‹ Les discours de M. le comte de Bismarck: avec sommaires et notesChapitre 138 sur 175 · RÉPLIQUE A UN ORATEUR PROGRESSISTE · texte numérisé non relu

RÉPLIQUE A UN ORATEUR PROGRESSISTE

nuilemcDt à TautODomie de VËtat, et qae plus tard la législation pourrait prendre, au besoin, d'autres voies. Les négociations avec la Curie ont été caractérisées par lui comme si, en les entamant, il avait voulu sonder les dispositions du chef de PEglise. Le projet est donc purement le produit d^un échange de Notes diplomatiques. A mesure que ces négociations avançaient, la commission de la Chambre des Seigneurs adoptait ou repoussait tel ou tel amendement. Du côté de PEtat, on voulait concéder le moins possible; et si peu à peu des concessions très considérables ont été faites, les catholiques doivent s^en tenir redevables beaucoup moins au gouvernement qu^à Pinébranlable fermeté du Pape et à Thabileté du parti- Centre.

«Primitivement le ministre -président avait considéré la question comme Péternelle lutte de pouvoir entre le Prêtre et le Roi, et il engageait avec ardeur ce combat. On était habitué à le voir remporter de prompts et brillants succès sur le terrain diplomatique. Mais, cette fois, ce ne sont pas précisément des lauriers qu^il y a cueillis. Son habileté n'a guère consisté qu'à accabler le Pape de flatteries y et en même temps à rabaisser autant que possible le parti -Centre, afin de créer la division entre le chef de PÉglise et les représentants de la population catholique allemande. Mais ce calcul a été déjoué, la Curie ayant hautement témoigné qu'elle approuvait la conduite du Centre. C'est ainsi qu'il a fallu finir par capituler.

«En somme, le projet de loi ne laisse pas plus de pouvoir au gouvernement que celui-ci n'en demande. Et ceux qui, comme nous progressistes, n'ont jamais été bien enthousiastes des lois de mai, se contrediraient eux-mêmes en voulant maintenir aujourd'hui ces lois, quand leur principal auteur est le premier à les discréditer et à les aban-. donner.»

Le ministre-président prince de Bismarck reprit la parole en ces termes:

L'orateur que noas venons d'entendre voit naturellement avec un certain souci et un certain chagrin — je me rappelle à ce propos une image, celle du tanneur regardant les peaux s'en aller au courant de l'eau C*) — il voit, dis-je, avec ce souci le projet de loi et sou adoption. Pour lui le fundvs imtructus de la tactique parlementaire est perdu, si comme je l'espère, la paix se rétablit, — la paix sur laquelle M. l'orateur a jeté un regard douloureux dans le discours qu'il

(^) ancienne locution proverbiale; id est voir son bien emporté par le courant de l'eau. — C'est ce que représente un tableau connu, exposé, il j a quelques années, à Berlin.

vient d'achever. Il y a essayé d'extraire de la question, goutte à goutte, le poison qui se peut trouver encore dans la situation présente. Naturellement, ceci n'a rien qui doive autrement étonner, et je désirerais seulement que les diplomates «de la carrière» et les hommes politiques réellement pratiques eussent le temps de lire le discours que M. le député a prononcé tout-à-rheure; je prierais messieurs mes collègues à l'étranger de se faire traduire ce discours, pour qu'ils vissent avec quelles personnes, avec quelles idées, avec quelles expériences du monde j'ai ici à discuter et à combattre.

(Très bien! à droite.)

M. le député Richter critique ma conduite diplomatique d'une façon — je pourrais dire à la manière dont un pasteur de village épluche, avec ses voisins de campagne, une Note diplomatique. 11 énumère ce que j'ai fait de choses effrayantes, incroyables, — et qu'est-ce bien en définitive? J'ai fait de la diplomatie la plus simple, la plus naturelle, la plus courtoise. J'y ai employé les arguments qui étaient propres à appuyer ce que je désirais; des Notes ont été écrites, et — chose effrayante! — ces Notes reposaient sur des raisons calculées en vue d'atteindre le but que le gouvernement s'était proposé.

Là-dessus M. le député a parlé près d'une demi-heure, — excitant mon hilarité, comme il excitera celle de tout diplomate qui lira ce morceau, — et il a prouvé ainsi que ce qui est, dans la vie politique, du pain quotidien, lui semble à lui quelque chose de tout-à-fait incroyable et d'effrayant, qu'il a cru devoir exposer publiquement, afin de mettre au pilori la perversité du gouvernement par lui combattu.

Je suis bien reconnaissant à M. le député d'avoir une fois publiquement étalé ainsi sa candide ignorance de la manière dont les affaires politiques en général se développent. 11 est impossible que son prestige y gagne dans le pays, quand on voit coLibien est puérile sa façon de comprendre les choses et les situations.

(Bravo et hilarité à droite.)

OBSERVATIONS PBKSONMELLBS. 345

M. le dépaté m'a prêté d*avoir dit que dans le temps il m'avait séduit (^). Messieurs, la sédaction s'est toujours présentée à moi sons une autre apparence extérieure.

(Bruyante hilarité.) 11 n'est pas nécessaire d'être un Saint-Antoine pour résister en pareil cas; mais M. Richter, cette fois, n'a pas été non plus pour moi le contraire de séduisant (-), — et cela par des raisons que j'exposerai. — Je le sais, il doit voter (en cette question) comme il vote, et aussi fait-il parfaitement bien.

Je veux, en ce moment, m'arrêter encore sur ce dont je lui suis reconnaissant: c'est qu'il ait, en critiquant le côté diplomatique de l'affaire, expliqué combien ma tâche était difficile, combien elle était épineuse, combien elle exigeait de sacrifices, de travail et de renoncement, combien parfois était maigre le résultat obtenu, combien peu je me suis rebuté par quelque insuccès que ce fut, et comment j'ai toujours renoué cette affaire, où je voyais un avantage pour la patrie. Je suis en vérité très reconnaissant à M. le député d'avoir dépeint de cette façon ce travail fait par moi, ce travail plein d'abnégation, loyal, consciencieux et très fréquemment sans succès. Malheureusement on croit bien souvent notre tâche plus facile qu'elle ne l'est par le fait.

M. Richter m*a reproché ensuite d'avoir flatté le Pape (^) ; il semble qu'il aurait désiré et attendu que, de mon côté, je brusquasse le Pape, que je l'irritasse, que je fusse blessant à son égard, et que je me posasse en face du chef de l'Eglise catholique avec une certaine grossièreté de KuUurkafnpf. ^^^^^

(') ver/u/trt; c^est le mot que M. Kiohter avait employé.

(') or bat mich auch nicht abgeschreckt ; en français: «ne m*a pas repoQssé, répugné» ; mais le mot allemand n^a pas cette cradité.

(') o. Tanalyse da discours de M. Richter.

Par le mot de flatterie M. Richter faisait sans doate allusion aux «termes courtois» de la lettre du prince de Bismarck en réponse à celle qn il avait reçue du Pape Léon XIII, relativement à la médiation du Saint-Père d«is Taffaire des îles Carolines. — cf.wprày p. 312-314, le texte de cette correspondance.

346 CHâMBRBS prussiennes. - SESSION DE 1886.

£h bieD! si M. le député s'étonne de voir que je me sois servi de termes courtois en m^adressant à un souverain étranger avec lequel nous voulons vivre en amitié, dont nous voulons gagner Tamitié, je suis surpris à mon tour de sa surprise: n'est-il pas lui-même dans une situation analogue vis-à-vis de M. le député Windthorst, — qu'il flatte,

(Hilarité à droite.) — plus que M. le député Windthorst ne flatte M. le député Richter? Ce en quoi celui-ci a complètement raison, car il compte naturellement sur Tappui de ce très influent chef de parti aux prochaines élections.

(Très bien! et hilarité à droite.)

M. Richter: Voas y comptez encore plas!

Le prince de Bismarck: Je ne suis malheureusement

pas éligible.

(Huante.)

Mais il est parfaitement naturel que M. le député Richter

qui, au point de vue des partis (sur le terrain électoral), est

un sujet mioste^ et qui sans l'appoint des électeurs du Centre

n'aurait pas été élu à Hagen. . . .

(Très juste! à droite.)

M. Richter: Ce n^est pas vrai !

Le prince de Bismarck: C'est pourtant assez incontestable; je puis même toujours en fournir la preuve. Un jour, au Reichstag^ un des principaux chefs du Centre l'a reproché, en ma présence, à M. le député Richter, avec menace de lui retirer les subsides (^), faute desquels, la prochaine fois, il ne paraîtrait pas ici comme représentant de Hagen.

Dans le vote d'aujourd'hui M. le député Richter se trouve avoir à remplir son devoir de vassal envers le souverain dont il dépend comme député, et qui peut le faire disparaître de cette assemblée.

(Vive hilarité.)

{}) Subêidieny dans le sens de secoars, d'appoint, c. à d. les voix des électeurs cléricaux.

C'est pourquoi l'approbation , cette fois, de M. le député Richter n'a rien pour moi qui répugne; je sais bien pourquoi il vote de cette façon; il ne peut faire autrement, s'il veut rester député.

M. Richter: J'ai été éla à Berlin.

Le prince de Bismarck: Pourquoi n'avez-vous pas alors opté pour Berlin? Vous y étiez mieux à votre place.

Je croyais pouvoir compléter encore mon anthologie (^); mais je vois, à mon regret, que je suis au bout de mes notes. Peut-être la discussion se prolongera- 1- elle assez pour que je puisse trouver encore Toccasion de cueillir, dans le compte^rendu sténographié, quelque autre morceau de choix. Je m'entretiens très volontiers avec M. le député Richter, surtout quand il se voit en situation de voter pour le Centre, li éveille chez moi comme chasseur certains souvenirs, soit dit sans comparaison, quand on se trouve dans des positions embarrassantes d'où Ton se tire avec une grande adresse et une grande agilité, — je ne peux le contester, — mais non pas sans difficulté ni sans dommage pour la situation.

M. le député Richter, je crois, — dans Fintérêt de sa réélection et de son prestige aux yeux de ses électeurs, eût mieux fait, en cette affaire précisément, — s'il ne voulait pas être rappelé à ses devoirs de feudataire très sévèrement et avec menace, — mieux fait, dis-je, de ne pas prendre la parole. A sa pUco, je m'en serais gardé, et, dans cette situation, j'aurais plutôt été malade.

(Bruyante hilarité,) C'est à la mode maintenant — ce n'est pas non plus un moyen inusité parmi ses collègues de parti en d'autres occasions, — de ne pas être présent (aux débats): on a des affaires pressantes, ou bien Ton est indisposé. Dans l'occasion présente, à la place de M. le député Richter, j'aurais été indisposé. (Hilarité à droite. — M. Richter: Très faible!)

0) meine Blumenlese^ mon boaqaet de flears cueillies dans le discoars de M. le dépaté.

M. Richter^ dans une dernière réplique, dit qaMl avait été attaqué personnellement par le chancelier d^nne telle façon qnMl lai serait impossible sans enconrir la censure du président, de répliquer de la même manière. 11 ne pouvait voir d'ailleurs dans ce genre d^attaques qoe rembarras de lui faire quelque réponse qui portât sar le sujet même de la discussion. (Rires à droite.) — Puis il ajouta: «Lorsque IL le chancelier de PEmpire mo représente comme si je dépendais, pour mon vote, de quelque autre chose que de ma conviction, je dois repousser ceci avec tout le dédain qae méritent de telles insinuations.»

(Exclamations et bruit à droite, — Très bien! à gauche)

Le ministre-président prince de Bismarck:

Le discours de H. le dépaté Richter ne me donne pas lien le moins du monde d'y faire une réponse touchant a la question, et je n'ai aucune raison d'y répliquer. Quant au dédain Q) dont je serais l'objet de la part de M. Ricfater, — je ne peux guère m'en faire une idée, — j'aime mieux taire mes sentiments correspondants; mon éducation et mes habitudes parlementaires

(Oh! à gauche,)

ne me permettent pas de leur donner une complète expression. M. le député Richter est sans doute très souvent d'une opinion différente de la mienne, mais il a une façon de s'exprimer si aimable, si bien faite pour vous gagner, que je conserve toujours au fond du cœur une certaine bienveillance pour lui, surtout quand il me répond comme il l'a

fait aujourd'hui.

(HUariU.)

La suite de la discussion fut renvoyée an lendemain.

— Dans la séance suivante (5 mai), M. le député Rickert^ parlant au nom de cette partie des nouveaux libéraux (freisinmge) qui repoussait le projet de loi, dit que ses amis et lui ne pouvaient voir dans ce projet un moyen d^arriver à une paix définitive, mais qu*ils concourraient volontiers à Toeuvre de révision annoncée par le gouvernement.

(>) Missachtung; c^est l'expression dont M. Riohter s^étaît servL

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