‹ Les disciplines de la FranceChapitre 8 sur 20 · LA RECHERCHE DE L'OR · texte numérisé non relu

LA RECHERCHE DE L'OR

Des personnes avisées laissent entendre que l'Allemagne, à son tour, connaîtra les déboires financiers dont les Yankees soufiTrirent. Avec angoisse, paraît-il, on attend à Berlin les échéances des bons du Trésor qui se trouvent entre des mains françaises. L'or manque pour faire face à l'engagement. En effet, les banques d'outre- Rhin aidèrent mille industries à se développer. L'admirable discipline prussienne, sur un mot d'ordre, contraignit, dix ans, les Sociétés de crédit à secourir, par un escompte généreux des traites, les entreprises naissantes, à seconder les œuvres téméraires, à retarder les faillites et les liquidations fâcheuses. Aujourd'hui, les disponibilités font défaut ; du moins on ne les confie plus à l'industrie ni aux banques. Beaucoup plus de papier que d'argent nourrit la circulation de la richesse nationale. On comptait que les affaires gagneraient assez pour remettre des espèces dans les coffres-forts à la place des traites. Il n'en est rien. Les conseils d'administration préparent sans allégresse les payements prochains. Les capitaux se dérobent. La main-d'œuvre ouvrière absorbe l'argent, le

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dissémine, le répartit dans les boutiques du petit commerce. Les thésauriseurs cachent leur épargne ou la placent à l'étranger. L'acquisition des matières exotiques utiles à l'industrie exigea des exportations de numéraire. On a dépensé considérablement. Faute de débouchés nombreux pour les produits d'une fabrication trop intense, on n'encaisse pas suffisamment. Le papiei^ de commerce renouvelable se substitue à l'argent évanoui. Déjà, pendant la crise américaine, c'est à Berlin que la tension monétaire détermina le taux le plus élevé de l'escompte. Quand la crise sévira dans Essen et dans Francfort, l'aventure sera infiniment désagréable, parce que toutes les catégories de négociants, toutes les classes industrielles, et non une ou deux, comme à New- York, se trouveront prises dans la débâcle.

Le métal prestigieux, l'essence de soleil espérée par le savoir des alchimistes autrefois, n'abonde pas. A la surface du monde pourtant s'évertuent les prospecteurs, les orpailleurs et les piocheurs de quartz. Lorsque, après 1870, le rendement aurifère de la Californie eut baissé, les découvertes de filons au Transvaal inaugurèrent, dès 1891, un relèvement des chiffres d'extraction. De 1901 à 1906, la planète a presque doublé son excrétion d'or. Néanmoins, les mines s'épuisent ; et, comme le remarquent judicieusement les écrivains de la Revue financière, il importe à l'activité humaine d'ouvrir quelques nouveaux champs de quartz. Notre empire colonial très étendu offre certaines chances de subvenir au besoin universel de monnaie, et d'éviter ainsi les crises presque toujours artificielles si funestes aux élites créatrices de forces, Arti-

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ficielles, car, en Amérique, par exemple, tous les automnes, lorsque le cultivateur a payé les moissonneurs et le transport de la récolte soit dans les ports, soit dans les marchés intérieurs, il ne lui reste plus d'argent; mais sa récolte est là, si la monnaie se cache dans la poche des ouvriers, dans les tiroirs des détaillants et dans la caisse des Compagnies de chemins de fer. Or, celles-ci, le plus souvent, ont engagé leur recette à l'avance pour des spéculations, en sorte que le métal libérateur ne s'attarde guère au siège social. Versé dans des banques, il sert de garantie à des transactions énormes, ou bien il paye les rachats, en sous-main, des valeurs dont il convient d'assurer la hausse. C'est pourquoi, aux États-Unis, il n'y a point d'or en septembre ; c'est pourquoi chacun veut escompter ses traites ; c'est pourquoi les banques, dépourvues devant cette aSluence d'effets, augmentent le loyer de l'avance qu'il leur faut emprunter ellesmêmes à Londres. Il n'y a pas d'or, mais il y a la valeur de l'or, c'est-à-dire la récolte. Ainsi la crise est artificielle. Elle ne correspond pas à une diminution réelle de la richesse. Envoyer de l'or à New-York, en août, ce serait donc rendre de grands services à l'humanité tout entière. Les prospecteurs heureux épargneraient bien des ruines injustes, puisque le resserrement monétaire suscité en Europe par le krach et les emprunts de New-York troubla les banques égyptiennes mêmes. Une crise s'ensuivit au Caire, où de nombreuses Compagnies, fondées pour la fructueuse exploitation du domaine agricole, avaient fini par spéculer sur les terrains de la ville et de la banlieue. Perdant tout à coup leur crédit, elles ne purent continuer

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les constructions, ni même effectuer les versements promis à terme pour Tachât du sol. Maintes combinaisons savantes s'effondrèrent. Des actions furent incontinent dépréciées. De l'Amérique à l'Afrique, la catastrophe se propagea. Quelquesjetons d'or importés à temps dans Wall Street eussent permis de conjurer ce fléau, ces ruines, ces chômages, ces détresses et ces chagrins.

Extraire de l'or, c'est restreindre un peu la douleur humaine. On ne saurait trop louer ceux d'entre nous qui s'efforcent de faire rendre à nos terres lointaines le métal libérateur enfoui dans le secret des alluvions. En Guinée, plusieurs sociétés entreprennent des recherches qu'on espère aussi fructueuses que celles de la Compagnie Suberbie, à Madagascar. En Guyane, la Compagnie Gérard- Dufour a installé des établissements qui sont le modèle de ce genre d'entreprises. Au prix de grosses peines et de quelques millions, des dragues ont été importées làbas, ajustées avec le secours d'ouvriers européens. Le cours d'une rivière a été rectifié, la navigation assurée par le bateau à vapeur, un chemin de fer construit. Dans cette nature luxuriante et mal peuplée, la machine remplace le travail de l'homme. Par les œuvres de la science complexe, puissante et bienfaitrice, surtout, le génie du civilisé peut, multipliant les jetons d'or, supprimer la plupart des crises néfastes aux négociants comme aux ouvriers de l'industrie que la faillite des sociétés, la fermeture des usines et l'interruption des travaux condamnent à la misère. Les destins du riche et du pauvre sont plus étroitement liés que l'un et l'autre ne le pensent.

Outre ces avantages immédiats, la recherche du métal

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prestigieux provoque dans les pays qu'il élut toute une vie fervente. Les Ailles surgissent à proximité des gisements. Qui ne se rappelle le prompt développement de Dawson-City, dans les glaces du Klondike? Qui ne sait la génération spontanée de Johannesburg, de Mafeking? Une trouvaille de diamants au pied du Colesberg-Kopje détermina la fondation de Kimberley. Et là s'est formée l'élite dont Cecil Rhodes fut le héros, dont l'impérialisme anglais fut la doctrine. Doctrine aux conséquences historiques. Elle change, à cette heure, la politique du monde. Elle a promu les Japonais au premier rang des nations redoutables pour dresser, en Extrême-Orient, une armée néfaste aux anciens ennemis de la Grande-Bretagne, aux Russes alors trop avancés vers la frontière septentrionale des Indes. Autour de quelques diamants bruts une force s'est constituée, purement spirituelle d'abord, aujourd'hui matérielle et omnipotente, presque reine sur la planète, et chantée par la littérature des Rudyard Kypling. En moins de quarante ans, cette idée évolua jusqu'à se corporifier dans le programme de M. Chamberlain et des conservateurs anglais. Si considérables sont les intérêts que les matières précieuses évoquent, lorsque des prospecteurs de génie remuent un sol pour les mettre à nu, édifient des machines pour les traiter, métamorphosent une région pour transporter les quartz, appellent dans leurs chantiers les intelligences des mécaniciens, et la vigueur des manœuvres !

Exaspérés par la famine, les Chinois pauvres des deux Kouangs se révoltent sans cesse. Les vice-rois de ces provinces voient leurs troupes battues par les insurgés,

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les plantations ravagées, les villes détruites. Ils sont aux abois. Par chance les bras manquent sur les claims du Transvaal. Un jour, des Anglais proposèrent aux bandes victorieuses un salaire si elles voulaient, dans les mines du Rand, remplacer le Cafre paresseux, philosophe et fugace. Avec enthousiasme, les rebelles acceptèrent. Ils signèrent les contrats d'embauché. Ils traversèrent les océans. Parvenus en Afrique, ils se soumirent à une règle dure. Elle les parquait autour de la mine ; elle leur interdisait l'emploi de leur épargne dans le commerce ; elle les réduisait à une sorte de servitude consentie afin que les négociants de race blanche n'eussent point à redouter la concurrence de l'Asiatique. Pourtant ceux-ci ne s'estimèrent pas rassurés. Affectant la générosité, ils protestèrent contre l'esclavage de ces jaunes, esclavage indigne de leur patrie anglaise. A cet appel, les Sociétés philanthropiques s'agitèrent dans Londres. Quand le ministère Chamberlain tomba, le cabinet libéral fit embarquer les Chinois du Rand. De nouveau, les deux Kouangs sont menacés parles coolies faméliques. Des révolutions vont ensanglanter ces provinces. L'extraction du métal africain leur avait garanti la paix outre le pain de leurs pauvres. Le pillage gagne les régions limitrophes de notre Tonkin. Paris doit envoyer des renforts. Notre budget s'accroît en dépenses. Louons les chercheurs d'or. Ils font souvent l'aise des peuples.

Dès que feu Campbell-Bannerman eut, dans la Chambre des communes, offert de soumettre à la Conférence de la Haye un vœu pour la limitation des armements européens, tous les journalistes d'Allemagne s'émurent. Les uns composèrent des notes diplomatiques et savantes. Elles indiquaient le temps extrêmement long nécessaire, tout d'abord, à l'étude sérieuse du problème. Les autres usèrent d'ironie ; quelques-uns de fougue. Tel assura que cinq millions d'hommes pouvaient être levés par l'Empire incontinent. Ils sauraient rompre les mailles du filet que l'Angleterre, par ses ententes avec la France, le Japon et la Russie, essaie de tendre autour de l'aigle germanique. Beaucoup dénoncèrent une manœuvre de ces quatre puissances pour amoindrir, au mois de juin 1907, dans la capitale hollandaise, la suprématie très évidente de la nation sentimentale, idéaliste, musicienne, négociante et belUqueuse dont Gœthe exprima le génie, Kant la raison, Wagner le sentiment, et Nietzsche le caractère. Enorgueillie par le succès d'Algésiras, la coalition des peuples secondaires cerne la race des Surhommes. Ne faut-il pas que, sur la

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frontière des Alpes, l'Autriche renforce ses garnisons, double ses lignes stratégiques, afin d'obvier à une attaque possible de l'Italie débauchée par les agents du Foreign Office, puis trop ambitieuse dans les Balkans ? Ne faut-il pas que les émissaires de Berlin réveillent, tant au Maroc qu'en Egypte, les haines rehgieuses de l'Islam afin d'occuper, en Afrique, ceux de l'Entente cordiale, et les détourner de nuire à l'expansion des Hohenzollern ? Ne fallut-il pas dissoudre le Reichstag sur une question de nationalisme militaire, et montrer ainsi au monde l'assentiment général des Teutons en faveur d'un prince qui les veut armés, formidables, prêts à fouler l'ennemi sous les sabots de leurs escadrons ?

Car cet appel au sentiment de la patrie, appel subit, injustifié par les circonstances de l'intérieur, fut moins une manière de réduire l'influence révolutionnaire que de prouver la communion parfaite entre le corps social et sa tête couronnée pour toutes choses défensives et offensives. Autant que savent le pressentir certaines personnes très bien placées, Guillaume II rêve de former les Etats-Unis d'Europe, sinon nominalement, du moins effectivement ; et cela sous le geste impérial. Il souhaite qu'intimidés par les légions de l'Allemagne et de l'Autriche, les autres républiques, royaumes et empires prennent coutume, peu à peu, de suivre les conseils de Berlin, sans présenter d'objections opiniâtres. Ce consentement serait d'abord obtenu devant les problèmes de l'expansion coloniale, puis devant les problèmes économiques propres au vieux continent. Et cela sans guerre. Sincèrement, le maître de Potsdam réprouve le conflit sanglant. C'est de la menace

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seule que lui-même, ses ministres et ses journalistes attendent le résultat glorieux d'un tel espoir. Une première tentative fut essayée lorsque se précisèrent nos vues françaises sur le Maroc. La conférence d'Algésiras mit le holà. Échec. Mais il n'en demeure pas moins évident que le pays de Fez échappe à notre protectorat virtuel. D'autre part, les sacrifices assumés par le commerce allemand pour nous enlever, en deux ans, à force de crédit, le tiers au moins de notre clientèle espagnole, nous révèlent une violente envie d'acquérir à tout prix mille amitiés solides parmi les boutiquiers de la péninsule ibérique, parmi leurs familles et leurs employés. Aussi l'opinion delà rue aux miradors deviendra bientôt l'auxiliaire des banques prussiennes, westphaliennes et bavaroises, détentrices des traites, dispensatrices des protêts ou des renouvellements. Nul doute que Figaro ne rechigne devant une alliance entre ses maîtres de l'Escurial et nos maladroits du Parlement qui ruinent, par des exigences douanières inopportunes, l'exportateur basque et catalan. La politique du commis voyageur allemand, par toute l'Espagne, nous avertit d'un complot néfaste pour notre ferme espoir de convertir entièrement Madrid et Barcelone à nos desseins d'expansion algérienne vers l'Ouest. A Tanger les colons espagnols haïssent les nôtres. Les Gaudissarts de Brème et de Stuttgart entravent rapidement notre action.

Si, par ces moyens, Guillaume II réussit à refouler définitivement nos troupes et nos caravanes dans la province oranaise, il aura gagné la première manche d'une partie qui lui vaudra d'être, avant quelques années, l'empereur de l'Europe.

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Titre qu'il ne portera pas lui-même, apparemment, mais que son fils pourra, quelque jour, s'arroger, si les quatre-vingts millions de Germains ne trouvent pas, devant eux, quatre-vingts millions de Latins unis.

A cette cohésion, l'Anglais travaille de son mieux. Une grosse difficulté s'oppose au mariage des nations latines : l'identité de leurs productions agraires les fait rivales. Un quart des cultivateurs français vit du trafic des vins. De ses députés cette multitude exige l'interdiction du marché national aux liquides concurrents que fabriquent les vignerons des patries voisines. De même pour les froments d'Italie, pour le bétail d'Espagne. Et, comme le député se préoccupe de garder son mandat plutôt que d'affermir l'équilibre des forces européennes dont il se soucie mal, il refuse toute concession de son protectionnisme funeste aux destins de la France. Or, peut-on demander alliance à qui l'on affame ? En Espagne comme en Italie, nous ne comptons de sympathies que parmi les sectes radicales et socialistes politiquement séduites par notre système républicain, que parmi l'élite littéraire, artistique et universitaire, seule capable de percevoir l'unité de l'esprit latin en nos trois séries de cervelles façonnées par le goût et la loi de Rome depuis vingt siècles. Les masses, les aristocraties, les partis du centre ne nous aiment guère, et tendent plus volontiers la main au Teuton. Crispi nous le démontra, puis ses successeurs en adhérant à la Triplice. Néanmoins, quand elle voulut fortifier, au Monténégro comme en Bulgarie, les zélateurs hostiles aux vues de l'Autriche sur Constantinople, la Russie facilita l'ingérence des Italiens dans les affaires de Macédoine. A

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Salonique, les Latins rongent Tinfluence viennoise. Et c'est là que commence la déchirure qui pourra gagner tout le parchemin signé jadis par Bismarck et Crispi.

L'Allemand de Berlin s'étant affirmé le frère de l'Allemand de Vienne, lorsqu'en 1878 ils arrêtèrent par une note diplomatique les troupes russes arrivées aux portes de Byzance, force fut aux tzars de considérer comme adversaires de l'orthodoxie ces défenseurs inopinés de l'Islam vaincu.

La Duplice naquit de cela. Cause suffisante pour subsister en dépit de toutes les divergences, de toutes les brouilles, de toutes les discussions passagères, de toutes les incartades. Récemment un nouveau motif s'est joint. Les progrès des Russes à Téhéran et ailleurs avaient incité les Anglais des Lides à démontrer leur force maritime dans le golfe Persique pour faire agréer leurs désirs commerciaux par les vizirs du shah. A la suite de cette manifestation qui promettait la reprise de la rivalité entre l'Ours et la Baleine, en Asie, une entente fut conclue attribuant à la finance anglo-russe le monopole des emprunts de l'Iran. Là-dessus, une banque allemande vint s'installer dans le pays. Elle manœuvra si bien qu'à l'avènement du nouveau monarque, les mollahs réclamèrent une constitution, l'obtinrent, siégèrent en un parlement dont les votes retirèrent le monopole des emprunts étrangers aux Anglais et aux Russes pour l'offrir à des Persans, hommes de paille du comptoir berlinois.

Les financiers de Londres et de Pétersbourg, qui s'attribuaient déjà les bénéfices prochains de la mise en valeur, par l'argent, de la terre consacrée à Ormuzd, goû-

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tèrent peu la farce. L'irritation fut grande au Foreign Office. Et la colère serra tout à coup les noeuds d'une combinaison encore lâche et flottante. Les Anglais intervinrent auprès du mikado pour qu'il voulût interpréter, dans un sens large, les avantages laissés au vaincu de Moukden par le traité de Portsmouth. En sorte que s'ébauchait une manière de quadruple entente. Depuis, le tzar avec Edouard VII l'ont définie à Reval. C'est contre cette préparation du nouvel équilibre que s'insurgent les journalistes allemands. Ils répètent à l'envi que feu Campbell-Bannerman, en proposant à la conférence de La Haye la limitation des armements contre le gré de Berlin et de Vienne, inaugura une campagne destinée à contraindre l'empire des Hohenzollern. Aussi la « Neue Politische Gorrespondenz », officieuse, a-t-elle publié un article sensationnel, pour rappeler que le commerce de l'Angleterre doit, ou bien céder une partie de sa clientèle au commis voyageur allemand, ou bien essayer de détruire cet émule par le moyen d'une guerre. Auquel cas les armées françaises de l'Entente Cordiale, sûres de l'alliance russe, soutiendraient l'attaque de la flotte britannique. L'officieuse Novoie Vremiale confirme en septembre 1908.

De fait, les Anglais positifs calculent de cette manière. Ils estiment que si les usiniers de Westphalie, de Silésie ^ et de Bavière continuent à supplanter, sur les marchés du monde, la production de la Grande-Bretagne, ce sera la ruine partielle et momentanée de plusieurs régions industrielles, comme celle de la Clyde. Des faillites surviendront. Des ouvriers subiront le chômage et la famine.

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Un million de travailleurs anglais pâtira dans la pire détresse. Ne vaut-il pas mieux risquer le sacrifice de cent mille soldats et marins pour sauver €6 million de braves gens, à coups de canon, en détruisant la marine marchande, les ports et la richesse d'ailleurs précaire du négoce concurrent ? D'autre part, si cette ruine peut être aggravée par l'intrusion des armées russes et françaises, des escadres nippones dans le conflit, il y aura longtemps de l'aie et du beefsteack sur la table du prolétaire anglais, avec beaucoup de beurre sur les tartines des babys. Voilà pourquoi la « Neue Politische Gorrespondenz » ne craignit pas d'imprimer la menace : « Si la France veut tirer les marrons du feu pour l'Angleterre, nous aurons soin d'attiser la fournaise. » En même temps, la « Suddeutsche Reichs -Gorrespondenz » protestait contre l'opinion de Londres imprimant que la flotte de Kiel était l'arme propre à rendre dociles le Danemark, la Hollande et la Belgique, lorsque les banques germaniques exigeront des transports à prix réduits pour les marchandises de l'Elbe et du Rhin gagnant les ports de Rotterdam, d'Anvers.

Au jeste l'exemple de ce que soufi"re la Belgique est un avertissement pour l'Angleterre. Sur Ixi hauts fourneaux II sont éteints. Les petits usines chôment. Les prix ne rémunèrent plus parce que l'Allemagne métallurgiste, ayant surproduit, jette sur le marché Brabançon des vingt mille tonnes d'acier au rabais. Mêmes appréhensions dans les mines parce que l'Allemagne concurrente oblige les charbonnages de Mons à baisser les tarifs d'exportation, en extrayant la houille germanique à foison, en l'offrant partout. La Belgique verra son industrie ruinée par les Teutons.

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Point de guerre. C'est entendu. Nul ne veut engager la coûteuse, la terrifiante partie. Mais chacun veut sur l'échiquier diplomatique, dresser des pions formidables, qui, sans sortir de leurs cases, lui garantissent les avantages d'une victoire. Or, le jeu est dangereux. A se menacer et à se bluffer continûment, telles puissances peuvent tout à coup se trouver engagées dans un débat sans issue pacifique. L'émotion publique peut envenimer le différend.

On sait qu'en certain mois de juin, il nous fallut considérer les chances d'une algarade possible.

Elle fut évitée. Pourquoi ?

« L'empereur de l'Europe » voudrait, ainsi que nous le disions plus haut, obtenir, « par la menace uniquement », la reconnaissance de sa réelle autorité. Tant qu'elle le pourra, sa prudence évitera de dépenser des millions et des vies humaines. Il sait trop l'état de ses finances, et que, sans l'admirable esprit de discipline régissant les âmes de ses sujets, les banques ne garderaient pas, dans leurs coffres, l'encaisse métallique indispensable. Heureusement le banquier jouit là-bas sur les négociants du même pouvoir qui règle les rapports du général avec ses majors et ses capitaines. Par obéissance, les commerçants, les usiniers échangent leurs traites, endossent, avalisent et renouvellent indéfiniment. Aussi la monnaie d'or et d'argent demeure dans les caisses des trésoriers qui garantissent, là-dessus, une énorme circulation d'effets. Un fabricant paye sa matière première avec du papiei représentant les objets qu'il manufacture. Le vendeur de cette matière première s'acquitte envers ses camionneurs, ses architectes, forme la dot de sa fille, et satisfait son

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tailleur avec le papier des fabricants. Ce tailleur repasse le même papier au marchand de drap qui le transmet au tisserand et cela sans que le cycle s'interrompe jamais. Le crédit est aussi étendu qu'en Chine, faute de numéraire. Grâce à leur intelligente activité, les commis d'escompte surveillent la santé de ce crédit, puis l'étendent plus en concédant la garantie à tout capitaliste désireux de fonder une affaire nouvelle. On cite le cas d'un monsieur qui, possédant soixante mille marks, put, avec l'appui de trois banques, créer un outillage et des bâtiments neufs d'une valeur de sept cent mille marks. D'ailleurs la prospérité de l'entreprise récompensa les commanditaires. Ils n'avaient pas déboursé un pfennig, mais simplement avalisé les traites du fondateur. Ce crédit audacieux permet à l'industrie mécanique de progresser rapidement, puisque le métallurgiste peut consentir à sa clientèle une répartition d'échéances divisée en deux, quatre, six et dix années.

Ainsi, pour les machines typographiques, le commis voyageur allemand offre à nos imprimeurs ce terme décennal que le mauvais vouloir de nos escompteurs interdit aux mécaniciens français d'accorder. Résultat : ceux-ci négligent leurs ateliers, puis se retirent à la campagne. La machine allemande remplace la machine nationale.

En exagérant, on peut soutenir que le négoce germanique se développe par les billets de complaisance. Mais cette méthode, excellente pour encourager la croissance de la vie productive, ne suffit pas cependant à multiplier l'argent. Parce qu'ils savaient à quoi s'en tenir, les ban-

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quiers refusèrent de soutenir l'emprunt prussien dont l'émission fut une catastrophe. L'encaisse est due aux sommes prêtées par l'étranger sous différentes formes, principalement parle petit capitaliste français qui déposa, dans ses Crédit Lyonnais, ses Comptoir d'escompte et ses Société générale, des titres innombrables, garanties de larges opérations financières dont profita le banquier de Silésie, de Saxe et de Wurtemberg, moyennant un gros intérêt. Quel que soit le chifi"re accru des exportations germaniques, la rentrée d'or suffit tout juste à cet intérêt, à l'amortissement. On conçoit que l'événement d'une guerre jetterait bas, en six semaines, cette combinaison artificielle édifiée sur l'escompte d'un avenir un peu tardif. Le déficit du budget 1 907-1 908 atteint 120 millions de marks.

L'empereur ne risquera pas volontiers l'aventure contre un pays qui tient, dans ses caisses, la plus forte réserve d'or, et qui peut compter actuellement sur le crédit anglais. D'autre part, si désastreuse qu'elle ait été pour nous, la guerre de 1870 a duré sept mois. Or nous avions un état-major extraordinairement inférieur, une artillerie pitoyable, et un manque de munitions tel que nos troupes, plusieurs fois victorieuses à quatre heures du soir, durent pourtant battre en retraite à cinq, faute de cartouches, l'ennemi les fustigeant de salves auxquelles il était impossible de riposter sinon par les gestes vains de la baïonnette. Ces trois défauts néfastes n'existent plus aujourd'hui. Au lieu de sept mois, la guerre durerait dix ou douze. Dès le sixième, l'Allemagne, ne pouvant invoquer ni le crédit de l'Angleterre, ni le crédit russe, se trouverait hors d'état de continuer. L'Amérique a trop

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besoin de Londres et de Paris pour leur nuire. Elle ne perdrait pas ces indispensables associés de sa finance en subventionnant Berlin. Aussi Guillaume II a-t-il coutume de dire que l'essentiel, lors du conflit, sera de gagner une première bataille livrée par les troupes de couverture, puis d'offrir aussitôt une paix magnanime en acclamant la vaillance de deux grands peuples qui doivent à la civilisation de se conserver intacts et forts, etc. Le prolétariat internationaliste de France accepterait l'apologue. Le bluff aurait réussi, sans dommage extrême : quelque dix mille victimes et quelque vingt millions. Moyennant le prix de cette parade, l'empire de l'Europe demeurerait enfin aux Hohenzollern. Avec un peu de tact, ils sauraient, un lustre ou deux, faire tolérer cette suprématie prochaine, avant de l'imposer complètement.

Le calcul est habile. La multiplicité de voies ferrées, la puissance numérique des escadrons et bataillons de frontière, l'aise d'une politique insoucieuse de l'avis parlementaire à la minute décisive, tout prédit qu'en effet la première victoire, théoriquement, appartiendrait à nos adversaires. Si le coup ne fut pas tenté, c'est que Guillaume II et ses ministres ignorent la promptitude exacte avec laquelle M. Jaurès saurait faire abdiquer notre pays, dès le soir de cet échec initial. On craint un réveil de notre fierté nationale que Bebel et Jules Guesde, embrassés théâtradement sur une estrade de réunion publique, ne parviendraient point à rendormir. Dès lors suivrait la longueur d'une guerre désastreuse pour les finances allemandes, pour son commerce, et peut-être aussi pour sa renommée miUtaire.

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Donc il convient d'afTermir en nos rivaux cette crainte d'un conflit durable. Tant qu'une pareille appréhension occupera les cerveaux des élites prussiennes, la paix se maintiendra; et nous pourrons, à notre gré, tenir compte, ou non, des menaces politiques analogues à celles de la « Norddeutsche Politische Gorrespondenz » .

Comment réussir à prolonger le « statu quo » favorable ? En présentant aux observateurs une armée dangereuse.

Certes, il semble absurde et très évidemment, de dépenser, en achats de canons, projectiles et fusils, depuis un tiers de siècle, tant de milliards qui eussent suffi pour couvrir l'Afrique de routes, de voies ferrées, de ponts, d'usines et de villes, pour civiliser le continent noir, pour lui faire produire quantité de froment, de bétail, à très bas prix, afin d'améliorer l'aise humaine. Malheureusement nous vivons dans l'ère barbare dont Socrate déjà flétrissait la manie tueuse. Il faut nous résigner à l'endémie, comme nous nous résignons à subir l'alcoolisme, la tuberculose, la grêle et les inondations.

Tant que l'aristocratie prussienne commandera les Allemagnes, la guerre demeurera menaçante, en dépit des efforts pacifistes et internationalistes. Il importe de se préserver. Voilà tout.

Un seul remède existe : paraître redoutable.

Sommes-nous redoutables pour l'Allemagne ?

Oui. Supériorité de notre état-major et de notre artillerie, endurance meilleure de notre infanterie : tels sont les facteurs qui compensent notre infériorité en matière

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de discipline, de cohésion et de nombre. Autant qu'on en peut juger sur les exemples des campagnes menées au Transvaal et en Mandchourie, la souplesse de notre soldat débrouillard secondera beaucoup le commandement, tandis que le soldat prussien, lourd et docile, manquera trop d'initiative. Aujourd'hui, en somme, la partie semble égale, si, comme il reste probable, la Russie, mobihsant, retenait, dans la Pologne soulevée, l'une des armées allemandes avec celles de l'Autriche.

Mais demain ?

La prolification des races germaniques augmente sans cesse. Soit qu'elle s'accomplisse immédiatement après la mort de François-Joseph, soit qu'elle tarde un peu, la réunion des Allemands de Vienne aux Allemands de Berlin paraît certaine. S'opposer à cela ? Vains efforts. On irait contre toute l'évolution ethnique de ce temps qui rassemble les éléments épars des mêmes nations, qui les additionne et les totalise. Contre ces quatre-vingts millions d'hommes, nos quarante millions sauraient-ils résister ? Ou bien serait-il plus sage de préparer les prolégomènes de notre abdication historique, d'admettre cette vérité numérale, d'attendre l'heure d'une alliance inévitable entre Germains et Latins, puisque ceux-ci, par la faute de Napoléon III et de Crispi, demeurent fragmentés ?

Ce dernier thème est celui de la Confédération générale du Travail. Renonçons. Embrassons-nous franchement. Abattons les poteaux de la frontiène, alors que nous sommes encore une force égale ou presque égale à la force absorbante. Nous retirerons plus d'avantages de

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cette avance que d'une soumission consécutive à la lutte et à la défaite. Acceptons de former aujourd'hui les États- Unis d'Europe sous le sceptre des Hohenzollern. Le génie de Goethe et de Kant, la culture de Heidelberg et d'Iéna, la civilisation de Munich et de Hambourg nous garantissent un traitement fraternel, sage. Finie, dès lors, l'époque des guerres. Les milliards des budgets militaires passent dans les caisses de la transformation sociale. L'âge d'or brille déjà vers le bout de cette phase.

A rencontre de ce rêve merveilleux, un argument surgit. L'habileté commerciale de la descendance d'Arminius lui assure partout, en Amérique par exemple, une prédominance rapide sur les peuples qu'elle pénètre. L'Amérique du Nord se germanise avec une promptitude ■ stupéfiante. Les cinq cent mille Teutons de New^-York, les deux cent mille de Saint-Louis règlent la lutte pour laî vie dans l'Union, et au bénéfice de la classe qu'ils repré-j sentent. Nul doute qu'en pays latins ce même phéno-« mène se produirait. L'influence avec la richesse passeraient en leurs mains très vite. Que deviendraient les autochtones ? Des employés soumis à une discipline prussienne insupportable pour eux, puis des ouvriers à médiocres salaires, enfin des paysans crosses. Au bout de cinquante ans, tous les fonctionnaires et les millionnaires seraient Allemands. Considérez la métamorphose de Strasbourg depuis l'annexion. Voulons-nous tolérer ce joug réel, certain ? l

Il suffit d'embarquer au mois d'août sur l'un des va-* peurs qui promènent les touristes à travers le lac Léman

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pour mesurer combien cette maîtrise nous serait révoltante. La grossièreté du bourgeois allemand, sa façon de s'étaler, de prendre ignoblement ses aises, la brutalité de ses réponses à la moindre observation, ses manières de butor adipeux, sa pipe puante, sa hideur à lunettes, sa ridicule importance, Fénormité de sa chaussure et de son derrière, sa discourtoisie de barbare mal léché, sa transpiration et sa folle arrogance le rendent odieux d'abord. On oublie que, sous cette enveloppe extérieure, Nietzsche composa toute une admirable littérature après que Wagner eut chanté. On oublie la science des Roentgen et des Koch, TinteUigence incomparable des Bleichroeder et des Mendelssohn. Tout cela disparaît de notre esprit choqué par Timpolitesse et la niaise vanité de ces gens à mollets \-igoureux. Leur race ne s'amenuise pas. Tandis que, chez nous, tel qui fut ou\Tier à quinze ans, patron à trente, paraît souvent à quarante un très noble personnage aussi rafEné que les descendants des vieilles familles héraldiques, chez eux, comme le constatait naguère l'un de leurs écrivains, la princesse peut recevoir, de n'importe quelle femme de chambre anglaise, une leçon de maintien. Ni leur savoir, ni leur sagesse ne les modifient. Rustiques ils restent imperturbablement. De là d'ailleurs la suprématie de la noblesse prussienne, aux origines Scandinaves, aux allures roidies, au silence compassé, sur ce peuple de villageois mal dégrossis. En Courlande, toute une littérature s'est créée, tout un peuple s'est soulevé pour échapper à la grossièreté des maîtres allemands.

Je crois donc très fermement que la vie commune se-

rait impossible avec eux. Actifs, disciplinés et brutaux, ils nous évinceraient de nos fortunes, de nos biens, de nos villes. Ils nous relégueraient aux champs, puis nous materaient de la manière la plus rude; et cela, sans le vouloir, par simple apposition de leur nature agressive et pataude contre la nôtre insouciante et fine. Nous serions mangés tout de suite, à commencer par nos ouvriers que supplanteraient aussitôt des immigrants plus travailleurs, plus modérés en leurs exigences, infiniment plus dociles aux injonctions des contremaîtres. Lorsque les tisserands de Silésie viendront offrir ces vertus aux patrons de Roubaix, les électeurs de Jules Guesde pourront aller voir ailleurs s'il y a du pain à manger. Quant à nos marchands, ils seraient hors d'état de soutenir la concurrence dans les villes, comme ils le sont déjà dans les pays étrangers, après que le commis voyageur allemand a fait sa tournée parmi leur clientèle espagnole, italienne ou nègre.

Donc nos ouvriers et nos commerçants perdraient tout dans le cas, soit d'une annexion violente, soit d'une union consentie. Pourtant, ils comptent, dans leur sein, le plus grand nombre de ces antimilitaristes qui nous livrent à cette invasion, en faisant du peuple, énervé par leur sentimentalisme, une proie sans défense.

Je m'arrête en des arguments pratiques et positifs. Je n'invoque ici ni le devoir de perpétuer indemne l'héritage de l'esprit latin, ni l'honneur de la nation, ni le sens de la patrie, ni l'attachement aux traditions, aux mœurs, aux coutumes. Je ne parle que d'économie publique. Et j'écris ces pages parce que je voudrais que l'élite de France en-

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t reprît un apostolat pour secouer les naïfs qui s'endorment au bruit monotone des discussions cléricales et anticléricales, qui s'imaginent close l'ère des périls. Il appartient à la bourgeoisie lettrée, instruite, de réagir passionnément contre l'Erreur de la Sécurité.

Demain, sans doute, cette sécurité s'évanouira. En effet l'Allemagne possède déjà les avantages considérables de la discipline, de la cohésion morale joints à ceux que lui vaut sa volonté organisatrice. Bientôt ces avantages seront doublés par celui du nombre. A mesure que les hasards d'une guerre possible détruiront les régiments, r ennemi pourra les remplacer par d'inépuisables réserves. Nous ne le pourrons pas. Et le désastre final sera notre sort théoriquement indubitable.

Comment ob>-ier à cela ? En opposant la valeur de la qualité mécanique à la valeur de la quantité. Il faut absolument que nous puissions aligner une artillerie meilleure de beaucoup, et le double de bouches à feu. Il faut absolument que des escadrons de cychstes remplacent les escadrons de cavalerie qui nous manquent. Il faut absolument que les aérostats dirigeables secondent l'exploration de notre cavalerie minime, que le transport automobile des munitions, des vivres, des sections multiplie nos forces et les rende ubiquistes. Il faut absolument que la partie la plus intelligente et la plus robuste de la nation soit appelée sans cesse, entre vingt et quarante ans, à constituer, par un entraînement annuel, les cadres indispensables à une mihce qu'éduquera trop mal le service de vingt mois.

Suffisante pour l'infanterie, cette loi de recrutement

anéantit l'excellence du cavalier, de l'artilleur, des chevaux. Quoi qu'on en dise, il va falloir établir dans chaque escadron, un fort noyau de soldats permanents. A qui demander ce sacrifice : quatre ou cinq années de présence sous l'étendard ? Aux familles les plus favorisées par la fortune, et de qui les enfants n'éprouvent pas le besoin de gagner un salaire pour soutenir leurs parents pauvres. Bacheliers, la plupart des fils de la bourgeoisie s'inscrivent dans une faculté pour suivre, pendant trois, quatre ou cinq ans, les cours de sciences et de lettres. Cette jeunesse devra s'inscrire, pour un même laps de temps, sur les rôles de la cavalerie ou de l'artillerie. Parallèlement, les études militaires et civiles seront cultivées dans les garnisons des cités universitaires. D'octobre à janvier, les leçons des professeurs préparent seulement aux travaux sérieux du printemps. Ces trois mois seront plutôt voués aux sports de la guerre. Au contraire, de janvier à juin, les devoirs de la caserne occuperont les jeunes gens quelques heures dans l'après-midi, par hygiène, jusqu'à l'époque des examens. Mais l'on consacrerait août et septembre presque entièrement aux jeux de Mars. En somme : d'août à janvier, les étudiants apprendront leur métier de soldat surtout. De janvier à juillet ils apprendront surtout leur métier d'avocat, de médecin, de professeur ou d'artiste.

Ainsi on évitera d'interrompre, deux ans, l'habitude prise au lycée de nourrir l'esprit avec les livres. On sait que les jeunes intelligences, durant le séjour actuel à la caserne, oublient trop les sciences acquises avant le baccalauréat. Finie cette rupture funeste à la culture de l'élite

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nationale. Pendant quatre ou cinq ans, les sports militaires, chaque jour, alterneraient avec le labeur mental, selon un tableau de cours et d'exercices arrêté d'un commun accord par le général et le recteur.

La jeunesse instruite est la plus capable de lire la carte topographique, d'éclairerles colonnes, de pousser au loin les pointes dites « d'officiers » indispensables à la tactique d'un corps d'armée. Au reste les examinateurs du baccalauréat pourraient obtenir des récipiendaires quelques réponses à des interrogations sur l'art militaire, puis leur décerner une note spéciale. Dans les classes supérieures, au lycée, les élèves s'assimileraient un sommaire de science tactique ; et ils s'adonneraient à l'équitation. En échange de cet effort, on accorderait judicieusement aux bacheliers les galons de sous-officiers dès leur admission à la caserne. Il ne sera pas moins indispensable d'obliger les fils des familles aisées sans instruction classique, à faire quatre ans de service dans ces escadrons. Dès lors la cavalerie possédera ce noyau de soldats permanents et capables d'explorer avec intelligence, à l'avant-garde.

Le service des reconnaissances peut s'améliorer du jour au lendemain, et beaucoup, si les étudiants sont tous enrôlés dans la cavalerie après une préparation au lycée, s'ils demeurent fidèles à leur escadron pendant la durée de leurs études, s'ils n'obtiennent leur diplôme d'avocat, docteur ou professeur qu'en justifiant d'un titre acquis d'officier de réserve. Ce titre devra certainement être exigible de ceux qui sollicitent une place de l'État. En outre, tout fonctionnaire accomplira, chaque année, un stage d'un mois dans un régiment de son arme. Enfin, puisque,

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depuis la loi de deux ans, une grosse déception inquiète nos états-majors quand ils constatent l'infime quantité de rengagements nécessaires à la performance des compagnies, le gouvernement devra réserver les emplois de ses administrations aux vétérans seuls, aux sous-officiers seuls. Nous posséderons une « armée de qualité » pouvant équivaloir à « une armée de quantité », lorsque d'autres réformes auront complété ces premières.

Des principaux avantages que la patrie concède, les classes riches profitent surtout. Nul n'estimera donc injuste que la défense du domaine et de la richesse nationale incombe plus spécialement à ces classes. D'autre part, le pauvre, le travailleur, sustente presque toujours des parents vieillis, infirmes, des frères et sœurs en bas âge; ou bien son salaire joint au salaire des siens permet au groupe une vie plus sûre. C'est le pauvre qui doit être séparé le moins longtemps de son milieu normal. Si les acquisitions scientifiques de la jeune élite ne sont plus interrompues mais secondées par la discipline des camps, nulle raison ne subsiste pour que la grande bourgeoisie française, la caste lettrée, savante et morale refuse de garantir l'existence de la patrie, et la perpétuation de l'esprit latin, sur le Vieux-Monde, devant l'Europe germanisée.

Et sa mission, l'élite française ne la limitera point à l'accroissement des forces militaires. Il nous siéra de tenir cette mission pour un moyen de développer, par les sports de la guerre, un sens de l'honneur trop affaibli, toute une énergie neuve dans les âmes spirituelles de la nation. Car il nous appartient de former les civilisateurs

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du monde. Il nous manque des explorateurs, des navigateurs, des colons, aptes à mettre en valeur, avec Faide indigène, notre empire africain délivré des Rabah, des Samory, des massacreurs. Les caractères nous font défaut en un temps où s'élabore la plus grande transformation sociale depuis l'avènement du christianisme. Ne tardons plus à créer, en notre élite, l'esprit de risque, puissance des Américains, l'esprit d'entreprise, puissance de l'Allemagne, l'esprit de solidarité, puissance de l'Angleterre. Tout cela nous échut en proportion minime. Aujourd'hui trésorière et prêteuse, créancière des nations, la France néglige trop son commerce et son industrie que dépasse le mouvement ascensionnel des négoces concurrents. Pratiqués avec soin, les sports militaires nantiront de vigueur morale la jeunesse prochaine.

Réunir dans la cavalerie les intelligences très munies de la nation, c'est le corollaire d'un principe essentiel à la constitution d'une armée de qualité, celui du recrutement professionnel. Les chefs de chaque arme choisiront leurs hommes parmi les conscrits déjà professionnellement accoutumés aux travaux qui les occuperont en campagne. Ayant pour tâche de trotter à la découverte, de s'enquérir, d'interroger, de saisir les moindres signes indiquant l'approche des ennemis, de prévoir leurs intentions et les conséquences de leurs mouvements, tout escadron a besoin des esprits les plus astucieux et les plus perspicaces. Lors d'une guerre, la cavalerie choisira, jalonnera le terrain propre à masquer l'établissement des batteries et le défilé des colonnes en marche. Pour réussir en ce choix, les éclaireurs devront concevoir

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le parti tactique à tirer de la géographie régionale, sur une grande étendue. Par conséquent, les sous-officiers emploieront une science égale ou presque à celle des officiers qu'ils renseigneront, qu'ils conseilleront. Voilà pourquoi les réformateurs compétents pensent enrôler dans les escadrons tous les étudiants, les fils de familles instruites, et qu'accompagneront les travailleurs de la ferme habitués aux soins des chevaux. On proposa même de rappeler disciplinairement, sous l'étendard, les braconniers et les contrebandiers que le juge condamne ; car les yeux de ces gaillards si vantés par l'opéra sont les meilleurs du monde pour épier, surprendre, relever les traces.

Recrutement indispensable aujourd'hui. La loi de deux ans a des effets fâcheux. Tous les généraux l'attestent. Impossible de mener à bien cette instruction intensive qu'on espérait. Si, en vingt-quatre mois, on ne peut apprendre que mal aux recrues le maniement du cheval et du canon, il semble impossible de leur donner en outre les leçons utiles à la perfection du maréchal-ferrant, du sellier, du bourrelier, de l'armurier, du charron et du conducteur. On ne saura consacrer le temps à l'art de la guerre proprement dit, que si l'on compose les unités soigneusement avec des jeunes gens experts dans les travaux indispensables en campagne, à l'entretien du harnais et des armes, à la conservation des bêtes. Selon ce principe, les cochers, les charrons, les ajusteurs-mécaniciens, les pyrotechniciens serviront dans les batteries. Cultivateurs et terrassiers formeront le noyau de l'infanterie, car il s'agira de remuer le sol pour s'y blottir

afin de tirer à l'abri. Maçons, charpentiers, arpenteurs, agents- voyers rempliront les rôles du génie, etc.. En sa propre compagnie, le capitaine réclamera du service auxiliaire deux ou trois comptables pour le bureau du sergentmajor, un épicier et un boucher pour vérifier les vivres des fournisseurs, les cuisiniers, les ordonnances, les infirmiers, les gardes-magasins, les tailleurs, les musiciens, les clairons, les tambours, etc.. Ainsi échappera-t-on à l'incohérence qui nous stupéfiait quand nous faisions nos vingt-huit jours, alors que des sections d'infanterie comprenaient des jockeys, alors que des commis de banque étaient devenus tailleurs, et des maçons fourriers ; ainsi le chef de compagnie disposera toujours de son eflFectif sur le terrain de manœuvre, sans qu'aucun homme puisse être distrait pour cirer les bottes, surveiller le rata, solfier la Marseillaise ou poser un vésicatoire. Ce sont là vraiment les besognes des conscrits classés dans le service auxiliaire. Tous les autres doivent être des guerriers, exclusivement, du réveil au sommeil.

J'ai l'air d'écrire des naïvetés. Mais ces réformes très simples ne peuvent s'accomplir. Pis encore. Les excellents Uvres de M. Pierre Baudin expUquent comment les officiers brevetés d'état-major, au lieu de préparer, ainsi qu'en Allemagne, la guerre, et de perfectionner leur art du combat, demeurent asservis dans les bureaux à d'imbéciles calculs de scribes, à des labeurs dignes au plus d'occuper de braves adjudants. Trop vieux, beaucoup de nos généraux exigent l'application à l'armée actuelle des règlements inaugurés pour la conquête de l'Algérie.

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D'ailleurs le divisionnaire chenu déteste les nouveaux officiers brevetés. Il les écarte. Il les humilie. Il redoute ces critiques de son intelligence afifaissée. Le ministre n'ose réagir, tantôt parce qu'il verrait les journalistes d'opposition s'écrier qu'un pékin trahit s'il veut en remontrer à ces héros, tantôt parce que, général lui-même, il respecte ses égaux et ses supérieurs jusque dans leurs faiblesses les plus néfastes. Une loi bienfaisante serait celle qui, supprimant la moitié des sous-préfets, allouerait leurs hôtels et leurs émoluments avec un titre pompeux et une croix de commandeur à ces guerriers vénérables. On leur confierait le soin de présider le chapitre civil de la Légion d'honneur dans leur département, de veiller à l'entraînement militaire des sociétés de gymnastique, de cyclisme, d'automobilisme. De temps en temps, ces dignitaires passeraient en revue les réservistes et les territoriaux qu'il faudra bien obliger à se réunir dans leurs cantons, un jour par trimestre, pour une répétition du service en campagne. Comblés d'honneurs et bien logés, ces maréchaux de camp laisseraient aux lauréats de l'École de guerre les commandements actifs. Ils consigneraient les avis de leur expérience dans des mémoires et rapports didactiques. L'armée de qualité y gagnerait infiniment : « Il faut rajeunir le commandement », disent tous les officiers. Préférons le salut de la patrie à l'orgueil de quelques vieillards opiniâtres.

Afin d'obvier au déficit imprévu des rengagements sur lesquels on comptait pour obtenir, malgré la loi de deux ans, un nombre de soldats très fermes, quelqu'un propose de contraindre tous les célibataires, veufs et divorcés

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sans enfants à suivre les manœuvres d'automne chaque année. Mieux qu'un impôt minime et comique, cette mesure opportune attribuerait une obligation légitime à ceux qui refusent le devoir de fonder une famille, de la nourrir.

Quiconque demande un permis de chasse devrait aussi ne l'obtenir qu'après une courte période de perfectionnement ; et les disciples de saint Hubert pourraient être maintenus dans l'armée active. A ces quelques modifications nécessaires se joindront fatalement celles-ci : constitution en chaque ville d'un bataillon ou d'un peloton cycliste rassemblé tous les dimanches et entraîné par un instructeur compétent. Constitution en chaque ville d'une unité analogue d'automobilistes. Attribution de la réserve de la territoriale au génie et à l'artillerie de forteresse pour former des corps destinés à la défense des places et aux sièges. Organisation, à la caserne, d'écoles pratiques d'agriculture, de comptabilité commerciale, de corroierie, de mécanique, afin de compléter les connaissances indispensables au métier civil, afin d'anéantir le reproche du temps perdu sous les drapeaux. Délivrance de diplômes aux soldats ayant profité de cet enseignement. Interdiction très rigoureuse d'employer les hommes du service actif à toute autre chose qu'à l'entraînement de guerre.

Dans les prisons civiles, les détenus de droit commun répareront les effets, copieront la comptabihté, entretiendront les armes. Leurs détachements envoyés dans les quartiers exécuteront toutes les corvées inutiles au développement des qualités militaires. La prison devien-

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dra l'atelier annexe de la caserne que doit servir gratuitement une main-d'œuvre exploitée à bas prix par des industriels sans scrupules, et au détriment des ouvriers libres. Dès lors la compagnie, l'escadron et la batterie manœuvreront au complet, et non, comme à présent, avec un tiers de l'effectif. On sait combien cette insuffisance d'hommes nuit aux officiers qui se trouveront perdus le jour de la mobilisation, ayant à faire évoluer soudain un nombre triple de soldats. Maintenant la moitié des hommes est retenue à la cuisine, dans les bureaux, dans les magasins d'habillement ; elle repeint les barrières et les portes, nettoie les appartements des officiers ; elle ne s'exerce presque jamais au combat. Or, il faut que, chaque jour, cent hommes, au moins, par compagnie s'exercent intensément au jeu de guerre.

L'armée doit comprendre dans ses rangs, d'une façon presque permanente, l'élite de la nation comme officiers de réserve. Artistes, avocats, médecins^ fonctionnaires ne pourront plus avant peu se dérober à ce devoir constant. Cette réforme acquise, on étudiera les moyens d'appeler dans les régiments de fantassins, pour douze mois seulement, les travailleurs manuels , à condition qu'ils reviennent pendant une période décennale, accomplir un mois de service chaque automne. Cette instruction répartie sur onze années maintiendra le citoyen dans ses facultés mililitaires. Il ne les perdra point si, dans chaque commune, l'instituteur réunit, une fois par mois, les électeurs en état déporter les armes, pour un exercice de trois heures. A cet effet les soldats libérés devront déposer à la maison d'école, ou à la mairie l'uniforme, avec lequel ils regagnent leur

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foyer. Les fusils de modèles réformés serviront à ces sortes d'appels.

Seulement ainsi, la France acquerra cette armée de qualité nécessaire à lui garantir la paix sans amoindrissement. Notre patrie possédera cette « frontière vivante » dont M. Pierre Baudin a parlé si éloquemment dans un volume célèbre : « l'Alerte » '.

I. La librairie militaire R. Chapelot et C'« a pubKé en 1908 une excellente étude sur Les Budgets et La Guerre, étude comparative des forces allemandes et françaises. Elle fut inspirée, dit-on, par l'esprit si parfaitement lucide et pratique du colonel Ferry. On y trouvera les raisons statistiques qui militent en faveur des propositions réunies dans ce chapitre.

Paul Adam — Di

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