L'ÉDITEUR
Le treizième volume, aujourd'hai publié, contient la traduction intégrale des discours prononcés par le prince de Bismarek an Reichstag allemand (session de 1885-1886) et aux deux Chambres prussiennes (session de 1886).
Chacun de ces discours a eu un grand retentissement, non pas en Allemagne seulement; il suffira ici d^une brève analyse pour montrer le puissant intérêt qui reste attaché à cette nouvelle série, Timportance durable des questions traitées dans cette double session.
Au premier plan se présente une interpellation du parti- Centre (keichstag) sur les Missions chrétiennes dans les colonies allemandes. La loi de TEmpire qui ferme TAUemagne à rOrdre des jésuites et à plusieurs congrégations affiliées, s'applique -t- elle également aux colonies allemandes? En d'autres termes, ces colonies doivent-elles être considérées comme territoire de TEmpire et soumises à sa législation? C'était donc une simple question de légalité, oui pouvait sembler résolue sitôt que posée. Mais l'interpellation avait une tout autre portée. Le parti-Centre affectait de confondre la cause du catholicisme allemand avec celle des congrégations exclues par la loi, comme si le gouvernement impérial, au mépris de l'égalité des droits confessionnels, ne voulait admettre dans les colonies d'autres Missions que les évangéliques.
Le chancelier de l'Empire démontra aisément que l'observation des lois allemandes, étendue aux , possessions coloniales, ne lésait en rien ni les droits de l'Église catholique ni les conventions internationales de VActe du Congo; — puis, perçant à jour la tactique du Centre, il adressait cette question aux membres de ce parti:
«Avez-Toas pear qae le Kulturkampf peut-être ne se ralentisse? «et êtes-YOQs dans la nécessité de représenter le goavernemont comme «plus hostile et plus ardent au combat qu^il ne l'est réellement? Choi- «sissoz au moins désormais un moment où de telles affirmations aient «plus de vraisemblance que dans celui-ci. . . .>
Le moment était en effet singulièrement choisi pour raviver la latte religieuse. Personne n'ignorait que les négociations pour la paix, engagées depuis des années avec le Vatican, se poursuivaient activement de part et d'autre, et si le chef du parti-Centre disait tout haut qu'à sa connaissance une rupture définitive était imminente, l'événement allait bientôt donner à ce fâcheux augure le démenti le plus éclatant.
Ayant les meilleures raisons de croire à une heureuse et prochaine solution, le prince de Bismarck achevait ici, on peut le dire, ses adversaires du Centre comme un parti déjà in extremis et qui n'aurait plus de raison d'être sitôt
3ue le terrain confessionnel, sur lequel il vivait, se serait érobé sous ses pieds. En attendant, le chancelier de l'Empire avait saisi cette dernière occasion de mettre à nu la politique anti- allemande de ce parti, de montrer quelles étaient, au ReichstaOy les alliances ou accointances: progressistes, socialistes, séparatistes, de ces soi-disant conservateurs par excellence, et comment, avec une majorité ainsi composée, ils atteignaient ce qui semble devenir, un peu partout, le terme du développement parlementaire, — ce pôle négatif nommé l'obstruction.
— Pour sentir tout l'intérêt de ce débat, pour en saisir tous les sous-entendus, pour en mesurer toute l'importance, il faut se reporter à deux mois de là, c'est-à-dire à la loi présentée aux Chambres prussiennes, qui, en modifiant essentiellement la législation du Kulturkampf^ a préparé et assuré le rétablissement de la paix religieuse.
Une seconde interpellation, émanant de la fraction polonaise, mais soutenue par cette même majorité dont le parti-Centre forme le principal élément, portait sur des mesures récemment prises par le gouvernement prussien au sujet de Polonais étrangers qui envahissent Iqs provinces orientales du royaume. — Le chancelier répondit à cette interpellation par la lecture d'un Message royal, où la prétention du Reichatag allemand de discuter et de censurer des ordonnances rendues par le Roi de Prusse dans l'exercice de ses droits de souveraineté particulière, était considérée comme une pure usurpation et repoussée comme telle. —
En conséquence, le prince de Bismarck récusait tonte discussion sur ce sujet, et renvoyait les auteurs de l'interpellation devant qui de droit: le Landtag prussien. C'était là qu'il se réservait de leur répondre. Pour le moment, il lui suffisait d'affirmer ici les droits des souverainetés particulières, droits reconnus et garantis par les traités fédéraux, et auxquels les gouvernements ne souffriraient pas qu'on essayât de porter atteinte.
— La majorité du Reichatag n'en persista pas moins dans cet abus de compétence; elle frappa d'un vote de blâme les ordonnances prussiennes, — acte d'hostilité gratuite et de nul effet.
Un grand projet financier: le monopole, de l'alcool, avait été présenté au Reichstaa. Dans un autre Etat, notre voisin, l'idée de ce monopole s est déjà produite comme une sorte de panacée financière. Sans ouvrir des perspectives aussi grandioses: un milliard et plus, — le projet du gouvernement impérial se présentait avec d'assez beaux chiffres; M. le ministre des finances calculait cque les recettes brutes du monopole s'élèveraient à 668 692 000 marcs, d'où étant défalquées les dépenses, les indemnisations etc., il resterait un excédant de 303 000 marcs, lequel, avec l'amortissement du capital primitivement employé, finirait par atteindre le chiffre annuel de 335 000 000 marcs».
Cette somme dont s'enrichiraient les finances impériales, aurait permis ^à l'Empire de subvenir aux besoins les plus pressants des États confédérés et d'alléger d'autant le poids de leurs impôts particuliers.
Mais le mot seul de monopole — comme autrefois quand il avait été question de monopoliser le tabac — eût suffi, à défaut d'autre argument, pour surexciter l'opposition chronique de la majorité du Reichtag. Dès la première lecture du projet, un membre du parti-Centre fit valoir cette raison péremptoire que le monopole fortifierait encore le pouvoir central (l'Empire), déjà trop fort. Conséquemment, le projet semblait condamné en naissant, et les votes de la commission ne firent que confirmer cet arrêt préventif.
Le chancelier de l'Empire n'en prit pas moins la parole en seconde lecture, sans se flatter d ailleurs de modifier les résolutions, déjà prises, de la majorité. Son discours, où la questiou technique est traitée en pleine connaissance de cause, avec une abondance de données, de détails et de chiffres irrécusables, aura certainement gagné dans l'opinion publique une cause perdue d'avance au parlement.
Quant aux conséquences économiques et politiques du vote prévu, le chancelier les fit clairement pressentir, en exprimant-, non point sans doute des menaces, mais des prévisions dont la gravité ne pouvait échapper à ceux du moins des opposants qui se prétendent encore et se croient peutêtre de fidèles soutiens de l'Empire: «Les gouvernements «confédérés, disait-il, ont livré àrEmpire, il y a quinze ou «vingt ans, en toute confiance, les sources de recettes les «plus importantes de leurs États (les impôts indirects). «Maintenant, on se demande: comment le Reichatag a-t-il «répondu à cette confiance?» — Et il ajoutait:
« .... n est vivement à eoahaiter que de plus puissantes individualités, comme le Roi de Prusse, n^arrivent pas aussi à avoir ce sentiment, et que les sacrifices qu^elles ont faits en retirant de leur propre main leurs immunités pour les mettre dans celle du Reichstag^ ne soient pas regrettés de ce côté-là. ...»
Dans la suite de la même discussion, un discours du député Richter amena le ohancelier à reprendre la parole, non seulement pour relever comme elles le méritaient certaines insinuations personnelles, fort basses, que Torateur progressiste, sous le couvert de son immunité parlementaire, s'était permises à la tribune de la Chambre des députés, puis itérativement à celle du Reichatag, — mais encore pour compléter ce qu'il avait dit lui-même, dans son précédent discours, sur le système d'obstruction adopté par la majorité du parlement, sur les injustices du régime fiscal existant, sur la situation dangereuse que ferait à l'Empire le légitime mécontentement des États confédérés.
A la fin de son premier discours, le chancelier, dans la supposition que le monopole serait définitivement refusé, — comme il le fut, — annonçait que les gouvernements proposeraient d'y suppléer par une sur- imposition de l'eau-de-vie. Ce projet, effectivement présenté aussitôt après l'échec du monopole, fut à peine discuté au dernier jour de la session, — et sommairement rejeté.
Cette année, était encore revenue au parlement la loi contre les socialistes. Le gouvernement demandait que la durée limitée de cette loi, qui approchait de son terme, fût prolongée de cinq ans. Comme la démocratie -socialiste ne compte pas moins de vingt-cinq représentants au Reichstag^ elle put largement user de l'impunité de la tribune pour jeter encore une fois Tanathème à la société, et se montrer plus agressive, plus menaçante que jamais. Ce qui n'em-
!>êchait pas le radicalisme bonrgeois (progressisme) de vonoir écailer les barrières que la loi oppose encore aux ennemis déclarés de tout ordre politique et social. Quant au parti-Centre, avec une logique très particulière, il déclarait la loi impuissante à réprimer le mouvement socialiste, et en même temps il présentait des amendements au projet, afin d'affaiblir cette loi déjà trop faible.
Le prince de Bismarck intervint dans la troisième discussion. Il n'avait pas à refaire les discours par lui-même prononcés, en 1884, sur l'agitation socialiste, discours qui sont restés dans tontes les mémoires, et qui par l'élévation des idées, l'autorité de la parole, la rectitude du sens pratique, en face de l'utopie et de l'aberration, peuvent être placés au premier rang dans Tœuvre oratoire au chancelier de l'Empire.
Un député socialiste, M. Bebel, avait inscrit dans le programme de son parti le régicide € conditionnel»: c'est-à-dire que, d'après l'orateur, si le régime d'un Etat monarchique atteint certaines limites d'arbitraire et d'illibéralisme, l'assassinat du souverain devient parfaitement légitime. Mais qui fixera ces limites? — réponse: M. Bebel lui-même ou l'aréopage de son parti, à moins que ce ne soit le premier venu parmi ceux qui, suivant l'élégante expression d'un autre avocat socialiste, cen ont assez».
S^attachant à cet article du programme-Bebel, le chancelier disait aux cnihilistes» allemands:
«Voas tenez PiDdividu pour aatorisé, selon les circonstances, à taer. C'est la différence monstrueuse qui tous sépare du reste de rhumanité et qui tous qualifie comme objets de lois d'exception....»
Ces lois ne restent -elles pas nécessaires pour la sûreté sociale? En nrésence de pareilles doctrines, publiquement professées, de l'agitation subversive qu'elles propagent aujourd'hui dans les deux mondes, des scènes de meurtre et de destruction sauvage dont plus d'un pays voisin vient d*être le théâtre, comment admettre que l'heure soit venue de laisser le champ libre au parti du bouleversement, et d'enlever, au citoyen paisible la protection que le premier devoir de l'État est de lui donner?
Mise ainsi en demeure, la majorité du Reichstag recula devant la responsabilité qu'elle aurait assumée; elle écarta ces «adoucissements» de la loi qui en réalité l'annulaient, et finit par voter le projet du gouvernement — à la faible majorité de 27 voix. — 11 est vrai que dans les rangs de la minorité se trouvaient sans doute nombre de tacticiens
parlementaires auxquels ponvaient s'appliquer ces paroles d'un orateur de la droite (M. de HelldorflF):
«Je soupçonne qu'il y a dans cette Chambre beaucoup d^bomnaes, très brave» d^ailleurs, qui voteront contre la loi, parce quMls comptent avec assurance que malgré cela elle sera adoptée.*
Peut-être aussi ces votants, pour la plupart, étaient-ils intérieurement assurés que le gouvernement impérial, fût-il privé de cette loi défensive, n'en saurait pas moins, avec d'autres armes, préserver encore l'État et la société, — comme le chancelier de l'Empire l'avait fait entendre assez énergiquement.
Pendant ce temps, le Landtag prussien tenait parallèlement sa session, non moins animée que celle du Reichatag allemand, mais beaucoup plus féconde, et oui ne se consumait pas, comme celle-ci, en discussions oruyantes, pour n'arriver le plus souvent qu'à un résultat négatif.
Entre parenthèses: — cette expérience concurrente de l'exercice du pouvoir parlementaire dans les deux corps législatifs élus: — Tun, la Chambre des députés prussienne, issue de l'élection à deux degrés; l'autre, le ReicJistag^ émanant du suffrage universel, — pourrait être donnée comme la démonstration vivante, — qui n'est plus à faire d'ailleurs, — de.la valeur respective des deux systèmes électoraux, jugés à Tœuvre l'un et l'autre et comparés dans leurs produits
Une motion — appuyée par 300 signatures des partis conservateur et libéral-national — avait été faite à la Chambre des députés cpour protéger les intérêts nationaux-allemands dans les provinces ae l'Est 9.
Le prince de Bismarck, parlant ici comme ministreprésident, prit texte de cette motion pour justifier les expulsions de Polonais étrangers, et en même temps pour exposer la politique aUeniande que le gouvernement voulait adopter à l'égard des provinces polonaises prussiennes.
Ce grand discours présente un tableau d'autant plus intéressant et plus instructif que les détails en étaient moins généralement connus : c'est-à-dire l'historique des efforts que depuis 1815 la monarchie prussienne a longuement faits dans le but de se concilier ses sujets polonais, de les rattacher à leur nouvelle patrie, ou de combattre chez eux des tendances séparatistes, soutenues par les sympathies polonaises de telle ou telle puissance étrangère, par les passions confessionnelles du clergé catholique, même allemand, et par l'invasion continue du polonisme russe et autrichien. —
INTRODUCTiON. 15
Après une première période, où Ton avait vécu 8ur les espérances confiantes exprimées dans les proclamations primitives de Frédéric- Gnillanme III, la révolution polonaise de 1831 ne permit pas de douter que jusque-là on n'eût fait fausse rou^. Une nouvelle politique, à laquelle un éminent homme d'État prussien, de FlottweUy a attaché son nom, fut dès lors essayée dans les provinces orientales du royaume. Le trésor domanial consacra une somme à l'achat de biens polonais, pour y établir des colons allemands.
Le succès de cette opération engageait à la poursuivre et à l'étendre, lorsque le roi Frédéric- Guillaume IV, aux premiers jours de son règne, se faisant à l'égard de ses sujets polonais des illusions généreuses, que ne désillèrent pas entièrement les insurrections de 1846 et 1848, revint au système de bénévolence, de conciliation et de laissez-faire, qui avait antérieurement si mal réussi. D'où il advint que le polonisme, favorisé encore par l'usage, souvent abusif, des nouvelles libertés constitutionnelles, refoula peu à peu l'élément allemand des provinces orientales, ou en partie même se l'assimila.
Aujourd'hui, le gouvernement croyait urgent de réagir; il voulait faire revivre la politique-Flottwell, pratiquée sur une plus grande échelle, en affectant un fonds considérable à l'achat de biens polonais et en protégeant la nationalité allemande daps ces provinces par différentes mesures légales relatives à TÉcole et au service militaire.
Ces projets de loi, q^ui allaient être immédiatement soumis aux Chambres prussiennes, devaient répondre à Tinitiative que la majorité elle-même avait prise, et si leur succès eût été douteux, le ministre-président l'aurait assuré par le second discours qu'il prononça sur ce sujet à la Chambre des Seigneurs, où il fit valoir de la façon la plus convaincante la nécessité et l'avantage, à tous les, points de vue, du nouveau plan adopté dans l'intérêt de TËtat.
Mais l'événement de la saison parlementaire, ce fut le projet de loi modifiant la législation dite du Kulturkampf (lois de mai 1873).
De longues négociations suivies avec la Curie romaine avaient enfin abouti à un accommodement fondé sur de mutuelles concessions., — Le Vatican consentait à reconnaître le droit essentiel de l'Etat, en accordant la notification obligatoire à l'autorité civile des nominations aux emplois de l'Église. Cette concession, il est vrai, n'était faite encore que temporairement, mais, à Rome, on promettait de la rendre définitive dès que la nouvelle loi aurait été promulguée; — et l'on sait que la promesse romaine n'a pas tardé
à être pleinement remplie. — De son côté, l'État renonçait à , certiunes dispositions des lois de mai considérées par rÉglise comme des entraves à Téducation préparatoire des candidats ecclésiastiques ou au libre exercice de culte. ,
Salué par tous les amis de la paix intérieure de l'État, le projet de loi avait contre lui — les libéraux-nationaux, attachés à l'œuvre législative dont ils furent les véritables
[)romoteurs, ;— puis ^es progressistes, qui dans toute cette utte entre l'Etat et l'Église avaient joué le double jeu, suivant leur intérêt de parti.
Dans les discours qu'il prononça pour appuyer le projet de loi, d'abord devant la Gnambre des Seigneurs, ensuite devant celle des députés, le ministre-président, après avoir nettement établi la part personnelle qu'il avait eue dans la création des lois dites de combat, — dont il acceptait d'ailleurs l'entière responsabilité, — se dégagea sans ambages du faux jour d'une situation aujourd'hui retournée et apparemment contradictoire.
Se fut-il primitivement trompé sur la nécessité des lois de mai 1873 et sur les effets qu*elles devaient prodaire, «c'est le fait d'un homme* — a-t>-il dit lui-même dans une autre occasion — «de savoir reconnaître son erreur t. Mais il n'avait pas à faire un tel confiteor. Il lui suffisait de rappeler ses déclarations antérieures, pour prouver que jamais il n'avait conçu le KuUurkampf comme «une institution permanente». L'État s'était armé de ces lois pour soutenir un combat rendu nécessaire, mais, en combattant, son but fut toujours d'amener la paix; tous ses efforts ne cessèrent d'être dirigés vers ce but ; s'ils n'avaient pas plustôt réussi à l'atteindre, la cause de cet insuccès devait être cherchée dans une sorte d'intransigeance qui régnait à Rome sous le précédent pontificat, mus surtout dans la conduite du parti-Centre, dont la politique constante semblait avoir été de prolonger et d'envenimer la lutte, au lieu de l'apaiser. Maintenant, et par dessus la tête de ce parti, une paix
3ui ^nciliait autant que possible les droits de l'État et ceux e l'Église, avait pu se traiter directement avec Rome; le gouvernement demandait aux Chambres d'en ratifier l'heureuse conclusion.
Tels sont en résumé ces derniers discours, qui échappent à l'analyse par la richesse, la variété, — on peut dire aussi la grandeur des développements; ils retracent sous la forme la plus vivante et dans toutes ses phases, cette grande lutte politique -religieuse du KvUurkampf^ depuis son origine en 1873 jusqu'à son dénouement en 1886.
BEICH8TAG
DB