand du Plessis demeure fatalement, nécessairement le geste de la vieille France. L'âme du jeune ministre apparaît comme une argile du sol natal que modèle le pouce rude et fort des événements, des idées triomphantes, jusqu'au jour où la statue étant pétrie, concentrée, durcie pour ainsi dire, par tant de contacts divers et maîtres, elle devient un marbre inaltérable. Contre lui se brisent, alors, les accidents contraires.
Trois tomes ont paru de cette biographie. Au début, un chapitre magistral indique comment, des Monts d'Auvergne, coulent vers le Poitou mille petites rivières, dont la Creuse et la Mable. Elles finissent par arroser la plaine, le marais, la prairie grasse où se dresse la flèche épi-
scopale de Liiçon. Plaine, lieu de batailles, de chevauchées, de campements ; champs clos oii se heurtèrent les gens venus d'Espagne avec ceux venus de Touraine, les Anglais de Bordeaux avec les Français de Bourges, les huguenots de Loudun avec les ligueurs de Paris. Vigilants sur leur motte enclose de palissades, les du Plessis durent jouter, pâtir et vaincre, tour à tour, se défendre contre les pilleries, s'associer à des milices, suivre une bannière et un chef pour chasser une bande ou lui défendre le passage du gué. Certains d'entre eux se manifestèrent courageux, habiles. Ils obtinrent l'estime publique, puis des commandements. Leur nom fut cité en exemple. A Poitiers, notoire pour l'enseignement du droit, leurs descendants s'instruisirent dans le culte latin de la Loi. Un Geoffroy du Plessis, vers la fin du xv^ siècle, était déjà seigneur et pourvu. Il sut épouser Perrine Clérembault de qui le frère remplissait, à la cour de Charles VII, les fonctions de maître d'hôtel. Celui-ci légua la terre de Richelieu à son neveu. Voilà le verger, le berceau.
Dès lors c'est la rapide efflorescence de la famille qu'embaume le voisinage héréditaire du lis royal. Au milieu des aventures que suscitent les guerres de religion, la plante se fait puissante et vivace. Emondée, elle produit de nouveaux bourgeons sans cesse. La fortune des Guise devient la sienne. Elle organise les catholiques, court sus aux huguenots, produit un soudard célèbre, Antoine Le Moine, qui fait trembler l'hérésie tourangelle, et saccage Poitiers. Le nom terrible de Richelieu s'inscrit dans toutes les mémoires, cependant que les châteaux, les domaines, les fermes, les bois et les prés s'agrègent autour
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de ce nom, en un bouquet toujours mieux touffu. François de Richelieu fut annoncer en Pologne la mort de Charles IX à Henri III, le suivit au retour et se fit, à trente ans, nommer grand prévôt de France. Lui-même arrêta Jacques Clément, meurtrier du roi. Puis il eut le flair de reconnaître, pour héritier légitime, le Béarnais, bien que huguenot, de combattre près d'Arqués et près d'Ivry, de mourir au camp de Gonesse, pendant le siège de Paris. De par quoi, le souverain protégea les débuts du fils, Armand du Plessis.
De là toute une tradition. Henri IV avait chassé de France les Espagnols appelés à la rescousse parla Ligue. Il avait défini nettement, Fépée au poing, un sens jusqu'alors confus du mot patrie, et inspiré la théorie du nationalisme. Lorsque Richelieu se trouvera dans la posture d'agir, il sera, de même, l'ennemi des Princes qui chercheront leurs appuis au dehors. Il se gardera fidèle à la thèse pour laquelle son père s'était évertué, sacrifié, dans l'ombre du fameux panache blanc. Comme ses ancêtres avaient combattu les protestants enclins à diviser l'Etat et à chercher aussi, en Angleterre ou dans les Allemagnes, les soutiens que Bouillon finira par rassembler autour de l'Électeur palatin, Richelieu dispersera les forces de ceux qui prétendront nuire à l'unité et à l'intégrité françaises. Il est essentiellement le légataire des idées latines et centralisatrices, opposées aux ambitions individualistes des princes francs, et aux rêves séparatistes des huguenots. Dans cette race poitevine durement éduquée par les batailles depuis des siècles, un vœu lentement s'est formé, de père en fils : le vœu d'afTermir une fraternité de cœurs
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cohésifs et tolérants, capables de soumettre leurs querelles intestines aux nécessités glorieuses de la nation.
Avec un art précis M. Hanotaux a décrit cette filiation de pensées. Il les a montrées se fortifiant avec l'enfance d'Armand du Plessis, brûlant le sang de ses veines, animant les méditations de son adolescence. C'est la France elle-même qui, dans le caractère et le tempérament du jeune noble, s'incorpore.
Volontiers nous participons à ses études ardentes parmi les écoliers de la montagne Sainte-Geneviève. Nous inventorions le trésor de connaissances qu'il reçoit en legs dupasse, sous la férule des régents. Nous admirons les vaillances que l'adolescent se promit d'acquérir à l'école des cavaliers nobles. Nous suivons le cours ascendant de sa faveur auprès du roi. Pour le récompenser de ses succès classiques, Henri IV le nomme « sonévêque », avant l'âge prescrit. A Rome, Plessis étonna les cardinaux par sa mémoire, son érudition, son intelligence, et tant qu'il obtint la dispense nécessaire avec l'amitié du pontife. Rien de plus curieux que la sagesse de ses plans, l'habileté de sa correspondance innombrable et flatteuse, la fermeté de sa conduite très fière et très adroite, en même temps. On suppute quel total de qualités fécondes se trouvaient unies dans ce grand jeune homme maigre et grave au long visage affiné par la barbiche. On compte aussi la somme de ses préjugés sur la sorcellerie, le diabolisme, l'inégalité irrémissible des conditions, ce qui le situe dans son temps, et l'allie très étroitement aux goûts de ses contemporams. Le génie de l'historien estima nécessaire de compléter cette image par une large description de la
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France en i6i4, et qui tient les deux tiers du volume, comme si l'homme n'était que l'organe du grand corps social en vie dans les provinces inquiètes, dans les guérets du laboureur, dans les échoppes des artisans, dans les châteaux des nobles, dans les rues de la capitale bourdonnante et frondeuse, envahie par les marchands de libelles et de chansons politiques, traversée par les cortèges des grands magnifiques et agressifs, divisée par son fleuve aux bateaux sans nombre et lourds du riche poids des récoltes, de la marée fraîche, des venaisons en hécatombes, des bûches prêtes pour les foyers opulents des bourgeois et pour les rôtisseries considérables de leurs festins où s'échangeaient des opinions relatives aux pensées de Montaigne, aux conceptions de Descartes, aux vers de Malherbe.
Délégué par les prêtres de sa province aux Etats Généraux de i6i/i, porteur des cahiers condamnant le droit de rébellion, et proclamant la souveraineté suprême du roi, l'évêque de Luçon sut, grâce àla réputation de sa rhétorique, se faire désigner pour le discours du clergé, dans la séance de clôture. De cette heure date ce qui détermina la gloire de son avenir. M. Hanotaux a scrupuleusement noté les soucis et les sagacités de son héros pour obtenir la faveur de ses pairs ecclésiastiques, celle de la Reinemère, celle ensuite des grands. Pas une attitude qui ne soit calculée. Pas une faute qui dérange l'ordonnance.
Au modeste prieuré de Coussay, où Plessis aime vivre en reclus, puisqu'il n'a pu demeurer à Paris ministre, l'évêque tisse les trames épaisses de sa gloire. Sa correspondance amphigourique et flagorneuse lui conquiert,
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chaque heure davantage, les amitiés fertiles, celle du procureur Barbin, par exemple, qui le présenta à Léonora Galigaï, puis à Marie de Médicis. Cette chance permit à Richelieu de s'afficher comme le défenseur de la Régente, et le successeur éventuel des Concini.
Barbin le fit secrétaire d'État lorsqu'à Paris, dans le logement de la rue des Mauvaises-Paroles, le courtisan tremblait qu'on lui laissât le vain titre d'aumônier de la Reine Régnante, lamentable épouse venue de Guyenne, à travers un pays glacé, noyé, menacé par l'armée des Princes.
Une fois dans la place, l'évêque inspire confiance à tous par l'ostentation de sa fidélité envers Marie de Médicis. Cette lourde It<ihenne, blonde et blette, « aux yeux amortis, aux lèvres boudeuses » ignore trop la valeur des arguments. On ne la peut convaincre. Il n'y a qu'à céder. Lui cède, se recule dans l'ombre de Concini, attend l'heure plus propice. A vrai dire, Plessis fait une figure de pauvre homme. Dans les affaires compliquées de la Valteline, il est joué par les Vénitiens, qui concluent à Madrid au lieu de conclure à Paris. La France semble perdre ainsi sa suzeraineté sur les « Passages » . Lorsque Concini tombe à genoux dans la cour du Louvre, sous les feux des pistolets que dirige l'ordre de Vitry, Richelieu semble de si peu d'importance qu'on lui épargne toute molestation. Tandis que son ami Barbin est incontinent mis au Fort-l'Évêque, avant l'exil définitif, lui s'en tire en essuyant l'insolence du Roi assis sur le billard : « Eh bien, Luçon ! enfin, me voilà hors de votre tyrannie... Allez, allez, ôtez-vous d'ici! » Au Conseil, le
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vieux Villeroy, fort aigrement, demande en quelle qualité l'évêque s'y présente. « Celui-ci ne dit mot; personne ne lui parlait. Il se tint, un moment, debout près de la porte, et, selon sa propre expression, se retira doucement. »
A quelqu'un la consultant sur la manière d'annoncer à Léonora Galigaï le drame, Marie de Médicis criait : « J'ai bien d'autres choses à penser. Si on ne veut pas le lui dire, qu'on le lui chante !... Ils auraient dû repartir pour l'Italie !... J'ai assez affaire de m'occuperde moil » Ce fut Luçon qui, timidement, la seconda, durant les neuf jours de captivité. Il se rendit auprès du fauconnier triomphant. Luynes fut affable, lui proposa même de rester au Conseil; mais, sachant ce que parler veut dire, Richelieu refusa poliment. Il assuma de conduire la Régente à Blois, et d'empêcher qu'elle n'y commît des sottises. De fait, quand les soupçons de Luynes sur leur connivence eurent forcé le jeune prélat de se rendre à Luçon, de s'y confiner en disgrâce, puis d'aller, banni, en Avignon, Marie de Médicis, aussiôt, écouta les avis d'un Ruccelaï qui fomenta des complots. On sait comment le duc d'Epernon enleva la vieille dame, l'emmena dans sa ville forte, Angoulême, pour agiter les mécontents et les huguenots. Luynes, de rappeler aussitôt Richelieu, de le renvoyer à l'imprudente personne que l'évêque saura morigéner, contenir jusqu'à l'affaire des Ponts de Ce, où s'évanouit la jactance de l'émeute.
Le voilà dans une situation équivoque, adulé mais desservi en dessous par Luynes. L'ambassadeur prie le pape de ne pas octroyer le chapeau de cardinal, officiel-
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lement demandé pour le négociateur, évêque de Luçon. Avant que le favori soit mort de la fièvre, pour avoir levé le siège de Montauban sous les yeux du roi contrit par ce succès des huguenots, Richelieu ne fera que nantir son esprit d'idées, forces en puissance. Et c'est la psychologie de son héros, reflétant celle de la France, que le génie sagace de M. Hanotaux a complètement expliquée.
Contre l'unité, Voici que se lève le protestantisme, auquel s'acoquine la noblesse de province, jalouse des courtisans, des favoris, furieuse de leur arrogance, auquel accèdent les corporations d'artisans et les confréries de bourgeois séduits par le mot de liberté, imbus de fédéralisme communal, déjà portas à la dissertation sur l'état de république. Les « conjurations » de Réformés admettent, dans leurs statuts, la légitimité du régicide et de la rébeUion. Elles visent au morcellement de la nation. Elles affirment que la patrie a pour limites celles du pays où prédomine la religion préférée. Contre la belle illusion catholique de créer une immense patrie chrétienne, une patrie unissant, comme à l'époque des croisades, toutes les races fraternelles pour avoir compris la morale des Evangiles, tout huguenot préconise bêtement l'indépendance et la haine intestines de mille patries difierentes, selon que leurs citoyens interprètent diversement les subtilités du dogme et des Ecritures.
Contre la paix chrétienne ofierte aux nations par les pontifes en restitution de la paix romaine, les protestants instaurent la haine interchrétienne, le déchirement du pacte universel, l'aboUtion des arts religieux, la barbarie
iconoclaste, le droit aux appétits ignobles et sanguinaires déchaînés tout à l'heure pendant la guerre de Trente Ans. Au vœu d'unir toutes les intelligences par la culture d'une seule langue liturgique, ce latin, apte à se transformer en verbe commun de la chrétienté, ce parti de la Réforme oppose la disparité des oraisons, la confusion de Babel, la haine des mots avec la haine des intelligences et des cœurs.
Ce crime de l'esprit humain, Armand du Plessis fut en posture de le juger pendant sa disgrâce, lorsque, autour de la Reine mère intriguaient calvinistes et luthériens, lorsque Rohan armait pour faire pièce à Luynes. Le chef-d'œuvre de M. Hanotaux est en ces chapitres, où il analyse le travail quotidien d'un tel esprit. L'évêque comprit tout des questions européennes qui allaient se faire débattre dans les champs de l'Allemagne ensanglantée, ruinée, pillée trente ans. Le conflit s'ouvrait entre le nord protestant et le midi catholique, entre la maison d'Autriche et les nationalités en formation sur le Rhin, l'Elbe, l'Oder, la Sprée. Richelieu s'assura qu'à la faveur de cette lutte interminable et atroce son peuple pourrait, détenant le sceptre de la tolérance, grandir étrangement à la face du monde furieux, se compléter, se coaguler, s'affermir, dominer peut-être. Dans l'imagination du jeune prélat se levait doucement et sûrement l'aube du temps qu'éclaira le soleil de Louis XIV. Richelieu se décidait pour le loyalisme centralisateur, pour la lutte contre les fédéralistes religieux ou nobles, enfaveurde la France meurtrie par leurs discordes . Il se décidait comme se décideront les conventionnels de la République Une et
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Indivisible. Il se décidait pour obtenir l'abaissement nécessaire de la force germanique qui encerclait notre sol d'un anneau formidable, dix régions armées sous ses étendards ; comme se décideront les soldats de Valmy, d'Austerlitz et de Wagram. Parmi le gâchis des révoltes et des compétitions, Richelieu choisissait la glaise dont serait pétrie la nouvelle Gaule latine une, colossale et maîtresse de 1807 à 18 12.
Le cardinal tenait en sa main l'instrument, c'est-à-dire la docilité de la Reine mère ; et en sa tête la volonté la plus instruite, la plus sage, la mieux avertie, la plus assoupUepar une heureuse succession de chances et de déboires. Enfin la pourpre romaine couvre de majesté ses talents. Marie de Médicis l'a voulu. Luynes est mort dans la détresse, ramenant du midi l'armée déçue et sans A-ictoire. Louis XIII se retourne vers les conseils de sa mère. Elle doit avoir raison puisque son adversaire eut tort. Mais U craint encore Richelieu, et s'appuierait plutôt sur Condé redevenu catholique fervent et meneur du Conseil. Car celui-ci est capable de faire triompher le roi sur les protestants à Montpellier, s'il ne peut l'aider à défendre la Valteline contre les Espagnols, s'il attire sur lui, pour ce, la huée de l'opinion. Enfin, cette huée l'emporte. Les libelles et les chansons de la rue appelaient le cardinal au pouvoir. Le roi essaie de La Vieuville qui n'est bon à rien, et que Ton expédie à Amboise dans un carosse entouré par la maréchaussée.
Voici l'heure de Richelieu. Il entre presque en maître dans le Conseil. Il fait la semonce au roi. Il le blâme pour les afifaires de la Valtehne, et s'assied.
La France se livrait au génie enfanté par ses longues douleurs.
Une intelligence allait régir son destin, à la place de caprices et d'ambitions étriquées.
Vers la fin d'août 1807, Napoléon P' autorisa la \ï\le de Lyon à nommer « Tilsit » le nouveau pont construit sur la Saône. C'était la consécration populaire de l'œmTe commencée dans les champs de Marengo, d'Ulm et d'Austerlitz, continuée dans le paysage prussien diéna, poursui^àe dans les rues suédoises de Liibeck, terminée à Eylau, Dantzik et Friedland. Partout saignaient les bêtes armoriales des écussons royaux et impériaux. Le troupeau héraldique pantelait à terre. Trois ans de manœu- ^Tes admirables et successives avaient amené la nation révolutionnaire, drapeaux déployés, canons tonnants, des sables de Boulogne aux rives du Niémen. Le triomphe de la France ne semblait plus aux chancelleries le bonheur d'une émeute furieuse dont l'élan ne pouvait bientôt manquer d'être rompu. L'empire d'Autriche, le royaume de Prusse, la monarchie du Tzar avaient usé toutes leurs forces à combattre le monstre, cet aigle naissant et si multiple à la hampe des étendards qui flottaient sur Rome, La Haye, Berlin, Augsbourg, en Dalmatie,
que déjà gonflait le vent d'Espagne. L'Angleterre ellemême était à court d'argent et de vaisseaux. Ses alliés, las, lui .reprochaient des conseils inopportuns, une aide vaine. De Saint-Gloud, le « Robespierre à cheval » ordonnait dans Varsovie, menaçait dans la Sicile, et régentait le Turc sauvé, par lui, des victoires moscovites. La famille corse se partageait les états bataves, allemands, italiens. Le roi de Saxe sollicitait ce qu'on accordait à Murât, grand duc de Berg. A Memel, une belle reine en pleurs symbolisait, dans sa misère réelle, la stupeur de l'Europe châtiée. Et châtiée comment I La désaffection de ses peuples, plus que l'impéritie de ses généraux, l'avait trahie. Elle commençait à s'apercevoir que les illuminés d'Allemagne et les libéraux d'Itahe avaient partout secondé l'effort des troupes républicaines, que les bourgeois des villes avaient renseigné les états-majors de Bonaparte, trompé les princes, que le paysan même avait guidé les éclaireurs de la Liberté, que les banques s'étaient trouvées pleines devant leurs réquisitions et vides devant celles des quartiers-maîtres impériaux. Maintenant sous son bonnet à poil, son bicorne à plumet rouge, ou son casque à peau de tigre, le père de Gavroche séduisait en tous lieux les Gretchen, les Lodoïska, les Graziella, leurs mères, et leurs cousines. Le garnisaire mettait en fête les foyers de Silésie, de Mecklembourg et de Pologne. Point d'adultère piémontais ou napolitain qui n'eût pour héros un officier à l'habit bleu. La Prusse dansait autour des musiques militaires rythmant la Marseillaise et le Chant du Départ. Dans les loges maçonniques le vénérable bavarois recevait magnifique-
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ment le frère aux épaulettes rouges recommandé par la « Sagesse Triomphante » de Lyon, ou « Justice et Vérité » de Nantes. Bien plus. Dans les rues de Tilsit, après l'entrevue d'Alexandre et de Napoléon sur le radeau du Niémen, la garde impériale, les Préobrajenski venaient de fraterniser bruyamment, d'échanger leurs coiffures et leurs insignes sous des arcs de feuiDages, autour des tables pleines. Vaincus et vainqueurs trinquaient en l'honneur de gloires prochaines. Et cette embrassade de soldats amplifiait seulement le baiser de leurs chefs. Le « meurtrier du duc d'Enghien » avait conquis l'âme d'Alexandre outre les drapeaux et les canons de Friedland. Buonaparte n'était pas seulement un guerrier heureux, mais encore un diplomate extraordinaire qui reconstituait l'empire d'Orient et l'empire d'Occident brisés depuis la mort de Constantin, et cela pour étreindre le Vieux monde entre les serres des deux aigles.
Jamais depuis Charlemagne, les cours n'avaient connu tant de puissance en une seule idée. Le goût de Catherine II pour Diderot et l'Encyclopédie avait donc été transmis avec le sang, puisque ce jeune tzar ne gardait pas rancune à l'ancien capitaine terroriste, des défaites en Moravie, devant la frontière hthuanienne.
C'était le plus éclatant succès de l'Encyclopédie et de la Révolution que cette entente sur le radeau fleuri du Niémen, à deux pas de villages ruinés, de cimetières improvisés.
Très judicieusement M. Frédéric Masson écrivit que M. Albert Vandal eût dû nommer « l'Avènement de la Révolution » les deux ouvrages sur « l'Avènement de
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Bonaparte ». En effet le simplisme des foules incarna, dans ce général favorisé, leur idéal de l'Egalité conquise et leur idéal de l'ordre nécessaire. Avant Brumaire c'était encore la ruée des factions en dispute dans la rue, au Parlement, pour un pouvoir impossible à garder. C'était le temps ovi la France, sauvée à Zurich par l'habile stratégie de Masséna, demeurait en proie aux ravages que perpétuaient la haine opiniâtre des Chouans, les luttes civiles annuellement exaltées lors de Vendémiaire, Fructidor, Floréal et Prairial, les audaces d'innombrables brigands qui pillaient et incendiaient au nom des sectes diverses en fureur. Malgré la stupéfiante ingéniosité du Directoire, pour rallier, autour des quelques départements loyalistes, les fédérés des provinces en feu, pour nourrir, sur les territoires ennemis, les armées souvent battues, parfois victorieuses, pour s'attacher des fournisseurs comme Ouvrard qui consentaient à munir les troupes de vivres et de matériel, à condition de retenir des créances fabuleusement exagérées, seule la popularité de Bonaparte avait pu rétablir la cohésion.
Thermidor avait valu trop d'espoir aux royalistes et trop de défiance aux jacobins. Le peuple ne voulait alors ni la réaction promise par les uns, ni la terreur sanguinaire inaugurée par les autres. Les villageois avaient acquis les biens des émigrés. Ils ne voulaient pas les rendre. Les citadins avaient souffert de la tyrannie grandiloquente, meurtrière et ruineuse propre à l'âme de la Convention, ils ne voulaient plus de banqueroutes, d'assignats, de perquisitions, de chantage à l'emprisonnement et à la guillolinade. La jeunesse possédait des fonc-
lions, des grades. Elle ne voulait pas les transmettre aux privilégiés revenus. Aussi les sectes extrêmes ne manquaient point de partisans sincères et passionnés. La véhémence de la critique avait déconsidéré presque tous les hommes de valeur. Il n'était personne à qui pussent recourir les âmes crédules persuadées, par les hbelles et les gazettes, de l'infamie dévolue à tous gouvernants. On respectait uniquement la force du soldat qui d'ailleurs faisait miracle en Suisse, en Hollande, en Allemagne, en Italie, en Egypte, contre les sicaires des tyrans. Donc les sociologues, Fouché, Talleyrand, cherchèrent dans les états-majors un médiateur. Joubert, Moreau, Bernadette refusèrent d'affronter les reproches des Jacobins après un coup d'État. Les frères de Bonaparte le proposèrent.
Entreprise dans l'espoir de menacer l'Asie anglaise et le commerce britannique, d'obtenir ainsi quelque paix avantageuse, l'expédition d'Egypte étonnait les éhtes nourries de l'antique. Cette audace nationale multipliait les prestiges du pâle militaire qui venait de battre les Turcs au Mont-Thabor, les Mameluks près d'Aboukir, afin de ruiner les banquiers de l'Europe monarchiste, après avoir foudroyé les royalistes de l'intérieur à coups de canon sur les marches de l'égHse Saint-Roch. Vendémiaire permettait un tel engouement aux républicains. Si Joséphine laissait entendre aux ci-devant que son mari jouerait peutêtre le rôle de Monck, c'était là bavardage de femme. Toutefois maints et maints émissaires se rendirent à Londres. L'amiral anglais croisant avec sa flotte devant l'estuaire du Nil, laissa passer le bâtiment qui ramenait, nousigno- Pacl Adam. — Disc. a
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rons encore sous quelles conditions, le vaincu de Saint- Jean-d'Acre.
D'ailleurs le lendemain de Brumaire, les talents de l'homme se révélèrent dignes de leur tâche, celle qui séduisit tous les libéraux de l'Europe, et le tzar Paul, avant le tzar Alexandre.
Un historien a dépeint d'une façon précise et magistrale le développement du rêve prodigieux qui toucha par tant de points au réel, et qui faillit, plus tard, à Tilsit, s'objectiver.
Dans les livres si copieux, si clairs, et si variés de M. Albert Vandal, les esprits des générations nouvelles trouveraient les leçons qui leur conviennent. Ils y découvriraient, avec les passions des protagonistes qui firent notre plus belle gloire, les sentiments du peuple qui les seconda, les idées échangées entre les groupes et les élites, les foules et la nation. Le chapitre intitulé « Paris » dans « La République Consulaire » est une synthèse modèle de ces actions et réactions interpsychologiques. L'âme des foules y paraît tumultueuse et composite. En elle, on découvre les causes qui nécessitèrent la chance individuelle de Bonaparte parmi les chances de ses émules, de ses collaborateurs, de ses conseillers, de ses maîtres. Car Fouché, Cambacérès et Talleyrand formèrent de leurs talents ce génie organisateur. Eux-mêmes furent les disciples de leurs amis, de leurs familles, de leurs professeurs, de leurs subordonnés. Et ces diverses vigueurs composèrent la force qui rétablit la France. En quelques mois, les finances s'assainissent. Les villes se pacifient. La possession des biens nationaux est garantie. Les prêtres réfrac-
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taires rentrent dans leurs anciennes paroisses. Les émigrés s'enrôlent peu à peu dans les régiments. Les préfets choisis parmi Taristocratie intellectuelle sont envoyés avec toutes initiatives dans les provinces. L'active psychologie du Premier Consul libère les facultés de tous. Elle laisse Cambacérès raffermir les lois, Talleyrand trier le personnel^ Fouché contenir les factieux, réconcilier les sectes, faire naître les opinions utiles, satisfaire l'esprit public, doser l'illusoire et le réel dans les journaux, émouvoir, apaiser les foules, vanter les inoffensifs, déconsidérer les dangereux. Bonaparte est sûr de ne pas avoir de médiocres autour de lui. Et cette confiance dans le génie des autres lui valut la gloire dont Alexandre fut ébloui sur le radeau du Niémen sept ans après. Il faut lire, dans le tome de « La Répubhque Consulaire » , la conversation de Bonaparte avec le chef des Chouans relatée par M. Albert Vandal. Elle démontre comment le consul avait compris l'âme des adversaires, pourquoi il les approuvait même d'avoir résisté à l'injustice. Néanmoins il écarta nettement leurs ambitions politiques. S'il leur offrit la liberté, il leur refusa la domination. Rotte pris fut, sans miséricorde, fusillé. Au Tribunat, lorsque débuta la discussion des premières lois essentielles, l'homme de Brumaire ne cède point aux conseils de la presse dressée presque tout entière contre l'opposition très sage des Benjamin Constant et des Duveyrier. Malgré sa fureur intime qui s'exprima par une scène violente durant une réception du soir, au Luxembourg, Bonaparte, approuva que le « Moniteur » répondît en termes mesurés à 1' « Ami des Lois ». Fouché, Cambacérès et Talleyrand l'avaient instruit.
Rien n'est plus aisé que de suivre l'efTet des influences sur l'esprit du général acclamé. Celle de Fouché d'abord l'emporte. Cet homme maigre et froid, parfaitement sceptique devant les rodomontades, et qui avait osé, contre Robespierre, préparer Thermidor, cet homme à la perspicacité proléenne, cet ancien professeur de l'Oratoire, uniquement dévoué, quoi qu'on en ait dit, au principe du régime constitutionnel, sous l'Empire et les deux Restaurations, celui-là en imposait à Bonaparte. La façon consulaire de comprendre le parallélisme des forces sociales, de les aider pour les mettre en opposition, et gouverner pardessus leurs contestes, c'est la logique de Fouché, de Talleyrand. Il ne fallait trop diminuer ni les jacobins, ni les réacteurs. Ainsi se neutraliseraient les efforts des uns et des autres. Cette syntaxe de l'art gouvernemental, Bonaparte ensuite tentera de l'appliquer à la politique extérieure. Il sollicitera le Paul ou l'Alexandre qui, fortifiés par la connivence française, menaceront, en Turquie, les ambitions naturelles de l'Autriche, et le pouvoir méditerranéen de l'Angleterre.
Cambacérès, Fouché, Talleyrand, Daru : voilà ceux qui relèvent la France en éduquant le Consul.
Avec eux il écoute tous les plaidoyers. Avec eux, il pèse, il mesure. Sa clairvoyance devient entière. Elle aperçoit les difficultés autant que les chances. Elle apprécie les avis des collaborateurs. Elle se trace un plan de conquête progressive, et, aussi, d'instruction progressive. Bonaparte apprend la France selon la science admirable de Fouché, selon les principes de la Révolution. Il apparaît évidemment comme le « Robespierre à cheval».
« L'esprit public est bon aux halles et marchés, détestable chez Garchy », mentionne la police.
Bonaparte, en 1800, tient tête à ceux que les amis de Joséphine leurrèrent. Il se rappelle l'artilleur terroriste de Toulon bombardant une population girondine. Il demeure celui de Vendémiaire et de Fructidor. Dans la plaine de Grenelle, les charrettes amènent, le matin, les héros sympathiques de la chouannerie vendéenne, bretonne et normande. Malgré les émois d'un public attendri, le peloton d'exécuteurs opère. Et cependant les cloches se reprennent à sonner. Dans le second tome de « l'Avènement de Bonaparte », ce chapitre sur la résurrection des cloches, M. Albert Vandal l'écrivit avec amour. Après le divorce révolutionnaire, c'était le nouveau mariage de la Tradition et de l'Innovation, du corps et de l'esprit, pour reconstituer l'être complet de la France. Cette réunion fut l'œuvre qui prépara le triomphe de Tilsit. Les âmes populaires oublient les luttes d'antan. Vite elles cessent de distinguer le prêtre réfractaire de l'assermenté. L'un et l'autre se succèdent devant les autels, baptisent, marient, inhument les familles réconciliées à l'occasion des naissances, des fiançailles et des deuils : on se déshabitue de haïr. Qu'au Sénat siégeassent la plupart des intelligences illustres, Berthollet, Laplace, Vien, Cabanis, Destutt de Tracy, Lacépède, Monge, Volney, que parfois Bonaparte présidât, en habit civil, la séance publique de l'Institut, cela contentait justement l'élite. Bientôt les énergumènes de gauche et de droite virent leurs zélateurs s'éparpiller, disparaître. Les complots avortèrent mieux. Fouché put se porter garant du loyaUsme jacobin. Les dolmans
jaunes de la jeunesse élégante enrôlée aux hussards colorièrent de plus en plus les lignes des troupes à la parade, sur la place du Carrousel. Et tout ce monde partit pour Marengo, en fraternité, selon l'ordre des Consuls approuvé par les Constituants, les Législatifs, les Conventionnels qui remplissaient les chambres du Sénat et du Tribunat, les hôtels des préfectures et des trésoreries. Bonaparte, Cambacérès et Lebrun avaient mis hors de doute les principes de la Révolution en la rendant, sous l'inspiration de Fouché, équitable, synthétique, accueillante, comme Richelieu avait rendu la royauté.
Ainsi, malgré leurs ambitions propres et leurs desseins parfois très hostiles au « petit corse », malgré leur désir de se substituer à lui, le lendemain de sa défaite ou de sa mort toujours possibles, l'intelligence totalisante de Fouché, le savoir perspicace de Cambacérès, les théories de Siéyès, le pragmatisme sardonique de Talleyrand amalgamés avec l'esprit assimilateur du Premier Consul formèrent, en quelque sorte, le métal qui resouda toutes les parties de la nation. Consolidée, retrempée, calibrée, marquée du profd corse, elle fut bientôt la puissance capable de mettre sur l'Europe la formidable emprise de Tilsit.
Au printemps de 1801, une fois les troupes napolitaines chassées des Etats Pontificaux, Murât revint à Florence avec l'ambassadeur du tzar Paul P'' de qui la médiation facilitait aux Bourbons italiens une paix honorable. Bonaparte consentait cette faveur au père d'Alexandre. Pendant un entr'acte, le beau-frère du Premier Consul se dressa dans la loge qu'il occupait au théâtre en compa-
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gnie de M. Lavatcheff. Croisant l'un sur l'autre les drapeaux russe et français, le général s'écria : « Que les deux plus grandes nations de l'Europe restent toujours unies pour la paix du monde et le bonheur général ! » L'assistance prodigua les salves de ses applaudissements. Et le 22 novembre 1801, 1' « Exposé de la situation de la République » assura que rien ne devrait plus troubler les relations des deux grands peuples « qui ont tant de raisons de s'aimer, qui n'en ont aucune de se craindre et que la nature a placés aux deux extrémités de l'Europe pour être le contrepoids du Nord et du Midi ».
De 1801 à 1807, quoiqu'il advienne. Napoléon n'abandonnera pas le grand projet de 1799.
L'expédition d'Egypte, écrit M. Albert Vandal, en soulevant les Turcs contre nous les avait jetés dans les bras de la Russie. Celle-ci en avait profité pour les soumettre aune alliance despotique, et faire la loi dans leur empire. Elle garantissait seule les principautés roumaines. Elle régnait sur la Mer Noire. Ses vaisseaux passaient devant le Sérail. Sa flotte communiquait librement par les Détroits avec la Méditerranée. Dans chaque île de l'Archipel un consul russe devenu vice-roi groupait, autour de ses agents, des milliers de protégés désignés sous le nom significatif de Gréco-Russes. Des troupes moscovites occupaient Corfou. Leurs agents travaillaient la Morée et l'Albanie. Dominant de toutes parts la Turquie, la Russie étendait sur cet empire son ombre grandissante. Elle affectait la politique qui, en 1827, amena la bataille de Navarin, puis l'indépendance de la Grèce.
Dès i8o4, ayant vu ses offres d'alliance repoussées par
Alexandre qui constitua la réserve de la coalition, Napoléon se rapprocha du Sultan Sélim, afin d'encourager certaines velléités de rébellion. Elles eussent attiré en Orient une partie des troupes autrichiennes et moscovites que la coalition destinait à combattre la France. De i8o5 à 1807 Talleyrand pensa s'allier les Habsbourg- en les aidant à s'approprier une bonne part du territoire ottoman, et à compléter leur géographie politique par la mainmise sur tout le cours du Danube avec l'embouchure. A ce prix le ministre des Relations Extérieures comptait obtenir cette paix générale en vue de quoi les factions faisaient confiance aux hommes de Brumaire. Le traité de Presbourg n'enregistra point cet arrangement parce que l'Autriche craignit la colère du Russe, son allié d'Austerlitz ; parce qu'elle espérait une revanche au moyen du même secours ; parce que ses engagements avec l'Angleterre ne lui permettaient pas d'agir contre la politique méditerranéenne de cette puissance. Avant d'aligner la grande armée sur le terrain d'Iéna, Talleyrand renouvela cette tentative auprès de l'empereur François. Sans succès. Les Prussiens battus, cette même proposition fut encore déclinée par le Habsbourg, ensuite par le roi de Prusse. L'Anglais ne permit pas que nous pussions trouver des amis au détriment de sa suprématie dans la mer latine.
A Tilsit, Alexandre enfin secoua la peur de Londres. « Je déteste les Anglais autant que vous » , dit- il à Napoléon en le saluant. « Alors la paix est faite I » fut-il répondu. Le vainqueur de Friedland avait encore aux oreilles les hurlements des blessés et de leurs camarades réclamant la paix dans la neige sanglante d'Eylau. Deux heu-
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res d'entretien unirent l'élève de La Harpe et l'élève de Jean-Jacques. Le mot de Constantinople fut sans doute prononcé. Alexandre quitta radieux les planches humides où toute l'espérance de Catherine II s'était brusquement réalisée par la voix d'un vainqueur généreux distribuant le monde. Les tzars allaient ressaisir cette Byzance d'où leur civilisation orthodoxe était sortie avec les apôtres qui, dans Kiev, unirent par leur religion les Northmans, les Slaves, les Finnois, les Tartares et les Mandchoux campés entre le golfe de Finlande et le Pont Euxin.
Tout à coup Londres et Vienne comprenaient pourquoi Marmont occupait la Dalmatie, pourquoi Napoléon offrait à la Russie de restaurer ensemble, dans Constantinople, l'orthodoxie byzantine, et de chasser le Turc.
Canning prévît le coup destiné à la Grande-Bretagne. Si la flotte russe, après le passage des Dardanelles, se réunissait aux escadres françaises dans la Méditerranée, cette mer serait interdite au commerce britannique. La France ne manquerait pas d'atterrir en Egypte, et l'on n'ignorait plus que Napoléon avait obtenu, naguère, de l'ambassadeur persan, le droit de marche pour une armée se rendant aux Indes. L'ancienne chimère d'atteindre Albion dans ses possessions du Bengale n'abandonnait pas la tête qui avait réglé la bataille des Pyramides. Et le tzar Alexandre se laissait convaincre de participer à l'entreprise.
Il nous étonne infiniment aujourd'hui que cette menace diplomatique ait effaré les gens de 1807. L'impossibilité du dessein nous paraît trop flagrante bien que les cosaques aient passé le m' siècle à s'avancer jusqu'aux
limites de l'Afghanistan et du Pendjab afin de réaliser l'espoir d'Alexandre P"" persuadé par Napoléon. Le traité anglo-russe signé dès le début de septembre 1907 enregistre le résultat delà politique conçue au bivouac d'Austerlitz, lorsque la première rencontre avec les forces imposantes du Nord et une victoire difficile eurent suggéré le besoin d'une paix solide, la garantie d'une alliance redoutable. Foi renforcée par les massacres d'Eylau, le résultat longtemps indécis de ce combat, la fatigue des soldats criant : « La paix, la paix », pendant que les chirurgiens amputaient avec les instruments noués par des mouchoirs à la main morte de froid, pendant que les aides, faute de toile, pansaient les blessures, dans la neige, avec les papiers des registres. La vigoureuse action sur Friedland, l'évidence de l'avantage consécutif à toute une saison de brillantes manœuvres raffermirent la confiance .des Français et de leur chef en leur étoile. Néanmoins lui se garda d'omettre, passé la griserie du triomphe, ses réflexions d'Austerlitz et d'Eylau. Les masses moscovites constituaient la force qui pouvait, avec la sienne, tenir l'Europe en tutelle. Manier habilement cette multitude, la dresser tout entière, la lancer sur la Moldavie, la Valachie, même sur Byzance, aider à cette conquête le tzar vaincu, c'était, pour Napoléon, s'ouvrir le chemin de l'Iran, des Indes, effrayer l'Angleterre, contraindre à la paix générale les amis de Pitt et Gobourg. Telle fut la pensée qui guida les conversations de Tilsit et les conversations d'Erfurt, qui dicta les correspondances échangées entre Paris et Pétersbourg de l'été 1807 à l'automne de 1808, il y a juste un siècle.
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En nulle autre ère de son histoire, il ne fut permis à la France d'agiter de pareilles espérances, car elle ne connut jamais une telle époque de gloire. Il est déplorable que ce centenaire n'ait été le thème d'aucune fête, d'aucune commémoration. Tilsit pourtant nomme l'apogée du geste que fit la nation pour affirmer le libérahsme encyclopédiste. Et l'apostolat de cette idée différencie les Français de tous les autres peuples. La révolution d'Angleterre ne dépassa point les contours de l'île. La révolution française a suscité les exploits de Miranda et de Bolivar dans l'Amérique latine, les révoltes constitutionnelles de 1820 en Espagne et à Naples, l'indépendance de la Grèce, l'étabhssement du contrôle parlementaire en i848 dans les pays civilisés. Elle a substitué sur le Vieux Monde la Loi au Roi, la logique de l'esprit national à l'intérêt des castes conquérantes. De Tilsit à Erfurt, de juin 1807 à octobre 1808 la France parut si grande que, tout un siècle, les races imitèrent sa politique, au Brésil comme au Japon, à BerUn comme à Vienne ; naguère à Pétersbourg où les Cadets représentent l'esprit de nos conventionnels, hier à Constantinople où les Jeunes-Turcs saluèrent avec le chant de notre Marseillaise l'avènement de leur parlementarisme.
On oublie trop ici que les conscrits de 1 8 1 3, les enfants des ouvriers recrutés au faubourg Saint-Marceau, moururent en ligne à Leipzig au son du refrain célèbre dans les armées du Directoire lancées contre les monarques :
Tremblez, tyrans, Vous allez expier vos forfaits.
Plutôt la mort que l'esclavage.
Les peuples libres sont Français 1
L'âme de Jemmapes et de Valmy battait encore dans le cœur des Parisiens opposés, en Saxe, aux souverains de la Sainte-Alliance. L'empire ne fut qu'un moment de la Révolution, et le moment de son geste le plus apostolique, en quelque sorte.
Dans la petite ville de Tilsit pendant tout le mois de juillet 1807, durement, Napoléon avait exclu des conciliabules Frédéric-Guillaume de Prusse réfugié dans un modeste moulin, et attendant, parmi les odeurs de grains, de farine, parmi le trottinement des souris, la décision des deux Césars. On a mille fois conté la venue de la belle Louise de Prusse, ses essais de séduction, et comment la curiosité du vainqueur le précipita dans l'humble logis dès que la reine y fut arrivée. Devançant ses annonciateurs, il s'élança dans l'escalier de planches, et vint faire sa révérence ironique à celle qu'avaient failli enlever, dans sa chaise, les hussards d'Iéna, ces hussards « aux poches cousues d'or », comme avouaient les proclamations. A contempler cette souveraine qui tâchait de ne point pâlir afin que les lueurs de ses jolis yeux persuadassent de lui rendre un royaume perdu, l'ancien artilleur de Saint-Roch, le favori des amants politiques chers à la Beauharnais, et qui avait tout obtenu d'eux en mariage, cet homme dut connaître un instant d'orgueil non pareil. Certes, à Brienne et à la Fère, en consignant sur le cahier de notes que nous restitua M. Frédéric Masson, le résultat de lectures ardentes, il avait pensé quelquefois à dominer les peuples dont il apprenait les annales, les mœurs et les pouvoirs, à les partager entre ses amis, à porter, comme Alexandre, ses étendards jusqu'à l'Indus. Quel
écolier un peu fier n'a ressenti ce besoin de sa race de triompher en lui et par lui, lorsqu'il s'instruisait des gloires. Les ascendances italiennes des Buona-Parte, en ce petit homme engoncé, furent enfin satisfaites d'être le héros qui délivrait le monde latin de ses maîtres barbares, après quinze siècles de joug mérovingien et capétien.
Quand il chevauchait entre Alexandre et le successeur de Frédéric, le long des régiments immobiles et des centaures alignés sous le soleil, quand il raillait les gazes et le turban de la reine, à dîner, en lui refusant Magdebourg, la rive gauche de l'Elbe, en la leurrant avec de prétentieuses galanteries, quand il se promenait, la nuit, en compagnie du tzar heureux de partager l'Europe avec un allié maître, à Berlin, du monde germanique, et, à Naples, du monde méditerranéen, Napoléon était Iatc des rêves choyés par toutes les âmes françaises depuis quinze ans de passions. Ce n'était plus l'avènement de Bonaparte, c'était l'avènement de la Révolution que la canonnade saluait pendant les relies.
S'il eût mieux senti cela, il eût moins cru en lui et plus dans les idées incluses en son ambition, il eût épargné un siècle d'atermoiements, de com'ulsions et de malaise à l'histoire. En quittant Tilsit, Napoléon n'avait qu'à se souvenir de Vendémiaire pour ignorer les désastres de 181 3 et la catastrophe de i8i5. Les peuples croyaient alors à sa mission libérale.
Il était pour eux le serviteur des Lois et la terreur des rois. Tout ce que l'Europe comptait de gens instruits par les Encyclopédistes, enthousiasmés par les actes majestueux de la Révolution, indignés par l'arbitraire des
cours et l'injustice des privilèges, attendris par les maux des classes laborieuses, choqués par les arrogances de la haute noblesse et les ridicules des castes vaniteuses, tous ceux que Voltaire avait séduits, et Jean- Jacques émus, tous les Anacharsis Clootz demeurés dans leurs petites villes allemandes, tous les fidèles des loges maçonniques et illuminées, tous les gazetiers rebelles à la censure ecclésiastique, tous les docteurs rationalistes, toute la jeunesse ambitieuse éblouie par l'aventure de Marengo et d'Austerlitz, ces forces multiples eussent aidé Bonaparte à l'achèvement de l'épopée française, s'il eût voulu.
En 1807 Napoléon pouvait accomplir dans toutes les capitales la révolution de i848.
Il préféra devenir le gendre des Habsbourg et le neveu des Bourbons. Il cessa d'être la nation pour devenir lui-même. Il se diminua jusqu'à la pauvre ambition d'un caporal enrichi qui se paye le caprice assez vil d'épouser une fille titrée.
Jamais plus évidente condamnation de l'individualisme ne fut prononcée par les événements.
Avec le peuple et les idées du peuple Bonaparte monta jusqu'à Tilsit.
Avec lui-même et ses ambitions nues, il descendit jusqu'au fossé de Waterloo.
Bien que les auteurs du « Mémorial » fassent reconnaître à Bonaparte une partie de ses fautes, ils ont omis la principale. Ce fut un malheur pour le Premier Consul de réussir à compromettre injustement Moreau dans la conspiration royaliste de Pichegru, et de faire rendre contre son émule, malgré une résistance de vingt-quatre heures,
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par des jurés affamés, un verdict d'ostracisme. Ce fut le pire malheur que de pouvoir expédier à Saint-Domingue l'armée jacobine de Hohenlinden afin qu'elle y fût décimée par les fièvres tropicales. Moreau, ses amis et ses soldats eussent prêté aux orateurs du Tribunat et aux fameux « idéologues » un appui nécessaire pour que leurs voix fussent entendues. La République consulaire eût pu se rappeler au souvenir de l'Empereur dynastique. L'immense désaffection des peuples n'eût point en Espagne, en Allemagne, en Autriche, en France même, secondé les manœuvres du Tugend-Bund et de la Sainte-Alliance devenue plus libérale que le « Robespierre à cheval » après 1810. Au lendemain de Tilsit, le changement s'opéra dans l'esprit de Napoléon et dans l'estime des peuples. Ils s'aperçurent trompés. Joseph roi de Madrid, Louis roi de Hollande, Murât roi de Naples, Jérôme roi de Wesphalie, Marie-Louise d'Autriche impératrice de France allaient être les signes humains de la trahison. Les mêmes bourgeois « illuminés » deMayencequi avaient Hvré leurs remparts au drapeau jacobin de Custine, abattirent les étendards tricolores de 181 3. Dix ans ils avaient subi l'occupation des troupes françaises, les réquisitions de l'intendance, l'administration coercitive des hauts fonctionnaires parisiens, dans l'espérance de voir les états de l'Europe occidentale et centrale s'unir à une république libre, parlementaire et indivisible, comme la République consulaire si parfaitement décrite par M. Albert Vandal. Pour répondre à ce vœu des nations, très politiquement, Alexandre, qui savait les hommes et les choses, fit revenir, en i8i3, Moreau d'Amérique et le présenta comme le
successeur éventuel de Napoléon. Moreau tué, Bernadotte, le soldat jacobin en faveur de qui le franc-maçon suédois avait abdiqué sur l'ordre des loges, eût reçu la suprême investiture, si les manigances de Talleyrand n'avaient abusé Alexandre, et rétabli les Bourbons, par surprise.
Aussitôt après Tilsit, Napoléon quitta la ville emportant le traité secret qui lui livrait l'omnipotence, c'est-à-dire la promesse russe d'offrir à l'Angleterre une médiation inacceptable en l'espèce. Si Napoléon se conduisait de même à l'égard de la Turquie, c'était l'Europe matée, saisie entre les masses russes et les victoires françaises, isolée de l'Angleterre, dont le blocus continental achèverait la ruine. Loyalement exécuté, l'arrangement eût affermi la précellence des deux empires, celui d'Orient, celui d'Occident, l'un libéral, l'autre aristocratique; et encore Alexandre inclinait alors vers les conceptions sociales de Speranski.
On se sépara le 9 juillet. A Dresde, le 18, Napoléon, trahissant le mystère du pacte, se plaint à M. de Vincent, mandataire de Vienne, parce que les Russes vont s'emparer de la Valachie et de la Moldavie, des Principautés, parce qu'ensuite le partage de la terre ottomane ainsi diminuée, réduite à rien, s'imposera : c'est le tzar à Sainte-Sophie, l'Autriche à jamais exclue de bouches du Danube, l'Anglais en Egypte. Ainsi Napoléon jette les Habsbourg à la rencontre des Romanov. Au fond il regrette d'avoir réservé un pareil avenir, concurrent du sien, au tzar. 11 veut être le seul. Et tout de suite, il envoie à Madrid un projet de traité. Charles IV permettra le passage, par l'Espagne, à une armée française auxiliaire
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des troupes castillanes qui vont châtier le Portugal dissident du blocus continental. Si l'affaire réussit, cette armée s'étalera sur toute la péninsule, occupera la capitale, Cordoue, Séville et Cadix, sous prétexte d'assiéger Gibraltar. Maître du monde latin, le fils de Gênes tiendra la Méditerranée par la Dalmatie, Corfou, les Iles Ioniennes, la Sicile échues à sa chance déjà. Il ne faut pas que l'Egypte lui échappe. Et la possession de l'Egypte dépend de la Porte. Donc, malgré l'embrassade et le pacte de Tilsit, le Turc sera protégé contre les Russes. S'ils regimbent la série des duchés fondés depuis 1806, du Rhin à Varsovie, distribués à des parents, assurera la route des grenadiers vers Moscou.
Cette bizarre illusion s'empare du cerveau qui a dicté la paix d'Amiens, la paix de Presbourg. Immédiatement l'Anglais perce la naïveté du plan. Un émissaire, Wilson, délégué à Pétersbourg, avertit la société de l'impératrice douairière. Elle ferme ses portes au nez du général Savary. On s'efforce de dessiller les yeux d'Alexandre qui ne peut croire à tant de duplicité. Pourtant il charge un officier sévère et revêche, le comte Tolstoï, de le représenter à Paris. Sous allure de plaider la cause de la Prusse sacrifiée, saignée aux quatre veines, ce diplomate démêla le vrai des intentions françaises. En vain l'empereur l'abasourdit du son des trompes de chasse, du fracas des feux d'artifice, du retentissement des fêtes illuminant Saint Cloud, Rambouillet. Un jeudi. Napoléon, allongé dans une gondole vénitienne aux ornements somptueux, tire les oiseaux du canal. Chaque jour, il confère les duchés, les baronnies, les principats. Afin de Pavl Adam. — Disc. 3
faire respecter le blocus continental, Miollis occupe Livourne, puis Rome. Bernadotte pourchasse les Suédois dans l'île de Rugen. Junot s'avance en Portugal. Les Danois se donnent à la France pendant que les soldats d'Alexandre enlèvent la Finlande au successeur de Charles XII. Rien n'empêche Tolstoï d'affecter une passion pour M""® Récamier, de ne plus quitter cette personne propice aux menées de l'opposition. Obstinément, il réclame la Silésie pour le roi de Prusse. Napoléon propose qu'en échange le tzar abandonne ses prétentions sur la Moldavie et la Valachie ; car il veut maintenant pousser les Russes en Asie, les Autrichiens dans les Balkans, et rester seul en Europe centrale. De juillet 1807 à septembre 1808, ce sera la perpétuelle et sournoise tergiversation qui minera tout. Dicté par lui le 19 janvier 1808, à la suite d'une longue dépêche diplomatique, ce post-scriptum dénonce entièrement la duplicité de Napoléon : « La situation actuelle des choses convient à l'Empereur. Rien ne presse delà changer. Il nefautdoncpas accélérer la détermination du cabinet de Saint-Pétersbourg. Surtout si cette détermination ne devait pas être conforme aux vues de l'Empereur (accaparement de la Silésie contraire aux engagements de Tilsit). Cela s'appliquerait encore plus au partage de l'empire turc en Europe ; mesure que l'Empereur veut éloigner parce que, dans la circonstance actuelle, il ne pourrait se faire avec avantage pour lui. Vous devez donc chercher à gagner du temps, en y mettant assez d'art pour que ces délais ne soient pas désagréables à la Cour de Russie à laquelle vous ne pouvez trop faire entendre que la guerre avec l'Angleterre et
la paix à laquelle il faut la forcer doivent être le premier objet de l'attention et des efforts des deux empereurs. » Or, dès le g août 1807, Alexandre avait proposé à Londres sa médiation. Au milieu de l'automne, après le bombardement de Copenhague par la flotte britannique, il en était aux hostilités promises seulement pour le i^' décembre. La France n'avait rien entrepris auprès du Divan, sinon de laisser entendre que l'intervention de l'Autriche et de l'Angleterre empêcherait les Russes de persister en Moldavie et en Valachie. Napoléon faisait courir le bruit de son divorce, de son mariage avec une ande-duchesse. Et le 22 janvier, il conseillait à Metrnich de ne pas soufi'rir le tzar à Gonstantinople. C'était ]a félonie brutale, ignoble.
Même politique dans les aflaires d'Espagne. Notre ambassadeur à Madrid excite les ennemis de Godoï, de Charles IV et de la reine, pousse Ferdinand à déposséder son père, tandis que Napoléon aflecte de soutenir les vieux souverains et le favori, tandis qu'il laisse Murât annoncer la liberté en occupant les places fortes, sous couleur de marcher contre la garnison anglaise de Gibraltar. L'imbroglio devient tel que Murât se croit destiné, par l'Empereur, au trône de Madrid, que les Espagnols acceptent, au nom de Ferdinand, l'espoir d'une constitution, que Charles IV se proclame le lieutenant de Napoléon. Toute cette histoire aboutit à la journée du 2 mai. Il fallut ensanglanter Madrid faute de clarté. Bientôt, on dut envoyer Dupont vers Cordoue, puis contre toutes les provinces furieuses de voir leur junte suprême réclamer pour monarque Joseph Bonaparte à la
place de Ferdinand. Cette charade irrita les Espagnols. La populace devina des trahisons, et les éhtes une indécente raillerie. Elles appelèrent l'Anglais. L'insurrection gagna le total du pays. Joseph n'avait pu faire qu'une apparition à Madrid, bien que les ministres et les officiers de Charles IV l'eussent amené pompeusement. A la même heure, Napoléon exige d'Alexandre P"" une action près de la cour de Vienne afm qu'elle reconnaisse Joseph roi d'Espagne et Murât roi des Deux-Siciles. Les cours refusent et ricanent ; car, en Danemark même, les soldats espagnols enrôlés dans le corps de Bernadotte l'abandonnent et se font rapatrier par la flotte britannique. Cela n'empêche point Napoléon d'armer des escadres à Brest, Lorient, Toulon, Gorfou, de faire étudier la topographie de la Perse et la stratégie des Romains contre les Parthes, comme si l'Inde était à portée des lanciers de Poniatowski. Il faut que Junot soit isolé en Portugal, Dupont vaincu à Cintra, Sélim assassiné à Constantinople, et Joseph fugitif à Vittoria, pour que Napoléon consente enfin à fixer la date de l'entrevue complémentaire prévue par le traité de Tilsit, et oii sera discuté le résultat effectif, en Orient, de l'alliance franco-russe.
Le 27 septembre 1808, les deux empereurs s'embras sèrent dans la banlieue d'Erfurt ; mais ce n'étaient plus les confiances échangées sur le radeau du Niémen, Alexandre avait perdu son admiration pour le vainqueur de Fried land. Le tzar ne parla point de Constantinople. Il exiges seulement les mains libres en Moldavie et Valachie, soucieux d'accomplir le reste de la besogne loin du hâbleui qui lui jetait aux yeux la poudre du théâtre françai
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transporté là^ sonore sous le cothurne tragique. Uniquement pour la galerie, les deux Césars se serrèrent la main après le vers célèbre :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
Le grand homme, qui s'était fait offrir en mariage la grande-duchesse Catherine Pa\Ylovna, s'amusait au rôle de l'indifférent. Il goûtait du plaisir à marquer sa force devant les rois qui formaient parterre aux côtés des deux arbitres de l'Europe. Vexé de cela, vexé de consentir à la forme secrète de la clause pour l'affirmation de la Russie maîtresse en Finlande et dans les Principautés danubiennes, Alexandre se dérobait à la promesse de contraindre, par un ultimatum, l'Autriche qui ne voulait pas reconnaître les rois Joseph et Murât. Le ministre des Habsbourg profita de la défiance mutuelle. Il sut de Talleyrand lui-même qu'Alexandre n'irait point jusqu'au bout. Le i4 octobre, les deux Césars se séparèrent tristes et défiants malgré les démonstrations. Le rêve de Tilsit s'était évanoui. Vienne réclamait à Londres des subsides afin d'ouvrir la campagne de 1809.
L'individualisme de Napoléon gâcha l'effet de ses talents. Détrôner les rois, en créer d'autres, et soi-même devenir le roi des rois, le souverain des souverains, en gardant Alexandre allié par les promesses dont l'Autriche avertie empêcherait la réalisation ; être le seul géant de l'Europe : c'est là désormais le vœu fol qui mènera l'homme de Brumaire à Moscou pendant que les Espagnols délivrés s'adapteront la constitution française et libérale de 1791. Et l'Europe applaudira ce peuple
qu'imitera toute la Russie de 1812, toute l'Allemagne de 181 3, toute la ruée des nations jadis confiantes dans les principes du drapeau tricolore, ensuite excédées par la tromperie du « Robespierre à cheval ». N'avait-il pas dit à son entourage après l'union avec Marie-Louise d'Autriche : « Notre oncle, le roi Louis XVL »
Entre l'heure de Tilsit et l'heure d'Erfurt, la France a tenu, dans les mains de son empereur, la possibilité d'établir à son profit, comme au profit de la Russie, l'équilibre définitif et pacificateur du monde. A seconder les vues historiques des tzars sur Gonstantinople et la réintégration de l'Eglise orthodoxe dans Sainte-Sophie, les deux empires d'Orient et d'Occident ressuscitaient. Entre eux, l'empire central et germanique se fût concentré sous le sceptre des Habsbourg fatalement dociles et d'ailleurs riches. Nos aïeux n'eussent point pleuré sur le désastre de Waterloo, ni nos pères sur celui de Sedan. Affranchis du féodalisme germanique, dotés alors des constitutions qu'ils possèdent maintenant, les peuples eussent gardé, pour la France encyclopédiste, cet amour que Gœthe manifestait à Napoléon, le lendemain d'Iéna.
Par un concours de circonstances extraordinaires un homme eut le pouvoir d'objectiver cette conception qui avait été la sienne. Autour de lui ses collaborateurs et ses maîtres, Fouché, Talleyrand l'avertissaient de sa chance, lui prédisaient les fautes. Les hommes de Brumaire rappelaient à Napoléon les engagements de Bonaparte. Les hommes de Brumaire ne pardonnèrent point à leur élu son individualisme oublieux de la nation. A Erfurt Talleyrand demandait qu'on les débarrassât du grand
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homme. Il prévoyait trop les revers de 1812, et les catastrophes de 181 4. Réconciliés depuis les folies de la guerre d'Espagne, Talleyrand et Fouché avaient osé dire après un grand dîner, devant les convives au jeu : « C'est un insensé qui met le feu partout. Il agite l'Europe entière et il finira par bouleverser la France. Il faut en finir ! »
Dès le gala d'Erfurt, Talleyrand devina la chute du colosse, et la Restauration certaine des Rourbons. Il travailla en conséquence.
En 1809, après la défaite d'Essling, sous prétexte de couvrir les Flandres menacées par le débarquement des Anglais dans l'île de Walcheren, Fouché mobihse les gardes nationales. Il appelle Rernadotte à prendre le commandement, afin de préparer un successeur. Dès 1810, les loges obligent le prince régent de Suède à se démettre en faveur du même général, couronné bientôt, et mis en cette position de rival qu'Alexandre faillit consacrer lors de son entrée dans Paris, à la tête des alliés.
C'est l'œuvre ébauchée à Tilsit, que la Troisième République reprit, comme un legs de la Première. A cette glorieuse idée, l'Europe depuis trente ans doit la paix contemporaine, malgré la puissance expansive de l'empire germanique aUié de la maison d'Autriche, comme Richeheu l'avait craint.
A chanter Tor du fleuve qui sépare les nations germaniques et latines, à ressusciter la légende médiévale, Wagner fut bon prophète. L'épée de Siegfried n'a pas en vain ébloui, quinze cents ans, les riverains des eaux qui colportèrent, de la Province romaine au pays des Bataves, jadis, les objets offerts en échange de l'ambre, de l'étain, et qui, maintenant, colportent les produits des usines w^estphaliennes destinés aux Amériques, aux Asies. Le héros du Nord a maîtrisé les Nibelungen. Il a fini de les associer à sa force. Il a séduit les nains alchimistes après les avoir vaincus. Les flots verts où la Lorelei baigna sa chevelure pour la perdition des orpailleurs cupides, ces flots coulent plus mélodieusement sous la carène des navires aux trésors innombrables. L'or du Rhin est aux mains des fils que conçut le dompteur de Briinnhilde récalcitrante. Et c'est la conclusion réelle du poème orchestré par Wagner que Jules Huret nous exposa dans ses livres étonnants.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, notre littérature s'inquiéta beaucoup plus des individus que des peuples. Le
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fameux psychologue disséquait une seule âme, deux ou trois, s'il osait. L'historien n'accordait son attention qu'au monarque, au généralissime, parfois au chancelier. Personne n'entrevoyait encore l'immense intérêt contenu dans l'interpsychologie des élites et des castes. Michelet, Taine et Albert Sorel inaugurèrent le genre d'études que poursuivirent Flaubert à propos des armées combattant pour la possession de Carthage, Tolstoï à propos de Guerre et Paix, Zola même à propos des foules ouvrières et rurales. A l'œuvre de ces grands précurseurs Jules Huret ajoute une contribution tout autre par la forme, toute pareille par l'attrait. Il nous a montré les États-Unis en fièvre de création. Voici l'Allemagne en triomphe économique et militaire. Du laboratoire où les savants à lunettes combinent des mélanges bizarres est sorti le talisman qui suscita l'industrie germanique. Assuré par les fortunes acquises, l'impôt entretient ces bataillons en ligne sur l'échiquier des diplomates, et qui vouent au négoce de Hambourg la clientèle des cinq parties du monde, sans permettre l'ingérence concurrente dans les régions, comme le Maroc, où Sem, Cham et Japhet achètent. Le professeur en us dont nous nous moquâmes a singulièrement agrandi l'influence du conquérant.
Si le soldat latin fut, en 1870, vaincu par l'instituteur prussien, on peut dire que le marchand latin sera, vers 1910, ruiné par le professeur allemand. Né sur les bords de la Méditerranée, dans les Tyr, les Carthage, les Alexandrie, les Phocée, les Byzance, les Venise, tout le génie du commerce émigré dans les comptoirs de Londres, de NeAV-York et de Hambourg. Et l'art issu de
cette richesse florit autour des filles de Munich ou de Hanovre qui commencent à rehausser leur prestige par quelque toilette évocatrice de la vieille Allemagne, grâce aux ressources de l'esthétique.
Sous un chapeau plat de courbes parfaites en paille lie de vin ceinte de foulard violet, une figure de vierge était noble entre ses bandeaux, parmi sa famille de Teutons balourds et fagotés, certain jour, sur le lac Léman : je me la rappelle. Au soleil un vol de mouettes étincelait, chavirait, entourait le bateau. Silhouette un peu longue dans le corsage de linon et la jupe à larges bretelles, cette enfant fut le centre du paysage que composaient la neige des cimes lointaines, le chaos de l'alpe forestière, l'émeraude fluide et mobile des eaux, les villes suisses couronnées par l'or des enseignes. A cette gracieuse créature, à ses bras de marbre nu, la vulgarité des touristes, inconsciemment, dédiait ses apparences de gnomes, de Nibelungen soumis. N'était-ce pas le symbole de l'Allemagne future : une beauté née de la victoire, de la science et de la richesse, une beauté telle que cette souple adolescente si merveilleuse par le mariage de trois nuances, par le culte de ses lignes corporelles, par le rite de ses attitudes harmonieuses ? Entre les Siegfrieds ensanglantés et les Nibelungen forgerons, l'Eva des Maîtres Chanteurs se réforme. Demain elle sera digne peut-être de celles que M"* de Staël admirait, sujettes de la coquette et malheureuse Louise de Prusse, trop humiliée par Napoléon dans le pauvre moulin de Tilsit, il y a quelque cent ans.
Jules Huret nous a dit la profusion de fleurs, d'arbres, de jardins, dépares habillant d'une fête quotidienne les
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cités de la nouvelle Allemagne qui furent construites avec le crédit des fabriques aux chimies complexes. Le pays dégage ce parfum de corolles saines. Il est tout lumineux de ces couleurs, de ces verdures au soleil, bien qu'il supporte plutôt la gloire des Nibelungen et de leurs enclumes retentissantes, celle de la Lorelei et de ses eaux charriant les cargaisons précieuses ou teignant, mêlés aux élixirs des cornues, les tissus dont se parent les races diverses de la planète.
Sans avoir abrité Berthelot ni Chevreul, les laboratoires se sont là développés en usines rapidement. Aujourd'hui, chaque groupe d'ateliers, de mines, de hauts fourneaux se concentre autour d'un bâtiment où les « Doctors » guettent l'élaboration des substances mises dans les flacons à tubulures, sous les cloches pneumatiques, au milieu du four électrique. Le savant et le marchand scellent leur connivence. Loin de se railler ou de se mépriser mutuellement, comme chez nous, ils s'aident. Et leur association élargit la grandeur de leur peuple. Fructueuse endémie, cette sociabilité gagne toutes les castes productrices. Réduisant les frais généraux, maintenant les tarifs, couvrant le globe de commis voyageurs, se gardant de toute majoration afin de ne pas lasser la clientèle, et de toute diminution afin de ne pas amoindrir les salaires, consolidant le crédit entre les banques, les fournisseurs, les industriels disciplinés, cette intelligence des syndicats et des cartels démontre l'omnipotence de la solidarité pour régir le négoce du globe.
Tandis que notre individualisme latin désagrège nos forces, tandis que l'économie entrave nos meilleures
initiatives, tandis que la haine des rivalités nuit le plus à nos entreprises particulières, rAllemamd « cet ancien contremaître devenu patron » et qui s'endette pour améliorer son outillage, nous enseigne les principes efficaces du succès.
A lire la puissante synthèse de Jules Huret, il semble que ces gens, par quelque magie, nous endormirent vingt-cinq ans, et travaillèrent avec frénésie pendant ce sommeil incompréhensible. Défiants, jaloux et vaniteux, nous ne voulons rien apprendre au réveil.
Il y a peu de temps, l'automobilisme se développait ici prodigieusement. Un trust des constructeurs eût obtenu du public les millions utiles pour satisfaire vite aux commandes, pour établir des succursales en tous pays, pour conserver une indéniable suprématie. Il n'en fut pas question. Les constructeurs demeurèrent isolés. Même ils s'accusent et se dénigrent en public. Inutilement l'élite de nos élites, la première, met en marche l'automobile, le submersible, le dirigeable. Nulle communion n'agglomère les capitalistes pour tirer de ces magies le profit légitime. Chacun œuvre pour soi, dans son coin, avec le désir d'humilier l'émule. L'individualisme tue la France.
Je supplie tous nos industriels, tous nos financiers d'approfondir l'œuvre de Jules Huret. C'est le salut de leur avenir qu'ils y pourront apprendre. S'introduire, avec ce voyageur émérite, chez le « Roi de Westphalie», M. ïhyssen, directeur de vingt-cinq mille ouvriers métallurgistes ; se complaire dans les syndicats de la Houille et de l'Acier ; s'y instruire ; savoir comment ils
?e fondèrent, et quelles amendes consenties punissent les infractions au contrat ; constater que le Russe leur achète des canons avec l'argent de nos rentiers, et que rÉtat prussien s'immisce, trusteur à son tour, dans les compagnies avant de les transformer en services d'Etat ; admirer la confiance des banques et l'extension très féconde du crédit ; compter quels totaux de bénéfices nets détermine un gain très petit sur chaque transaction pour cela multipliée parmi les acheteurs contents ; s'initier aux péripéties de la concurrence entre Crefeld et Lyon, aux moyens employés par les cartels afin de limiter la surproduction, de décourager l'importateur, de contraindre, par delà l'Océan, Pittsburg à respecter l'avis de Diisseldorf ; s'assurer que le tarif moyen autorise les salaires suffisants, et que le rabais entraîne les grèves ; se persuader de l'excellence d'une méthode qui vient d'aboutir au Syndicat international de Londres : ce seront les moindres avantages de cette lecture.
En voici d'autres. Jules Huret n'a point rendu visite à ces opulents Nibelungen sans les interroger, chacun, sur les causes de l'infériorité française. Ils déclarèrent ensemble que notre retard économique se doit imputer à notre lâcheté devant le risque pécuniaire, à notre économie peureuse, à notre dédain du progrès personnel, à la timidité du capitaliste qui s'empresse de retirer ses fonds dès la hausse, à notre irrésistible envie d'établir de gros prix sur un petit nombre de ventes, malgré l'exemple des Etats-Unis et les maximes des économistes, à notre obligation de rémunérer trop la main-d'œuvre parce que nous marchandons ou nous refusons l'assistance, les
assurances, les retraites, le logement hygiénique, les distractions des casinos ouvriers, des bibliothèques et jeux sportifs. Dans Offenbach, le caissier de la manufacture où l'on crée « l'article de Paris » paye trente-six francs le travail qui nous coûte cinquante. La différence des chiffres exclut nos produits des marchés communs, du nôtre même. Car nos grands magasins de la capitale adressent leurs commandes aux administrateurs d'Offenbach. Ainsi notre patron se ruine ou végète. Ainsi notre prolétariat souffre. Il en est de même s'il s'agit de machines à imprimer, etc. Nous manquons de cœur à l'égard de l'ouvrier. Gela nous vaut un socialisme emphatique au lieu de socialismes logiciens. Et ses diatribes nous rançonnent.
Pénibles constats pour notre patrie où le commerce règne politiquement, alors qu'en Allemagne la caste militaire, la caste noble et la caste universitaire prédominent. Selon l'enseignement de Sully nos ministres accordent au marchand le pas sur tous les autres citoyens. Or nous n'avons ici ni Krupp ni Thyssen. En Amérique comme en Allemagne nos commerçants font sourire les trusteurs. Et si notre élite de savants, d'artistes n'inspirait encore le respect, peu du prestige ancien demeurerait aux plis de notre pavillon. Le vingtième siècle sera le siècle économiste. Seule la richesse fait la maîtrise puisqu'elle procure les flottes et les armées, arguments des diplomates. A cette heure nous paraissons les prêteurs des peuples. Mais grâce à ces avances nos créanciers deviennent les plus forts ; et ils menacent assez brutalement.
Ces problèmes vitaux de notre pays, Jules Huret les pose avec une verve et une sûreté inimaginables tout en déroulant de page en page le panorama pittoresque de l'Allemagne ancienne et nouvelle, tout en construisant, de phrase en phrase, le type de notre rival : cet homme travailleur et gourmand, large d'épaules comme de joues, balafré par la rapière des duels puérils, aimant l'obéissance, la police, son empereur, la nature, l'exactitude, le luxe de bazar et la « confiserie artistique » . Tandis que nous grognons il est content.
Il est content. Cet adjectif caractérise au mieux l'état du Siegfried contemporain. Il se prélasse dans le fauteuil usé de Leibniz qu'on montre à Hanovre, en savourant l'optimisme de «l'Harmonie Préétablie >>. Et ce contentement procède de sa confiance en sa vigueur qui fut redoutable à Brûnnhilde, à Varus, aux Napoléons.
Il faut lire, puis méditer avec ardeur le livre de Jules Huret, comme le fait, paraît-il, l'empereur Guillaume II. C'est l'œuvre d'un maître expert dans l'art de comprendre l'esprit des élites et des peuples, ainsi que d'autres le sont dans l'art de comprendre les passions des individus et des couples. Son enquête sur la littérature nous avait prédit l'avenir intellectuel de nos races. L'enquête sur le socialisme nous avait appris les valeurs réelles du Travail et du Capital partout en querelle. L'enquête sur les Yankees nous enseigna la précellence de l'efifort économique. L'enquête sur l'Allemagne nous découvre les causes d'une force qui peut faire, quelque jour, notre faiblesse définitive, puis se substituer, en Occident, à l'antique influence de la civilisation méditerranéenne.
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Ce sera l'honneur de cet écrivain que d'avoir étudié les grands phénomènes de l'humanité en évolution, et cela sans pédanterie, avec l'humeur du touriste qui s'attarde aux spectacles de la rue, qui sait voir la vie des êtres et des énergies, qui devine leurs mœurs, leurs sincérités, leurs hypocrisies, qui les montre impartialement au cours de chapitres tragiques comme celui sur les duels d'étudiants, com'iques comme ceux sur la pudeur et le goût, subtils comme ceux sur l'Empereur, son oncle d'Angleterre et la famille régnante, perspicaces comme celui consacré à la similitude du caractère allemand et du caractère américain. Ces diverses synthèses me semblent quelques expressions très heureuses du génie que Taine instaura dans les Lettres en dévoilant les origines de la France contemporaine.